Jean-Paul Chagnollaud
Au moment où ces lignes sont écrites Slobodan Milosevic et le parlement serbe
viennent daccepter le plan de paix des Occidentaux et des Russes. La guerre va donc
probablement sachever si celui qui fut « lhomme fort » de Belgrade tient
enfin et pour la première fois ses engagements. Ce qui est loin dêtre acquis à en
juger déjà par les difficultés qui ont commencé aussitôt, dès le 7 juin au poste
frontière macédonien de Blace, au moment des discussions entre les responsables
militaires serbes et occidentaux sur les modalités du retrait des forces serbes du
Kosovo. En tout cas, ce plan prévoit 1) larrêt immédiat et vérifiable de la
violence au Kosovo, 2) le retrait vérifiable des forces militaires, policières et
paramilitaires serbes stationnées au Kosovo, 3) le déploiement sous légide de
lONU de présences internationales civiles et de sécurité, 4) cette présence de
sécurité, avec une participation substantielle de lOtan, doit être déployée
sous un commandement unifié pour lensemble de la population du Kosovo afin
déviter tout risque de partition de fait avec un secteur qui échapperait au
contrôle de lOtan au profit des Russes, 5) linstauration dune
administration provisoire sous laquelle le peuple du Kosovo pourra jouir dune
autonomie substantielle à lintérieur de la RFY, 6) le retour libre et en
sécurité de tous les réfugiés et personnes déplacées sous la supervision du Haut
Commissariat aux Réfugiés, 7) louverture dun processus politique tendant à
la conclusion dun accord-cadre intérimaire assurant une auto-administration
substantielle de la province en prenant en considération laccord de Rambouillet et
en respectant lintégrité territoriale de la République fédérale de Yougoslavie,
8) une approche globale du développement économique et de la stabilisation de la
région.
Il est évident que la mise en uvre de ces principes dont certains sont en
discussion depuis des mois se heurtera à dinnombrables querelles
dinterprétation notamment sur le rôle de lOnu, le statut de la Kfor et
lautonomie de commandement des troupes russes au sein de cette force internationale;
plus fondamentalement encore il faut sattendre à de nouvelles exigences russes
puisquils se savent indispensables et à de multiples manuvres serbes pour
retarder le processus afin dessayer de sauver la face et tenter de camoufler leurs
crimes au Kosovo.
La fin, annoncée mais encore très incertaine, de cette guerre ne peut évidemment pas
effacer le sentiment, sans doute largement partagé, quil y a eu pendant ces
derniers mois un formidable gâchis .
Un formidable gâchis dabord pour les Kosovars : ils vont peut-être obtenir
si laccord est pleinement appliqué lautonomie substantielle
quils revendiquaient depuis plus de dix ans mais au prix dune véritable
tragédie quils nont sans doute jamais envisagée sauf peut-être dans leurs
pires cauchemars : assassinats, massacres, déportations en masse, destructions
sytématiques de leurs maisons et de tous leurs lieux de vie... Après ce terrible bond en
arrière, il faut donc dabord tout reconstruire. Mais lessentiel nest
pas dordre matériel, ce qui est en cause est évidemment beaucoup plus grave. On
pourra rebâtir ce qui a été détruit mais la difficulté immense qui
attend toute cette population sera de réapprendre à vivre dans un univers mental et
psychologique complètement broyé par la folie dun homme et lobsession
nationaliste dun système. Personne ne peut sortir indemne dune telle
expérience qui restera sans doute pour longtemps un profond traumatisme marquant des
hommes et des femmes de toutes les générations. Plus rien évidemment ne pourra être
comme avant, quelles quaient été les souffrances endurées depuis 1989. Les
enfants et les adolescents kosovars qui ont subi ces terribles épreuves en resteront
marqués à jamais et donc ne pourront plus jamais voir les Serbes de la même manière.
Autant dire que la coexistence avec un minimum de confiance même dans lautonomie,
la différence et la séparation nest pas prête de se réinstaller avant longtemps,
dautant qu elle avait été déjà sapée par des années de répression
sournoise et systématique.
Malgré cette chance de pouvoir revenir que tant dautres réfugiés à travers le
monde et en particulier les centaines de milliers de Bosniaques chassés par les
Serbes et les Serbes chassés par les Croates nont pas connue, la première
épreuve que les réfugiés kosovars vont devoir affronter est paradoxalement celle de
leur retour. En ce début du mois de juin 1999, personne ne sait vraiment ce qui les
attend. Que vont-ils découvrir en rentrant? Que sont devenus leurs proches dont ils sont
sans nouvelles depuis des semaines? Que sont devenus les centaines de milliers de
personnes déplacées à lintérieur du Kosovo par les forces de répression de
Milosevic? Les informations éparses, incertaines, incomplètes dont on peut disposer à
leur sujet font craindre le pire. Il est probable que les découvertes à venir soient
moralement insupportables.
Pour la Serbie, dune autre manière, cest aussi un formidable gâchis.
L absurde et criminelle obstination de Milosevic a conduit ce pays à un véritable
désastre. Le dictateur de Belgrade est désormais obligé daccepter un accord
politique sur des bases quil a toujours refusées jusquici. Nul doute
quil va chercher encore tous les moyens possibles pour en retarder et en infléchir
lapplication mais, quoi quil fasse, il est clair que sa marge de manuvre
apparaît aujourdhui fort réduite. Pour en arriver là, il a dû faire subir à son
pays une campagne de bombardements qui a tué des milliers de personnes et détruit une
grande partie de linfrastructure et du potentiel économique. Pour le moment il
nexiste encore aucune évaluation globale de ces destructions mais, quand ce bilan
sera fait, on peut sattendre à ce quil soit terrible. Pour le peuple serbe,
il sagit là dune situation accablante dont il nest pas responsable,
sauf à considérer que les réactions nationalistes de soutien à son leader ont encore
aggravé les choses puisque Milosevic sest senti ainsi conforté dans sa politique
dépuration ethnique. Là aussi on doit sattendre à ce que les traumatismes
subis au cours de ces semaines de bombardements laissent des traces profondes dans la
population qui a eu le sentiment dune énorme injustice même si elle finit un jour
par comprendre que son régime en porte lécrasante responsabilité. De ce point de
vue, des clarifications politiques majeures devraient simposer en Serbie dans les
semaines qui viennent.
Linculpation de Milosevic par le TPY va faire de lui un paria sur le plan
international. Il fait certainement peu de cas du TPY quil ne reconnaît pas mais,
quoi quil fasse, un processus est en marche auquel il ne pourra donc pas
complètement se soustraire à moins que la communauté internationale ne renie les
principes pour lesquels elle sest battue. Il ne faut sans doute pas sattendre
à une comparution prochaine de Milosevic devant le TPY (Karadjic et Mladic ne sont
toujours pas arrêtés) mais déjà il ne pourra plus sortir de son pays. A terme cela
aura donc de graves conséquences pour lui-même et pour les quelques autres décideurs
civils et militaires qui partagent la très lourde responsabilité de cette épuration
ethnique. Même si on peut sinterroger sur lopportunité du moment de son
inculpation, il faut comprendre limportance pour lavenir de cette irruption de
la justice dans les relations internationales : désormais, un criminel reste un criminel
: même sil est chef dEtat, il doit rendre des comptes. Cest vrai en
ex-Yougoslavie grâce à la création du TPY, et cela le sera bientôt de manière
beaucoup plus large quand la Cour pénale internationale, créée en juillet 1998, entrera
en fonction. Larrestation de Pinochet à Londres sinscrit dans ce mouvement
qui reste encore embryonnaire et bien imparfait puisquun certain nombre de
responsables politiques, qui pourtant ont du sang sur les mains, nont guère de
souci à se faire tant quils servent les intérêts des grandes puissances
occidentales.
Pour lOtan, cette quasi-capitulation de Milosevic est certes une victoire mais une
victoire amère et sans gloire Les multiples polémiques qui ces dernières semaines ont
fait rage en Europe et aux Etats-Unis ont bien montré que lOtan navait guère
de stratégie adaptée à ce conflit en dehors de celle de frapper et de frapper encore au
mépris des vies humaines de civils innocents. De nombreux militaires de haut rang se sont
exprimés sur ce sujet pour regretter voire critiquer cette stratégie du pilonnage
systématique. Aux Etats-Unis en particulier beaucoup ont dénoncé labandon de la
doctrine Powell (lancien chef détat major américain) qui reposait sur un
certain nombre de principes dont les actuels responsables ont pris lexact
contrepied. Cette improvisation a sans doute permis à Milosevic daccélérer
lexécution de son plan dépuration ethnique mis au point et déjà entamé
bien avant les premiers bombardements.
Quoi quon puisse penser de cette stratégie défaillante qui a sous-estimé les
capacités de résistance de ladversaire et négligé les implications concrètes de
sa mise en uvre tant pour les Kosovars que pour le peuple serbe, les Alliés ont
fini par obtenir le résultat quils voulaient: contraindre Milosevic à arrêter
lépuration ethnique, cette politique de linnommable pour reprendre le terme
juste et fort du président français. Lessentiel demeure que les démocraties
occidentales ne soient pas restées pétrifiées, immobiles, et impuissantes dans cette
frileuse lâcheté qui leur était devenue si familière notamment à tant de moments
décisifs de la guerre en Bosnie. Cette fois, malgré de multiples contradictions, malgré
des divergences dintérêts, malgré de vives tensions les démocraties occidentales
avec laide de la Russie qui a ainsi été réintégrée dans les sphères de
puissance au niveau international, ont montré que les actes pouvaient suivre les
déclarations dintention. On peut regretter que cette fermeté ne se soit pas
manifestée plus tôt cest-à-dire avant la limplosion de
lex-Yougoslavie en 1990 et 1991, car cela aurait sans doute évité ce déferlement
de barbarie, mais elle sest manifestée et cest cela qui compte
aujourdhui dans ce conflit et surtout pour demain dans dautres circonstances.
Beaucoup ont critiqué le poids des Etats-Unis qui une fois de plus ont démontré leur
puissance tant sur le plan politique que militaire; mais même sils ont raison de se
méfier de leur volonté hégémonique, ils ne doivent pas oubier que leur rôle a été
maintes fois décisif pour la défense de valeurs fondamentales. Et sur ce plan,
essentiel, les Européens ont été bien souvent, ici et ailleurs, heureux et soulagés de
les voir à leurs côtés...
Cest en fait dabord aux Européens de se donner les moyens dune plus
grande autonomie politique et militaire. Dans cette perspective, lUnion aura
finalement assumé son rôle au moins sur le plan politique sinon sur le plan militaire
où ses moyens demeurent limités si on les compare à ceux des Etats-Unis. Lissue
de cette crise est ainsi largement due aux efforts des Européens, à leur volonté de
faire entrer la Russie dans le jeu à sa juste place et à leur détermination de voir
lONU retrouver le rôle central qui doit être le sien. Cest la première fois
que lUnion européenne sengage avec une telle fermeté et une telle cohésion
dans une crise de cette ampleur. Dans lensemble, il faut donc reconnaître
quelle a su malgré tout simposer et prendre dutiles initiatives
diplomatiques. Les Etats-Unis ont dû en tenir compte. Cette grande première aura
certainement des conséquences sur la prise de conscience de labsolue nécessité
pour lUE de se doter dune défense crédible et forte au service dune
véritable politique étrangère. La PESC qui jusque-là nétait quun sigle
sans envergure et sans consistance va peut-être commencer à exister. Ce ne serait pas le
moindre des acquis de cette guerre absurde.
Et pour les tâches immenses qui sannoncent, laction de lUnion
européenne devrait être décisive : que ce soit pour le retour des réfugiés dans leurs
foyers, linstallation sans doute pour des années dune force internationale,
la reconstruction du Kosovo et de la Serbie et plus globalement la recherche de formules
politiques susceptibles de garantir la stabilité, la sécurité et le developpement pour
tous les peuples de la région.