Maghrébins de
France
Regards sur les dynamiques de
l'intégration
Abderrahim Lamchichi et Dominique Baillet
Limmigration maghrébine est devenue, depuis quelques années, un objet légitime des chercheurs en sciences sociales. Les enfants de limmigration ont enregistré de belles réussites et sintègrent avec une rapidité surprenante, malgré les nombreux obstacles qui persistent encore. Pourtant, la présence de ces populations, composées majoritairement dindividus nés, scolarisés et socialisés en France, est encore considérée par une partie de lopinion comme illégitime.
Dans lentreprise comme dans le domaine du logement, subsistent de nombreuses discriminations ; dans la vie politique, lintégration parvient difficilement à franchir la frontière du local. En outre, certains médias continuent à montrer les Maghrébins de France sous un éclairage dévalorisant, renforçant ainsi, au lieu de les déconstruire, les préjugés les plus tenaces ; les jeunes sont souvent présentés sous langle de léchec scolaire, de la délinquance ou de la violence urbaine. Parfois, ils sont stigmatisés au nom dun islam prétendument hostile à lOccident et aux valeurs de la société française, donc perçus comme inassimilables. Dans certains milieux politiques, on oscille entre une bienveillance outrée, la pitié et la compassion ou une tendance à la culpabilisation systématique des populations issues de limmigration ; ces sentiments favorisent lémergence de comportements et dattitudes ambigus relevant davantage de la condescendance, au mieux de la tolérance, que du respect, de la reconnaissance et dune véritable compréhension de lautre.
Cest pour éviter dune part ce manichéisme, et dautre
part pour contribuer à déconstruire ces préjugés stigmatisants, que Confluences
Méditerranée publie ce dossier auquel ont participé divers auteurs :
universitaires, chercheurs ou militants. Nous tenons demblée ici à remercier Guy
Hennebelle, directeur de la revue Panoramiques, à lorigine de ce dossier,
davoir bien voulu céder à notre revue ces articles, initialement commandés par
lui.
Ces contributions montrent, à travers un éclairage chaque fois singulier sur un des
aspects de la vie des Maghrébins de France, que ces populations ne vivent pas dans un
ghetto communautaire, quil existe des dynamiques positives dintégration, des
évolutions internes rapides et significatives, un processus de participation à la vie
politique, sociale, économique ou culturelle de la Cité.
Dune manière générale, ces contributions (réparties sur ce
numéro et le suivant) sarticulent autour de trois thèmes principaux.
Premièrement, les transformations endogènes à cette immigration et les dynamiques
dintégration et de participation à la vie publique auxquelles elles ont conduit.
Ici, les auteurs analysent lengagement des Maghrébins de France, mettant
laccent sur les motivations et les rétributions du militantisme politique ou
associatif ; dautres sinterrogent sur leurs rapports à limaginaire
national ou à leurs pays dorigine. Dautres enfin sinterrogent sur les
enjeux de lintégration, non pas de manière abstraite et générale, mais à
travers des monographies fines : vie des Kabyles à Marseille ; évolution de la structure
de parenté kabyle ; femmes marocaines âgées. Des processus dacculturation et de
recompositions des liens familiaux sont à luvre. Bien souvent, la
valorisation de la culture dorigine ne se fait nullement au détriment de la culture
daccueil.
Deuxièmement, le statut de lislam en France(1) et son rapport
au pluralisme et à la laïcité. Les auteurs évoquent ici les enjeux de
linscription de lislam et de la culture islamique dans la société française
: les diverses manières de vivre lislam ; le débat sur la compatibilité des
valeurs islamiques avec le mode de vie européen ; la nécessité dune lecture
critique des dogmes, mais aussi dune reconnaissance institutionnelle et culturelle
de cette religion, etc.
Troisièmement, limage des populations maghrébines en France, à travers la presse
quotidienne et le cinéma ces vingt dernières années. Particulièrement manichéennes,
les représentations des Maghrébins dans certains médias sont empreintes de jugements
moraux, de bons sentiments ou de victimisation. Cette dichotomie se retrouve aussi parfois
sur le grand écran, même si lon assiste désormais à lémergence dun
nouveau cinéma moins moral ou moins idéologique, plus réaliste, où le manichéisme a
laissé toute sa place à la complexité du réel, à lambiguïté et aux
contradictions des sentiments. On lira avec bonheur la contribution de René Prédal qui
montre notamment comment le cinéma français envisage aujourdhui de traiter du
métissage amoureux.
Au total, quelle que soit la diversité de leurs trajectoires, les
Maghrébins de France sadaptent, évoluent, sintègrent au cadre de la
société française parfois il est vrai, de manière conflictuelle, mais le plus
souvent de manière pacifique et réussie. Sans nier les phénomènes de violence urbaine,
de racisme ou de conflits identitaires, force est de constater que lévolution de
cette population et la nature des problèmes auxquels elle a à faire face sont loin de
relever dune quelconque «spécificité», mais rappellent des enjeux et des défis
auxquels dautres groupes sociaux ont dû se confronter et quils ont dû
résoudre.
Le processus dintégration socio-économique, politique et culturel est donc
largement entamé, la France demeurant un pays dintégration assez efficace, même
sil reste encore un long chemin à parcourir en particulier lorsquon
considère les données préoccupantes du chômage et de la précarité qui touchent une
partie de ces populations, dans des îlots urbains où lon assiste à des attitudes
de repli, à des actes dincivilité ou à des manifestations récurrentes de
violence et de délitement des autorités (parentale, policière, judiciaire
). Ces
facteurs de vulnérabilité sont aggravées par les discriminations et par des
stéréotypes et préjugés toujours enracinés dans les mentalités. Les pouvoirs
publics, les responsables locaux et les différents acteurs de la société civile doivent
consacrer lessentiel de leurs efforts à combler le manque de représentation de ces
populations, à renforcer la culture de tolérance, léducation aux valeurs
communes, la formation professionnelle et citoyenne, et à favoriser le dialogue entre les
différentes communautés.
Abderrahim Lamchichi et Dominique Baillet
Note :
1. Voir sur ce sujet : Islam et laïcité, parcours européen,
Confluences Méditerranée, n°32 - Hiver 1999-2000