La guerre en Bosnie marquera sans doute un tournant capital dans ces premières années de l'après-guerre froide où le monde est en train de perdre tous ses repères. La vitesse foudroyante avec laquelle les événements internationaux sont connus et interprétés occulte complètement la formidable rapidité avec laquelle ils sont oubliés. La surabondance d'informations contribue largement à saturer une mémoire collective qui, de toutes façons, s'est toujours montrée bien peu sensible aux tragédies qui ne semblaient pas la concerner directement, sauf pendant de courts moments d'intense mobilisation qui retombe toujours très vite.
Les derniers défenseurs de l'idée yougoslave - née au milieu du
XIXème siècle - n'ont rien pu faire. L'esprit "partisan anti-fasciste" qui fut
l'idéologie officielle titiste a volé en éclats en quelques mois. Dès 1982, le
général Bakaric, compagnon de guerre de Tito avait prévenu : "La Yougoslavie
peut vivre avec le nationalisme croate, elle ne survivra pas au retour du nationalisme
serbe".
Cette image d'une Yougoslavie socialiste mais anti-stalinienne, non alignée, autogérée
et fédérale à l'extrême n'a pas résisté à la crise économique. Le fédéralisme
librement consenti ne prospère qu'à l'ombre des richesses. Ni la Suisse, ni les
Etats-Unis ne songent à éclater. Mais, en Yougoslavie, les réflexes égostes
ferments du nationalisme, sont apparus dès le début de la crise économique. Les riches
républiques du nord ne voulaient plus payer pour les pauvres du sud. Pourtant un système
de fédération à géométrie variable n'a même pas été proposé aux citoyens
yougoslaves. Un système où chaque république aurait pu se fédérer suivant ses
désirs, au niveau économique, et/ou militaire, et/ou diplomatique... Les forces
démocratiques anti-nationalistes avec tous leurs défauts n'ont reçu aucun encouragement
alors que les anti-communistes bulgares et albanais recevaient force conseils de
diplomates américains. Certains intellectuels occidentaux, peut-être en mal de
publicité, n'ont fait qu'obscurcir le débat. En traitant tous les Serbes de la même
manière, on gomme les différences fondamentales qui séparent les hommes de Slobodan
Milosevic et les milliers de citoyens yougoslaves d'origine serbe qui rejettent de toutes
leurs forces cette barbarie. Se sentant ainsi isolés, les Serbes se referment sur
eux-mêmes au plus grand bénéfice des nationalistes au pouvoir.
l'heure où les autoroutes de la communication brisent les frontières, on se bat, comme
au XIXème siècle, pour un accès à la mer et quelques kilomètres carrés de terre
ensanglantée. Et demain, quelle sera la viabilité de ces Etats croupions aux frontières
biscornues? Quel sera le destin de ces hommes et de ces femmes jetés dans des camps de
réfugiés d'où, un jour ou l'autre si la situation perdure, jaillira une nouvelle
génération animée d'une formidable soif de revanche qui pour se faire entendre
utilisera tous les moyens possibles?
Sur ce conflit complexe qui condense tous les déchirements et toutes
les contradictions de notre époque, nous avons voulu, dans ce dossier, apporter quelques
éléments de compréhension et d'interprétation.
En donnant la parole à l'ambassadeur de Bosnie, Nikola Kovac, et à trois autres
personnalités bosniaques: Zarko Papic, Mika Zagolj et Taric Haveric.
En replaçant cette guerre dans une perspective historique depuis 1878 (Henry Bogdan,
Jean-Arnault Arens et Eugène Silianoff).
En portant un regard d'anthropologue sur ce terrible rapprochement qu'établit Xavier
Bougarel entre "voisinage et crime intime".
En rappelant que les Tsiganes sont aussi des victimes, mais des victimes oubliées (Alain
Reyniers).
En analysant les positions d'acteurs extérieurs: les Etats-Unis (Paul-Marie de La Gorce),
l'Europe (Bernard Ravenel), la Turquie (Sabetay Varol) et le monde musulman(Gérald
Arboit).
En évaluant enfin - à propos de la mise en place du tribunal pénal international - les
limites d'une justice internationale (Monique Chemillier-Gendreau).