Introduction :
La face cachée de l’Algérie
Jean-Paul Chagnollaud
L’élargissement de l’Union européenne à dix nouveaux
pays a été fêté en grande pompe cette année à Bruxelles et très largement
commenté par les médias tant l’événement est d’importance. Il marque en effet
une nouvelle étape majeure dans l’aventure européenne qui, partie dans les
années 50 des six pays fondateurs, concerne aujourd’hui une large partie du
continent européen en attendant l’arrivée annoncée d’autres membres d’ici
quelques années. Si cette ouverture ne peut être sérieusement critiquée, il en
va autrement du choix du moment et de ses implications pour les relations de
l’Europe avec la Méditerranée.
Comme l’avait affirmé Joschka Fischer dans son désormais célèbre discours de
Berlin (en mai 2000), cet élargissement vers l’est était indispensable «sinon
l’Europe aurait couru le risque de voir l’idée d’intégration européenne se vider
de tout son sens et finir par s’autodétruire… Une Union européenne circonscrite
à l’Europe occidentale aurait eu pour longtemps affaire à un système d’Etats
européens divisé, caractérisé par l’intégration à l’Ouest et par le vieux
système d’équilibre aux pérennes orientations nationalistes à l’Est… Cela aurait
fait de l’Europe un continent d’insécurité». Tout s’est donc passé comme si
l’Europe n’avait pas eu le choix et qu’après l’effondrement du communisme et la
fin de la guerre froide l’élargissement était devenu un impératif stratégique
pour enraciner l’Europe dans la paix, la stabilité et la sécurité.
L’argumentation n’est guère discutable car on voit bien les risques
considérables qu’une Europe fermée sur elle-même et refusant tout élargissement
aurait entraînés sur le reste du continent ; il suffit de se souvenir de la
tragédie vécue par l’ex-Yougoslavie pour en être convaincu.
Si cette ouverture ne peut donc être sérieusement critiquée, il en va autrement
du choix du moment et de ses implications pour les relations de l’Europe avec la
Méditerranée.
Passer de quinze à vingt-cinq en une seule fois pose
évidemment d’énormes problèmes de toutes sortes : certains d’entre eux
concernant l’adaptation de ces pays aux exigences européennes ont été en partie
traités en amont, par contre ceux liés à l’identité et au fonctionnement de
l’Union n’ont pas été résolus malgré les efforts qui leur ont été consacrés. La
dernière tentative de quelque ampleur en ce sens aura été la décision de confier
à une Convention la mission d’élaborer une Constitution européenne. Après
plusieurs mois de débats difficiles, cette Convention, présidée par Valéry
Giscard d’Estaing, doit rendre ses conclusions au sommet européen qui doit se
tenir à Thessalonique le 20 juin 2003. L’idée d’une Europe plus intégrée qui
apparaît pourtant comme une nécessité pour une association comprenant vingt-cinq
Etats semble être écartée au profit d’un système fondamentalement
intergouvernemental. Autant dire que, dans ces conditions, l’arrivée de ces
nouveaux Etats risque donc de paralyser davantage encore des institutions qui
déjà ne fonctionnent plus vraiment à quinze… Quant à l’idée d’une identité
politique forte qui se traduirait notamment par une véritable politique
étrangère européenne, elle semble avoir fait long feu et être condamnée à rester
un vœu pieux en attendant une prochaine crise internationale où, comme à propos
de l’Irak, on verra les Etats européens s’opposer violemment les uns aux autres.
En bref, il aurait été sans doute plus avisé d’attendre de consolider les
institutions de l’Union européenne et d’appronfondir les politiques communes
avant de se lancer dans cet élargissement par ailleurs incontournable. Le
télescopage auquel on assiste aujourd’hui ne présage rien de bon pour l’avenir
d’une Europe politique car celle qui se dessine actuellement au fil des petits
compromis et des multiples arrière-pensées des Etats semble se réduire à n’être
qu’un vaste marché économique intégré à la mondialisation, à moins que, dans les
jours qui viennent, au sommet de Thessalonique puis au deuxième semestre 2003,
sous la présidence italienne, il n’y ait un sursaut qui permette de sauver
l’essentiel.
Dans ce contexte particulièrement difficile, il faut enfin situer les pays du
sud et de l’est de la Méditerranée. Sans pouvoir faire ici une évaluation
détaillée du Partenariat euroméditerranéen lancé en 1995 à Barcelone, il semble
assez clair aujourd’hui qu’il est encore très loin d’avoir atteint ses
objectifs. Bien entendu, il est encore trop tôt pour tirer des conclusions
définitives car beaucoup de projets sont en train de se développer et ce n’est
pas en quelques années que l’on peut s’attendre à des résultats tangibles. Cela
dit, les tendances lourdes qui se profilent ne sont guère encourageantes,
d’autant que le contexte des années 1995-1996 a radicalement changé avec la
détérioration tragique du conflit israélo-palestinien, le drame du 11 septembre
et la guerre de la coalition anglo-américaine contre l’Irak. Là aussi on tend
vers une sorte d’approche minimaliste focalisée sur la sécurité et l’économie
fort éloignée des ambitions initiales. Avec l’élargissement, tout semble se
dérouler comme si la dimension méditerranéenne de l’Europe était reléguée au
second plan dès lors que les ressources et les efforts de l’Union européenne se
concentrent sur elle-même et sur la réussite de cette ouverture. Et pourtant, il
faut le souligner, les responsables de la Commission prétendent refuser qu’il en
soit ainsi. Ainsi Romano Prodi a-t-il réaffirmé à plusieurs reprises, et tout
récemment à Bologne en mai 2003, que la Méditerranée devait impérativement
demeurer une priorité pour l’Union. Pour lui, le Partenariat doit donc être
renforcé et redynamisé avec de nouvelles et fortes initiatives en inventant des
formes originales de relations entre les pays des différentes rives de la
Méditerranée. Et parmi ces initiatives, il insiste sur deux projets essentiels :
la création d’une Banque euro-méditerranéenne et la constitution d’une Fondation
pour le dialogue entre les cultures.
Dans ce contexte particulièrement mouvant et complexe, où tout semble se faire
et se défaire en même temps, il nous a paru intéressant, en étroite
collaboration avec la Fondation européenne de la Culture (Amsterdam), de
réfléchir à la manière dont cet élargissement pouvait être perçu dans les pays
du sud de la Méditerranée, à l’exception de la Turquie qui pose des problèmes
spécifiques. Nous avons donc donné la parole à un certain nombre de
personnalités du Sud pour tenter de saisir, de leur point de vue, ce moment
particulier de l’histoire européenne. Cette analyse permet aussi de relativiser
cet événement car, au moment où l’Europe célébrait son ouverture, au Sud les
préoccupations étaient ailleurs et d’abord en Irak où la guerre qui y fut menée
a profondément marqué tous ceux qui s’interrogent sur leur avenir.