Mer commune, sécurité commune
Bernard Ravenel
Evoquer le passé le plus ancien comme l'actualité la plus immédiate
en Méditerranée provoque presque spontanément une représentation d'insécurité. Pour
un Français, pour un Européen, la Méditerranée c'est d'abord un espace d'affrontement
séculaire avec le monde arabo-musulman, c'est le terrorisme, c'est aussi, la poudrière
balkanique, la Mafia sicilienne et ses multiples ramifications européennes.
Plus grave, la paix en Méditerranée c'est la "Pax romana" d'hier, la Pax
americana" d'aujourd'hui, comme si la paix dans notre mer Intérieure ne pouvait
être que le fruit de la contrainte d'une puissance ; comme si en Méditerranée, il ne
pouvait y avoir de paix quimpériale et comme si, par eux-mêmes, les
Méditerranéens, étaient de moins en moins capables de paix...
L'amiral américain A. Mahan, un des pères de la stratégie navale
n'écrivait-il pas dès 1902 : "La Méditerranée appartiendra à un seul maître,
tombera sous l'hégémonie d'une puissance dominante qui poussera ses avantages dans tous
les domaines ou sera le théâtre d'un conflit permanent..."
Quatre mois à peine après la guerre du Golfe, le chef militaire de l'Otan, le général
américain John Galvin, déclarait que la Méditerranée était la région "qui a le
plus de risques de crises et de conflits dans l'avenir."(1)
Mer de conflits, mer de tragédies, tel serait le destin de la Méditerranée. Au-delà de
cette vision, n'y aurait-il aucune place pour une autre Méditerranée possible, pour une
"utopie méditerranéenne", qui permettrait, par un mariage heureux de la
modernité et des culturelles locales, d'établir sur un pied d'égalité, les fondements
dune civilisation nouvelle à la hauteur des défis de notre temps ?
Plus concrètement, la fin de la logique des blocs militaires qui, en termes de dynamique
conflictuelle et de course aux armements a trouvé en Méditerranée un terrain
particulièrement propice, va-t-elle, peut-elle, laisser place à une perspective de
règlement des conflits, de maîtrise des tensions, de rapprochements entre les rives du
Nord et du Sud ? Le processus de paix israélo-arabe entamé à Madrid peut-il ouvrir un
chemin dans cette direction ?
Mais à l'inverse, la guerre du Golfe, avec son onde de choc en Méditerranée, n'a-t-elle
pas ouvert une autre voie : celle d'une nouvelle guerre froide - n'excluant pas de
violents et meurtriers accès de fièvre - entre le Nord et le Sud de la Méditerranée
où le rideau de fer laisserait la place à un "rideau d'or" militarisé entre
les nantis du Nord et les prolétaires du Sud ?
En cette symbolique année 1992, l'avenir de la Méditerranée apparaît bien
incertain...
Toujours est-il que la fin de l'affrontement bipolaire et l'amorce - encore bien fragile -
de la fin de l'affrontement israélo-arabe offrirait pour l'ensemble méditerranéen une
opportunité historique exceptionnelle : celle d'envisager une époque ouverte au
règlement politique des conflits, au désarmement et par conséquent, au développement
Ce qui signifie une révision radicale de la conception de sécurité jusque-là confondue
avec sa composante militaire.
Il faudra voir si les conceptions stratégiques qui vont s'imposer et s'installer dans la
Méditerranée d'après-guerres (froide et du Golfe) empêcheront ou favoriseront une
vision plus globale et une démilitarisation de la notion de sécurité en Méditerranée.
Au cours d'un colloque organisé en février 1991, en pleine guerre du Golfe à Bandol
(Var), Pierre Dabezies, président de la Fondation des études pour la défense nationale
(FEDN), ne déclarait-il pas : " Le concept de sécurité en Méditerranée doit
être en quelque sorte démilitarisé, être commun à l'Europe comme au Maghreb, être
intégré dans un projet de coopération, qui implique de part et d'autre l'acceptation
des mutations politiques sur chaque rive, à défaut de quoi, prévaudraient des tensions
ou une hostilité contraires à l'objectif recherchée. "(2)
Cette évolution, en effet, paraît comme une condition préalable, non seulement pour une
Méditerranée moins explosive, non seulement pour résoudre les énormes problèmes
économiques, sociaux et écologiques de la région, mais aussi pour sauver
"notre" mer d'une aventure sans retour que serait une guerre menée avec les
armes terribles qui se trouvent concentrées autour d'elle, à la surface et dans la
profondeur de ses eaux
Une mer pleine de turbulences
On le sait, la Méditerranée est un microcosme d'école pour théoriciens des conflits. Quatre raisons, au moins depuis 1945, lexpliquent : une multiplicité pérenne de conflits locaux, une décolonisation difficile, des enjeux géostratégiques spécifiques, la logique des blocs.
1. La réalité conflictuelle de la Méditerranée peut se subdiviser
en quatre sous-ensembles :
- le Proche-Orient avec le conflit israélo-arabe et ses conséquences sur lensemble
de la région ;
- les relations gréco-turques à propos de Chypre, des espaces maritimes de la mer Egée
et du contentieux territorial sur la Thrace orientale :
- les Balkans où les tensions, après avoir été gelées par la guerre froide,
débouchent sur des conflits ouverts ;
- le Maghreb où après la phase difficile de la décolonisation, se maintiennent des
sources de tensions violentes concernant le tracé des frontières post-coloniales et où
apparaissent des tensions internes explosives.
2. La volonté de la Grande-Bretagne, de la France et aussi d'Israël de maintenir en Méditerranée, des formes de domination coloniale dépassées par l'histoire a, elle aussi, fortement entretenu une logique de confrontation violente.
3. A cette réalité conflictuelle où la Méditerranée occidentale
peut apparaître plus paisible que la partie orientale, s'ajoute une série de facteurs
géostratégiques propres :
- la Méditerranée est d'abord une très importante route pétrolière : 50% du
pétrole consommé en Europe occidentale y transite. L'Italie, la Grèce, mais aussi la
Suisse et l'Autriche, dépendent à 100% du pétrole arrivant dans les ports
méditerranéens. Tout arrêt prolongé provoquerait l'effondrement de leur économie.
Pour l'ex-URSS, 50% de ses exportations de pétrole passent par la mer chaude. Pour les
Etats-Unis, le fait majeur tient à la nécessité de maintenir, pour leurs compagnies
pétrolières, le libre accès au pétrole du Golfe avec des prix maîtrisés, même si
10% seulement de leur énergie provient de cette région.
- la Méditerranée est une mer semi-fermée : les détroits, lieux de passage obligés et
verrous facilement contrôlables, constituent des points clés. La maîtrise de ces
détroits est donc un facteur géostratégique déterminant;
- la structure géographique et les contraintes stratégiques confèrent aux îles une
place particulière comme points d'appui avancés pour des fonctions militaires (Sicile,
Malte, Chypre, etc);
- sous l'impulsion des Etats-Unis, inquiets de la situation dans le Golfe après la chute
du Shah en 1978, s'est produite une extension géostratégique de la zone
méditerranéenne qui part désormais des Açores pour aller jusqu'au Golfe;
- l'évolution technologique tend à "rétrécir" l'espace méditerranéen :
désormais, la mer est entièrement contrôlée à partir d'une aviation basée à terre.
4. En fait, le statut stratégique de l'espace méditerranéen sest globalement défini dans le cadre de l'ordre militaire interne bipolaire qui s'est progressivement établi après la deuxième guerre mondiale(3).
Cet ordre bipolaire s'est concrétisé par une présence militaire
permanente des deux superpuissances sous la forme de flotte de guerre. (La Vème flotte
américaine et la cinquième escadre soviétique). Pour les deux superpuissances, mais
surtout pour les Etats- Unis, nettement supérieur, la sécurité de la Méditerranée
signifie fondamentalement la capacité de contrôle politico-militaire sur la région dans
le cadre du bipolarisme. Dans les années 70, la Méditerranée est certainement le lieu
de plus haute concentration des flottes et de plus haute concentration de fusées
nucléaires à la mer. La Méditerranée est la mer la plus militarisée et la plus
nucléarisée du monde.
Cette politique des blocs s'est traduite par des alliances militaires régionales
bilatérales (Etats-Unis/lsraël, URSS/Syrie... ) qui n'ont trouvé leur justification que
par un climat d'hostilité et de menace permanente réciproque. Il en est résulté
l'impossibilité d'entamer tout processus sérieux de règlement des conflits - qui aurait
supposé l'accord des deux Grands - sans parler de maîtrise des armements ou même de
mesures de confiance dans ce domaine. La plus grande partie des pays riverains ont
dépensé beaucoup d'argent - au détriment de leur développement civil - pour disposer
d'armements de haut niveau et à grande capacité destructrice, encouragés d'ailleurs par
un florissant commerce d'armes provenant des grandes et moyennes puissances (Etats-Unis,
URSS, France, Italie). L'armement ainsi rassemblé a doté un certain nombre de pays -
surtout ceux disposant de revenus pétroliers - d'armées surdimentionnées, disposant
d'un potentiel offensif menaçant la sécurité de ses voisins, comme la Libye et l'Irak.
Le principal conflit méditerranéen - le conflit israélo-arabe - est né à l'ombre de
la guerre froide et à l'intérieur de la structure bipolaire. Il a conditionné toute
l'évolution de la Méditerranée orientale, n'a pas épargné la partie occidentale
(bombardement de la région de Tunis par Israël le 1er octobre 1985) et a
imposé une vision étroitement militarisée de la notion de sécurité dans le cadre de
la domination de la logique des blocs.
Pendant toute cette période, la pensée géostratégique dominante a assimilé
complètement sécurité et pouvoir militaire. La militarisation de la région trouvant sa
justification ou même sa légitimité dans une militarisation du concept même de
sécurité.
De ce point de vue, une place particulière doit être accordée aux conditions
historiques de l'installation de l'Etat d'Israël dans la région. Pour se faire accepter
et obtenir un statut optimal de sécurité - pensée en termes militaires non en termes
politiques - l'option israélienne passe rapidement d'une "défense active" de
son droit d'existence territoriale à une politique expansionniste. Cette politique de
"sécurité absolue", soutenue par l'Occident, contribue à assurer une
prééminence durable et une doctrine de sécurité en Méditerranée.
Ainsi les frontières politiques sont confondues avec les frontières
de sécurité, en fonction exclusive du rapport des forces militaires à un moment donné.
Linstabilité régionale et une course permanente aux armements et à la protection
d'une des deux superpuissances sont dès lors inévitables, avec tous les risques qui s'y
rattachent. On l'a vu en 1973.
Du côté arabe, la lutte armée proposée par le mouvement national arabe contre
Israël et contre la France (en Algérie) visait à son tour à rétablir la souveraineté
arabe par la force des armes. Encouragée par la défaite française à Dien Bien
Phu, la stratégie nationaliste arabe, nécessitait à la fois le démantèlement des
structures politico-administratives mises en place par le pouvoir colonial mais aussi
lexpulsion ou, au mieux, loctroi dun statut fragile des
populations d'origine européenne (française, anglaise) ou juives.
Finalement, pour l'ensemble des forces en présence dans cette Méditerranée "sous
les blocs", on peut dire que la sécurité y est conçue sous une dimension
étroitement militaire. Généralement, on cherche une sécurité absolue, ce qui implique
de se donner les moyens, y compris nucléaires, de détruire l'ennemi. La sécurité
absolue de l'un suppose l'insécurité absolue de l'autre. Tout accord imposé sur cette
base devient caduc dès lors que change le rapport de forces.
Cette centralité militaire du concept de sécurité aboutit à une sousestimation, à une
"sous-perception", des dangers ou des menaces réelles qui pèsent sur les
populations de la région et qui ne sont pas de nature militaire : chômage, faim,
sous-développement, déséquilibres sociaux, dégradation de l'environnement... Par
contre, on tend à surdimensionner certaines menaces non militaires que l'on entend
combattre par des moyens militaires. C'est le cas pour le terrorisme et pour toute
déstabilisation d'un pays riverain qui remettrait en cause des intérêts (privés) des
puissances dominantes (I'Egypte au moment de la nationalisation de la Compagnie de Suez).
En fonction d'une perception surdirnensionnée de ces menaces, on met en place un modèle
de défense caractérisé par une capacité de défense offensive de projection de force
susceptible de se traduire par une intervention armée dans les pays du Sud.
En dernière analyse, cette sécurité en Méditerranée sous la tutelle des blocs à
dominante américaine, est uniquement perçue, appréhendée, à travers le prisme et en
fonction des intérêts des pays occidentaux : Etats-Unis, Europe de l'Ouest et
Israël.
Les intérêts de la rive nord dans le cadre de la suprématie américaine, sont les seuls
pris en compte. En termes de sécurité, le Sud n'existe pas.
La Méditerranée, laboratoire du nouvel ordre mondial ?
Véritable sismographe du système des relations internationales, 1a
Méditerranée va être directement touchée par les ondes de choc des grands séismes de
cette fin de siècle. Mieux, elle sera elle-même le théâtre de ces nouvelles tendances
planétaires.
Après avoir été en Grèce et en Turquie, le lieu de première application de la
stratégie de containment énoncée par la doctrine de Truman en 1947, la Méditerranée
du début des années 90 devient le lieu d'intronisation du "nouvel ordre
mondial" souhaité par les Etats-Unis.
La désintégration de l'URSS met fin à la guerre froide privée de sa raison d'être :
il n'y a plus d'ennemi à l'Est. Plus, Gorbatchev, par sa politique de désarmement, a
contribué à modifier profondément la conception de la sécurité. Celle-ci ne peut plus
être fondée sur l'accumulation invraisemblable et même "baroque" de toute une
panoplie militaire, en particulier nucléaire. L'affaire des euromissiles avait démontré
que la sécurité n'augmente pas si les moyens mis en oeuvre pour l'obtenir produisent
concrètement une plus grande insécurité chez les autres. Désormais, et Ronald Reagan
lui-même le dira, la sécurité doit être réciproque, commune, négociée, même et
surtout avec l'adversaire potentiel. C'est le principe de la sécurité partagée, essence
de tout système national et moderne de sécurité. En 1990, l'Otan reconnaît que
"la sécurité de chaque Etat est indissociablement liée à celle de ses
voisins."(4)
Avec la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), l'Europe
commence alors à se doter d'un ensemble dinstitutions pan-européennes de
coopération et de sécurité permettant de donner corps à cette nouvelle réalité
stratégique. A ce moment, lEurope se trouve en effet dans une situation
exceptionnelle caractérisée par limpossibilité - et même l'impensabilité -
d'une agression de la part d'autres Etats ou groupes d'Etats. La "libanisation"
en cours de lex-URSS qui implique une fragmentation de l'arsenal nucléaire
soviétique entre plusieurs républiques ne peut être affrontée à partir dune
intervention armée. Seul un processus politique de coopération et de solidarité
économique et politique avec les forces démocratiques, accélérant le processus de
désarmement en cours et développant de nouveaux mécanismes supranationaux dans le cadre
de la CSCE, peut permettre une solution politique, non militaire à ce scénario de fin
dempire.
Toujours est-il que cette disparition des éléments constitutifs de la non guerre froide
concerne non seulement l'Europe, mais aussi l'ensemble méditerranéen.
Une nouvelle perception des enjeux méditerranéens
Quittant la scène, l'affrontement Est-Ouest a, en quelque sorte, mis à découvert ce qui jusque-là, avait été occulté ou refoulé, en tout cas gravement sous-estimé, à savoir la double crise, économique et qui, au cours de la décennie 80, s'est particulièrement approfondie en Méditerranée.
La crise économique, c'est d'abord l'ampleur des déséquilibres entre
Nord et le Sud :
- aggravation de la crise dans les pays arabo-musulmans qui voient se propager une misère
diffuse, croissante, désespérée, débouchant, de Casablanca au Caire en passant par
Alger et Tunis, sur des émeutes de la faim que l'on croyait d'un autre temps ;
- un creusement de l'écart entre les richesses du Nord et la pauvreté du Sud : en 1983,
en termes de PIB/habitant, l'écart entre la France et l'Egypte était de 1 à 15 ;
en 1989, il est de 1 à 20 ;
- une dette étouffante bloquant absolument toute perspective d'investissement pour le
développement. Pour le président de la Banque du crédit populaire d'Algérie, Omar
Benderra, le diagnostic est sans appel : "Ce que nous constatons dans les pays du
tiers monde en général et dans ceux de la Méditerranée en particulier, c'est la
dégradation de leurs conditions économiques due surtout aux problèmes de la dette, de
la domination à travers la dette, un étranglement lent, le "baiser de la
mort". Cette grave situation de la dette externe que connaissent nos économies se
maintiennent grâce aux techniques de rééchelonnement que nous considérons comme
criminelles quand nous nous rendons compte des résultats de ces politiques économiques
en Amérique latine et en Afrique subsaharienne."(5)
Selon Georges Corm(6), "depuis la fin des années
70, les pays non industriels de la Méditerranée remboursent chaque année de 5 à 8
milliards de dollars de plus qu'ils ne reçoivent des pays de l'OCDE". En clair, la
rive sud finance la rive nord de la Méditerranée.
On peut donc considérer que la principale menace qui pèse aujourd'hui sur la
Méditerranée - à l'image de l'ensemble de la planète - provient de l'abîme qui se
creuse entre les pays riches et les pays pauvres. Toute politique de sécurité doit
d'abord prendre en compte ce fait majeur, car la misère - c'est-à-dire l'insécurité
quotidienne de dizaines de milliers de gens dans les pays riverains - sera de plus en plus
source de tensions et de conflits, incompatibles avec 1objectif de stabilité.
A cette crise s'ajoute l'agression écologique qui met en danger de
multiples aspects de la vie quotidienne en Méditerranée, laissant peser des menaces
beaucoup plus réelles que les forces armées d'un ennemi possible ou imaginé...
On assiste en effet à une détérioration généralisée de l'écosystème
méditerranéen (mer, littoral) comme effet de la surexploitation et de la pollution de la
mer. D'autre part, l'épuisement du potentiel hydraulique, la pollution des eaux potables,
la réduction des surfaces arables grignotées par l'urbanisation, l'industrialisation et
la désertification, laissant prévoir, dès la décennie 90, des situations de pénurie
sans précédent. La saturation des moyens urbains de traitement des déchets rend la vie
dans les grandes villes du Sud de plus en plus insupportable. Déjà dans les quartiers de
la soif du Caire, non équipés de réseaux d'adduction d'eau potable, les marchands d'eau
vende le m3 à des prix exorbitants...
Cette détérioration de l'écosystème affecte essentiellement les populations les plus
démunies des villes et des campagnes du Sud. Elle ne peut que pousser celles-ci à
chercher dans l'immigration un exutoire à un cadre de vie qui tend à se transformer en
cadre de mort.
L'écosécurité, la sécurité écologique, devient un axe essentiel dune politique
de sécurité en Méditerranée.
Concilier développement et environnement dans un monde méditerranéen profondément
instable devient, y compris en termes de sécurité, le défi majeur de la fin de ce
siècle.
Ainsi s'imbriquant à l'idée - nouvelle - que la sécurité des uns se fonde de moins en
moins sur l'insécurité des autres, s'affirme une conception plus cohérente de la notion
de sécurité.
Menace du Sud ou menace du Nord ?
Mais à côté de cette évolution vers une idée renouvelée de
sécurité immerge en Europe du sud, tout un discours sur "la menace du Sud"(7).
" LEst ne fait plus peur, le Sud est de plus en plus redouté". C'est
en ces termes que le Sirpa (service d'information des années) commente la série des
sondages qu'il a commandés pour le compte du ministère de la défense à la SOFRES,
comme il le fait chaque année(8).
Sur le terme de "menace", il existe une confusion parfois délibérément
entretenue entre "menaces", "risques", "conflits" et
"problèmes" qui sont des choses différentes. Surtout, il apparaît que la plus
grande partie des "menaces" ne sont pas de caractère militaire : faim,
sous-développement, pression démographique, dégradation écologique
sont les
principaux problèmes qui effectivement menacent la survie de l'humanité en
Méditerranée.
Or les appareils culturels principaux - les médias - se consacrent davantage à
développer des perceptions ou des représentations de menaces militaires plutôt qu'à
faciliter la réflexion sur les autres " problèmes " et donc sur la
question des moyens pour les résoudre. Si bien que les sociétés sont amenées à
affecter beaucoup plus de ressources à la prévention d'hypothétiques menaces militaires
qu'à répondre aux réelles menaces qui ne sont pas militaires.
Cest dans ce climat culturel qu'il faut parler des "menaces en
Méditerranée", les documents officiels - comme ceux de l'UEO - ou officieux(9) estimant que la zone méditerranéenne est porteuse de menaces pour
l'Europe(10)... Pour Michel Vauzelle, président de la Commission des
affaires étrangères à l'Assemblée nationale, la notion de menace du Sud est une
"sottise absolue" ; il considère même qu'évoquer "le danger du Sud est
une faute morale : on le crée en en parlant"(11).
On "oublie" que les pays de la rive Nord, membres de l'Otan, absorbent au moins
80% des dépenses de la zone méditerranéenne, qu'ils disposent de 70% des
hélicoptères, de 100% des porte-avions, de 75% des sous-marins, de 78% des corvettes
frégates et destroyers, de 40% des avions de combat(l2) et de la
totalité de la capacité nucléaire...
A bon droit, le Sud peut s'estimer menacé militairement par le Nord...
En dernière analyse, on peut dire qu'en Europe du Sud, la politique de sécurité vis à
vis des pays méditerranéens du Sud est surdéterminée par le problème de la gestion
des flux migratoires. Comment faire en sorte que la crise structurelle des pays du Sud
crise à laquelle on n'imagine plus de solution possible dans un délai prévisible
ne se traduise en forte poussée migratoire vers le Nord ? Telle est la question à
laquelle l'Italie, pleinement approuvée par ses pairs européenne, dans l'affaire des
boat people albanais de mai 91, a apporté une réponse radicale : réexpédition forcée
en bloc et patrouillage militaire des côtes albano-italiennes... C'est ce scénario
d'empire romain de la décadence assiégé par les barbares qui hante aujourd'hui une
bonne partie sociétés européennes lorsqu'elles pensent à la Méditerranée...
Dans ce contexte, la guerre du Golfe, de portée mondiale, a eu de
multiples conséquences en Méditerranée. D'abord sur le plan géostratégique, la
sécurité de l'Occident (Etats-Unis, Europe occidentale) et celle du Moyen-Orient sont
considérées comme liées puisque la Méditerranée, surtout après la révolution
iranienne, remplit la fonction de "couloir aérien et naval" pour les
interventions "hors zone" des forces de l'Otan. Ensuite, sur le plan culturel,
le sentiment d'appartenance à la communauté arabo-musulmane des sociétés de la rive
sud s'est trouvé fortement exacerbé face à l'intervention militaire menée par les
Etats-Unis contre un pays arabe. La guerre du Golfe a renforcé les représentations
négatives que chacun, au Nord et au Sud, pouvait avoir l'un de l'autre, approfondissant
ainsi le fossé politicoculturel entre les deux rives.
Et puis, cette guerre a surtout relancé l'idée d'une guerre possible menée avec des
moyens conventionnels très sophistiqués et meurtriers pour "résoudre" les
problèmes conflictuels de la région. La certitude de l'Occident d'importer utilement une
rationalité armée contre le désordre, le chaos, les massacres, s'en est trouvé
revigorée...
Mais en même temps, la guerre a remis la question palestinienne sur le devant de la
scène. L'Intifada aidant, la nécessité d'apporter une solution devient pressante si
l'on veut établir une certaine stabilité régionale, dans la perspective du "nouvel
ordre mondial" annoncé par Georges Bush. Dans ce cadre, vouloir résoudre le
problème palestinien implique que soient apportées des solutions d'ensemble aux
problèmes qui s'interpénètrent dans la région : le conflit israélo-arabe, la question
de l'eau, le contrôle du commerce des armes, l'établissement d'une zone libre d'armes à
destruction massive, de nouvelles formes de coopération économique régionale, un
rééquilibrage économique et politique d'ensemble du monde arabe avec ses répercussions
sur le marché mondial des capitaux...
Face à la question de la sécurité en Méditerranée, devenue un
problème global, les Etats-Unis et l'Europe occidentale ont, chacun à sa manière, pris
conscience des enjeux et de leurs interdépendances.
L'administration américaine désormais à la tête d'un monde unipolaire sur le plan
stratégique - mais multipolaire sur le plan géo-économique se trouve en quelque
sorte contrainte de mettre en place " un nouvel ordre mondial " qui
assure une certaine stabilité et qui amorce le règlement des problèmes les plus aigus
dans les régions considérées comme vitales par les Etats-Unis. C'est le cas de
la Méditerranée. Les Etats-Unis ne peuvent plus seulement se contenter d'être le
"policier mondial", ils doivent mettre en place des solutions réelles - même
si elles sont partielles - aux conflits en cours. C'est dans ces conditions seulement
quils peuvent à la fois envisager un usage sélectif et ciblé de la force
et répondre aux intérêts de leurs alliés régionaux tout en obtenant un certain
consensus auprès de leurs partenaires-rivaux économiques (Allemagne, Japon). Comment
établir une paix qui puisse garantir en même temps le maintien ou la reconquête de
l'hégémonie ?
Cest dans cette phase de transition, à vrai dire pleine d'incertitudes, que les
Etats-Unis en sont amenés à prendre en charge sérieusement le processus de paix au
Moyen-Orient et d'une manière générale, à jouer un rôle de médiation dans tous les
conflits en cours dans la région (Chypre), y compris pour la Yougoslavie.
De son côté, lEurope occidentale a été amenée avant et après la guerre du
Golfe à avancer deux types de propositions pour aborder les questions de la
Méditerranée.
Dabord une proposition globale : celle de la conférence sur la coopération en
Méditerranée (CSCM), transposant le processus de la CSCE, articulant questions de
sécurité, de coopération économiques et questions humanitaires. Cette proposition
espagnole et italienne du présupposé que la sécurité dans la Méditerranée ne peut se
diviser ou se compartimenter(13).
Ensuite une proposition sub-régionale : celle dite des "4+5" (quatre au
Nord : Portugal, Espagne, France, Italie, et cinq au Sud, membres l'Union du Maghreb
arabe : Mauritanie, Maroc, Algérie, Tunisie, Libye) auxquels s'est ajoutée Malte. Les
Dix ont mis au point un programme de travail sur des thèmes d'intérêt prioritaire :
institutions financières multilatérales, autosuffisance alimentaire, lutte contre la
désertification, immigration, gestion de la dette extérieure, sauvegarde du patrimoine
culturel et création d'une banque de données méditerranéenne. Rien n'est prévu dans
le domaine de la sécurité proprement dite, comme si on avait considéré qu'en cette
matière, il ne pouvait y avoir de rapport de partenariat avec le Sud...
Sur la proposition de la France, les Dix ont reporté la discussion du projet de la CSCM
qui a, par ailleurs, rencontré l'hostilité des Etats-Unis et de l'Allemagne.
On peut se demander, en préalable, s'il est pertinent de prendre le "cadre
méditerranéen" pour traiter de problèmes de sécurité. La notion de "cadre
méditerranéen" de sécurité se fonde sur l'idée que l'Europe ne peut espérer une
réelle sécurité si elle s'appuie sur un Sud transformé en une mosaïque
d'instabilités et de tensions diverses, en bref, sur une poudrière.
Perspectives et conditions d'une sécurité commune
Une option européocentrique de type "citadelle" européenne
omme beaucoup le souhaitent, constitue de ce point de vue, une dramatique et dangereuse
illusion. Le déséquilibre structurel qui s'aggrave entre les deux rives,
l'interdépendance accrue des phénomènes qui les relient rendent absolument irréaliste
toute perspective de sécurité séparée, excluant le Sud.
De son côté, le monde arabe, pour des besoins vitaux de développement et de
démocratie, pour éviter une marginalisation à l'échelle de la planète, revendique des
rapports étroits avec une Europe développée et démocratique. Tout repli sur soi le
condamne au maintien du sous-développement et à la régression socioculturelle
engendrée par la montée en force de l'intégrisme.
Il existe donc un double impératif, réciproque, de compréhension et de coopération
entre le Nord et le Sud de la Méditerranée.
Ce projet "utopique" d'une Méditerranée formant l'axe d'une
sécurité commune entre l'Europe et le monde arabo-musulman suppose la réalisation
progressive d'un ensemble de conditions que pour conclure, l'on ne peut évoquer que
brièvement:
- respect d'un droit international indiscutable fondé sur le droit des peuples à
l'autodétermination ; dans l'immédiat, le règlement du conflit israélo-palestinien,
puis la question de Chypre, celle du Liban, mais aussi le problème kurde, doivent être
traités sur ces bases.
- désarmement : la guerre du Golfe a, d'une certaine manière, montré l'échec d'une
conception militariste des relations internationales. D'un côté pour ceux qui croient
que l'émancipation arabe et la libération de la Palestine passeraient par la
construction d'une puissance militaire capable de parité avec Israël ; de l'autre, pour
ceux qui, en Israël, estiment que la sécurité militaire ne doit pas prendre en compte,
ou le moins possible, toute perspective de solution politique ou encore qui pensent que le
contrôle de territoires constitue une protection pour l'Etat.
Résoudre la question palestinienne et israélo-arabe signifie du même coup aller vers un
système de sécurité collective fondé sur la coopération et la confiance. Le
désarmement concernant d'abord les armes de destruction massive sera le test décisif de
la volonté d'établir une sécurité commune partagée dans la région. La prolifération
nucléaire et chimique comme celle des missiles balistiques ne peut se résoudre
quà travers un contrôle des exportations et des transferts de certains produits.
Le désarmement devient un pilier de la politique de sécurité en Méditerranée, qui
suppose aussi une défense non provocatrice.
- développement et co-développement : la sécurité en Méditerranée est impensable si
continue à se creuser le fossé entre les deux rives. La polarisation de la richesse d'un
côté et de la misère de l'autre, saccompagnant d'une dynamique démographique qui
accroît les déséquilibres, est porteuse de ruptures dramatiques et totalement
incompatible avec la stabilité de la région. La nécessité d'un rééquilibrage
géo-économique garantissant en même temps les écosystèmes, est l'objectif
incontournable de toute "politique méditerranéenne rénovée" de la part de
l'Europe communautaire. Ce qui suppose une stratégie conjointe de développement ou de
co-développement prenant en compte les limites et les échecs précédents quon ne
peut plus se permettre de reproduire. La nécessité de liquider la dette est une
condition nécessaire, sinon suffisante, pour réclamer une coopération profitable. Par
ailleurs, le Sud a à reconquérir, dans une économie extravertie, son propre marché
intérieur, ce qui signifie pour la population, fixer ses besoins sociaux prioritaires
(santé, éducation, emploi, alimentation...). Or l'expression de ces besoins passe par la
confrontation libre, c'est à dire en fait par la démocratie.
- démocratie : l'extension de la démocratie dans toute la région méditerranéenne
nécessite à la fois une autre politique de coopération répondant mieux aux besoins de
la société et aussi l'établissement d'une confiance mutuelle permettant une
collaboration sur des bases durables et fécondes.
Les régimes politiques non démocratiques, non respectueux des droits de l'homme, ne
peuvent inspirer la confiance chez les voisins et les interlocuteurs, lorsque des
problèmes surgissent dans ces systèmes politiques, souvent privés de légitimité
populaire ; la tendance est forte de chercher des causes externes pour serrer les rangs
contre les ennemis externes - et leurs "complices" internes. L'absence de
démocratie n'est pas seulement une question intérieure, elle est aussi facteur de
déstabilisation internationale. De ce point de vue, l'issue du processus de transition
démocratique en Algérie pèsera lourd dans l'avenir proche de la sécurité de la
Méditerranée occidentale.
Penser la sécurité méditerranéenne pose un grand nombre de
questions qui ont le mérite d'être au centre des préoccupations et des angoisses des
peuples riverains. Cela suppose plus que jamais une flexion "méditerranéenne",
collective, Nord-Sud, plurielle et pluraliste. En définitive, il s'agit de construire
ensemble un nouveau concept de sécurité méditerranéenne commune, en donnant la
priorité aux composantes économique, écologique, culturelle et politique dans le cadre
d'une coopération ouverte entre les pays riverains. Une perspective incompatible avec la
poursuite ou la relance de logiques militaires pour régler les conflits et qui s'insère
dans un "projet" méditerranéen susceptible d'offrir aux peuples de la région
une autre façon de vivre, précisément en sécurité. Cela exige une transformation
mutuelle de l'échange économique et culturel, cela exige, in fine, une reconnaissance de
l'autre comme partenaire.
Mais, une question surdétermine toutes les autres et elle n'est pas résolue : pour
combien de temps encore les Etats-Unis continueront-ils à être la clé de la sécurité
en Europe et en Méditerranée ?
Notes :
1 El Pais, 3 mai 1991.
2 Actes de la table ronde de Bandol : "La Méditerranée occidentale, un espace à
partager" organisée le 8 et 9 février 1991 par la Fondation méditerranéenne
d'études stratégiques, p.130.
3 L'équilibre bipolaire en Méditerranée n'a été qu'apparent. Les Etats-Unis ont
disposé d'une incontestable et écrasante supériorité, surtout si on ajoute le réseau
d'environ 200 bases et les "facilités" diverses dont ils disposent dans les
pays riverains. La position de l'URSS - qui, après le départ de l'Albanie, n'a plus
aucun allié direct sur les rives de la Méditerranée - a toujours été secondaire,
subalterne. Elle avait comme objectif principal de diminuer la menace que faisait peser
sur sa sécurité territoriale, la présence de la VIème flotte dotée d'un très
important arsenal nucléaire. En outre, les Etats-Unis avaient réussi à transformer
certains de leurs alliés régionaux en Etats-gendarmes ou sentinelles. Ce fut surtout le
cas de la Turquie, d'Israël et de l'ran.
4 Déclaration de Londres, Otan (point 4) 6 juillet, 1990.
5 Intervention au colloque "Dialogue méditerranéen des citoyens", organisé à
Grenade (Espagne) le 25 avril 1991.
6 Les Echos, 5 juillet 1991
7 Sur ce thème, lire Cultures et Conflits, N°2, printemps 1991, Ed. L'Harmattan,
consacré à "La menace du Sud : images et réalités".8 Le Monde, 20
septembre 1991.
9 Tel l'ouvrage . Menaces en Méditerranée, de C. Nigoul et M.
Torrelli, publié par la FEDN, 1987.
10 Sur ce thème, je me permets de reporter le lecteur intéressé à la série de deux
articles que j'ai rédigés pour la revue Dwnoclès, N°45 octobre et N°46
novembre 1990.
11 Intervention de Michel Vauzelle, Forum de l'Ecole militaire, 30 octobre 1991.
12 Les avions de combat en Algérie et en Libye achetés à l'URSS et à la France datent
d'au moins vingt ans...
13 Francisco Fernandez Ordofiez (ministre espagnol des Affaires étrangères) :
"Quelle structure pour la Méditerranée ?", Revue de l'Olan, octobre
1990.