Jean-Paul Chagnollaud
Il y a plus de trente ans, du temps de la guerre froide et de l'équilibre de la terreur, Raymond Aron pour dire l'état du monde, avait lancé sa formule, vite devenue classique, paix impossible, guerre improbable. Aujourd'hui, comme l'a montré Pierre Hassner, on doit la transformer en en inversant les termes: paix moins impossible, guerres moins improbables.
Tous les tabous qui réduisaient les capacités de réflexion n'ont
certes pas disparu, mais ils sont dejà suffisamment ébranlés pour que la pensée
commence à s'en affranchir et parte explorer des voies jusque-là réservées à quelques
pionniers qui avaient tant de mal à se faire entendre et davantage encore à se faire
écouter. Désormais, beaucoup d'acteurs politiques, en charge de telle ou telle
institution, osent tenir un discours différent. Avant le 13 septembre 1993, ils étaient
tétanisés par la crainte d'apparaître comme "celui qui trahit" parce qu'il
n'a pas tenu le langage convenu ou parce qu'il s'est écarté des stéréotypes pourtant
sclérosés. Ainsi toute pensée libre n'était réservée qu'à quelques hommes courageux
anticipant sur l'histoire pour tenter de dépasser ces immobilismes stériles et ces
attitudes pusillanimes.
Désormais, le temps des censures, des autocensures et des procureurs autoproclamés est
en passe d'être révolu.
Cette "libération" de la pensée est une des conséquences les plus importantes
des accords du 13 septembre. Car seule cette liberté de pensée et son expression
multiforme permettent dinventer lavenir avec la nécessaire imagination
créatrice que requiert une situation si exceptionnelle. On peut donc espérer que les
propositions qui seront avancées dans tous les domaines seront poussées par une ambition
à la hauteur des enjeux qui sont considérables et qui dépassent le Proche-Orient par
leur caractère potentiellement exemplaire.
Ce qui va se jouer au Proche-Orient est, en effet, essentiel. Dabord, évidemment,
pour les peuples de la région qui ont tant souffert de cet interminable état de guerre
mais aussi pour tous ceux qui, en Europe ou ailleurs, attendent de voir si cette dynamique
pleine de promesses va produire effectivement les résultats quon peut en espérer.
Jusque-là les Israéliens et les Palestiniens étaient complètement crispés sur leur
identité nationale; les premiers pour justifier, poursuivre et exalter leur domination
territoriale et politique; les seconds pour ne pas être dissous, niés et finalement
oubliés du monde. La question en forme de défi est désormais posée: dans quelle mesure
les uns et les autres seront-ils capables de dépasser ces réflexes étroitement
nationalistes pour se hisser au niveau dune conscience nationale ouverte sur les
autres, afin de construire de nouvelles relations, riches et fécondes, fondées sur
léchange et la coopération que beaucoup dans les deux camps appellent de leurs
vux?
Lautre question, très complémentaire de la précédente, renvoie au respect des
valeurs démocratiques et pas seulement de la démocratie appréhendée sous langle
réducteur des institutions politiques qui nen sont quun élément
indispensable mais insuffisant.
Les Israéliens bénéficient d'une longue expérience de pratiques démocratiques dans le
cadre très structuré dun Etat de droit avec des instances fortement régulatrices
comme la Cour suprême, et des médias qui, à des moments décisifs de la vie de ce pays,
ont su affirmer leur indépendance à légard de tout pouvoir. Pourtant, il serait
erroné de prétendre que la démocratie israélienne fonctionne parfaitement bien car
elle a ses laissés pour compte qui représentent une part importante de la population:
les Arabes israéliens. Même sils peuvent voter, être élus, avoir des journaux,
ils demeurent trop souvent dans une situation dinégalité à légard des
autres citoyens dIsraël. Il nest donc pas surprenant que les Arabes
israéliens attendent dabord de ce processus une pleine et réelle égalité de
droits. Cest un enjeu majeur pour lEtat dIsraël dans les années qui
viennent.
Avec les juifs sépharades, les Arabes israéliens sont les citoyens qui peuvent
constituer ce pont permettant à lEtat hébreu de sinsérer avec force dans
son environnement régional.
Dune autre façon, les Palestiniens ont aussi une expérience de la démocratie: les
institutions de lOLP sont pluralistes et, de manière plus globale, ils ont souvent
eu, dans leur interminable exil, loccasion de sentir la différence entre les
systèmes démocratiques et ceux qui ne l'étaient pas. La question de savoir sils
seront en mesure de construire leur sytème dautonomie puis leur Etat sur des bases
authentiquement pluralistes est déterminante pour leur avenir comme pour leur place dans
la région, avec toutes les conséquences que cela ne manquera pas davoir sur les
régimes arabes du Proche-Orient qui ont toujours étouffé toute velléité
démocratique. Parce que trop de mouvements de libération se sont si souvent du
Vietnam à lAlgérie révélés incapables daller au bout de leur
propre libération en confisquant tout le pouvoir au nom de ceux pour lesquels ils se
battaient, il est certain que "lexpérience palestinienne" qui va bientôt
commencer d'abord par la transformation des structures internes de l'OLP
sera suivie avec beaucoup dintérêt par tous ceux qui, malgré tant de
déconvenues, saccrochent encore à lidée que le pire, tout de même,
nest jamais sûr. De ce point de vue, il faut dire que les premières mesures
annoncées par la direction palestinienne suggèrent que cela sera difficile: un leader
charismatique est rarement le mieux placé pour comprendre le sens profond de la
démocratie puisquelle implique, sinon une négation de son rôle, du moins sa
relativisation.
En concevant ce dossier, nous avons cherché à faire le point sur ce
moment historique crucial où rien n'est encore vraiment joué et où tout est
donc encore possible. L'entreprise est risquée puisque les perspectives sont, par
définition, incertaines; mais là réside justement l'intérêt de réfléchir aux
éléments de ce fragment d'histoire qui peut conduire à des renouveaux inespérés comme
évidemment à des frustrations et à des déceptions renouvelées.
Fidèles à la démarche de Confluences, nous avons réuni des analyses et des
points de vue différents. Linitiateur de la conférence de Madrid, James Baker,
donne son sentiment sur le rôle des Etats-Unis; rôle par ailleurs étudié par Roger
Heacock.
Les réactions des Palestiniens sont présentées à plusieurs niveaux: Ruba Husary est
allée à Gaza pour écouter les uns et les autres; Nadine Picaudou réfléchit aux enjeux
actuels pour lOLP; Bassma Kodmani-Darwish montre la signification de ce processus
pour les réfugiés et s'interroge sur l'émergence d'une diaspora palestinienne; Saleh
Abdeljawad et Ali Jarbawi scrutent les positions des islamistes; Nadia Benjelloun-Ollivier
trace un portrait de Yasser Arafat tandis que Paul Kessler, Sonia Dayan-Herzbrun et Joseph
Parisi rappellent ce quoccupation veut dire.
Pour éclairer les réactions des Israéliens, Elie Barnavi décrit la divine surprise que
cet accord a provoqué dans la classe politique, Dominique Vidal remonte aux racines
israéliennes de la paix, Shlomo Elbaz souligne limportance des Sépharades pour une
vraie réconciliation tandis que l'écrivain Emile Habibi rappelle avec force que les
Arabes israéliens ne doivent pas une fois encore être oubliés. Simon
Lévy montre à quel point le judaïsme marocain constitue une référence pour
lavenir de la coexistence judéo-arabe tandis que le président du CRIF, Jean Khan,
salue cet accord qui est, selon lui, de bon augure.
Sur la scène régionale, Carole Dagher fait le point sur les négociations avec le Liban
et la Syrie, deux pays avec lesquels les jeux ne sont pas encore faits, et Bernard Ravenel
tout en insistant sur le retour de la politique clôt le dossier en faisant
un signe à tout ceux qui, pendant des années, ont osé souvent à contre-courant
espérer cette paix et ont donc, en quelque sorte, contribué à ce qu'elle se
réalise aujourd'hui.
Enfin, nous avons voulu que ce dossier s'ouvre sur la belle idée que défend Théo Klein:
que toute la terre soit aux deux peuples.
Note :