Confluences Méditerranée                                   N°13                    Hiver 1994-95

Tito, échec d'une modernisation?

Jean-Arnault Dérens

 

Quarante ans après Bandoeng où la Yougoslavie, figure de proue du mouvement des Non-alignés, se voulait fédératrice de ses communautés nationales et de ses religions, la période titiste restera-t-elle pour la Bosnie-Herzégovine comme une époque de paix entre deux déchirures?

A l'été 1992, à Zagreb puis à Sarajevo, j'ai pu, pour la première fois, parcourir des listes de victimes de la "purification ethnique" pratiquée par les miliciens nationalistes serbes de Radovan Karadzic, ou de personnes détenues dans les camps établis par ces mêmes miliciens. A l'été 1993, à Split, je me suis vu remettre par des réfugiés venant d'Herzégovine occidentale des listes manuscrites de personnes détenues dans les camps équivalents établis par les miliciens nationalistes croates, à Ljubuski, à l'"Héliodrome" de Mostar ou à Dritelj. A l'automne 1994, dans la salle des imprimés de la Bibliothèque nationale, je passe une matinée entière à lire des listes, et encore des listes, de personnes assassinées par les tchetniks du général Draza Mihajlovic durant la Seconde guerre mondiale, reconstituées commune par commune à partir des archives d'Etat de la Bosnie-Herzégovine. De 1941 à 1945, pour la commune de Foca, 3525 victimes, pour la commune de Gorazde, 1370 victimes, pour celle de Cajnica, 418 victimes, pour Prozor et ses environs, 314 victimes(1).
Qu'est-ce donc qui relie si fortement ce pays qui fut yougoslave aux listes? Parlera-t-on, pour la Bosnie-Herzégovine, de la période titiste comme de l'"entre-deux génocides", de la même manière que l'on dit l'"entre-deux-guerres"? Dans cette république, où plus que dans aucune autre, on s'était senti et voulu "yougo", le souvenir de Tito demeure, et pas seulement sous la forme des immenses slogans de propagande peints à flanc de montagne qui surplombent parfois encore les champs de combat. Au début de la guerre actuelle, un graffiti était apparu sur les murs de Sarajevo: "Ils sont devenus fous... Tito, reviens!". Quelques jours plus tard, une autre main avait rajouté en-dessous "Merci bien, je ne suis pas fou". Comment donc penser, au-delà de la nostalgie, ou des imprécations, la période titiste de l'histoire de la Bosnie-Herzégovine ?

La Bosnie en guerre et en résistance

La situation des musulmans en Yougoslavie peut se présenter comme un cas d'espèce d'un problème beaucoup plus général, celui de la condition, du statut et des obligations d'une population musulmane dans un Etat non-musulman. Le Coran est fondamentalement muet à ce sujet. La situation des musulmans en Bosnie-Herzégovine peut aussi se présenter comme le cas d'espèce du problème plus général des relations entre l'Etat titiste et les multiples religions qui se trouvaient représentées en Yougoslavie. Pour aller vite, il convient de noter que dans la première période, "anti-religieuse", du régime, avant la rupture de 1948 avec l'URSS, les ennemis principaux du Parti étaient les Eglises catholique croate et orthodoxe serbe, chacune liée à son nationalisme et, pour l'Eglise croate, ouvertement accusée de collaborationnisme durant la guerre. La religion musulmane, pratiquée pourtant par un bon cinquième de la population yougoslave, ne semblait pas constituer une préoccupation majeure des nouveaux dirigeants. Cet islam de Yougoslavie était de surcroît extrêmement hétérogène, pratiqué par des peuples très différents: en plus des Roms ou tziganes, presque tous musulmans en Yougoslavie, des Turcs de Macédoine, il se partageait fondamentalement en deux communautés: les Albanais, eux aussi musulmans en Yougoslavie, et les Slaves islamisés de Bosnie et du Sandzak de Novi-Pazar, à cheval sur la Serbie et le Monténégro.
La communauté musulmane bosniaque pouvait se flatter d'une longue tradition culturelle et de pratiques d'organisation modernes remontant au moins à la période austro-hongroise, où le développement d'une culture et d'une "nation" musulmane avait été favorisé comme antidote au nationalisme serbe et/ou yougoslave par la Double-Monarchie. Mais le principal discriminant politique de la Yougoslavie d'après-guerre était bien sûr constitué par les attitudes durant la guerre. Or, contrairement à la légende titiste des "Bosniaques-peuple d'éternels résistants", la communauté musulmane, comme toutes les communautés nationalo-religieuse de Bosnie, avait éclaté durant la guerre. Il est impossible de nier la réalité de la collaboration musulmane.
Dès les début de la guerre et la constitution du fantoche et collaborationniste "Etat indépendant de Croatie" (Nezavisna Drzava Hrvatske) qui regroupait toute la Bosnie-Herzégovine, en plus d'une partie du territoire croate, le ralliement d'une très grande part au moins de la communauté musulmane au nationalisme croate est un fait acquis. Dès le mois d'août 1941, une délégation (non mandatée toutefois par des autorités religieuses ou des structures communautaires) se rendait auprès du "poglavnik" Ante Pavelic, le chef des oustachis, afin de faire une déclaration de fidélité au nouvel Etat. En septembre 1942, une commission était désignée par Zagreb pour définir un nouveau statut des "musulmans de Croatie" (i.e. de Bosnie). Les choix politiques du Re'is-al-ulema Fehim Efendi Spaho (disparu en 1942, et dont le siège resta vacant jusqu'à la fin de la guerre) en faveur de cette alliance croato-nazie semblent évidents. Le voyage à Sarajevo, en avril 1943, du grand mufti de Jérusalem Amin el Husseini s'inscrit dans le cadre d'un plan allemand de séduction des musulmans. Les oustachis multiplièrent les gestes ou les déclarations symboliques visant à intégrer les musulmans à la communauté croate. On sait que, selon une expression fameuse de Pavelic, ils auraient constitué la "fleur de la Croatie". L'ouverture de la grande mosquée de Zagreb le 18 août 1944 s'inscrit dans cette politique. Même s'il est impossible d'établir la moindre statistique ou d'avancer des remarques trop assurées sur le degré d'engagement des musulmans aux côtés des fascistes oustachis, il est établi qu'un certain nombre d'entre eux s'engagèrent dans les milices oustachis et commirent, à ce titre, des actes criminels sur les populations serbes (et secondairement juives et tziganes) de Bosnie, indéniable que certains musulmans, très rares toutefois, s'engagèrent dans la 13ème Waffen-Gebirgsdivision der S.S. "Handschar Kroat N°1". Mais rien ne permet de supposer un surengagement des musulmans dans la collaboration... Au contraire, il est parfaitement établi que l'engagement des Bosniaques - serbes, croates ou musulmans - dans la résistance fut massif et déterminant pour la victoire finale de Tito et des siens.

Le mécanisme de cet engagement est bien connu: la Bosnie fut peut-être la terre yougoslave qui connut les pires tragédies au cours de la guerre. Aux pratiques du génocide des oustachis, rayant des villages serbes entiers de la carte répondirent les pratiques similaires des "résistants" royalistes serbes, les tchetniks, qui s'occupèrent pareillement de faire disparaître villages musulmans. Dans ces conditions, le discours "inter-national" de Tito, la réalité de la composition mélangée des unités et du commandement des Partisans n'eurent aucun mal à gagner la faveur de très nombreux Bosniaques, musulmans, serbes ou croates. Les premiers succès militaires marquants de Tito (hormis la libération provisoire d'Uzice en Serbie) se produisirent dans les montagnes bosniaques qui se prêtaient particulièrement bien au type de guerre que menaient les partisans. Rien ne permet de supposer pourtant une implantation particulièrement importante des communistes en Bosnie avant-guerre. Le témoignage d'Ante Ciliga permet de retrouver la trace d'une génération de militants communistes de tradition musulmane dans la région de Mostar, mais les purges staliniennes eurent raison d'eux(2). Le développement très rapide et les succès des Partisans en Bosnie ne s'expliquent que par l'adéquation de leur discours et de leurs pratiques sur la question nationale à ce que ressentaient des populations prises entre l'enclume et le marteau des nationalismes serbe et croate. La proclamation de la "Seconde Yougoslavie", celle de Tito, eut justement et symboliquement lieu en Bosnie, à Jajce, lors de la deuxième conférence de l'AVNOJ (le "Conseil de la résistance") des 29 et 30 novembre 1943.
Le souvenir de la résistance, partout élevé au rang de culte national en Yougoslavie, et qui ne se réduisait pas au kitsch des cérémonies officielles et multiples anniversaires, était davantage cultivé encore en Bosnie que partout ailleurs. Au début de la présente guerre, l'assimilation entre les nationalistes serbes puis croates d'aujourd'hui et leurs ancêtres fonctionna naturellement et spontanément, le discours "antifasciste" devint de règle à Sarajevo, et sur les murs de la capitale assiégée fleurirent des affiches qui reprenaient le vieux slogan des Partisans, "Mort au fascisme, liberté pour le peuple !"...

L'Islam, les (m)Musulmans et l'Etat titiste

Pour le nouveau pouvoir communiste, la communauté musulmane va représenter une carte précieuse dans sa lutte contre les nationalismes serbe et croate: ni Serbes, ni Croates, mais Slaves islamisés, les musulmans ne pouvaient se définir comme croyants qu'en référence à l''umma, et comme communauté culturelle et historique, ils ne pouvaient se définir (et se définir au sein de cette umma comme communauté spécifique, notamment du point de vue linguistique) qu'en référence à leur pays (la Bosnie) ou à une entité supra-communautaire, la Yougoslavie... Par contrainte plus encore que par choix, les musulmans de Bosnie, dès lors que l'Etat ne les excluait pas violemment, ne pouvaient que se sentir "yougos".
Un problème se posait néanmoins: l'Etat, s'il ne réprimait pas la religion, voulait au moins la contrôler, or un contrôle efficace doit être médiatisé par des structures représentatives qui, conformément à une situation fréquente dans le monde musulman, n'existaient guère en Yougoslavie. En 1947, l'assemblée du Vakf adopta une constitution de la communauté religieuse musulmane de Yougoslavie. Elle prévoyait des assemblées distinctes du Vakf pour les quatre républiques concernées (Bosnie-Herzégovine, Serbie, Monténégro et Macédoine), le pouvoir suprême appartenant au Re'is al-'ulema et à une commission constituée du Re'is et d'un représentant de chacune des quatre assemblées républicaines du Vakf. De fait, le pouvoir au sein de la communauté musulmane yougoslave fut toujours accaparé par des Bosniaques, notamment la charge de Re'is. La loi de 1953 sur la situation légale des différentes religions entérina le principe de la séparation des Eglises et de l'Etat, confirma la liberté de religion comme pratique privée, et permit aux associations religieuses d'entretenir des écoles. La seule opposition sérieuse entre le pouvoir et la confession aurait pu se produire en 1952, lorsque furent interdits le port du voile et les ordres mystiques musulmans de Bosnie. Dans le premier cas le succès de l'Etat fut total, le voile disparaissant complètement du paysage bosniaque. Dans le second, même si les tekke furent bien fermées en 1952, ces ordres ne tardèrent pas à se reconstituer, d'abord clandestinement, puis semi-légalement, à partir de 1974, lorsque fut constituée à l'échelon yougoslave une union de tous les ordres de derviches, la Sidra (Savez islamiskih derviskih redova Alijje u SFRJ).
La politique du pouvoir envers les m/Musulmans de Bosnie est inséparable de la politique yougoslave par rapport au monde arabo-musulman. De ce point de vue, la Conférence de Bandoeng en 1955 marque bien sûr un tournant. La Yougoslavie, figure de proue des Non-alignés, grande amie de l'Egypte de Nasser, des mouvements de libération comme le FLN algérien, se voulait sinon pays musulman, du moins pays abritant et protégeant une forte communauté musulmane. Les musulmans, les imams et les mosquées de Bosnie (beaucoup plus, bien sûr, que ceux du Kosovo) étaient devenus l'une des cartes de visite majeure du régime dans ses relations internationales.
Le prestige de l'Islam bosniaque par rapport à ses parents pauvres yougoslaves se confirme dans le domaine de la formation religieuse: des trois medrese de Yougoslavie, celle de Sarajevo était la plus ancienne et la plus prestigieuse(3), et surtout la capitale bosniaque dispose de la seule faculté de théologie musulmane d'Europe, ouverte en 1977.
L'originalité de ces musulmans allait être utilisée dans le discours historiographique officiel afin de forger le "mythe bosniaque": on voulut voir une filiation directe entre les "chrétiens" bosniaques du Moyen âge, c'est-à-dire les fidèles de l'"Eglise bosniaque", chrétienne hétérodoxe, dualiste proche du bogomilisme ou du catharisme occidental et les musulmans. Ces "chrétiens", persécutés par l'Eglise catholique romaine, tout comme par les Eglises orthodoxes, auraient fini par se rallier après la conquête ottomane à un Islam plus tolérant, qui leur aurait permis de garder, sous un vernis musulman, l'essentiel de leurs croyances et de leurs traditions... Ainsi, l'"esprit résistant" de la Bosnie, avant de s'incarner, sous la direction du camarade Tito, dans la lutte contre le fascisme, puis contre Staline, se serait-il traduit par cette dissidence religieuse. En fait, ce mythe historiographique, propagé par l'historiographie de la période titiste, et repris aujourd'hui comme un dogme à Sarajevo, permet d'éluder les vraies questions des relations entre les élites converties de Bosnie et l'Empire ottoman (les Bosniaques ont pu apparaître, au XIXème siècle, comme "plus turcs que les Turcs"), d'affirmer un "esprit bosniaque" éternel, mais implique un corollaire fort dangereux: les seuls "vrais" bosniaques sont les descendants des hérétiques du Moyen âge, c'est-à-dire les Musulmans... Un des aspects importants de la période sera, outre la reconnaissance d'une "nation" musulmane, le développement d'un nationalisme musulman laïc.

La nation musulmane

Cet automne 1994, des réfugiés de nationalité musulmane de la région de Bihac, fidèles au "patron" de la poche encerclée, Fikret Abdic, ont fui leur ville après la chute de leur protecteur, dans la crainte d'éventuelles représailles, dans la crainte surtout, pour les hommes, d'être enrôlés dans l'armée bosniaque, dans la crainte de voir la guerre s'intensifier. Ces gens, dont le nombre est évalué par le HCR de 10 000 à... 60 000 (!) personnes, survivent dans des camps établis en Krajina croate dans le no man's land entre les fronts serbe et croate. Interrogés pour savoir s'ils se sentaient Bosniaques, ils répondaient avec horreur: "Non, non, les Bosniaques, c'est le fondamentalisme, nous nous sommes Musulmans!".
La création de cette nationalité "musulmane" constitue un des points majeurs du bilan du régime titiste. L'idée de départ de reconnaître une réalité culturelle et historique irréductible aux entités serbe et croate est incontestablement juste, et s'inscrit dans le cadre des rapports privilégiés entre le pouvoir et cette communauté. Jusqu'à ce moment, les musulmans de Bosnie (les pratiquants, les croyants, mais aussi les incroyants issus de cette tradition culturelle) étaient toujours obligés de se définir comme Serbes ou comme Croates, le choix en faveur de l'une ou l'autre de ces nationalités étant largement arbitraire. Mais la solution la plus fréquente consistait bien sûr à utiliser une possibilité offerte par les recensements titistes (où la déclaration de nationalité était libre), à savoir ne pas déclarer de nationalité. Ainsi, d'après les résultats officiels du recensement de 1953, on comptait en Bosnie:
- 1 264 372 Serbes (dont 35 228 de confession musulmane)
- 654 229 Croates (dont 15 477 de confession musulmane)
- 891800 "Yougoslaves non déclarés" (dont 860 486 de confession musulmane)(4).

Le plénum du comité central du Parti communiste bosniaque proclamait le 17 mai 1968 que "les Musulmans, comme le démontre notre praxis socialiste, sont une nation à part"(5). Le débat avait déjà été ouvert l'année précédente, et la question fut définitivement réglée par la Constitution de 1974, qui reconnaît les Musulmans comme un des peuples constitutifs de la Bosnie-Herzégovine, au même titre que les peuples serbe et croate. Le sens des mots est important, puisque le constitutionnalisme yougoslave distinguait, en fonction de critères politiques, et non pas d'importance numérique, les "peuples" des "nationalités". N'accédaient au statut de "peuple" (narod) et, ipso facto, de "peuple constitutif" d'une république fédérée et de la Fédération socialiste, que les groupes nationaux ne pouvant pas se réclamer d'un Etat extra-yougoslave. Tous les autres, quelle que soit leur importance numérique, les quelque dizaines de milliers d'Italiens comme les deux millions d'Albanais, n'avaient que le statut de "minorité nationale" ou "nationalité" (narodnost ). En accordant ce statut de peuple aux Musulmans, c'est-à-dire à tous ceux qui, lors des recensements, déclaraient se reconnaître dans cette communauté culturelle et historique (par distinction des musulmans, fidèles de la religion islamique - on pouvait être Musulman sans être musulman, c'est-à-dire croyant ou pratiquant de la religion islamique), le régime a reconnu l'identité originale de ces slaves islamisés, mais n'a-t-il pas contribué à durcir, à renforcer une différence peu fondée?
L'islamologue serbe anti-communiste Alexandre Popovic distingue parmi les "médiateurs" entre le pouvoir et la communauté les "politiciens de la religion musulmane" et les "politiciens de la nation musulmane"(6). Il n'hésite pas à dénoncer un "radicalisme islamique laïc". Il est bien certain que la genèse idéologique non seulement du parti musulman SDA (Parti d'action démocratique) du président Alija Izetbegovic mais aussi du discours non-nationaliste et citoyen d'attachement à une Bosnie unie et pluri-culturelle, se situe en bonne part du côté de cette mise en avant d'une "nationalité" originale des Musulmans de Bosnie. Le pouvoir a-t-il justement reconnu une situation de fait, ou bien a-t-il contribué à la créer ? La question, bien sûr, est sans réponse absolue.
Le débat sur le nom de ce groupe nationale est intéressant: les deux hypothèses mises en concurrence était celle de "Musulman" et celle de "Bosniaque". Il est remarquablement maladroit d'avoir utilisé un terme religieux pour définir une réalité nationale, mais le choix du terme "Bosniaque" pour définir ce groupe d'habitants de tradition musulmane de la Bosnie, aurait impliqué d'exclure de l'identité bosniaque les autres habitants de la Bosnie, Serbes, Croates ou Juifs... Ce débat d'une importance politique cruciale a été récemment relancé: les "Musulmans" n'existent officiellement plus, et l'on distingue les Bosnjaki (Musulmans) des Bosanci (habitants de la Bosnie). Alors que dans l'usage français actuel, bosniaque et musulman sont presque équivalents, la langue anglaise distingue elle aussi les "Bosnians" (habitants de la Bosnie) des "Bosniacs" (Musulmans)...

Un des fondements de ce nationalisme musulman laïc était le mythe de la continuité bogomiles-bosniaques, ainsi que la glorification d'une tradition d'"éternelle résistance" de la Bosnie... Il est fort révélateur que le gouvernement de Sarajevo ait entièrement repris à son compte cet héritage idéologique du titisme: dans les premiers mois de la guerre de grandes affiches étaient apparues sur les murs de Sarajevo, qui proclamaient (en alphabet latin et cyrillique) la "continuité" de l'histoire et de l'Etat de Bosnie-Herzégovine ("Bosna i Hercegovina: kontinujtet"), en reproduisant les marques emblématiques de cette tradition étatique: les sceaux du roi Tvrtko I°, qui régna au XIVème siècle, voisinait avec la lilja, les actuelles fleurs de lys du drapeau bosniaque... Il s'agissait de rapprocher l'Etat médiéval bosniaque de la nouvelle république indépendante. Si le degré de développement atteint par cet Etat bosniaque de la fin du Moyen âge est une réalité historique indéniable, il n'en est pas moins certain qu'il est historiquement impossible de tenir pour une sorte de "parenthèse" les cinq siècles de "domination" ottomane, austro-hongroise et yougoslave.
Par beaucoup d'aspects, la communauté musulmane de Bosnie pouvait donc se présenter comme une communauté "surintégrée" dans le fédéralisme yougoslave... On comprend la forte nostalgie de l'époque de Tito qui se rencontre fréquemment aujourd'hui. Toutefois, la Bosnie-Herzégovine ne se réduisait pas à la communauté musulmane, il convient donc d'essayer d'approcher l'évolution de la République au cours de cette période, ainsi que celle des relations entre les diverses communautés nationales.
La double réalité de départ, à laquelle se trouvèrent confrontés les artisans du nouveau régime, était celle d'un pays pauvre, et particulièrement ravagé par la guerre. La violence des combats avait non seulement entraîné des ravages matériels importants, mais surtout laissé de lourdes séquelles humaines. L'"épuration" au sortir de la guerre, qui n'est en aucune façon une spécificité yougoslave, prit des aspects particulièrement tragiques en Bosnie, et peut-être plus encore en Herzégovine. La population croate d'Herzégovine occidentale, région méditerranéenne pauvre et violente, avait probablement rallié davantage les oustachis que ne l'avaient fait les Croates de Croatie: la saignée de l'épuration, en plus de celle de la guerre proprement dite, contribue à expliquer le ralliement d'une partie importante de la population cette région à l'ultra-nationalisme du HDZ (parti de la "Communauté démocratique croate") de Mate Boban, et de l'"Etat" autoproclamé de la "Communauté croate d'Herceg-Bosna"(7).
Le sous-développement économique de la Bosnie-Herzégovine, que n'avait pas pu modifier les prémisses d'industrialisation de l'époque austro-hongroise, était l'autre réalité avec laquelle devaient compter les nouveaux dirigeants. Ce sous-développement se traduisait notamment par une forte émigration vers l'étranger. Le bilan économique de période titiste est loin d'être négatif en Bosnie: même si l'économie bosniaque présentait les mêmes vices fondamentaux que l'économie yougoslave dans son ensemble, le bond en avant accompli au cours de la période est indéniable. Les différents indicateurs économiques plaçait la république à peu près au niveau de la moyenne yougoslave, juste derrière la Serbie, ou au même niveau que celle-ci(8). Mais il n'est pas certain que l'échelle républicaine soit pertinente pour apprécier toutes les réalités économiques. Il existait en Bosnie (comme en Serbie ou en Croatie) des régions riches et des régions pauvres: en gros le triangle développé et industriel Sarajevo-Zenica-Tuzla se situait au niveau d'un optimum des performances yougoslaves, tandis que le reste du pays, et surtout le sud, l'Herzégovine, restait largement arriéré.
Pour mener à bien la modernisation socialiste et dirigiste du pays, le régime dut forger de nouvelles élites. Il est impossible d'apprécier l'ampleur et les caractéristiques de la purge anti-stalinienne après la rupture de 1948, mais il faut comprendre que les élites de la Bosnie titiste sont le résultat de ces deux passages au laminoir de la guerre et de l'épuration, puis de la déstalinisation.
Peut-on dire qu'il y a eu confiscation du pouvoir politique ou économique par une communauté, en l'occurrence la communauté serbe, comme l'affirment volontiers les nationalistes croates ? Il est certain que la communauté croate a été largement tenue en suspicion au sortir de la guerre, et qu'il existait par contre une tradition de service de l'Etat, dans les administrations comme dans la police ou l'armée, au sein de la communauté serbe. L'armée et la police offraient surtout des débouchés attirants pour les jeunes gens issus de régions très pauvres comme l'Herzégovine, et notamment aux Serbes d'Herzégovine. La communauté musulmane, quant à elle, avait surtout une tradition de force économique, qui fut atteinte par la nationalisation de grands domaines terriens ou des entreprises.

La situation des années 1980, pour ne pas être pleinement représentative de ce qui existait vingt ou trente ans plus tôt, offre néanmoins des points de repères fort suggestifs. Le premier président de la Présidence collégiale de Yougoslavie après Tito fut un Serbe de Bosnie, et il paraît acquis que certains secteurs de la Ligue des communistes yougoslaves, pour gérer l'après-Tito, tentèrent la constitution d'un "bloc serbe" dès cette période, réunissant aux Partis serbe et monténégrin, des dirigeants communistes serbes de Bosnie et de Croatie. Parler d'une confiscation du pouvoir politique en Bosnie par les Serbes apparaît néanmoins tout à fait exagéré, ne serait-ce que parce que la pratique dominante dans les instances politiques collégiales consistait en un savant dosage des représentants de chacune des communautés. L'actuel gouvernement bosniaque a maintenu cette habitude, la présidence collégiale de la République comptant ainsi trois Musulmans, trois Serbes, trois Croates et un... "neutre" (autrefois "Yougoslave"). Le partage du pouvoir économique entre les trois communautés parait avoir encore moins posé de problèmes. Ce n'est qu'alors que l'éclatement de la Fédération était devenu une réalité, qu'alors que la guerre avait déjà commencé en Croatie, que des mouvements de contestation, orchestré par les formations nationalistes, apparurent. On put voir par exemple des employés serbes manifester contre le directeur musulman de leur entreprise... Mais durant toutes les années 1980, les mouvements de grève et les luttes sociales, très intenses, avaient uni les travailleurs de toutes nationalités.
La dégénérescence bureaucratique, corrompue et parfois franchement mafieuse de la Yougoslavie trouva une illustration éclatante en Bosnie avec le scandale Agrokomerc qui éclata en 1987. Le directeur de cet immense complexe agro-alimentaire, Fikret Abdic, le futur "homme fort" de la poche de Bihac, peut apparaître comme le chef de file d'un courant bien particulier, celui des affairistes communisto-musulmans. La constitution de la clientèle d'Abdic reposait très largement sur des liens de patronage et de clientélisme essentiellement claniques. Abdic comme ses hommes étaient musulmans, mais ce n'est que le corollaire logique de ce caractère clanique.

Le vide politique et la démagogie nationaliste

L'évolution constatée lors des recensements de 1971, 1981, 1991 permet d'apprécier la manière dont se modifiait le sentiment d'appartenance communautaire, puisque même s'il faut envisager différentes formes de pression, familiales par exemple, la déclaration de nationalité à ces recensements était libre, ne relevant que du choix des individus.
La décrue progressive de l'élément croate peut tenir à un mouvement naturel, auquel s'adjoignait l'émigration, plus forte parmi cette communauté. Il n'en va pas de même pour les Serbes et les Musulmans, dont le régime démographique présentait peu de différences. De plus en plus de Serbes se sont déclarés "Yougoslaves", tandis qu'inversement de moins en moins de Musulmans faisaient ce choix entre 1981 et 1991.

Année Croates Serbes Musulmans Yougoslaves et divers
1971 20,6 % 37,2% 39,6% 2,6%
1981 18,4 % 32,0% 39,5% 10,1%
1991 17,3% 31,3% 43,7% 7,7%(9)

La décrue progressive de l'élément croate peut tenir à un mouvement naturel, auquel s'adjoignait l'émigration, plus forte parmi cette communauté. Il n'en va pas de même pour les Serbes et les Musulmans, dont le régime démographique présentait peu de différences. De plus en plus de Serbes se sont déclarés "Yougoslaves", tandis qu'inversement de moins en moins de Musulmans faisaient ce choix entre 1981 et 1991.
L'adhésion à la "nation musulmane" était pleinement acceptée par la communauté concernée en 1981 seulement. L'évolution du pourcentage des "Yougoslaves" est aussi fort intéressante, se déclarer "yougoslave" pouvant avoir deux raisons, différentes sans être contradictoires: soit une incapacité à se définir autrement (cas des enfants issus de mariages mixtes par exemple), soit une adhésion politique au projet yougoslave. La désintégration progressive de la Fédération au cours des années 1980 s'est traduite très clairement par une baisse sensible des "Yougoslaves" entre les recensements de 1981 et 1991, même si le taux de "Yougoslaves" demeurait particulièrement élevé en Bosnie-Herzégovine (moins de 5% au niveau fédéral), avec des pics supérieurs à 20% dans les principales villes comme Sarajevo, Banja Luka ou Tuzla(10).
Demeure le mystère du résultat des premières élections multipartites en Bosnie-Herzégovine: comment, dans une république où l'attachement à la Fédération était particulièrement fort(11), les trois partis nationalistes, SDA musulman, SDS serbe et HDZ croates ont-ils pu emporter une si nette majorité des voix? Un élément essentiel tient à l'incapacité du parti communiste à procéder à un quelconque aggiornamento. Les bureaucrates du parti bosniaque n'ont pas pu, comme leurs homologues serbes et croates, repeindre leur fonds de commerce idéologique, troquer leur discours communiste pour un discours nationaliste, déjà pour l'évidente raison qu'il leur aurait fallu choisir entre les trois discours nationalistes possibles. Ce parti était de plus caractérisé par une sclérose intellectuelle plus forte encore que celle de ses confrères des autres républiques. Enfin, le divorce était plus nettement consommé en Bosnie entre une "société civile" naissante et ces apparatchiks d'un autre âge. L'Université de Sarajevo était devenu, durant la dernière période yougoslave, un des plus actifs centres intellectuels du pays, la vie culturelle de la capitale bosniaque était particulièrement riche, et dans le même temps, rien n'avait changé du côté du parti. Toute politique directement répressive ayant été abandonnée, on avait, somme toute, appris à faire comme si le parti n'existait plus, sans pour autant que se constitue une alternative politique à celui-ci. Cette vitalité de la "société civile" s'est aussi traduite par le succès de la privatisation menée par le dernier Premier ministre fédéral, Ante Markovic, qui a rencontré incontestablement plus de succès en Bosnie qu'en Serbie ou en Croatie. Le développement des commerces privés, une multiplication d'initiatives économiques de toute nature, honnêtes ou non, avaient contribué à accentuer ce divorce entre le parti et la société.
Mais la vie politique bosniaque était, au bout du compte, caractérisée avant tout par un grand vide. C'est ce vide que les partis nationalistes ont su exploiter. Le vote en leur faveur traduisait moins une adhésion positive à leur(s) discours qu'un choix "par défaut", faute de mieux. Une étude approfondie du vote, commune par commune, révèle que les cas ne sont pas rares où les électeurs ont voté pour un parti nationaliste... autre que celui de leur nation! ceci uniquement afin d'écarter complètement les communistes. Personne ne connaissait le programme de ces partis nationalistes, à supposer qu'ils en aient eu un, en-dehors du partage du pouvoir "à la libanaise"(12), mais ils apparaissaient comme les plus sûrs garants d'une rupture avec l'ancien système.
L'originalité des partis nationalistes de Bosnie est qu'ils sont assez largement libérés de l'héritage communiste: autant le Parti socialiste serbe (de Serbie) est directement l'ancien Parti communiste rebaptisé, autant même le HDZ de Croatie a repris, au moins au niveau de ses cadres intermédiaires, l'ancien appareil du parti, autant les partis politiques bosniaques ont-ils pu apparaître comme des partis "nouveaux".

De manière symbolique et révélatrice, Alija Izetbegovic est le seul président d'une république ex-yougoslave à n'avoir jamais été membre du parti communiste. Son itinéraire d'intellectuel musulman austère et traditionaliste lui a valu une condamnation en 1983, au cours du "procès de Sarajevo" censé dénoncer un "nationalisme musulman". Au-delà de ses écrits(13), où certains veulent voir maintenant un manifeste en faveur de l'intégrisme, ce qu'on lui reprochait était surtout d'affirmer un islam se voulant résolument indépendant des structures officielles collaboratrices du régime. Izetbegovic se présente dans ces écrits comme un traditionaliste (encore qu'être "traditionaliste" dans le contexte bien particulier de l'islam bosniaque, se limite à peu de choses, comme de rappeler qu'un bon musulman ne doit pas boire d'alcool...), pas comme un intégriste, puisqu'il n'entend pas fonder une démarche politique sur la base de ses positions religieuses. En fait, le "cas" Izetbegovic ne peut se comprendre qu'en parallèle avec d'autres phénomènes de regain spirituel dans les pays communistes, comme celui du catholicisme dans la Pologne du coup d'Etat. Izetbegovic voulait un islam "pur", c'est-à-dire ne cherchant plus à se présenter comme une version "spiritualisée" du socialisme autogestionnaire, et n'ayant plus pour fonction essentielle de servir les bonnes relations du régime avec les pays de la Conférence islamique. Le paradoxe d'Izetbegovic tient peut-être en cela que sa démarche s'inscrit pleinement dans le contexte de la valorisation par le régime de la "nation" musulmane, tandis que la logique de ses propos vise à faire revenir l'identité musulmane dans l'orbite du religieux, et non plus du national.
Les cadres de son parti présentent souvent l'allure d'un réseau notabiliaire extra-communiste. Le dirigeant local du SDA sera, selon les cas, soit l'ancien professeur humaniste du lycée féru d'histoire locale, soit un propriétaire enrichi d'une petite chaîne de supérettes, ce qui ne contribuera pas peu à donner des allures très différentes, d'un endroit à l'autre, à ce parti très hétérogène. Certains militants et cadres du SDA participent de ce "revival" religieux souhaité par Izetbegovic, mais les plus nombreux s'inscrivent simplement dans ce contexte de valorisation de la "nation" musulmane. Le problème est que, dès lors qu'une structure englobante comme l'Etat yougoslave ne cherche plus à valoriser cette "nation", toute la question de sa définition se pose: une définition en négatif ("ceux qui ne sont ni Croates ni Serbes") ne peut pas suffire, le discours historiographique visant à affirmer la pérennité de cette singularité bosniaque du bogomilisme à l'Islam, de l'Etat médiéval à la république indépendante risque aussi de paraître abstrait et insuffisant, ne reste plus dès lors comme critère fondateur de l'identité que le rattachement à la religion et la mise en application de ses préceptes... Aujourd'hui, la vente d'alcool a été interdite à plusieurs reprises, "pour raison de sécurité", dans toutes les villes de la Bosnie non-occupée, même si tout le monde continue d'en boire largement et sans se cacher... Les enjeux sont clairement symboliques: face aux nationalistes serbes qui ont fait de l'alcool de prune, la slivovica, le symbole de la "serbitude", les Musulmans n'avaient que deux possibilités: boire du whisky pour affirmer leur identité européenne et occidentale, ou bien interdire l'alcool, pour démontrer leur fidélité musulmane. Comme le whisky est très cher et presque introuvable, et comme l'Occident et l'Europe ont refusé d'entendre les appels au secours de la Bosnie, ont refusé de lui accorder une aide qu'elle attendait avec, sûrement, beaucoup de naïve candeur, il ne reste plus d'autre possibilité que celle d'une affirmation musulmane...

Le parcours de Radovan Karadzic, le psychiatre poète criminel, et celui de beaucoup de dirigeants nationalistes serbes, révèlent aussi des hommes qui n'ont jamais eu de responsabilités politiques avant de se considérer investis du devoir de "sauver le peuple serbe". Il en va de même pour les nationalistes croates, avec cette importance particulière, en Herzégovine, des Croates de la diaspora, d'Australie ou du Canada, qui se montrent, selon un phénomène assez classique, beaucoup plus intransigeants dans leur nationalisme que les Croates restés au pays et qui ont vécu, volens nolens, l'aventure yougoslave et sa réalité de mélange national et de vie commune. Les réseaux authentiquement oustachis ne s'étaient, de toute manière, maintenus qu'à l'étranger.
Le panorama politique étant ainsi particulièrement amorphe, caractérisé seulement par une volonté de rupture avec l'ancien régime, les partis "citoyens", qui tenaient et continuent de tenir un discours fort courageux d'attachement à une Bosnie unitaire et pluri-culturelle, étaient fort largement perçus, et souvent à juste titre, comme des amicales d'anciens communistes très vaguement recyclés, et se démontraient incapables de proposer un discours politique constituant une alternative cohérente. Ces partis se sont ralliés, non sans hésitations, lors du référendum des 29 février et 1er mars 1992, à l'option d'une Bosnie indépendante. Ils considéraient fort justement, que la Fédération avait complètement cessé d'exister depuis la guerre de Croatie, et qu'il était impossible pour la Bosnie de demeurer dans un face-à-face dangereux avec la Serbie de Milosevic. Ils pariaient sur une Bosnie indépendante, démocratique et multi-culturelle, en sachant parfaitement que ce choix était dangereux et aléatoire dans le contexte balkanique d'alors. Une des grandes limites théoriques de ces partis était leur incapacité à proposer des solutions nouvelles aux problèmes nationaux. Ils hésitaient entre deux options, soit le maintien du système titiste des trois "peuples-nations constitutifs de la Bosnie-Herzégovine"  qui perdait largement ses possibilités d'exister dès lors qu'existaient des discours nationalistes serbe et croate et que la "nation" musulmane perdait son cadre de référence yougoslave et devait trouver la manière d'exister à l'échelle de la seule Bosnie devenue indépendante, soit une vision complètement abstraite, faisant fi de la réalité vécue des sentiments d'appartenance au profit de l'affirmation d'un unique peuple de Bosnie-Herzégovine, dépassant des barrières "nationales" jugées obsolètes.
La seule ville où ils aient remporté un succès important, Tuzla, présente des caractéristiques fort révélatrices. D'une part, c'était une ville où le pourcentage de citoyens à se déclarer "yougoslaves" était particulièrement important. D'autre part et surtout, c'était une ville industrielle (extraction et production du sel, pétrochimie notamment): de ce fait, beaucoup d'habitants de Tuzla étaient des migrants récents, venus d'autres régions de Bosnie ou de Yougoslavie pour y travailler. Se déclarer "yougoslaves", pour ces travailleurs ayant souvent rompu avec leurs racines nationales et/ou régionales était en somme naturel, d'autant plus que l'économie de la ville de Tuzla ne pouvait fonctionner qu'à l'échelle yougoslave, avec le maintien des relations inter-république. Voter pour le "Parti des forces démocratiques" du Premier ministre fédéral Markovic, libéral-démocrate-yougoslave était aussi un choix logique(14)... La structure économique de la ville, caractérisée par le poids de quelques très grandes entreprises et un tissu de petites structures privées beaucoup plus faible qu'à Sarajevo ou à Mostar explique également que les bureaucrates communistes, devenus "démocrates", aient pu se maintenir ici mieux qu'ailleurs, et ceci indépendamment des qualités, parfois indéniables, de ces bureaucrates, ou encore des qualités du maire actuel de la ville Selim Beslagic, dont le parcours relativement atypique et la cohérence politique font peut-être le seul véritable homme politique de Bosnie. De toute manière, être un bureaucrate n'implique pas forcément d'être un salaud ni d'être incompétent.
Il est bien certain que la guerre était devenue inévitable dès le résultat de ces élections. Si un psychiatre psychopathe, très mauvais poète de surcroît, tout habité d'une mystique délirante de l'"épicité" du peuple serbe pouvait devenir le porte-parole reconnu et accepté d'un tiers de la population bosniaque, c'est bien que, dès son premier jour, la "démocratisation" bosniaque aboutissait à un échec. Pour comprendre cet échec, il ne faut surtout pas rechercher les traces d'une soi-disant "fatalité de la haine" qui aurait caractérisée l'histoire de la Bosnie. Bien au contraire, il faut s'interroger sur les raisons de l'échec de la modernisation du pays. Plus que le traumatisme réel causé par la seconde guerre mondiale, doit être directement incriminé comme cause de la guerre le refus de sortir l'historiographie et la mémoire de cette période de la chape de mythe, de silence et de mensonges sous laquelle le régime titiste a voulu les tenir. Plut"t que de se lamenter stérilement sur le caractère impossible d'une nation marquée par la réalité de trois traditions culturelles et religieuses, "nationales" dans le sens titiste du terme, il vaut mieux se demander pourquoi le souci, sincère et louable, du régime de Tito a abouti, non pas à une dynamique créatrice naissant de la rencontre de ces trois traditions mais à une fossilisation d'identités devenues, la crise yougoslave s'aggravant, la seule bouée de sauvetage à laquelle des citoyens en perdition pouvaient se raccrocher.
La guerre actuelle qui, avant d'être une guerre civile est une guerre d'agression menée par les régimes nationalistes de Belgrade et Zagreb bien décidés à se partager le gâteau bosniaque, a peut-être représenté, à un moment, la possibilité de voir se définir, face à l'agression, une nation bosniaque, qui aurait réuni ses trois composantes "nationales" autour d'une même volonté politique.

L'impossible nation bosniaque?

Toute approche de l'histoire moderne et contemporaine de la Bosnie-Herzégovine doit partir de l'étude de la communauté musulmane, car si la Bosnie a pu réellement constituer, jusqu'au début du mois de mars 1992, une entité pluri-culturelle, c'est bien cette communauté musulmane qui a représenté le paradigme majeur permettant cette pluri-culturalité, sûrement toujours imparfaite, mais pourtant réelle. L'histoire de cette communauté peut se déchiffrer selon des grilles d'analyse différentes, supposant autant de registres temporels.
Il existe un temps court, resserré, de l'instrumentalisation par le régime de l'originalité radicale de cette communauté, slave comme le grand frère russe, toujours respecté même si on l'a craint et si on a voulu lui échapper, et musulmane, comme de nombreux peuples frères de ce tiers-monde en révolution dont la Yougoslavie a voulu se faire le porte-voix. Le "noyau dur temporel" de cette histoire-là peut se situer entre 1955 (Conférence de Bandoeng) et 1974 (Constitution quasi-confédéraliste) ou 1980 (mort de Tito). Il existe un autre processus historique se déployant dans un temps déjà plus long, qui pourrait se définir comme celui de l'adaptation manquée de cette communauté à une modernité qui lui aurait permis de se situer valablement dans un projet politique la dépassant, qu'il s'agisse de l'Empire austro-hongrois, de la Yougoslavie ou d'une république indépendante de Bosnie-Herzégovine. La domination ottomane a assurément contribué à figer les structures sociales de la Bosnie, mais pas beaucoup plus, à tout prendre, que celle de la Serbie. Le "retard" (culturel, politique...) de la communauté musulmane, qui ne manquait pourtant pas d'élites brillantes, a commencé de s'accuser fortement durant la période austro-hongroise, malgré la volonté de la Double-Monarchie de valoriser une identité bosniaque. Mais peut-être le problème se situe-t-il ici: c'est toujours à une impulsion extérieure (celle du ministre hongrois Kallay, puis celle de Tito) qu'a dû de se constituer ce "nationalisme musulman laïc". Surtout, l'identité de ces Slaves du sud islamisés ne parvient toujours pas à se définir en-dehors du strict critère religieux, dès lors que n'existe plus une instance étatique supérieure qui choisit de la mettre en valeur. L'"islamisation" actuelle du régime bosniaque que traduisent certains signes indéniables (retour du port du voile, multiplications des écoles coraniques et des cours d'arabe...), mais qu'il convient de ne pas exagérer, de ne pas systématiser, résulte bien de cette incapacité à définir les fondements d'une identité.
Les événements du printemps 1992, référendum d'indépendance, "journée des barricades" de Sarajevo et manifestations anti-nationalistes des 5 et 6 avril ont signifié la volonté, et peut-être la possibilité, de créer une nation politique bosniaque, dont la pluri-culturalité aurait été le caractère déterminant. Trois ans plus tard, l'échec est patent, et cet échec n'est pas seulement imputable à la furie destructrice des nationalismes serbe et croate. Face à l'exacerbation pathologique des "identités" nationales serbe et croate, les défenseurs de la Bosnie n'ont su avancer cas des nationalistes musulmans du SDA d'Alija Izetbegovic qu'un schéma flou où se mélangeaient le politique (la Bosnie unitaire et pluri-nationale), le communautaire et le religieux musulmans, ou bien cas des partis d'opposition citoyens qu'une affirmation néo-jacobine parfaitement abstraite et inadaptée d'un "peuple" bosniaque unique et unitaire, négateur des identités culturelles, historiques et religieuses, sujet "naturel" d'un presque Etat-nation bosniaque... L'impasse actuelle de ces partis démocratiques, dont les cadres sont le plus souvent issus de la communauté musulmane, tient peut-être à leur incapacité, ou plutôt leur refus, d'accepter et de penser le fait identitaire-national en Bosnie, et singulièrement le fait musulman, pour parvenir à l'intégrer dans un projet politique qui demeure pourtant la seule alternative valable à la guerre: une Bosnie pluri-nationale et pluri-culturelle, dans des Balkans démocratiques où les identités nationales ne seraient plus instrumentalisées comme facteurs de haine, mais acceptées comme gage d'enrichissement réciproque.

Jean-Arnault Dérens

Notes :
1. V. Dedijer, A. Miletic, Genocid nad muslimanima 1941-1945. Sbornik dokumenata i scjedocenja, Sarajevo, 1990.
2. Par exemple Mustafa Dedic, secrétaire du comité syndical pour l'Herzégovine, arrêté par la GPU en mai 1930 à Moscou. Cf. Ante Ciliga, "Liberté pour les prolétaires emprisonnés en URSS!", repris in Après la Russie. 1936-1990, Quimperlé, La Digitale, 1994.
3. Les deux autres se trouvant à Pristina et Skoplje. Il est à noter qu'en ce moment (automne 1994), l'ancienne medresa de Zenica est en travaux pour sa réouverture, et qu'il existe aussi un projet similaire à Tuzla.
4. Article "Bosna", in Encyclopédie de l'Islam, nouvelle édition, Leyde, Brill-Maisonneuve, Paris 1960.
5. Le  Monde, 29 mars 1969, cité par A. Popovic, op. cit.
6. A. Popovic, Les Musulmans yougoslaves, 1945-1989. Médiateurs et métaphores, Lausanne, L'Age d'Homme, 1990, p.56.
7. Le HDZ-Bosnie a été mis en place par le "parti-frère" au pouvoir à Zagreb, mais en 1992-1993, sous la direction de son chef de guerre Mate Boban, il est apparu comme le tenant de l'ultra-nationalisme le plus radical. Zagreb a récemment réussi une reprise en main de ce parti, à la suite des accords croato-bosniaque de Washington du printemps 1993, se traduisant par la mise sur la touche de Boban.
8. Sur ces problèmes économiques, voir la thèse de Catherine Samary, Le marché contre l'autogestion. L'expérience yougoslave, Paris, La Brèche/Publisud, 1988.
9. Des sondages réalisés au cours de l'année 1990 montraient que 80 à 90 % de la population bosniaque était attachée au maintien de la Fédération.
10. J.A.Dérens, "La Bosnia y Herzegovina", in C. Samary, La fragmentacion de Yugoslavia. Una vision en perspective, Madrid, talasa, 1993, et X. Bougarel, "Bosnie-Herzégovine : anatomie d'une poudrière", in Hérodote, n'67, 1992, pp. 84-147.
11. Des sondages réalisés au cours de l'année 1990 montraient que 80 à 90%de la population bosniaque était attachée au maintien de la Fédération.
12. Le poste de Président de la présidence collégiale devait revenir à un Musulman, Alija Izetbegovic, celui de Premier mnistre à un croate, Jure Pelivan, celui de président du Parlement à un Serbe, Momcilo Krajisnik. Cet accord entre les partis nationalistes ne tint à peu près que le temps de se partager les postes.
13. La fameuse "Déclaration islamique", écrite mais non publiée au moment du procès...
14. Ce parti, disparu à l'échelle yougoslave, s'est transformé en Bosnie en "Union des Socio-démocrates de Bosnie-Herzégovine", présidée par le maire de Tuzla.