Confluences Méditerranée                                   N°19                            Automne 1996

Mémoire, histoire et politique

Bernard Ravenel

 

"Les rappports franco-algériens se sont noués dans la violence, l'imposition du système colonial, et par une guerre de sept ans qui a permis l'accession de l'Algérie à l'indépendance. Voilà pourquoi, trente ans après, le temps n'a pas pu apaiser les passions" (1).
C'est ainsi que Benjamin Stora entame la conclusion de son travail d'historien consacré à la guerre d'Algérie, La gangrène et l'oubli .
Tant il est vrai que la France et l'Algérie comme Etats, comme gouvernements, comme sociétés ne parviennent toujours pas à établir des relations fondées sur une histoire assumée. Tant la tension passionnelle due à une colonisation spécifique, longue et marquée par la violence rend difficile jusqu'à présent toute approche sereine.
Trop souvent dans la lecture et dans l'interprétation des différents drames qui accompagnent et déchirent la relation franco-algérienne, se sont superposés sans se rencontrer le plan de la passion et celui de la rigueur historique, la douleur ressentie et la recherche "détachée". Le décalage reste encore béant.
Pour avoir tenté, dans La gangrène et l'oubli de relever le défi moral et intellectuel de l'historien, à savoir la défense de la véridicité de l'histoire, Benjamin Stora menacé par le double terrorisme qui afflige aujourd'hui l'Algérie — le terrorisme d'Etat et le terrorisme de groupe — a dû quitter le territoire français(2).
Aucun passé, si douloureux soit-il, ne peut être entièrement conservé ou transmis et ce qui se transmet n'est plus le passé, il devient présent. L'usage public de l'histoire n'implique pas seulement le passé, mais bien notre "présent". L'enjeu n'est plus seulement le jugement historique sur la guerre d'Algérie mais porte sur la possibilité même de changement politique en Algérie et, en conséquence, dans les rapports entre la France et l'Algérie. "L'histoire est toujours contemporaine", aimait à dire le philosophe libéral italien Benedetto Croce,
La mémoire du passé franco-algérien — et plus précisément une certaine mémoire très sélective: tendance à l'amnésie du côté français, tendance à l'hyper-commémoration du côté algérien — a été partie constitutive de l'identité de chacune des communautés nationales. Pour cette raison, aucune appproche revisitant le passé et les passions qui l'ont marquée n'est neutre: elle s'articule sur un jugement éthique que chacun porte sur ces événements historiques marqués par la souffrance et la passion.
Nous sommes de ceux qui veulent que les murs, matériels et métaphoriques, qui séparent les cultures, les diverses réalités socio-politiques, religieuses ou idéologiques, tombent; et pour pouvoir penser un avenir, il est vital de dépasser les fantasmes qui continuent à exister à travers une mémoire du passé ossifiée et cristallisée.
C'est pourquoi, les choix qui caractérisent ce dossier concernent d'abord une appréciation synthétique du rapport colonial; ils concernent aussi l'pproche de la constitution post-coloniale de l'algérianité à partir d'une tentative d'homogénéisation linguistique et culturelle à travers la langue arabe et la culture musulmane en rapport conflictuel, passionnel, obsessionnel parfois avec la culture française. Pour se construire une identité forte, en particulier par une histoire quasi-inventée, l'historiographie algérienne officielle a ainsi eu recours à une série d'artifices et de procédés idéologiques et réthoriques qui ont fini par provoquer des contradictions douloureuses et même des catastrophes qui trouvent leur expression — et parfois leur dépassement — dans la littérature qui joue là un rôle de "reflet" très significatif,
Il fallait en appeler non seulement à l'incontournable devoir de mémoire mais aussi au devoir d'histoire qu'ont à remplir les deux sociétés pour poser les bases d'un dialogue fructueux. Une fidélité trop rigide à la mémoire peut aboutir à une renforcement aveugle du vécu et à un affaiblissement du pensé. Or la vérité historique n'est pas une donnée de fait, elle est le produit d'une pensée critique qui vérifie ses instruments, s'interroge sur le poids des contraintes et des conditionnements, sur les structures du savoir et sur le "sens" qu'on lui donne.
Etre ainsi conscient de sa partialité dans le contexte historique où l'on vit, suppose aussi une certaine capacité de rénovation au sens où les catégories interprétatives et analytiques évoluent et doivent évoluer pour correspondre aux modifications des processus socio-culturels du présent. On le constate actuellement, par exemple, à travers la prise en compte de la question des femmes pendant la période coloniale ou de celle de la culture islamique.
On ne peut plus se contenter de rendre "visible" les passions, les émotions sans nommer ce qui est survenu, sans en rechercher les causalités historiques, sans les resituer dans la longue durée, bien au-delà des responsabilités individuelles. Même s'il est bien entendu que tout n'est pas passible d'absolution: les tortionnaires français de Maurice Audin hier, les tortionnaires algériens des jeunes révoltés de 1988 ou les assassins des trappistes en 1996 ne peuvent attendre des historiens ni amnésie ni amnistie.
Mais l'histoire ne peut plus ne pas prendre en compte la subjectivité de ceux et celles qui ont traversé cette relation passionnelle. Le choix était infini: du harki au pied-noir, du soldat français au moujahid, de l'immigré au beur, chacun a beaucoup à dire et trop peu ont eu et ont l'occasion de prendre la parole. Ce refoulé fait aussi partie du passif. Nous avons aussi donné la parole à des femmes algéro-françaises qui chacune ont exprimé leurs déchirures mais parfois aussi leurs bonheurs montrant ainsi l'espoir d'un avenir possible: celui qui accepte enfin l'autre vers un monde de libération, de passions enfin partagées, de paix et de démocratie.

Bernard Ravenel