Bernard Ravenel
Pour trois pays méditerranéens au moins, lannée 99 est marquée
par une échéance électorale forte avec une présidentielle en Algérie et des
législatives en Israël et en Turquie. Dans ces trois pays et dans des conditions
évidemment très différentes, cette échéance met en jeu les rapports entre pouvoir
civil et pouvoir militaire dans une phase de lourde incertitude sur lavenir des
nations concernées.
Cest dabord à propos de lAlgérie que lattention de
lopinion internationale a été attirée sur le rôle politique réel de
lArmée dans un pays où il semblait que le pouvoir était un compromis, plus ou
moins équilibré et stable, entre un gouvernement civil et une armée gardienne discrète
des objectifs du mouvement national. En outre, le pouvoir semblait garantir un réel
développement économique et social du pays. Et puis survinrent, la crise doctobre
88, la révolte, la répression, louverture démocratique et linterruption du
processus électoral.
En fait, la "deuxième guerre dAlgérie" qui a ensanglanté le pays à
partir de 1992 a progressivement mis en évidence la nature du régime où, derrière un
pouvoir formel et apparent constitué par un gouvernement civil, régnait en maître, le
pouvoir réel de la haute hiérarchie militaire, source unique de pouvoir car détentrice
unique de la légitimité historique. Si bien quaujourdhui, après sept
années de crise meurtrière, lenjeu politique majeur des élections porte sur le
rôle de larmée elle-même dans son rapport aux institutions civiles.
Emblématique, le cas algérien napparaît pas exceptionnel en Méditerranée et
nous oblige à élargir notre champ dinvestigation. Ressort alors le cas de la
Turquie qui doit faire face au problème kurde et à la montée de lislamisme; les
élections vont sy dérouler dans un contexte où de fait mais aussi par une
évolution constitutionnelle entamée en 1961, avec la création du Conseil national de
sécurité, larmée exerce le pouvoir réel et entend plus que jamais
lexercer.
Il faudrait aussi évoquer ici les élections israéliennes où les principaux concurrents
du Premier ministre sortant, Benjamin Netanyahou, sont des personnalités politiques
directement issues des plus hauts niveaux de lestablishment militaire, Amnon
Lipkin-Shahak qui fut chef détat major de janvier 95 à juillet 98 et Ehoud Barak,
leader du parti travailliste, chef détat major de 91 à 94. Et lon pourrait
ajouter le général Itzhak Mordechaï ex-ministre de la Défense qui a décidé de
démissionner du gouvernement sortant pour se lancer dans larène électorale. Il
faut ici rappeler la spécificité israélienne. Certes larmée, en raison de son
rôle dans la construction de lEtat et dune situation quasi-permanente
"détat de siège" constitue toujours lultime garant de la survie du
pays et fait lobjet dun large consensus. Elle peut aussi peser fortement sur
le fonctionnement de la société et de ses institutions civiles. Mais malgré cette
position prépondérante, elle est restée strictement subordonnée au gouvernement civil
élu démocratiquement. Et depuis la création de lEtat, il est virtuellement
impossible de trouver un seul cas de rébellion militaire et encore moins de tentative de
subversion contre lautorité civile. Larmée nest donc pas la source du
pouvoir mais à tout le moins une ressource importante de légitimité.
Aujourdhui avec les candidatures des personnalités issues de la haute hiérarchie
militaire, tout se passe comme si, face aux échéances imposées par la question
palestinienne et en particulier par lhypothèse de la proclamation de lEtat
palestinien, elles entendaient proposer, à linstar dItzhak Rabin
"lofficier le plus décoré dIsraël", à partir de leur expérience
spécifique et de leur légitimité militaire, une solution relevant davantage de la
politique que celle que le pouvoir civil sortant a été incapable dapporter face à
une société en profonde crise didentité.
En fait, à travers des situations institutionnelles différentes et ici on
pourrait ajouter la grave question du Kosovo on peut mesurer comment
linstabilité régnant dans de nombreuses régions de la Méditerranée met en
cause, avec une force nouvelle, la capacité des régimes touchés par des crises internes
à régler politiquement des problèmes fondamentalement politiques.
Pour ne prendre que les exemples précités ce qui les unit dans leur diversité
cest léchec de la solution militaire en Algérie on parle du
"tout sécuritaire" face aux problèmes qui leur sont posés. En même
temps, face à ce constat déchec apparaît la grande difficulté de passer
dune approche à dominante répressive et autoritaire à une démarche qui, tout en
ne niant pas les tensions, entend cependant les gérer dans une logique de composition
négociée selon un certain nombre de principes universellement reconnus (Etat de droit,
droit à lauto détermination, etc).
Dans le court terme, lissue probable risque dêtre une confrontation incluant
la violence armée entre les partisans dune militarisation accentuée et les
partisans dune ouverture aux nouvelles aspirations de la société.
Une question générale et permanente
Telle est lactualité, parfois dramatique, de la question des
rapports entre autorité civile et autorité militaire dans la région méditerranéenne.
Toute culture démocratique qui veut réfléchir sur elle-même et qui considère que
lobjectif fondamental est denlever aux conflits leur composante violente, ne
peut pas ne pas sinterroger sur la problématique militaire. En particulier elle se
doit de réfléchir sur les modalités de gestion politique de la présence dans le tissu
social de corps séparés, toujours plus professionnalisés auxquels est délégué la
gestion de la violence vers "les autres". Cette question se pose pour tous les
pays et a reçu, à travers lhistoire récente, des réponses variées.
Les rapports entre civil et militaire dépendent de la structure de lEtat et du
régime politique et social. Ils senracinent souvent dans une histoire liée aux
péripéties de la constitution de lEtat-nation. On peut, comme première approche,
distinguer dun côté les Etats plus proches de la modernité occidentale et, de
lautre, ceux appartenant plutôt à la "périphérie". Dans les premiers,
lEtat est devenu le lieu central dinstitutionnalisation du politique où
sopèrent les arbitrages entre des antagonistes socio-politiques sexprimant
dans la société civile et où larmée institution permanente de lEtat, a sa
place bien déterminée par la constitution et obéit au pouvoir civil issu
délections libres. Pour caractériser ce type dEtat, on peut reprendre les
formulations dinspiration gramcienne proposées par Alain Joxe :
"suffrage universel et formation des partis, service militaire universel et
formation dune armée permanente sont des modalités dune mise en ordre de
contradictions antagoniques sous forme de contradictions non antagoniques. Cest dans
ce champ que se déploie lart de la conduite hégémonique de la société, art qui
ne peut être détaché de lart de passer de la conduite hégémonique à la
conduite coercitive et réciproquement" (1).
Dans les Etats de la "périphérie" en loccurrence dans les Etats
musulmans riverains, domine la conception patrimoniale, cest-à-dire la notion
dun Etat considéré par ses occupants que ce soit une monarchie, une caste
militaire ou une couche politique "civile"comme patrimoine privé. Cet
Etat-appareil tend à nier lexistence dune société civile et se refuse à
une réelle institutionnalisation de la politique.
Cet Etat Etat-parti ou Etat-tribu est totalement privé déthique et
de vrais projets politiques. Il simpose comme un instrument extérieur à la
société et a comme tâche principale de générer des fonctionnaires qui soient prêts
à détruire, y compris par la force, toute velléité dexpression autonome de la
société civile. La politique tend à se réduire à la répression. Doù le rôle
souvent attribué aux forces armées.
Dans ce type dEtat, larmée qui en est souvent à lorigine, ou pour le
moins un pilier essentiel, tend à se constituer en "parti militaire" garant de
lEtat. Dans certains pays, la défense du régime est plutôt confiée à des
appareils de sécurité hypertrophiés relativement autonomes par rapport à larmée
et sous lautorité directe du chef de lEtat.
A travers cette définition différenciée des Etats, on peut mieux comprendre que la
problématique des rapports entre gouvernement civil et commandement militaire se pose
partout même si les conditions historiques de constitution de lEtat sont très
différentes. Comment, par exemple, ne pas rappeler quen 1974 encore, en Grèce, en
Espagne, au Portugal, régnait un pouvoir dictatorial, issu dun coup de force
militaire? Et la France contemporaine elle-même nest peut-être pas à labri
de cette problématique générale.
Le prototype français
Comment ne pas rappeler là aussi quen France, première puissance
méditerranéenne, la Vème république est née dune sorte de coup dEtat en
1958 et quen 1961 (le 22 avril) on a assisté à une nouvelle mutinerie de
généraux ? Et lorsque le général Salan déclarait : " Cest le 13 mai
1958 que lArmée a "parlé" pour imposer la première fois un régime
politique à la France ", il faisait preuve dun bien piètre savoir
historique
Peut-être plus quen aucun pays dEurope en effet,
lArmée a souvent joué un rôle politique essentiel, ne serait-ce que parce que la
France au moins depuis Napoléon a été souvent en guerre dans différentes
parties du monde.
Jusquà la Deuxième Guerre mondiale le rôle de la hiérarchie militaire a été
surtout politique. Elle pesait sur lEtat, sur le gouvernement, sur le Parlement,
pour faire adopter telle ou telle politique. Lobjectif était dabord de faire
accepter par les chambres des lois militaires et des budgets conformes aux projets
élaborés par les états-majors. Mais il était aussi de peser sur les décisions de
caractère stratégique et diplomatique, en particulier à propos des alliances.
Mais depuis la Deuxième Guerre mondiale, le rôle de larmée a de plus en plus
débordé le domaine politique pour sétendre de façon permanente aux problèmes
économiques et sociaux. Cette évolution nest nullement propre à la France, elle
se manifeste aujourdhui partout depuis les puissants Etats industriels
jusquaux pays dits "sous-développés". Certes, en France, la constitution
établit la subordination du militaire au civil. Et lorsquon affirme que le
militaire doit être subordonné au civil on pense à la règle politique et
administrative qui veut quen temps de paix les officiers, fonctionnaires militaires,
soient soumis en ce qui concerne les affaires de lEtat au gouvernement civil. Mais
cette subordination des pouvoirs se trouve remise en cause, faussée pourrait-on dire, par
le fait que les autorités militaires sont de plus en plus étroitement et organiquement
mêlées aux affaires économiques même en temps de paix. Depuis longtemps, en effet,
lEtat français sest donné comme objectif de former et dentretenir la
plus forte armée dEurope. Lhégémonie en Europe, lexpansion coloniale
dans le reste du monde ont été deux politiques qui ont inévitablement provoqué
lintervention croissante de lArmée dans les affaires économiques et
diplomatiques. Secteur civil et secteur militaire se sont développés de pair :
travaux de fortifications aux frontières (la ligne Maginot..) implantation dun
réseau ferré et routier, construction et entretien d'une flotte, stock darmements
et de munitions, outillage des ports de guerre et des places fortes, développement des
industries aéronautiques, mécaniques, chimiques, textiles et récemment, du
nucléaire, de la micro électronique, de linformatique et du spatial
Tout est étroitement imbriqué et entraîne une sorte dinter-pénétration entre
économie, Etat et appareil militaire. Il ne sagit plus du budget de lEtat
seulement. Cest lactivité économique du pays qui est concernée. Les options
de larmée orientent une grande partie des investissements pour la nation. Exerçant
ainsi une influence de plus en plus grande sur lensemble de léconomie
nationale, il est pratiquement inévitable que son rôle politique grandisse également.
Tout récemment des changements structurels tendent à modifier les rapports entre
larmée et la nation. La professionnalisation des forces, la haute technologie des
moyens modernes de destruction, les nécessités de la logistique moderne, la technique du
commandement sur les hommes, le rôle accru de la formation et surtout de
linformation et du renseignement, tous ces aspects tendent à modifier les
fonctions et le rôle de larmée dans la vie du pays. En même temps, labandon
de la conscription risque de couper davantage larmée de la société civile et
daccroître lautonomisation et lincompréhension entre larmée et
la nation. Il en résulte une interrogation nouvelle sur les rapports entre société
civile et société militaire(2). Cette évolution densemble
concerne aussi lEspagne, lItalie et la Grèce(3).
Tel est, à grands traits nécessairement partiels et simplificateurs, le contexte qui
préside à une approche des évolutions en cours des rapports entre le soldat et
lEtat en Méditerranée. On peut mesurer combien les niveaux de développement
pèsent sur les structures militaires mais aussi sur les cultures politiques et même
éthiques qui président aux rapports entre le civil et le militaire.
Notre dossier concerne un certain nombre de pays méditerranéens. Ces
rapports font aujourdhui problème en proportion même de la crise quils
traversent.
Lensemble des contributions proposées permet de dégager un certain nombre de
caractéristiques significatives qui permettent une perception plus précise de
larticulation complexe du civil et du militaire dans les sociétés
méditerranéennes de la fin du vingtième siècle.
1. Dabord, et même si cest une apparente banalité, il est parfois utile de
le rappeler : larmée, partout, même si les modalités en sont très variées,
comme institutions politiques, comme corps social, comme agent économique, remplit un
rôle essentiel dans la vie des sociétés méditerranéennes. Deux cas aussi différents
que la Turquie et le Liban le démontrent sans appel.
2. Définie traditionnellement avant tout comme un instrument de la puissance défensive
et offensive de lEtat vis à vis des autres Etats, larmée se voit fixer un
rôle dit de "défense nationale". Elle est donc faite en principe pour
défendre les frontières, lintégrité du territoire national, et de lEtat,
menacés par une agression extérieure. Ce qui relève donc essentiellement de la
politique extérieure. Or, ce qui frappe dans les cas étudiés, cest quaucun
pays concerné nest réellement en guerre avec un voisin même si les guerres inter
étatiques, en particulier israélo-arabes pèsent sur le paysage stratégique du Moyen
Orient. Même le conflit gréco-turc apparaît plus lobjet de manipulations et
gesticulations à objectifs internes quun risque de conflit ouvert et de longue
durée entre les deux états concernés.
3. Le constat dominant est que larmée remplit aussi et en ce moment
principalement des fonctions de maintien de lordre intérieur comme
instrument coercitif de lEtat remplissant ainsi des fonctions de police en temps de
paix. Dailleurs cela ne fait que confirmer ce que Clausewitz affirmait déjà dès
la fin du 18ème siècle lorsquil définissait la guerre comme la continuation de la
politique sous des formes nouvelles, cest à dire violentes et armées. Et se
référant à lexemple de la révolution française et de Napoléon, il entendait
expressément par continuation de la politique non seulement la politique extérieure mais
aussi la politique intérieure. En dernière analyse dans tous les pays concernés
larmée joue un rôle politique déterminant dans la vie nationale, ce que J.F.
Daguzan exprime en la définissant de "dernier rempart" (4).
Il faudrait nuancer ou préciser en sinterrogeant sur une dimension par définition
plus cachée et souterraine que représente le rôle des services de sécurité dans la
défense de lEtat de lAlgérie à la Yougoslavie en passant par la
Turquie.
4. Mais on saperçoit aussi à travers presque toutes les contributions combien
larmée intervient non seulement dans les luttes politiques internes comme sujet
actif, mais également quelle intervient comme objet dans la mesure où de
différents cotés de léchiquier politique et idéologique on cherche à la
conquérir, ou, à tout le moins à linfléchir ou encore à peser sur son
commandement. Larmée devient un enjeu quon se dispute, voir le rôle des
islamistes en Algérie, en Tunisie, en Turquie, voir le rôle des milices au Liban. On
pourrait ajouter la pression des groupes religieux politisés en Israël, et aussi
rappeler le rôle du mouvement des forces armées (MFA) au Portugal lors de la "
Révolution des illets " en 1974.
5. En dernière analyse tout semble se jouer sur le terrain de la légitimité, cest
à dire finalement de la capacité du pouvoir installé à se fonder sur des bases
"éthiques", sur des valeurs partagées et reconnues. Si lon définit la
légitimité comme ce qui concerne à la fois les conditions de dévolution et
dexercice du pouvoir politique et la façon dont celui-ci est situé par rapport à
un corps de valeurs réputées " centrales " - et à leurs gestionnaires,
patentés ou auto-proclamés (5), on saperçoit que le fond de
la contestation actuelle se joue sur lidée de pouvoir légitime.
La crise de légitimité saffirme quand lEtat échoue dans
son projet affiché de développement et de satisfaction des besoins sociaux et/ou lorsque
sépuise avec le temps, en labsence dune autre légitimité, une
légitimité historique issue dune guerre " légitime " remportée sur
lennemi extérieur. Dans ce cadre la société civile aspire, plus ou moins
confusément, à une nouvelle légitimité du pouvoir pour fonder une nouvelle légalité
refoulant lexercice de la violence politique. La situation est dautant plus
dramatique quen labsence de perspectives démocratiques, la contestation du
monopole de la violence légitime (par larmée) est lessence de la guerre
civile. Aujourdhui, cest dans le monde musulman que cette crise se manifeste
le plus et la société semble hésiter entre une légitimité dordre religieux,
extra-sociale, islamique et une légitimité issue dun processus social constituant,
cest à dire démocratique. Dans les Balkans, on assiste plutôt à une tendance à
létablissement dune légitimité nationaliste, populiste, qui ne peut mener
quà une militarisation permanente des relations politiques internes et externes.
De lissue et des modalités de transition vers une nouvelle légitimité dépendent
peut-être lavenir des rapports entre lEtat, le citoyen et le soldat et
peut-être la pratique du pouvoir dans la région.
Notes :
1. Alain Joxe, Le rempart social, Editions Galilée 1979.
2. Jacques Isnard : " Larmée française en quête dune éthique
" (Le Monde, 4 mars 1999). Dans cet article lauteur évoque deux
documents : " Un guide pour la réflexion et laction ", du chef
détat major sortant de larmée de terre, Philippe Mercier et un rapport sur
" Les relations entre la nation et son armée ", établi par Bernard Grasset
député PS de Charente Maritime, pour la commission de défense de lAssemblée
nationale..
3. Pour des raisons de place, je névoquerai pas ici les contraintes imposées par
la dimension transnationale du rôle des armées (OTAN, UEO, ONU.).
4. Jean-François Daguzan, Le dernier rempart. Forces armées et politique de défense
au Maghreb, Editions Publisud 1998.
5. Alain Roussillon " Le nassérisme à travers les âges ", Nasser 25 ans
Peuples Méditerranéens n° 74-75, Janvier/ Juin 1996, p. 13. Sur
larmée égyptienne que nous ne traitons pas dans ce numéro on
renverra aussi à larticle de Tewfik Aclimandos " Les militaires égyptiens.
Esprit de corps et révolution ", dans Egypte Recompositions Peuples
Méditerranéens n° 41-42 octobre 1987/mars 1988, p. 87.