Christian Bruschi
L'immigration n'est pas un thème clé de la campagne présidentielle sauf pour le candidat qui continue d'en faire son fonds de commerce électoral. On ne peut que se réjouir de voir ainsi l'immigration cesser d'être un enjeu électoral, mais on se tromperait si l'on pensait que l'opinion française avait acquis toute la sérénité nécessaire sur le sujet. Il est tout aussi négatif d'occulter le débat que d'avoir un débat faussé.
Deux questions essentielles se posent, l'une relative aux flux
migratoires, l'autre au creuset français.
L'histoire de l'humanité est en grande partie l'histoire des migrations. Celles-ci n'ont
plus le même caractère que dans le passé où elles ont longtemps été un facteur
d'invasion ou de conquête. A l'époque contemporaine, l'arrivée du migrant d'une autre
origine ne pose plus la question du pouvoir ni celle de la civilisation dominante. Les
dernières migrations de cette nature sont les migrations coloniales qui avaient eu pour
objet d'installer leur domination et de faire triompher leur civilisation.
Les migrations de main d'uvre ou celles de nature politique de la seconde moitié du
XXème siècle n'ont plus du tout ces caractéristiques. Pourtant les pays d'accueil
réagissent comme s'ils étaient menacés par le même type d'immigration qu'autrefois.
Ainsi, l'opinion française a été sensible aux thèmes de l'invasion maghrébine et d'un
islamisme radical qui s'imposerait à toute la société, ce qui, à la réflexion, n'a
absolument aucun sens.
En revanche, il est clair que "la pulsion migratoire" subsistera et que
probablement elle s'accroîtra tant que le fossé entre les pays du nord et les pays du
sud continuera de se creuser.
Doit-on alors s'en tenir à la seule réponse de la fermeture et se contenter de vagues
déclarations sur la nécessité de contribuer au développement des pays du sud?
L'impossibilité d'émigrer contribue à les asphyxier en renforçant leur replis sur
eux-mêmes.
Bon gré, mal gré, l'émigration était un lien entre le Sud et le Nord; sa suppression
ne peut que davantage encore éloigner ces pays les uns des autres.
Il est urgent de commencer à réfléchir sur cette question, en n'apportant pas comme
seule réponse a priori la fermeture, même si l'on sait pertinemment que cette
réflexion n'aura pas d'effet immédiat.
La seconde question, relative au creuset français, est totalement
distincte de la première.
L'enquête récente de l'Institut national d'études démographiques, conduite par
Michèle Tribalat a révélé que, pour l'essentiel, le creuset français continuait de
fonctionner et que les jeunes issus de l'immigration maghrébine, les "beurs",
se fondaient progressivement dans ce creuset. Dans une période de plus en plus marquée
par le chômage et l'exclusion sociale, le pari n'était pas gagné d'avance. Pourtant,
s'omnibuler sur le creuset français aurait pour effet de laisser passer une grande
chance.
Depuis la Révolution française, acte fondateur de la France moderne, la nation a été
pensée comme un pont vers l'Universel. La Déclaration des droits de 1789 ne s'adressait
pas seulement aux Français, mais à tous les hommes; mais longtemps, il s'est agi
seulement d'universalité abstraite.
Que la population française soit largement d'origine étrangère (plus d'un Français sur
quatre a un grand-parent étranger ou d'origine étrangère) donne à ce pays une
configuration tout à fait singulière; et ce qui fait justement l'intérêt de notre
nation aujourd'hui, c'est de confronter une spécificité issue d'une longue histoire à
la diversité produite par l'arrivée d'étrangers d'origines multiples. Désormais, la
nation française est donc devenue un pont tout à fait concret vers l'Universel.
L'inclusion d'apport étranger transforme l'Universel de données transcendantes en
données immanentes, ce dont la France n'a pas encore pris conscience. Il ne s'agit pas de
renoncer au creuset français et de célébrer la différence dont on connait les effets
pervers; il s'agit seulement de faire connaître à l'ensemble de la population ces
apports étrangers, d'enseigner ce que sont les civilisations d'où viennent les migrants,
de ne pas chercher uniquement l'ouverture sur le monde à des milliers de kilomètres
alors qu'elle peut s'effectuer en France même.
Cet enrichissement ne fera que prolonger la relation que la Révolution a établie entre
la nation française et l'Universel.