Juif, Tunisien et Français
Albert Memmi
J'ai déjà raconté comment, arrivant à Paris, il y a bien longtemps, j'ai rendu visite à un vieil écrivain, français-israélite, comme on disait alors. Lui ayant fait part de ma perplexité devant ma triple appartenance: Juif, Tunisien et Français, après m'avoir écouté, il me répondit :
Donc nous sommes juifs, tunisiens et français
Etre juif n'est pas une simple revendication plus ou
moins romantique; c'est un fait, qu'il serait indigne de notre part et absurde de voiler.
D'autant plus que dans nos pays d'origine, cette appartenance est beaucoup plus
significative, plus large et plus complexe que celle d'une dimension simplement
religieuse.
J'hésite aujourd'hui, comme beaucoup de gens, sur ces notions devenues à la mode et dont
je suis l'un des responsables de leur diffusion en Europe: celles de différences,
d'identité, de racines, etc. Mais enfin les nôtres sont évidentes et très prégnantes.
Nous appartenons à l'une des plus vieilles communautés de notre pays natal, puisque nous
fûmes là avant le christianisme et bien avant l'Islam. J'ai raconté ailleurs, preuves
à l'appui, que je possède une fascinante petite médaille, trouvée dans les ruines de
Carthage, gravée de mon nom.
Sans nul doute le christianisme de notre grand Saint Augustin, lui aussi né à Carthage,
n'aurait pas réussi auprès des Puniques si leur judaïsation ne les y avait pas
préparés. L'islamisation n'aurait probablement pas si bien réussi si le monothéisme
juif, puis chrétien, n'y avait habitué les esprits.
Nous sommes donc des Juifs, mais nous sommes aussi les plus vieux Tunisiens. Nous avons
adopté tous les traits culturels successifs qui ont marqué ce pays: le couscous et le
burnous, lesquels d'ailleurs sont probablement puniques, la sieste et le jasmin, le goût
de la mer et la peur du soleil. Ma propre mère n'a jamais parlé le français, ni aucune
langue européenne. Je n'ai moi même parlé cette langue magnifique qu'à partir de
l'âge de sept ans.
Je ne dirai pas que cette intime cohabitation, jusqu'à la symbiose quelquefois, avec les
Tunisiens, puniques d'abord, chrétiens ensuite, musulmans enfin, fut toujours aisée.
Nous fûmes des minoritaires; dans des circonstances historiques où la religion était
présente dans toutes les démarches de la vie: nous n'étions pas de la religion des
majoritaires. D'autre part, le régime beylical, qui nous apparaît aujourd'hui
nostalgiquement folklorique, était celui de petits tyranneaux, qui mésestimaient
totalement la liberté des gens et les droits de l'homme. Du reste, le petit peuple
arabo-musulman était sous la même férule.
Nous gardons un autre genre de regret: lorsque la jeune nation tunisienne s'est affranchie
de la tutelle du colonisateur, elle n'a pas su garder une élite juive de premier ordre et
dont certains avaient parié de toute leur âme pour leur intégration dans cette jeune
nation.
Mais les jeunes nations, je l'ai souvent noté moi-même, sont jalouses, exclusives,
d'abord refermées sur elles-mêmes, comme si elles devaient d'abord s'assurer de leur
identité propre...
Quoi qu'il en soit, il est vrai que la plupart d'entre nous ont choisi de suivre les
Français dans la métropole et de s'y refaire une situation, devenue enviable
quelquefois. Nous sommes fiers (si ce genre de sentiment avait quelque intérêt) de tant
de grands noms, de femmes et d'hommes éminents, dans la médecine ou dans les
universités françaises.
Nous sommes donc devenus des Français d'adoption et l'on ne doit pas nous reprocher notre nouvelle fidélité à un pays qui nous a adoptés, nous a offert, presque sans discussion, de partager l'opulence de sa culture, les bienfaits de la démocratie et de la justice économique.
Alors, de quoi souffrons nous ?
C'est simple: nous avons mal à notre mémoire, nous
souffrons d'un défaut de reconnaissance.
Il suffit d'un séjour dans la Tunisie moderne pour constater que nous sommes exclus de
son Histoire.
Le temps use tout, c'est vrai, les absents ont toujours tort. Nous ne sommes pas
musulmans, c'est vrai, et la Tunisie s'est constituée en nation musulmane.
Cela est la logique implacable de l'Histoire. Mais il n'y a pas que cette logique-là et,
nous souhaitons qu'on ne pousse pas davantage la roue de l'histoire dans ce sens.
Ce pays musulman et arabe dans sa très grande majorité est aussi notre pays natal. Je
l'ai beaucoup écrit: on peut acquérir une patrie d'adoption, la France pour nous, lui
être loyal et même y être heureux, on n'a pourtant jamais fini avec son pays natal.
Permettez au vieil écrivain que je suis de vous rappeler que ce terreau premier, où ont
germé les émotions, heureuses et malheureuses de l'enfance, de l'adolescence avec ses
amours, ses déceptions et ses espoirs, est irremplaçable. Toute mon uvre en porte
les traces profondes.
Nous souhaitons réintégrer la mémoire collective de l'Afrique du Nord, que notre place,
historique, économique, et culturelle, y soit définitivement reconnue et assurée.
Nous souffrons de constater l'ignorance des jeunes générations de ce que fut notre
participation, quelquefois militante, à l'Histoire du pays. Permettez-moi encore une
petite anecdote: lors de ce dernier séjour à Tunis, j'ai demandé à revoir la petite
maison que nous avions, ma femme et moi, fait construire à Beau-Site, l'un des faubourgs
de la capitale. Comme nous passions devant le stade municipal, j'ai demandé au chauffeur,
un solide gaillard de trente ans, donc né après l'Indépendance, si le bâtiment lui
était familier:
Oh, bien sûr, dit-il les yeux brillants de plaisir, football, sport...".
Mais savez-vous, lui demandai-je, que c'est là que Bourguiba a fait son premier
discours à la jeunesse tunisienne qui défilait devant lui?
Il me regarda avec un étonnement respectueux : j'avais connu Bourguiba!
Mais j'ajoutai :
Et derrière Bourguiba, nous étions assis, ma femme et moi...
Cette fois, il me regarda avec une totale incrédulité; je ne sais s'il n'a pas pensé
que je délirais.
Dans cette même salle, j'aperçois l'un de mes camarades d'adolescence, qui fut
atrocement torturé pour avoir lutté pour l'indépendance de la Tunisie; un autre, plus
jeune, fut renvoyé du lycée, pour avoir manifesté avec ses camarades tunisiens
musulmans; l'une de nos collègues à l'université, ici présente, a été jetée en
prison, avec son mari, à plusieurs reprises pour la même cause. Dois-je rappeler
l'uvre fondatrice du professeur Roger Nataf qui a créé l'irremplaçable réseau de
dispensaires ophtalmologiques, dans un pays où les maladies oculaires font des ravages?
Ce jour est donc, par certains côtés, empreint d'une mélancolique nostalgie. Mais ce
jour est aussi, par sa possibilité même, le commencement de cette reconnaissance
souhaitée.
Je reviens de Tunis. Je tiens déjà à témoigner que tout ce que j'y ai entendu, de la
bouche de Monsieur le Ministre de la Culture, qui a bien voulu me recevoir, ou de celle de
nombreux intellectuels, se plaçait délibérément sous le signe de l'ouverture politique
et culturelle.
Je dois rendre hommage par exemple aux efforts de la jeune Tunisie dans le domaine,
ailleurs si retardataire, de la condition féminine. Et maintenant à la courageuse
reconsidération du rôle de ses Juifs.
Je crois que non seulement notre mémoire y gagnera mais celle du pays tout entier. Car
nous sommes un fragment de pierre sculptée par les hommes et par le temps: qui saurait
nous déchiffrer reconstruirait l'Histoire des peuples parmi lesquels nous avons vécu,
tels ces Juifs espagnols dispersés à travers le monde, dont la langue demeure celle de
Cervantes.
Bien entendu, tous les problèmes n'auront pas subitement disparu. Il y faudra des efforts
réciproques. Mais l'Histoire a elle-même beaucoup avancé: le temps est loin où l'on
s'est battu au cimetière du Djellaz aux environs de Tunis, pour empêcher l'inhumation de
quelques Tunisiens musulmans naturalisés français: l'appartenance nationale et
l'appartenance religieuse semblaient coïncider pour l'éternité. On ne pouvait pas être
tunisien sans être musulman. Aujourd'hui, plus de trois cent mille Tunisiens et musulmans
vivent en France; cinquante mille d'entre eux se sont fait naturaliser français. La
Tunisie a sagement décidé qu'ils demeureront cependant tunisiens. Si l'on s'en tient
strictement à ces nouveaux critères institutionnels, n'est-ce pas exactement la
situation des Juifs tunisiens au regard de la loi tunisienne?
J'ai retrouvé ce même problème dans mes travaux sur les littératures maghrébines: où
placer dorénavant les jeunes beurs? Dans la littérature algérienne, tunisienne,
marocaine, ou dans la littérature française? Et pourquoi pas simultanément dans les
deux?
D'une certaine manière nous avons été, à cause de notre condition même, là comme
ailleurs, en avance sur l'Histoire commune des hommes. Peut-être sommes-nous, pour cela,
d'une certaine manière exemplaires. Est-il possible d'être à la fois Juifs, Tunisiens
et Français? C'est en tout cas nécessaire si nous voulons un jour cesser de nous
entre-tuer. Si les hommes consentaient enfin à être ceci et cela, et non ceci
ou cela, admettaient que les autres puissent être à la fois ceci et cela, et non
obligatoirement ceci ou cela, que de drames seraient évités! Cela signifierait qu'il ont
enfin appris à vivre ensemble.
Il y a également le difficile problème des relations israëlo-palestiniennes. Je connais
à cet égard la sensibilité de nos compatriotes tunisiens. Nous ne leur demandons qu'une
chose, c'est qu'ils comprennent que notre sensibilité est aussi troublée. Mais là
encore l'Histoire avance heureusement à grands pas et nous retenons tous notre souffle.
Nul plus que moi ne souhaite une issue heureuse, négociée, pour laquelle je tente de
convaincre les deux parties depuis toujours.
Je veux dire enfin avec simplicité, que si les propositions de tolérance et d'ouverture
du gouvernement actuel de notre Tunisie demeuraient fermes, nous y répondrions avec
espoir et la même fraternelle fermeté.
Albert Memmi est écrivain. Il est l'auteur de nombreux romans et essais, dont le dernier paru est A contre courants, traduit en vingt pays (Edition du Nouvel Objet, 1993).