Confluences Méditerranée                                   N°39                      Automne 2001

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Maghrébins de France
Regards sur les dynamiques de l'intégration

Abderrahim Lamchichi et Dominique Baillet

 

L’immigration maghrébine est devenue, depuis quelques années, un objet légitime des chercheurs en sciences sociales. Les enfants de l’immigration ont enregistré de belles réussites et s’intègrent avec une rapidité surprenante, malgré les nombreux obstacles qui persistent encore. Pourtant, la présence de ces populations, composées majoritairement d’individus nés, scolarisés et socialisés en France, est encore considérée par une partie de l’opinion comme illégitime.

Dans l’entreprise comme dans le domaine du logement, subsistent de nombreuses discriminations ; dans la vie politique, l’intégration parvient difficilement à franchir la frontière du local. En outre, certains médias continuent à montrer les Maghrébins de France sous un éclairage dévalorisant, renforçant ainsi, au lieu de les déconstruire, les préjugés les plus tenaces ; les jeunes sont souvent présentés sous l’angle de l’échec scolaire, de la délinquance ou de la violence urbaine. Parfois, ils sont stigmatisés au nom d’un islam prétendument hostile à l’Occident et aux valeurs de la société française, donc perçus comme inassimilables. Dans certains milieux politiques, on oscille entre une bienveillance outrée, la pitié et la compassion ou une tendance à la culpabilisation systématique des populations issues de l’immigration ; ces sentiments favorisent l’émergence de comportements et d’attitudes ambigus relevant davantage de la condescendance, au mieux de la tolérance, que du respect, de la reconnaissance et d’une véritable compréhension de l’autre.

C’est pour éviter d’une part ce manichéisme, et d’autre part pour contribuer à déconstruire ces préjugés stigmatisants, que Confluences Méditerranée publie ce dossier auquel ont participé divers auteurs : universitaires, chercheurs ou militants. Nous tenons d’emblée ici à remercier Guy Hennebelle, directeur de la revue Panoramiques, à l’origine de ce dossier, d’avoir bien voulu céder à notre revue ces articles, initialement commandés par lui.
Ces contributions montrent, à travers un éclairage chaque fois singulier sur un des aspects de la vie des Maghrébins de France, que ces populations ne vivent pas dans un ghetto communautaire, qu’il existe des dynamiques positives d’intégration, des évolutions internes rapides et significatives, un processus de participation à la vie politique, sociale, économique ou culturelle de la Cité.

D’une manière générale, ces contributions (réparties sur ce numéro et le suivant) s’articulent autour de trois thèmes principaux.
Premièrement, les transformations endogènes à cette immigration et les dynamiques d’intégration et de participation à la vie publique auxquelles elles ont conduit. Ici, les auteurs analysent l’engagement des Maghrébins de France, mettant l’accent sur les motivations et les rétributions du militantisme politique ou associatif ; d’autres s’interrogent sur leurs rapports à l’imaginaire national ou à leurs pays d’origine. D’autres enfin s’interrogent sur les enjeux de l’intégration, non pas de manière abstraite et générale, mais à travers des monographies fines : vie des Kabyles à Marseille ; évolution de la structure de parenté kabyle ; femmes marocaines âgées. Des processus d’acculturation et de recompositions des liens familiaux sont à l’œuvre. Bien souvent, la valorisation de la culture d’origine ne se fait nullement au détriment de la culture d’accueil.
Deuxièmement, le statut de l’islam en France(1) et son rapport au pluralisme et à la laïcité. Les auteurs évoquent ici les enjeux de l’inscription de l’islam et de la culture islamique dans la société française : les diverses manières de vivre l’islam ; le débat sur la compatibilité des valeurs islamiques avec le mode de vie européen ; la nécessité d’une lecture critique des dogmes, mais aussi d’une reconnaissance institutionnelle et culturelle de cette religion, etc.
Troisièmement, l’image des populations maghrébines en France, à travers la presse quotidienne et le cinéma ces vingt dernières années. Particulièrement manichéennes, les représentations des Maghrébins dans certains médias sont empreintes de jugements moraux, de bons sentiments ou de victimisation. Cette dichotomie se retrouve aussi parfois sur le grand écran, même si l’on assiste désormais à l’émergence d’un nouveau cinéma moins moral ou moins idéologique, plus réaliste, où le manichéisme a laissé toute sa place à la complexité du réel, à l’ambiguïté et aux contradictions des sentiments. On lira avec bonheur la contribution de René Prédal qui montre notamment comment le cinéma français envisage aujourd’hui de traiter du métissage amoureux.

Au total, quelle que soit la diversité de leurs trajectoires, les Maghrébins de France s’adaptent, évoluent, s’intègrent au cadre de la société française – parfois il est vrai, de manière conflictuelle, mais le plus souvent de manière pacifique et réussie. Sans nier les phénomènes de violence urbaine, de racisme ou de conflits identitaires, force est de constater que l’évolution de cette population et la nature des problèmes auxquels elle a à faire face sont loin de relever d’une quelconque «spécificité», mais rappellent des enjeux et des défis auxquels d’autres groupes sociaux ont dû se confronter et qu’ils ont dû résoudre.
Le processus d’intégration socio-économique, politique et culturel est donc largement entamé, la France demeurant un pays d’intégration assez efficace, même s’il reste encore un long chemin à parcourir – en particulier lorsqu’on considère les données préoccupantes du chômage et de la précarité qui touchent une partie de ces populations, dans des îlots urbains où l’on assiste à des attitudes de repli, à des actes d’incivilité ou à des manifestations récurrentes de violence et de délitement des autorités (parentale, policière, judiciaire…). Ces facteurs de vulnérabilité sont aggravées par les discriminations et par des stéréotypes et préjugés toujours enracinés dans les mentalités. Les pouvoirs publics, les responsables locaux et les différents acteurs de la société civile doivent consacrer l’essentiel de leurs efforts à combler le manque de représentation de ces populations, à renforcer la culture de tolérance, l’éducation aux valeurs communes, la formation professionnelle et citoyenne, et à favoriser le dialogue entre les différentes communautés.

Abderrahim Lamchichi et Dominique Baillet

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Note :
1. Voir sur ce sujet : Islam et laïcité, parcours européen, Confluences Méditerranée, n°32 - Hiver 1999-2000