Confluences Méditerranée                                   N°36                      Hiver  2000-2001

Corse

Robert Bistolfi

 

Dans l'imaginaire français, la Corse a pris mille visages successifs. Au cours des dernières années, noyé dans les fumées mêlées des attentats et d'une paillote incendiée, celui d'une île à la dérive s'était imposé. Son image paraissait définitivement brouillée, et l'avenir bouché, lorsque l'initiative prise par Lionel Jospin en lançant le "processus de Matignon" a soudain - et profondément - renouvelé les données politiques du dossier.
La voie tracée est sinueuse et l'objectif central poursuivi par le gouvernement - une consolidation de l'appartenance de la Corse à la République - loin d'être assuré au terme des réformes institutionnelles envisagées.
L'accord intervenu avec les élus de l'Assemblée de Corse (et parmi eux les représentants des nationalistes) semble pourtant concrétiser un large soutien au "processus de Matignon".
Mais il est clair que chacun des protagonistes poursuit des buts différents et contradictoires. On n'a pas affaire à un jeu à somme nulle. Au terme du processus, si nulle rupture provoquée n'intervient avant, il y aura un vainqueur. Avec d'un côté, sur une base rénovée, la confirmation d'une communauté de destin avec la France. Avec, de l'autre, un glissement vers l'indépendance.
C'est dire que les enjeux sont essentiels. Si la Corse est à l'évidence concernée tout d'abord, le pays dans son ensemble l'est également par les implications du processus engagé. Deux siècles d'une approche étatique caractérisée par un partage plus que prudent du pouvoir avec les régions, par un attachement dogmatique au découpage départemental, par une méfiance anachronique à l'égard des langues régionales… ont été remis en question. Le gouvernement a certes affirmé que la Corse seule était concernée. Mais qui ne perçoit que les réformes acceptées pour l'île auraient à plus ou moins long terme un prolongement dans l'Hexagone ?
Cette dimension double du "dossier corse" invite ainsi à un examen attentif - et éventuellement critique - du dispositif prévu, en particulier de la portée du transfert de pouvoir législatif "non encadré" envisagé en 2004 (et qui nécessiterait une réforme constitutionnelle).
L'accord de l'Assemblée de Corse apporte certes une caution significative au processus de Matignon. Mais d'aucuns contestent aux élus une légitimité suffisante en la matière. La manière dont le dispositif va entrer dans les faits dépend donc surtout de son accueil au plus profond de la société insulaire. Pour éclairer ses interrogations, ses espoirs et ses craintes, plusieurs textes sont proposés : un rappel de l'histoire de la Corse (une histoire qui, plus qu'ailleurs, pèse sur les problèmes et les attitudes d'aujourd'hui) ; l'analyse d'un militant de la cause corse (sa démarche incarne depuis un quart de siècle l'aspiration autonomiste) ; des prises de position critiques d'acteurs de la "société civile"…
L'avenir de la Corse, île méditerranéenne, ne peut se concevoir hors d'un contexte régional et européen qui connaît d'importantes évolutions. Qu'il s'agisse de l'Espagne des "Autonomies", de l'Italie confrontée au phénomène des Ligues, de la prise en compte de l'insularité chez nos grands voisins, de la construction européenne avec les attentes (et les illusions) qu'elle a suscitées dans les régions… : autant d'expériences où puiser, pour la Corse et pour sa relation avec le reste de la nation, des enseignements utiles.
Le “processus de Matignon”, qui présente une réelle hardiesse dans la réforme, prévoit également un balisage précis de sa mise en œuvre. Les garde-fous sont-ils suffisants ? Le dossier réuni par Confluences aborde quelques-uns des points à partir desquels les nécessaires révisions d'un ordre régional trop corseté pourraient inopportunément nous faire changer de modèle institutionnel.

Robert Bistolfi