Pour une politique méditerranéenne de lEurope
Jean-Paul Chagnollaud et Bernard Ravenel
Le bilan des vingt dernières années de politique méditerranéenne de la Communauté est dans lensemble décevant. Un rapport interne de la Commission entièrement consacré à ce sujet concluait récemment en posant une série de questions significatives: "La Communauté naurait-elle pas dû faire plus et mieux? A-t-elle été totalement à la hauteur des défis?...Naurait-elle pas dû développer une stratégie à long terme pour ses rapports avec la zone méditerranéenne?"
Sur le plan de la coopération politique mise en place au début des
années 1970, le constat est sans doute encore plus réservé. La Communauté sest
(étroitement) limitée à une sorte de diplomatie déclaratoire notamment dans le conflit
du Proche-Orient où son plus grand succès semble davoir été capable de parvenir
à une position commune à Venise en 1980. Mais on chercherait, en vain, des initiatives
substantielles ayant infléchi le cours des choses. Même sil est vrai que
jusquà la signature du Traité de Maastricht, il nétait pas question de
politique étrangère commune mais simplement dune harmonisation des points de vue,
il nempêche que les résultats concrets ne sont à la hauteur ni des ambitions
avouées ni du rôle que lEurope se doit dassumer par rapport à un conflit
où elle porte une grande part de responsabilité. Et surtout, il serait bien naïf de
croire quavec Maastricht, il y aura vraiment rapidement "un saut
qualitatif" pour reprendre la formule verbalement audacieuse contenue dans les
résolutions du Conseil européen de Lisbonne (en juin 1992). Celles-ci dailleurs
sont implicitement très critiques à légard des pratiques passées, ainsi le
paragraphe trois du texte sur la PESC (politique étrangère et de sécurité commune)
note que "la PESC devrait contribuer à ce que lactivité extérieure de
lUnion soit moins une réaction aux événements extérieurs et davantage une action
visant à faire valoir les intérêts de lUnion et à créer un climat international
plus favorable".
En juin 1990, tenant compte de ce bilan et surtout des enjeux des prochaines années, la
Commission a proposé au Conseil une politique méditerranéenne rénovée. Les premières
phrases du rapport sont très révélatrices des ambitions renouvelées des hauts
fonctionnaires de Bruxelles: "La commission réitère sa conviction que la
proximité géographique et lintensité des rapports de toute nature font de la
stabilité et de la prospérité des pays tiers méditerranéens des éléments essentiels
pour le Communauté elle-même. Une aggravation du déséquilibre économique et social
entre la Communauté et les PTM du fait de leurs évolutions respectives serait
difficilement tolérable pour la Communauté elle-même. Au sens large, sa sécurité est
en jeu".
Dans ces conditions, la commission considère que les relations entre la Communauté et
les PTM "doivent connaître un saut quantitatif et qualitatif à la mesure des
enjeux politiques, économiques et sociaux dans la région".
Lessentiel de cette politique méditerranéenne rénovée tient dans lappui
aux réformes économiques entreprises dans les pays tiers et dans une amélioration du
volume et du mode de financement.
Proposée par la commission, elle a été décidée par le Conseil en
décembre 1990; elle comprend principalement trois composantes:
1) Le renouvellement des protocoles financiers dune durée de cinq ans avec les pays
de la Méditerranée Sud et Est (MSE)1. Il sagit donc de la
quatrième génération de protocoles financiers qui couvrira les années 1992-1996, la
troisième étant venue à échéance le 31 octobre 1991. Deux nouveautés importantes
marquent ces protocoles: leur montant est en augmentation globale de plus 40% par rapport
aux précédents (2375 millions décus contre 1618 pour la période allant de 1986
à 1991) et, par ailleurs, ils prévoient la création dune enveloppe (de 300
millions décus) destinée à appuyer les politiques dajustement structurel
menées par les pays MSE.
2) Introduction dun fond destiné à financer les actions intéressant
lensemble des PTM. Cest une véritable innovation de la politique
méditerranéenne de la Communauté qui a pour objectif de renforcer la coopération
régionale entre partenaires méditerranéens (des universités, des collectivités
territoriales, des ports, des PME notamment) ainsi que la coopération dans les domaines
de lenvironnement, de la culture par exemple.
3) Lamélioration de laccès au marché communautaire pour lessentiel
des exportations agricoles des PTM avec notamment une suppression totale des droits de
douane dès le 1er janvier 1993 au lieu du 1er janvier 1996. Dès cette année, il
ny aura donc, en principe, plus de différence de traitement entre les produits
agricoles communautaires et ceux originaires des PTM.
A sen tenir à ces orientations et à ces chiffres(2), on pourrait croire que la politique méditerranéenne va
connaitre une sorte de nouveau départ sur des bases renouvelées et solides. Et, de fait,
les moyens mis en oeuvre comme les nouvelles initiatives imaginées, et, en particulier,
la coopération décentralisée minutieusement analysée et présentée par Jean Alègre,
ne devraient pas manquer de donner un cours nouveau à cette politique; mais
lincertitude demeure sur ce qui est en définitive lessentiel: la volonté
politique de la Communauté de penser autrement ses rapports avec le Sud méditerranéen
et la capacité des dirigeants des pays du Sud à maîtriser les contradictions
quils doivent affronter.
Force est de constater que cette région ne semble pas faire partie des priorités de la
Communauté comme si les défis qui sannoncent paraissaient encore lointains et
finalement assez absrtaits. A cet égard, il faut souligner limportance de la
signification dune "petite phrase" située à la fin de larticle du
responsable de la direction Méditerranée à la Commission, Eberhard Rhein: "Tant
que les problèmes dans la Méditerranée ne seront pas perçus comme étant effectivement
importants pour les Européens, ceux-ci ne bougeront pas". Ou encore les
réflexions froidement lucides de Claude Cheysson soulignant que lEurope rencontre
bien trop de difficultés dans son propre processus de construction interne pour attacher
beaucoup dimportance au pays du tiers monde...
Et tout se passe dailleurs comme si la Communauté et surtout les Etats membres
parlait des enjeux du Sud de manière théorique tout en prenant de multiples initiatives
de nature à se protéger des turbulences qui pourraient surgir de cet espace politique et
économique incertain, fragile et instable. Pris individuellement ils se protégent de
limmigration(3), ils se protègent des "menaces" qui
semblent peser sur leur sécurité comme ils se protègent de risques financiers en
privilégiant les pays de lEst et en abordant pas de front la question majeure de
lendettement du Sud. Et, sur dautres plans, ce repli sur soi se traduit par un
manque dinitiatives dans des domaines où pourtant un minimum de coopération avec
le Sud simpose comme, par exemple, lenvironnement.
Cette absence de volonté politique transparait , enfin, de manière encore plus nette
lorsquon assiste à la consternante impuissance dont lEurope fait preuve dans
le conflit qui (a) détruit lex-Yougoslavie. On est en droit de se poser la
question: si la Communauté se montre incapable dintervenir dans un conflit de cette
ampleur où les valeurs fondamentales de lEurope sont impitoyablement piétinées,
à propos de quoi jugera-t-elle nécessaire dintervenir? On a dit que dans cette
affaire lEurope était en train de perdre son âme... si cela peut paraitre excessif
à certains, pour notre part, nous pensons que cette formule est juste.
Malgré ces constats quune élémentaire lucidité impose, il nous parait essentiel
de plaider pour une politique méditerranéenne de lEurope. Elle est, en effet,
vitale pour les Européens qui ne pourront continuer leur essor dans un espace de
proximité dont une grande partie sera asséchée, pauvre et en proie à de multiples
difficultés économiques et sociales; comme lexprime le rapport déjà cité de la
Commission "au sens large, notre sécurité est en jeu". Et elle est sans
doute encore plus vitale pour les pays méditérranéens qui nauront pas
dautre choix, dans un avenir prévisible, que de coopérer toujours davantage avec
lEurope; comme lécrit Henri Régnault "il vaut mieux être la
périphérie économique dun ensemble qui fonctionne et qui vous tire vers le haut
que le centre dune absence de dynamique".
Autant dire, comme le démontre Raymond Barre, que les motivations dune telle
politique sont bien fondamentalement géo-stratégiques.
Paradoxalement, nul ne conteste vraiment la gravité des enjeux pour
les dix ou vingt ans à venir ni lurgence des mesures à prendre pour prévenir les
tensions et les fractures qui sannoncent si ces défis ne sont pas relevés avec
détermination et vigueur. Mais les énormes problèmes que lEurope rencontre
aujourdhui semblent labsorber complètement au point de ne plus avoir
lénergie nécessaire pour voir plus loin, plus haut et ailleurs. Et quand certains
hommes politiques trouvent, malgré tout, la force nécessaire pour sy essayer, ils
se retrouvent souvent désemparés par la complexité dun sujet où les logiques
dacteurs sont si nombreuses et si contradictoires. Car il est bien évident que les
Etats sont loin dêtre les seuls décideurs en la matière. Les décisions que
prennent les investisseurs privés sont tout à fait capitales. Or eux-mêmes, à supposer
quils fassent le choix de concevoir des partenariats entre les deux rives de la
Méditérranée, doivent faire face à de redoutables contraintes économiques qui
limitent considérablement leur marge de manoeuvre. Dans ce monde en crise, les décideurs
réfléchissent à deux fois avant de prendre de nouveaux risques dans un environnement
international marqué, sans doute plus que jamais, par linternationalisation et donc
par une concurrence encore plus âpre. Cest ce que note, par exemple, Claude
Cheysson lorsquil rappelle que "cest avec de largent quon
fait de largent".
Et pourtant beaucoup ne se découragent pas comme le montre cette féconde rencontre
organisée à Marrakech par lUnion internationale chrétienne des dirigeants
dentreprise présidée par Michel Albert (PDG des Assurances générales de France).
Dautant quau Sud les attentes sont importantes aussi bien chez les Tunisiens
et les Marocains comme lexpriment respectivement Salah Hannachi et Fath-allah
Oualaalou, chez les Palestiniens comme le dit Samir Hleileh, chez les Israéliens comme le
souligne Elie Goldshmith, chez les Libanais comme lexplique Harold Cool.... Nul
doute que si nous avions eu des interlocuteurs dautres pays du sud et de lest
de la Méditerranée, nous aurions entendu des paroles analogues. Et cest dans le
même sens que Théo Klein lance son appel à lEurope des Douze.
Devant une question si vaste où, il faut le souligner avec force, beaucoup
dinitiatives sont prises de tous les côtés il paraît nécessaire, à la
fois, de multiplier les niveaux et les types dactions et de chercher à les
coordonner à partir de quelques cadres politiques globaux qui seuls peuvent leur donner
leur cohérence et donc leur assurer, autant que cest possible, le minimum
defficacité requis pour que le sillon soit véritablement creusé.
Dans cette perspective, les regoupements régionaux prennent évidemment toute leur
importance comme le montre Paul Balta à propos des rapports entre lUMA et la
Communauté européenne. La coopération décentralisée, y compris celle que seraient
capables de mettre en place les ONG des deux rives, parait aussi une direction nouvelle
pleine de promesses si justement Bruxelles en assume directement ou indirectement
linévitable coordination. Sur le plan culturel, leffort à fournir est
immense pour tenter sinon de casser (cela est impossible) du moins démousser les
stéréotypes qui figent les représentations de lAutre dans de mutuelles
mutilations comme le montrent Mohamed Mouaqit et Khattar Abou Diab.
Enfin, même s'il ne faut pas simaginer que les grandes conférences internationales
peuvent tout régler simplement parce quelles ont lieu, on peut cependant
raisonnablement penser quune conférence euro-méditerranéenne sur le
développement pourrait, si elle était préparée avec soin, jeter les principes et les
bases dun espace économique commun évoqué par Agostino Sparato qui
profiterait à lessor et au progrès de tous les partenaires du bassin
méditerranéen.
Si ces quelques idées peuvent paraître trop ambitieuses voire un peu utopiques,
nest-ce pas simplement parce quelles cherchent à se hisser au niveau des
enjeux tout à fait considérables de lhistoire à venir des rapports
euro-méditerranéens?
Jean-Paul Chagnollaud et Bernard Ravenel
Notes :
1. Les pays MSE sont : le Maroc,
lAlgérie, la Tunisie, lEgypte, Israël, la Jordanie, la Syrie et le Liban.
Les PTM sont: les pays MSE + la Turquie, Chypre, Malte ainsi que la
"Yougoslavie" pour le dossier environnement.
2. Ce tableau qui résume les engagements financiers destinés à soutenir les PTM montre bien que la Commission a été suivie par le Conseil dans son souhait de faire un saut quantitatif puisque laugmentation globale par rapport à la période précédente est de lordre de 270%. (Source: Note sur la politique méditerranéenne rénovée de la Direction générale des relations extérieures de la Commission des Communautés européennes du 17 octobre 1991).
1986-1989 en millions d'écus |
1991-1996 en millions d'écus |
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Protocoles financiers |
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Coopération horizontale |
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Total 1 et 2 |
1628 |
4405 |
3. Voir Confluences Méditerranée N° 5 Hiver 1992-1993 consacré aux flux migratoires.