Robert Bistolfi
Par méconnaissance des faits ou choix idéologique, nombreux sont
encore ceux qui se refusent à reconnaître que la présence musulmane est une composante
forte désormais inscrite à demeure de la diversité culturelle des
sociétés européennes. Même lorsque cette pérennité est admise, des interrogations
demeurent. Elles sont souvent nourries par des stéréotypes anciennement constitués,
remontant à lépoque coloniale et plus en amont encore. Elles sont sans cesse
réactivées par certains médias sous-informés, malveillants ou avides de sensationnel.
Lislam et la Cité, lIslam dans la cité... Les deux thèmes regroupent les
principales questions que les non-musulmans se posent : la relation de la religion et du
politique ; les incompatibilités concrètes de certaines pratiques liées à la culture
islamique avec létat de nos sociétés.
Aider à combler le manque dinformations et, ce faisant, répondre à certaines
interrogations légitimes, tel est lobjectif que Confluences Méditerranée
sest fixé en consacrant deux numéros spéciaux à ces thèmes.
Dans un contexte de crise sociale où se creusent les inégalités, le
refuge dans «lidentitaire» soffre souvent comme une - mauvaise
réponse. Les conditions ne sont plus réunies qui avaient jadis permis, malgré les
incompréhensions croisées et les heurts, dassurer en moyenne période une
intégration satisfaisante des différentes immigrations et composantes de la société
française. Quon le déplore ou non, le débat identitaire a de beaux jours devant
lui.
Le sentiment de rejet éprouvé par une partie de la jeunesse issue de limmigration
peut revivifier chez elle un sentiment plus exclusif dappartenance musulmane,
porteur dexigences inédites à légard de la société daccueil. Il ne
sagit pas, ce disant, de saventurer dans une «islamisation» de la
problématique de lintégration, dont le champ et les déterminants sont infiniment
plus larges. Mais il demeure que les conditions daccueil des musulmans dans nos
sociétés sécularisées constituent lun des volets importants de cette
problématique.
Le discours dexclusion se reflète dans la terminologie : la
confusion est fréquente entre immigré, étranger, «clandestin», musulman... ; elle
varie en fonction du moment. Fondée sur de prétendues incompatibilités religieuses, la
méfiance se focalise sur les deux points suivants.
En tant que religion, lislam engloberait dans la même approche totalitaire le
politique et le religieux : ce faisant, en ignorant la distinction fondamentale de nos
systèmes démocratiques entre, dune part une organisation de la Cité qui dépend
du libre choix des hommes, dautre part des croyances qui relèvent de loption
individuelle, il sopposerait à une intégration harmonieuse des musulmans dans
lordre citoyen.
En tant que culture et civilisation, lIslam serait en outre porteur de valeurs et de
traditions trop différentes de celles de la vieille Europe pour que lon puisse
raisonnablement tabler sur la durée afin que les musulmans, sans se renier, se fondent
harmonieusement dans la société au même titre que ses autres composantes.
Promouvoir une approche plus sereine exige quon réponde aux interrogations et
quon affronte les préjugés. Chez un grand nombre de personnes, la perception est
faussée par lignorance des sociétés musulmanes daujourdhui (que le
«tourisme du soleil» ne suffit pas loin de là à faire mieux connaître)
ainsi que par lignorance des courants de pensée et des aspirations qui traversent
ces sociétés au même titre que toutes les autres. Sur cette absence de connaissance
élémentaire, tel ou tel événement dramatique coupé de ses référents un acte
qualifié ici de terroriste, là de résistance vient renforcer les
incompréhensions. On sacrifie au spectaculaire. Intégrisme, fondamentalisme, islamisme,
islamique..., les termes sonnent comme autant de menaces diffuses et affectent le
jugement. Certains auteurs recourent par facilité à des formules choc, au détriment
d'une approche dédramatisée de la diversité des démarches religieuses : qu'on pense au
succès dun ouvrage au titre accrocheur comme La Revanche de Dieu. Pour couronner le
tout, des visions apocalyptiques du futur sont proposées. Samuel Huntington, dans Le Choc
des civilisations, prédit ainsi que les conflits de demain se fonderont d'abord sur
l'incompatibilité des cultures...
Dans un contexte favorable à toutes les dérives, il s'agit de raison
garder. Et dabord de considérer les faits. Notre premier angle de saisie est celui
de sociétés démocratiques fondées sur les droits de lhomme, et de ce fait tenues
dassurer un traitement équitable à la différence culturelle (cette exigence
déquité étant, dans la France républicaine, renforcée par un idéal égalitaire
de citoyens capables de dépasser leurs affiliations particulières). Lautre angle
est celui dune construction européenne qui ne peut se désintéresser de ces
voisins proches que sont les pays arabo-musulmans du pourtour méditerranéen. Plusieurs
données sont à prendre en considération.
Le premier fait majeur, déjà souligné, est quune partie significative de la
population, en France comme dans de nombreux autres pays de l'Union européenne, est de
culture musulmane (ce terme, volontairement englobant, renvoie aussi bien à une pratique
religieuse stricte qu'à des références islamiques, familiales ou communautaires,
inégalement vivantes). En bref, la plupart des musulmans vivent leur relation à
lislam de manière paisible, comme lun des volets, parmi dautres, de
leur identité. Les statistiques sont incertaines. Mais, ainsi définis, les musulmans
présents en Europe et appelés dans leur immense majorité à y demeurer, dépassent
largement les dix millions de personnes.
Or, au sein de lUnion européenne, les cadres normatifs de laccueil, la
relation entre l'Etat et les religions, lapproche de la diversité culturelle...
sont variés. Mais tous les systèmes sont également soumis à questionnement. Par leur
nombre et par le caractère inédit de certaines des questions quils posent, les
musulmans obligent à un réexamen des approches. Qu'ils soient fondés au départ sur
l'insertion communautaire, l'assimilation ou l'intégration (tous concepts à préciser et
manipuler avec précaution), les «modèles» nationaux connaissent tensions et remises en
cause. Pour chacun deux, simpose un retour autocritique sur des institutions
ou des conceptions dont l'apparente supériorité se fonde, partiellement au moins, sur
les aléas de lhistoire nationale ou les simples évidences de l'habitude. Cet
examen simpose dautant plus quau sein de lUnion la concurrence ne
concerne pas seulement léconomie, elle porte aussi sur les systèmes sociaux et sur
leur capacité à assurer, à la fois, une réduction des inégalités sociales et une
intégration pacifiée de la diversité culturelle. Dans cette «compétition de
progrès», le modèle républicain et laïque français nest certes pas le plus mal
placé. Encore faut-il le confronter à des démarches qui, ailleurs, pour avoir été
sensiblement différentes, nen sont pas moins légitimes. Et ne pas se refuser à un
aggiornamento qui, sans toucher à lessentiel de ce qui fonde le projet laïque,
permettrait de surmonter certaines des incompréhensions quil suscite.
Le second fait majeur est dordre géostratégique: avec les élargissements
programmés de l'Union européenne, et des relations avec la Russie qui relèvent
dune autre problématique, la «politique de proximité» de l'Europe ne concerne
plus, aujourdhui, que ses voisins du sud et de lest de la Méditerranée. Les
enjeux en sont multiples et bien connus. Sagissant des seuls thèmes abordés ici,
il convient de rappeler que la Conférence de Barcelone et les Accords bilatéraux déjà
négociés ou en cours de négociation font à juste titre de la culture un des volets
essentiels du partenariat euro-méditerranéen. Dans le cadre de ce partenariat culturel,
une place importante est à son tour faite au dialogue entre les religions. On peut
s'interroger sur les modalités de ce dialogue et sur sa portée, mais il est
symptomatique que la Déclaration de Barcelone y fasse une référence explicite,
indiquant par là que ce qui se joue dans la relation Nord-Sud en Méditerranée dépasse
très largement le domaine de la seule coopération économique, des échanges commerciaux
ou de la politique sécuritaire stricto sensu.
Lapproche jusquà ce point sest située du côté
dune Europe confrontée à la nouveauté interne du fait musulman et à ce
quelle considère comme des menaces diffuses sur son flanc méditerranéen. Les
évolutions à lintérieur de la sphère musulmane elle-même sont le plus souvent
négligées ou instrumentalisées. Or, il sagit là du troisième fait majeur à
prendre en considération. Les interrogations et les évolutions doctrinales que connaît
la pensée islamique traduisent toutes, considérées ensemble, un intense effort de
réflexion pour affronter les défis du monde moderne en puisant dans une tradition
purifiée lénergie dun renouveau. Renouveau cultuel, culturel et pour
certains politique. Ainsi, dun penseur à lautre, dune école à
lautre, la référence à une même révélation offre des conclusions riches de
différences. De même sont diverses et contradictoires les évolutions sociétales des
pays musulmans : cette diversité, ancienne, allant de constructions laïques plus ou
moins consolidées à des restaurations néo-fondamentalistes, soppose à la vision
réductrice de sociétés qui seraient uniformément régies par une loi religieuse
fermée. Le «droit des personnes» pour ne citer que ce dossier sensible
relève de dispositifs juridiques très divers, de la Tunisie façonnée par les réformes
de Bourguiba à lArabie saoudite wahhabite, en passant par le Maroc où le nouveau
souverain vient dannoncer une réforme du statut de la femme...
Sur cette toile de fond, les articles proposés lont été avec
une préoccupation principale, celle dassocier dans un même dossier de réflexion
des chercheurs, des militants, des responsables politiques, des intellectuels en mesure
doffrir, ainsi réunis, une information et des analyses diversifiées. La vigueur
polémique de certains textes montre que le sujet touche à des enjeux essentiels. Notre
espoir, à Confluences, est que le dossier sera utile à tous ceux qui tablent sur
lusage de la raison pour sortir des affrontements identitaires et consolider le
socle des valeurs partagées.
Les textes sordonnent autour de quatre axes : une réflexion sur laptitude du
modèle laïque français à intégrer «le fait musulman» ; une illustration de la
diversité doctrinale des intellectuels musulmans ; une présentation des structures
daccueil de lislam et des musulmans dans quelques pays de lUnion
européenne ;une analyse de diverses expériences des ruptures séculières aux
réformismes religieux dans les principaux pays musulmans de la Méditerranée.
Le précédent numéro de Confluences (n°32) regroupe des
textes relatifs aux trois premiers thèmes.
Le présent numéro (n°33) présente un panorama des
évolutions au sud et à lest de la Méditerranée. Il sattache à mettre en
évidence les évolutions du couple «Pouvoir politique - Pouvoir religieux» dans les
principaux pays de la région. A la lumière de lhistoire, sont examinées les
expériences de rupture par rapport à un ordre sociétal antérieur supposé conforme aux
exigences de lislam.
Dans les cas turc et tunisien, cette rupture est suffisamment ancienne pour permettre une
analyse de ses effets dans le temps, y compris des spécificités développées par la
contestation de forme religieuse dans ce nouveau cadre, inédit en pays dislam.
Au-delà des refus affichés de lordre séculier existant, laffirmation
religieuse peut-elle être aussi lexpression daspirations politiques et
sociétales modernes, voire démocratiques, qui seraient à décrypter ?
Dautres cas feront aussi lobjet danalyses, en particulier lorsque
lEtat a été amené, explicitement ou implicitement, à passer des compromis dans
le champ culturel avec les «religieux» pour préserver le pouvoir politique établi. A
des titres divers, les expériences égyptienne, algérienne, marocaine... sont abordées.
Peut-on conclure sans évoquer une question sous-jacente aux thèmes
abordés, celle de lémergence lente, sinueuse, difficile, d'un Islam européen aux
traits originaux ? En raison de la diversité dorigine des musulmans européens, de
leur accès direct aux valeurs et aux méthodes de la modernité critique, l'atout majeur
ne serait-il pas pour l'Islam de renouer ici, dans l'Union, avec lélan créateur
qui fut le sien, accueillant au dialogue critique avec la raison? Contre les blocages
dogmatiques, ne pourrait-il devenir un des éléments actifs du mouvement qui, dans de
nombreux pays musulmans, agit depuis longtemps déjà dans ce sens ?
Mohamed Arkoun a déclaré un jour : «Je lutte pour faire surgir un "nous"
historique ouvert au-delà des "identités" illusoires et des consciences
"communautaires" emmurées dans de fausses authenticités.» Cette phrase aurait
pu être dite par un Jacques Berque, et pourrait lêtre par un Alfred Grosser : elle
affirme que lUniversel ne peut être atteint que par un dépassement autocritique de
toutes les traditions. Elle définit une obligation pour tous ceux qui récusent les faux
prophètes de laffrontement inéluctable des cultures.