La violence ou le droit
Régine Dhoquois-Cohen et Jean-Paul Chagnollaud
La situation qui prévaut entre les Israéliens et les Palestiniens est
probablement la pire qu'on ait connue depuis une vingtaine d'années. Il faut sans doute
remonter à l'invasion du Liban en 1982 et à tout ce qui s'ensuivit pour trouver une
configuration aussi grave et aussi tendue.
Cette nouvelle donne est d'autant plus tragique qu'elle intervient après des années
d'espoirs et de patientes négociations qui ont semblé un moment pouvoir produire
quelques résultats. Le bilan est terrible : huit ans d'attente pour en arriver à plus de
400 morts et des milliers de blessés souvent très graves qui sont, en très grande
majorité, palestiniens.
Le siège des villes et des villages
A la suite de la provocation de Sharon sur l'Esplanade des mosquées, les
Palestiniens ont laissé éclater leur fureur et leurs frustrations dans une nouveau
mouvement de révolte - l'Intifada al-Aqsa - bien différente de la précédente notamment
par sa radicalité. Après l'échec de Barak, l'arrivée au pouvoir de Sharon vient
consacrer une politique israélienne rigide entièrement tournée vers la recherche de la
sécurité par la force. C'est ainsi que, depuis plusieurs semaines (car Barak avait
déjà montré le chemin), l'armée israélienne a recours à de nouvelles techniques de
répression en utilisant le morcellement politique de la Cisjordanie et de Gaza
consécutif à l'application avortée des accords d'Oslo. Tous les territoires
palestiniens sont désormais complètement quadrillés de façon à ce que les villes et
les villages palestiniens soient isolés les uns des autres. Isolés non pas simplement
par des barrages volants de l'armée comme il y en a toujours eu sous l'occupation depuis
1967, mais aussi par le creusement de profondes tranchées dans le bitume des routes
menant aux agglomérations palestiniennes. S'ajoutant au bouclage hermétique des
territoires, cette technique répressive, qui se traduit concrètement par l'organisation
de véritables sièges, a des conséquences dévastatrices sur l'économie comme sur la
vie quotidienne ; l'économie est en effet complètement étouffée et des centaines de
milliers d'habitants vivent sous le seuil de pauvreté tandis que beaucoup ne tiennent
plus qu'avec des rations alimentaires apportées par des ong. Quant à la vie sociale,
elle est pratiquement paralysée et le moindre déplacement - quand il est malgré tout
tenté - constitue une longue et difficile course d'obstacles qui s'accompagne toujours
d'une sourde angoisse liée à la crainte d'une rencontre avec les soldats et surtout avec
les colons - toujours armés - qui sont capables de faire n'importe quoi.
Pour l'étranger qui débarque en ce moment dans cette région, la situation a quelque
chose de surréaliste, d'ubuesque et de tragique tout à la fois. Quand on vient de
l'aéroport de Tel-Aviv tout paraît normal à commencer par la circulation qui n'est
ralentie par endroits que par de très ordinaires bouchons, mais dès qu'on franchit la
ligne verte pour passer en Cisjordanie, on s'en aperçoit immédiatement : le taxi roule
sur les voies de contournement réservées aux Israéliens tandis que toutes les routes
adjacentes qui mènent aux espaces palestiniens sont obstruées par des monticules de
gravats et de bitume cassé.
Cette pratique de blocus systématique pèse terriblement sur chaque Palestinien et le
conduit à des sentiments qui oscillent entre un lourd découragement, une infinie
désespérance et, en même temps, une rage de résister et de se battre pour en finir une
fois pour toutes avec cette oppression.
Penser que par de telles méthodes qui viennent accabler indistinctement toute une population, on pourra combattre la violence est tout simplement une absurdité absolue. Cela ne peut au contraire qu'exaspérer tous les Palestiniens même les plus modérés. Demander que la violence s'arrête comme l'ont fait tour à tour Barak et Sharon, alors que tout est fait pour pousser les gens à bout - c'est-à-dire au désespoir - est un contresens politique total. Ce que subissent, du fait même de l'occupation, les Palestiniens est en soi une violence insupportable qui ne peut qu'appeler en retour d'autres violences. C'est le type même d'engrenage suicidaire où tout est fait pour courir vers le gouffre, où tout est mis en uvre pour qu'un jour l'irréparable soit commis. Et de ce point de non-retour, il est à craindre qu'on n'en soit plus très éloigné tellement la haine commence à poindre un peu partout.
La nécessaire application du droit international
Il faut le répéter une fois encore : ce conflit est totalement asymétrique. D'un côté il y a une armée d'occupation et, de l'autre, une population civile qui est soumise à son arbitraire. Dans une telle configuration, il est urgent, absolument urgent de rappeler qu'il existe des normes de droit international qui demeurent bafouées depuis plus de trente ans et que ce n'est que par leur application qu'on pourra commencer à sortir de cet enfer absurde où tous - Israéliens et Palestiniens - vont perdre, et perdre tragiquement. Parmi les plus fondamentales, se trouvent celles contenues dans la résolution 242 qui est fondée sur des principes simples et essentiels : l'inadmissibilité de l'acquisition de territoires par la force et le droit de chaque Etat à vivre dans des frontières sûres et reconnues. C'est de cette base qui était incluse dans les accords d'Oslo qu'il faut impérativement repartir. Encore faut-il que les leaders politiques aient le courage d'assumer pleinement leurs responsabilités. Les Israéliens d'abord parce qu'ils sont - quoi qu'ils en disent - en position de force, les Palestiniens parce qu'ils se trouvent aujourd'hui à un moment décisif de leur histoire, mais aussi les Européens qui - face à cette situation d'un exceptionnelle gravité - pourraient enfin s'arracher à leur pusillanimité politique pour contribuer à infléchir le destin de ce conflit en montrant le chemin d'une paix juste offrant la restauration de leurs droits légitimes aux Palestiniens et la garantie de leur sécurité aux Israéliens.