Le poids du passé
Gilles Manceron
Si lengrenage de violence qui sévit en Algérie suscite une légitime indignation, on aurait tort de considérer, depuis la France, ce phénomène comme complètement étranger à la page dhistoire commune que nous avons partagée avec ce pays, et, plus encore, de rechercher dans la crise actuelle des raisons de justifier rétrospectivement une politique passée catastrophique. Ce serait dautant plus illégitime que cette politique passée porte, tout au contraire, une part importante de responsabilité dans les drames qui se jouent aujourdhui. Même si limpasse présente en Algérie trouve ses origines dans des données tout autres, qui renvoient à lanthropologie et à lhistoire de la société algérienne elle-même, il est utile de commencer par souligner les liens entre la crise actuelle et une partie de lhéritage colonial, dautant plus que le rapprochement est rarement fait au nord de la Méditerranée entre la situation présente et le passif laissé par la France, et que lon assisterait même, plutôt, au réveil dune sorte de bonne conscience française devant le drame algérien daujourdhui.
Si labsence de culture démocratique a conduit à
ce que les premières élections pluralistes en Algérie nont fait que conférer une
manière de légitimité aux ennemis les plus résolus de la démocratie, ne faut-il pas,
pour une part, rechercher des éléments dexplications du côté du legs de la
société coloniale? Nest-ce pas, en partie, le résultat de labsence, du
temps de la colonisation française, dune tradition dÉtat de droit dans une
société qui se faisait passer pour lincarnation des idéaux républicains alors
quelle en était, en réalité, la négation? Nest-ce pas le fruit de la
carence, dans cette même période, du système éducatif mis en place, avec toutes les
conséquences que cette carence a induites, au moment de lindépendance, du point de
vue de lencadrement de la société (éducatif, sanitaire, technique, administratif,
associatif, politique, etc) et de lexercice normal des médiations sociales. Et la
violence elle-même, bien que ses cibles soient occidentales et françaises, ne
plonge-t-elle pas une partie de ses racines dans la brutalité de la société coloniale,
qui sest exercée avec plus ou moins dintensité et de visibilité depuis les
premiers temps de la conquête jusquà la riposte au déclenchement de la guerre
dindépendance?
Il nest pas inutile de rappeler quen Algérie, avant le déclenchement de
linsurrection, bien que le territoire ait été déclaré français, avec le statut
administratif de départements, tous les habitants ne jouissaient pas des droits attachés
à la citoyenneté, la plénitude de ces droits étant le privilège dune minorité
les Européens et les Juifs (ceux vivant dans les limites de lAlgérie de
1870, dailleurs, et non les Juifs du Sud algérien), considérés comme les
"Français dAlgérie" , tandis que les autres en étaient exclus
(seuls quelques uns dentre eux bénéficiant de la citoyenneté, par mesure
dexception). Cette distinction ancienne (fondée sur le senatus-consulte du
14 juillet 1865: "lindigène musulman est français; néanmoins il
continuera à être régi par la loi musulmane"(1)), et qui est
restée en vigueur pendant toute la durée des Troisième et Quatrième Républiques,
était le fondement dun système discriminatoire tournant le dos à tous les
principes démocratiques.
De plus, tous les non-citoyens exclus de la démocratie étaient renvoyés à une
appartenance religieuse, puisquils étaient qualifiés de "Français
musulmans". Cette appellation qui avait remplacé celle dindigènes
(tout en conservant dans les faits la même connotation péjorative) à partir de
lordonnance gaulliste du 7 mars 1944 sappliquait en effet à tous les
Algériens, quelle que soit leur religion, dès lors quils descendaient des
populations dont la présence était antérieure à la colonisation française (à la
seule exception, on la vu, des Juifs de lAlgérie de 1870): les Kabyles
christianisés étaient, par exemple, qualifiés de
"Musulmans
chrétiens"(2), absurde classification qui apparaissait comme une
sorte de pâle équivalent de celle régnant au même moment à lautre extrémité
du continent, en Afrique du Sud(3). Le fait de définir les Algériens
par la composante musulmane de leur culture était donc, dune certaine façon,
déjà un effet de la société coloniale.
La faiblesse de la scolarisation a créé un autre
handicap durable. En 1954, sur une population "musulmane" de huit millions de
personnes, seuls 100 000 avaient fréquenté lécole primaire, le chiffre
tombant à 3 000 pour lécole secondaire. Les statistiques publiées par le
Gouvernement général de lAlgérie en janvier 1956, faisaient état, pour la
population musulmane, de 94% danalphabètes parmi les hommes et de 96% parmi les
femmes. A peine 20% d'enfants dAlgériens dâge scolaire étaient scolarisés
pour 80% chez les Européens et les Juifs. A lUniversité dAlger, la seule
dAlgérie, il ny avait en 1938-1939, quune centaine détudiants
musulmans, et, en France, guère plus de 150(4). À la veille du
déclenchement de la guerre dindépendance, il y avait 1 200 étudiants
"musulmans" algériens, dont un peu plus de la moitié à Alger, qui suivaient
surtout des études formant à des professions libérales, comme médecins ou avocats, qui
avaient lavantage dune relative indépendance par rapport à
ladministration, mais qui ne suffisaient pas à assurer lencadrement dun
pays. En 1954, il ny avait comme étudiants que quelque 600 Algériens
"musulmans" pour un total de 5 000 étudiants en Algérie, les universités
françaises nayant formé à cette date quun seul architecte et un seul
ingénieur algérien des travaux publics(5).
Lexclusion de la plupart des Algériens de la pleine citoyenneté, tout comme leur
quasi-exclusion du système scolaire, ont eu aussi pour effet de les pousser à trouver
dans lislam une sorte de refuge identitaire. Et lenseignement de
lhistoire qui était dispensé à lécole française, avec lexaltation
de la violence de la conquête (autour notamment de laction de Bugeaud et de la
défaite dAbdelkader) a suscité un repli symétrique des Algériens dans la
légitimation de la violence et le recours à un nationalisme exacerbé. Et pour ce qui
est de lemploi de la violence dans la société coloniale, il nest guère
besoin de sétendre sur lempiètement constant du pouvoir militaire sur le
champ politique, et sur les méthodes comme la torture et la répression aveugle, que la
France a utilisées abondamment en Algérie, avant le début de linsurrection comme
pendant la guerre de libération nationale, et qui ont constitué de tristes modèles pour
un peuple confronté, après 1962, à lédification dun État.
Boucs-émissaires et occultations de lhistoire
Mais le passé colonial nest pas le seul à peser
sur le drame présent de lAlgérie. Trente ans après lindépendance, le
colonialisme peut difficilement passer pour le seul responsable des maux dont souffre
aujourdhui le pays et il nest pas bon pour la société algérienne de trouver
dans la France un bouc-émissaire facile à tous ses dysfonctionnement. Nest-il pas
temps de mettre un terme à une situation qui dure depuis lindépendance où les
débats de société les plus divers, depuis ceux concernant les choix de politique
économique jusquà ceux portant sur lenseignement des langues étrangères à
lécole, provoquent des mises en cause sempiternelles des intentions malveillantes
prêtées à la France. Et que dire de linvocation rituelle de la trahison dun
supposé "parti de la France", à croire que la société était vouée à
revivre comme en écho les anathèmes tragiques de la guerre de libération? Pendant les
trente années qui ont suivi lindépendance, lhostilité au supposé
"parti de la France", a fonctionné, pour les groupes contrôlant lÉtat
ou cherchant à le contrôler, comme un argument pour discréditer, en leur enlevant leur
légitimité nationale, les forces politiques quils cherchaient à écarter du
pouvoir. Arme absolue, elle nautorisait aucune réplique. Le plus grave est
quelle a servi aussi à écarter la démocratie.
Nombreux sont les Algériens qui refusent de tels anathèmes et se posent des questions
sur la guerre de libération elle-même. Si le FLN était si démocratique pendant la
guerre, comment a-t-il pu donner naissance, celle-ci achevée, à un pouvoir si
autoritaire? Comment se fait-il que les plus jeunes aient pu découvrir récemment
lexistence dhommes dont ils navaient jamais entendu parler jusque là,
car ils étaient devenus opposants, tels Mohammed Boudiaf, bien quils aient été
parmi les chefs historiques de la guerre dindépendance?
Dès lindépendance, les gouvernants se sont
permis dopérer des tris dans les écrits de la guerre. Pour ne prendre quun
exemple, le journal El Moudjahid. tel quil a été édité en trois volumes,
en Yougoslavie, en juin 1962, la été dans une version partiellement transformée
dans le sens que souhaitait léquipe au pouvoir, une comparaison systématique avec
les exemplaires originaux, malheureusement rarissimes, étant éloquente(6).
LÉtat algérien a cherché à puiser sa légitimité dans l'histoire de la guerre
de libération. Pour chacun des groupes postulant au pouvoir politique, lobjectif
était de trouver les meilleures raisons "historiques" prouvant qu'il avait
été le plus méritant durant la guerre contre l'occupant, et, par le contrôle du parti
unique, s'arroger le monopole du prestige du FLN et profiter de la rente politique que
cela représentait. Linstrumentalisation de lhistoire na réussi
quà lui substituer le mythe, en cultivant loccultation et loubli.
Cétait le moyen déluder le rôle de telle ou telle personnalité
encombrante. Feuilletant un ouvrage algérien d'histoire destiné à la jeunesse intitulé
Je connais l'Algérie, Marc Ferro s'est étonné qu'il n'y soit question ni de
Ferhat Abbas, ni de Messali Hadj, ni des syndicats et du parti communiste algérien, pas
plus qu'il n'y était question de Ben Bella, Khider, Boudiaf ou Aït Ahmed. "Seuls
sont cités ceux qui sont morts, morts pendant la Révolution"(7).
Et pendant longtemps rien ne fut officiellement dit sur les circonstances réelles dans
lesquelles beaucoup sont morts, victimes de règlements de compte.
Le cas de Abbane Ramdane, assassiné par ses pairs au Maroc en 1957, présenté comme mort
"aux frontières", est sans doute le plus connu(8). C'est par
la presse et après une réunion du bureau politique du FLN que les Algériens ont appris
en 1984 que le président Chadli Benjedid avait pris la décision d'organiser la
réinhumation des restes d'une trentaine de "Moudjahidin responsables pendant la
Révolution armée" dont Abbane Ramdane, et le communiqué se terminait ainsi: "Par
cette décision, la Révolution fait également la preuve qu'elle est forte et qu'elle
peut se permettre le pardon"(9). Les Algériens se sont
interrogés sur ce qu'il y avait à "pardonner" à Abbane Ramdane et à d'autres
quon leur avait toujours présentés comme morts en opération durant la guerre de
libération. Et ils ne pouvaient pas davantage sexpliquer la présence sur la même
liste de personnalités telles Chaabani (exécuté en 1963), Khider (assassiné en Espagne
en 1967) et Krim Belkacem (assassiné en Allemagne en 1970), mortes après la fin de la
guerre, sinon par le fait que le pouvoir politique leur "pardonnait" d'être
devenus des opposants après l'indépendance.
L'occultation de lhistoire a mené à des
injustices flagrantes. Le cas de Ferhat Abbas est frappant à ce sujet. Pour des raisons
de désaccord politique (il a été arrêté deux fois après l'indépendance), la
mémoire de ce militant depuis les années 1920, dont la famille comprenait "quatorze
chouhada"(10), a été complètement occultée. Tout
sest passé dans la presse, dans les déclarations officielles et dans
l'enseignement, comme s'il n'avait milité que dans les années 1930 pour prôner
l'assimilation à la France. Or dès 1954, il rejetait la responsabilité de la violence
sur le régime colonial, se plaçait à la disposition du FLN en mai 1955, devenait membre
du CNRA en août 1956 au Congrès de la Soummâm, du CCE en août 1957, puis président du
GPRA de septembre 1958 à août 1961 avant d'être élu président de la première
assemblée constituante de l'Algérie indépendante. Mais, pour le discréditer, on a
réduit son action à un moment de sa pensée, au lieu de replacer ce moment dans
l'histoire de lévolution politique des élites algériennes.
Si les Algériens savent que la lutte armée était fondamentalement légitime lors de la
guerre de libération, lhorreur du terrorisme lié au FIS quil découvrent
aujourdhui, leur fait se demander si toutes les actions violentes commises au nom du
FLN étaient vraiment opportunes et efficaces et si lérection de la violence en
moyen privilégié, au détriment de toutes les autres formes de lutte, na pas
créé pour lAlgérie une dynamique lourde de conséquences sur lavenir. Il
commence à se dire en Algérie que, contrairement à la présentation officielle de
lhistoire, le FLN a, pour remporter la victoire, fait tuer plus d'Algériens que de
Français (mais bien moins, cela va sans dire, que nen a tué larmée
coloniale française), lors de la guerre civile, marginale mais meurtrière, qui la
opposé au MNA, de celle qui, sporadiquement et parfois encouragée par les opérations
dintoxication des services français, a déchiré ses propres rangs, et lors de son
affrontement meurtrier avec les Algériens enrôlés ou ralliés à larmée
française. Les méthodes du terrorisme islamiste ne sont-elles pas le prolongement
dune sacralisation de la violence qui remonte à la guerre de libération?
Lexagération rétrospective du courant religieux
Le combat des groupes armés islamistes semble s'ancrer dans une sorte de temps arrêté, celui d'une guerre mythique ininterrompue, qu'il s'agirait de poursuivre. Mais le terrain ne leur a-t-il pas été préparé par la manière dont la guerre de Libération a eu tendance à être présentée depuis trente ans en Algérie: comme un épisode mythique, où la place occupée par le courant des Oulémas est exagérée alors que celle des autres est occultée. En réalité, la lutte armée et la fondation du FLN étaient certes en rupture par rapport aux phases précédantes du mouvement national, mais elles sinscrivaient aussi dans une continuité par rapport à toute sa tradition, faite de la diversité des organisations et partis politiques qui le constituaient. Il est clair que le fait de marginaliser et dévaloriser la période antérieure à 1954, à travers ce que Mohammed Harbi appelle "le mythe de la table rase"(11) a visé à justifier a posteriori le parti unique de la post-indépendance. La période des luttes syndicales et politiques a été jetée aux oubliettes, les fondamentalistes religieux allant jusqu'à réduire la Révolution de novembre 1954 à la pratique du djihad au sens religieux le plus étroit du terme(12). Pourtant, les textes élaborés durant la guerre de libération faisaient certes référence à lislam, mais insistaient davantage sur laspect démocratique et non théocratique de lÉtat à construire: ils parlaient de la "restauration de lÉtat algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques" (Déclaration du 1er novembre 1954); de la "renaissance d'un État algérien sous la forme d'une république démocratique et sociale, et non la restauration d'une monarchie ou d'une théocratie révolue" (Plate-forme de la Soummâm, août 1956). Cet État devrait rompre avec le féodalisme(13) "produit de la décadence du Maghreb à un moment de son histoire" et opter pour la Révolution démocratique populaire et le socialisme (Programme de Tripoli, juin 1962).
Parmi les déformations majeures de lhistoire
écrite et propagée pendant trente ans en Algérie se trouve lexagération de la
place des courants islamiques dans la lutte nationale et le fait de passer sous silence la
conception non ethnique et non religieuse de la nation qui était affirmée dans un
certain nombre darticles et de textes durant la période de la guerre de
libération. La Révolution algérienne sest trouvée ainsi dénuée de tout son
caractère temporel, national et contemporain, au profit d'un projet communautaire qui
viserait toute la Oummâ islamique. Pour ce faire, le mieux était qu'il ne reste
plus de témoins porteurs de contradiction. La génération des politiques étant
"disqualifiée", en premier lieu Messali Hadj, il sagissait d'en finir
avec ce qui restait de celle des insurgés historiques, que ce soit en occultant le rôle
dun homme comme Mohammed Boudiaf ou en lassassinant.
Quelle a été, en réalité, la contribution réelle au mouvement national des Oulémas(14)? Le rôle de personnalités comme le Cheikh Bachir el Ibrahimi, l'un
des principaux dirigeants de l'association des Oulémas, mort en 1963, et père du docteur
Taleb el Ibrahimi (qui fut durant longtemps ministre de lÉducation puis de
l'Information et de la Culture) a été pour le moins exagéré. Ainsi, selon un sondage
réalisé en 1992, Cheikh Ibrahimi passait aux yeux de 70 % des étudiants en histoire
"d'une importante université du pays" pour l'initiateur de la Révolution de
novembre 1954(15). Un questionnaire adressé en 1958 à soixante-douze
étudiants de dernière année de licence à l'Institut d'histoire de l'Université
d'Alger semble corroborer ce résultat dans la mesure où 68 % des étudiants interrogés
affirmaient que l'historien algérien qu'ils lisaient le plus était Aboul Kassem
Saadallah, justement très proche idéologiquement du mouvement des Oulémas(16). Le nom de Bachir el Ibrahimi était par ailleurs parmi les plus
cités dans la presse, à la télévision ou à l'école, davantage que celui de n'importe
quelle autre personnalité du mouvement national, autant sinon plus que celui d'Abdelhamid
Ibn Badis, qui fut, jusqu'à sa mort en 1949, la personnalité la plus marquante du
mouvement des Oulémas et son principal fondateur. Il était, en revanche, très peu
question des leaders des autres formations du mouvement national, y compris la doyenne, la
plus importante et la plus radicale d'entre elles, lÉtoile Nord-Africaine-PPA-MTLD.
Il n'était également presque pas question de celui qui peut être considéré comme le
père du nationalisme algérien, Messali Hadj, ni du précurseur que fut lÉmir
Khaled, et encore moins de tous ceux qui ont joué un rôle important au sein de
lÉtoile Nord-Africaine-PPA-MTLD, de l'UDMA, du PCA ou ailleurs. De même, en dehors
de quelques noms tels ceux de Ben Bella, de Aït Ahmed ou de Rabah Bitat qui eurent une
activité politique intense après l'indépendance, les noms de ceux, toujours en vie, qui
ont joué un rôle dans le déclenchement et le suivi de la Révolution demeurent peu
connus du grand public.
Les Oulémas ont su tirer profit, après
lindépendance, de la politique officielle d'arabisation linguistique, en
investissant les institutions éducatives, culturelles et religieuses. La pression
démographique et la politique d'arabisation linguistique ont, en fait, largement
contribué à changer en une trentaine d'années la physionomie culturelle de la société
algérienne. Même des uvres telles L'Incendie de Mohammed Dib, Nedjma
de Kateb Yacine ou le Fils du pauvre de Mouloud Feraoun, qui sont à situer dans un
contexte de maturation de la conscience nationale, sont désormais peu connues dans la
jeunesse algérienne. Plus encore, la littérature algérienne et maghrébine (au sens
large de Maghreb islamique intégrant l'Andalousie médiévale) de langue arabe ou
berbère, antérieure au XXe siècle et transmise par écrit ou par oral, reste pour
l'essentiel absente des programmes d'enseignement. Combien sont-ils à connaître la
littérature suscitée par la résistance à la poussée européenne qui commença au XVIe
siècle?
Le désir d'exorcisme de la période coloniale, après l'indépendance, a poussé à une
sur-représentation de tout ce qui provenait de l'Orient arabe et islamique. Une analyse
des manuels d'histoire utilisés dans les lycées algériens, indique quen 1992,
l'espace consacré au Moyen-Orient, est trois fois plus important que celui consacré à
l'Algérie et à l'ensemble du Maghreb(17). L'appel massif à une
coopération moyen-orientale pour répondre à limpératif d'arabisation, et ce dans
tous les cycles scolaires (du primaire au supérieur), a profondément marqué le contenu
des enseignements, en particulier ceux d'histoire, de littérature, de philosophie et
d'instruction civique et religieuse. Les séminaires et rencontres islamiques largement
médiatisés, les prêches et les discours des uns et des autres ont fait le reste. Ce
n'est pas seulement l'histoire de la guerre de libération qui a donc été censurée,
mais des pans entiers du passé algérien (et donc aussi du présent) qui ont été
réinterprétés à travers des critères idéologiques élaborés en Égypte, en Syrie,
en Irak ou au Pakistan.
Une logique d"épuration ethnique"?
On peut de même s'étonner, toujours avec Marc Ferro,
de ne retrouver dans les livres dhistoire aucune allusion aux populations
européennes, dont la présence a pourtant bouleversé la formation de la société
algérienne. Très peu d'informations renvoient en effet aux peuplements
"pied-noir" et juif francisé qui, à la veille de l'indépendance, dépassait
pourtant le million de personnes. Cette occultation ressemble à un désir profond de
refouler la réalité contradictoire de l'autre en la réduisant aux côtés abusifs
surtout développés par la grosse colonisation et lOAS, d'exorciser la période
coloniale en en occultant tous les aspects non susceptibles d'être directement investis
dans une geste de résistance héroïque, la seule qui ait place dans l'histoire
officielle.
Nest-ce pas sur la base de ce type doccultation qui sest opérée
progressivement qua pu se mettre en place la logique de "purification
ethnique" impulsée par le FIS et les autres composantes du terrorisme islamiste? Un
tel rejet de lautre est une trahison de lhistoire de la guerre de libération,
si lon se reporte aux textes du FLN qui proposaient aux Européens et aux Juifs
dAlgérie de prendre toute leur place dans la nation algérienne en lutte pour son
indépendance. Mais nétait-il pas déjà dans lhistoire, si lon se
réfère à un certain nombres de pratiques de violence aveugle contre des populations
civiles européennes qui se sont perpétrées au fil de la guerre de libération. Le
combat de lOAS et des derniers nostalgiques de "lAlgérie
française" fut certes une de ces grandes folies meurtrières que notre siècle ait
connu et il a hypothéqué durablement les chances dun maintien dune part
importante de la population européenne dans lAlgérie indépendante, mais certains
types de violences implulsées par certaines instances du FLN ont également conduit à ce
que les "pieds-noirs", ou plutôt des Juifs et Européens dAlgérie, se
sont, dans leur grande majorité, cru menacés dêtre chassés de leur pays natal.
Nont-ils pas fait les frais dun anathème globalisant de la part dun
mouvement national algérien où la frontière entre xénophobie et droit à la
libération navait pa été suffisamment pensée?
Sans doute le temps est-il venu pour beaucoup dAlgériens confrontés à la
situation tragique daujourdhui, plus de trentre ans après
lindépendance de leur pays, dempêcher désormais les tentatives
dutilisations illégitimes du passé de leur guerre de libération au bénéfice
daventures politiques funestes. Et, sans doute aussi, au vu de nombreux articles et
étudent qui paraissent aujourdhui en Algérie, malgré et à cause des
affrontements actuels, est-il venu, en même temps, pour eux, le temps de réfléchir à
la complexité de lhistoire de cette guerre, afin de regarder dun il
critique ce qui, au cur même de cette histoire, est probablement à lorigine
dun certain nombre de données de la crise que traverse actuellement leur pays.
Gilles Manceron est co-auteur avec Hassan Remaoun, de D'une rive à l'autre. La guerre d'Algérie de la mémoire à l'histoire, Syros, 1993. Il estime que son article doit beaucoup à la réflexion menée en commun avec Remaoun sur la mémoire de la guerre d'Algérie dans les deux pays.
Notes :
1. Claude Collot, Les institutions de lAlgérie durant la
période coloniale (1830-1962), Paris, CNRS, Alger, OPU, 1987.
2. Autre preuve que les mots "Français musulman" étaient employés en
substitution du mot "indigène" avec le même sens: en aucun cas un Français de
souche converti à lislam ne serait vu appliquer le statut politique et social
réservé aux Algériens.
3. Lexemple le plus flagrant de ces exclusions est celui de ces centaines de très
jeunes orphelins dont les parents avaient été victimes de la meurtrière famine de
lhiver 1867-1868 dans le Chélif, et qui furent baptisés autoritairement par le
tout-puissant cardinal Lavigerie. Devenus adultes et donc chrétiens ils
devaient être dotés de terres dans de nouveaux villages aux noms significatifs
(Sainte-Monique, Saint-Cyprien, etc). Or, ni lEtat colonial, ni les colons
européens, ne voulurent gratifier ces convertis malgré eux dun pouce de terrain,
refusant dassimiler leur nouvelle religion chrétienne à une source officielle de
droits. Intervention de Mostefa Lacheraf lors du colloque "Mémoire et enseignement
de la Guerre dAlgérie" organisé en mars 1992 par lInstitut du Monde
arabe et la Ligue de lenseignement.
4. Guy Pervillé, Les étudiants algériens de l'Université
française, 1880-1962. Populisme et nationalisme chez les étudiants algériens de
formation française, Paris, CNRS, 1984.
5. Comme la souligné Mostefa Lacheraf lors du débat "La société coloniale
en Algérie: raisons et dimensions dune guerre" organisé par lIMA le 5
mars 1992.
6. Charles-Robert Ageron, "Une histoire de la guerre dAlgérie est-elle
possible en 1992?", in Lenseignement de la Guerre dAlgérie en France
et en Algérie, CNDP, 1993.
7. Marc Ferro, Comment on raconte l'histoire aux enfants, Payot, Paris, 1992 (p.
103).
8. Sur Abbane Ramdane, on pourra consulter la biographie rédigée par
Khalfa Mameri, éditée sous le titre Abane Ramdane. Héros de la guerre d'Algérie,
L'Harmattan, Paris, 1988, 334 pages. Sur les différentes thèses concernant son
assassinat, on pourra aussi se référer aux affirmations contradictoires de Mohammed
Lebjaoui dans son livre Vérités sur la Révolution algérienne (Gallimard, 1970)
et à la lettre de Krim Belkacem publiée par Mohammed Harbi dans son recueil Les
Archives de la Révolution algérienne (Editions Jeune Afrique, 1981, p. 177 à 178).
Autres propositions contradictoires aussi de Belaid Abane (neveu de Abane Ramdane) et du
colonel Benaouda publiées dans l'hebdomadaire Révolution africaine (numéros
1 340, du 10 novembre 1989 et 1 348 du 5 janvier 1990). Voir également le
dossier présenté dans Algérie-Actualité, n° 1 245, semaine du 24 au
30 août 1989
9. Algérie-Actualité, n° 993 (semaine du 25 au 31 octobre 1984).
10. Ferhat Abbas, Autopsie d'une guerre, L'Aurore, Editions Garnier, Paris, 1980.
11. Mohammed Harbi, 1954. La Guerre commence en Algérie, Editions Complèxe,
Bruxelles, 1984.
12. Voir Luc Willy Deheuvels (op. cit.). Pour une approche plus laïcisée des notions de
"thawra" et de "Révolution", on pourra pour les positions du
nationalisme arabe se référer à Mohammed Arkoun, La pensée arabe (Que sais-je?,
P.U.F., Paris, 1975). Pour ce qui est du nationalisme en Algérie, cf. l'ouvrage de Redha
Malek, Tradition et Révolution. Le véritable enjeu (Ed. Bouchène, Alger, 1991)
et différents écrits de Mostefa Lacheraf regroupés notamment das ses ouvrages : L'Algérie,
Nation et société (Maspéro, Paris, 1965, S.N.E.D., Alger, 1978) et Ecrits
didactiques (E.N.A.P., Alger, 1988).
13. Au féodalisme sont assimilées les confrèries religieuses qui
avaient pourtant joué un rôle important dans l'organisation des insurrections
anti-coloniales du XIXe siècle.
14. Voir Ali Merad, Le réformisme musulman en Algérie, Mouton, Paris-La Haye,
1967, Aboul Kassem Saadallah, La montée du nationalisme en Algérie, Enal, Alger,
1983, et la thèse de Mohammed El Korso sur le réformisme musulman en Oranie.
15. Selon Salah Chouaki qui ne cite pas ses sources, dans le quotidien El Watan du
31 août 1992.
16. Enquête menée par Mustalha Haddab. Voir son intervention
intitulée "Statut social de l'histoire, éléments de réflexion", présentée
aux journées d'études sur "L'enseignement de l'histoire" (U.R.A.S.C., Oran, 26
et 27 février 1992), actes à paraître.
17. Voir Hassan Remaoun, "Sur l'enseignement de l'histoire en Algérie ou de la crise
identitaire à travers (et par) l'école (approche comparée des manuels utilisés dans
les lycées algériens et marocains", présenté aux journées d'études sur
"L'Enseignement de l'histoire" (ibid.).