Une nouvelle de Dragana Tomasevic
Depuis qu'elle est sortie de Sarajevo, après plus d'un an de siège, Dragana Tomasevic écrit des récits et nouvelles sur ce que fut sa vie dans la capitale bosniaque en guerre. L'un de ces récits, "Sarajevo en partance", a été publié en français dans la revue Les cahiers de Prospero n°1. Dragana Tomasevic est réfugiée en Autriche avec son mari, l'écrivain Dzevad Karahasan.
Dans ma tendre enfance, je rêvais que j'avais une
multitude de poupées, toutes d'une beauté inouïe. Elles étaient si nombreuses que j'étais
incapable de les dénombrer. Dans la réalité, il y en avait beaucoup moins (elles non
plus, m'a-t-on dit, je ne savais pas les compter) et elles étaient loin d'être aussi
resplendissantes. Certaines étaient même laides, les poupées de chiffons par exemple.
Le plus souvent, c'était ma mère qui me les fabriquait. Je me souviens qu'elles étaient
difformes, mal foutues, avec des membres inégaux et de drôles de cheveux faits de bouts
de laine.
Quand j'ai appris à lire et découvert le monde des contes, je leur ai donné des noms de
fées et de princesses. Bien sûr, leur apparence devait suivre et celles qu'on m'offrait
étaient dorénavant de plus en plus belles et nombreuses, comme celles dont je rêvais
quand j'étais toute petite. Les poupées de chiffons, mal-aimées, avaient alors complètement
disparu de mon existence et même de ma mémoire. Les plus belles, je les ai gardées
longtemps. Elles ont vécu encore plus longtemps dans mon souvenir. Puis il est arrivé
quelque chose qui ne cadrait pas du tout avec ma vie d'alors ni celle à venir, à
laquelle j'aspirais. Autour de ma maison, on tirait, des obus tombaient, des gens
mouraient. L'existence bascula complètement.
Je m'éveillais en espérant que durant la nuit quelque bonne fée avait lavé la montagne
de vaisselle empilée dans l'évier ou qu'au moins l'eau était revenue, me permettant de
le faire moi-même. Je me couchais en souhaitant qu'elle me soufflât dans mon sommeil une
formule magique grâce à laquelle je pourrais fabriquer des jouets pour les bambins à
l'enfance interrompue. Le jour, je les contemplais, immobiles, tristes, apeurés, ne
sachant plus sourire. Je voyais des enfants qui avaient oublié comment on joue et qui ne
croyaient plus dans les contes de fées.
Ils ramassaient les morceaux des obus qui avaient explosé et débattaient avec ardeur de
la question de savoir s'il fallait aller à la guerre ou à l'école. Ils connaissaient
presque tous un valeureux combattant qui leur avait fait des confidences, à eux en
particulier, sur la situation militaire et les chances de voir cette guerre se terminer.
Mais petits et grands auraient voulu pareillement avoir de nouveaux jouets, un ballon, un
train, plein de grosses billes multicolores (si nombreuses que personne ne pourrait les
compter), une poupée neuve avec sa garde-robe complète.
Quand j'écoutais les petites filles évoquer les poupées dont elles avaient envie, je me
reconnaissais en chacune d'elles, leurs rêves étaient les miens de jadis. Malgré les
années de distance, les poupées se ressemblaient, toujours merveilleusement belles. Nous
en parlions, leur inventions une destinée, leur promettions un avenir paisible et leur
garantissions qu'elles ne deviendraient jamais laides, ordinaires.
Par une matinée relativement calme, ma petite amie Amina vint me voir dans la pièce
exiguë que j'appelais pompeusement mon bureau. Nous nous connaissions depuis une dizaine
de mois, mais un mois en temps de guerre vaut autant qu'une année en des circonstances
normales. Amina avait neuf ans. Avant la guerre, elle allait à l'école et était une
excellente élève. Elle avait sa chambre à elle, où elle passait son temps en compagnie
de ses poupées et des livres de contes qu'on avait commencé à lui offrir quand elle
avait appris à lire. Elle avait aussi des parents, bien sûr.
Aujourd'hui, Amina a un éclat d'obus dans le genou, une vieille grand-mère impotente, chez qui elle habite, une adulte qui est son amie et beaucoup, beaucoup de choses qui lui font envie. Tout le reste, elle l'a perdu dans ce conflit. Elle a d'abord perdu ses amies qui ont quitté la ville avec leurs mères au début de la guerre, puis ses poupées et ses livres et ensuite son père, qui est parti combattre. Elle a perdu sa mère par une tranquille fin d'après-midi hivernale. La première neige s'était mise à tomber, la première neige de la guerre, dont les enfants étaient les seuls à se réjouir. Toutes les deux, elles étaient sorties pour essayer d'attraper quelques flocons. Tout était silencieux, calme, magnifique. Et des obus soudain sont tombés. Sa mère fut tuée, Amina grièvement blessée. Personne ne lui a encore révélé que sa mère est morte. A l'hôpital, on lui a dit qu'elle était partie se faire soigner à l'étranger et qu'elle reviendrait dès que le siège de la ville serait levé. Les flocons se sont à jamais confondus avec le bruit des obus et la douleur atroce qui a suivi.
Cette visite m'avait surprise, car Amina avait encore du
mal à marcher et d'ordinaire, c'est moi qui allais la voir. De plus, elle ignorait le
chemin qui mène à ce sombre et froid bureau où nous tentions de faire face tant bien
que mal. Mais elle avait quand même réussi à me trouver et maintenant, blottie contre
moi, elle examinait avec curiosité la pièce où je travaillais. Je suivais son regard et
avais l'impression de la voir moi-même pour la première fois. De grandes baies vitrées
occupant tout un mur et donnant sur la rue, une des plus dangereuses de Sarajevo. Plus de
carreaux mais une feuille de plastique opaque avec l'inscription OHCR. Raccommodée avec
de l'adhésif de couleur sombre qui masque le globe terrestre et les branches d'olivier
en-dessous de ces lettres. On dirait que ces branches d'olivier attirent tout particulièrement
les éclat d'obus. Qu'elles sont une cible alors que certains les considèrent comme un
message de paix. Gardent-elles encore un peu du soleil dont l'arbre s'est imbibé?
Ce matin-là, je me rendais compte combien ce décor était misérable. Sombre, triste,
sale, avec des relents d'abandon et de pauvreté. Et quelques vestiges du luxe et de la
beauté d'autrefois, qui maintenant dérangeaient, offensaient, provoquaient la nausée,
la peur ou le désespoir. Au milieu de tout cela, ma petite amie, si belle et si petite,
perdue dans les bottes et l'anorak trop grands qui lui avaient été donnés par une
association humanitaire. D'elle, je ne voyais que ses yeux bruns, immenses et lumineux. Je
sentais sa main posée sur mon épaule. Oui, sa main. Je cherchais l'autre... Avec des
gestes lents et doux pour ne pas la blesser si jamais... Non, c'était impossible ! Je découvris
enfin que dans cette autre main, elle dissimulait quelque chose.
Lorsqu'elle s'aperçut que j'avais percé son secret, elle s'écarta de moi, comme si elle
voulait reculer le moment où elle me montrerait l'objet qu'elle cachait. Puis elle éclata
de rire. Un rire douloureux, saccadé et trop sonore, qui masquait lui aussi quelque
chose. Ce n'était pas le rire insouciant et joyeux d'un enfant. Riant toujours, elle
essaya de sautiller, tira les rideaux poussiéreux et troués par les balles qu'on avait
oublié de dépendre, trouva un ballon dégonflé, un parapluie cassé. On aurait dit
qu'elle se réjouissait de tout cela, que ces vieilleries recelaient à ses yeux quelque
chose de beau, d'émouvant.
La main où elle cachait un objet avait complètement disparu dans la manche de l'anorak
trop grand. Maintenant qu'elle avait bien ri, la petite fille babillait. Elle aimait la
manière dont nous avions rafistolé le plastique des fenêtres avec de l'adhésif: on
dirait des fenêtres à pois. C'était bien que nous n'ayons pas dépendu les rideaux.
Complètement repoussés sur le côté, on ne les voyait pas. Et puis soudain le vent
soufflait et ils se gonflaient. Quant au vieux ballon, on pouvait en faire un chapeau
rigolo.
Tout pouvait devenir un jouet, être le point de départ d'un jeu. Les seules choses qui
étaient exclues étaient les précieux jerricanes et seaux en plastique. Pour l'eau.
Lorsqu'elle fut fatiguée, ma petite amie s'assit, appuya sa tête contre ma poitrine,
sortit de sa manche la main qui tenait le mystérieux objet et me le tendit. C'était un
sac en papier kraft tout chiffonné. A l'intérieur, une poupée. Une belle petite poupée
en chiffons. Elle avait des cheveux de laine rouge, des yeux bleus, brodés, des jambes et
des bras de longueur inégale. Elle était une peu lourdaude, malhabilement cousue avec du
gros fil blanc. De ma mémoire resurgirent les poupées que me fabriquait ma mère, depuis
longtemps oubliées. Elles aussi, elles avaient des cheveux semblables. Des yeux bleus,
comme en ont sans doute toutes les poupées de chiffons. Qui sont toutes très belles, même
si je ne le savais pas jusqu'à présent. Je les trouvais laides, ridicules, sans attrait
et inutiles. J'ignorais combien d'amour était incorporé dans la moindre de leur
composante, dans ces chiffons assemblés pour former à la fin une poupée censée
ressembler à la personne à qui on l'offre. Et que l'on aime. Peut-être le plus au
monde. Je l'ai compris tandis que la petite Amina me racontait comment elle avait fabriqué
celle-ci pour moi. Tout d'abord, elle avait pendant des jours ramassé des chiffons,
article rare en temps de guerre car personne ne coud plus. Puis il lui avait fallu trouver
du fil, de deux sortes, du fil à coudre ordinaire, blanc ou noir, et du fil à broder,
bleu. Le plus dur avait été de se procurer quelque chose afin de rembourrer cette poupée.
Pour les bras et les jambes, elle avait utilisé des chiffons, mais pour le corps il
fallait quelque chose de plus dur. Des graviers, des petites perles ou des petits boutons,
des graines, du riz. De tout cela, elle n'avait trouvé qu'un paquet de riz, dont sa
grand-mère ignorait sans doute l'existence, car elle ne l'avait pas découvert dans la
cuisine, mais sous son lit. Elle n'avait utilisé que la moitié et caché le reste. Elle
en aurait besoin pour confectionner une autre poupée. Pour sa mère. Elle avait
suffisamment de chiffons et de fil à coudre, il lui manquait simplement de la laine
marron pour les cheveux et les yeux. Le temps qu'elle la trouve, le siège serait sans
doute levé.
Elle me montra les piqûres d'aiguille sur ses doigts. Puis, baissant la voix, elle me
raconta quelles poupées elle aimerait avoir, elle. Elle en voudrait beaucoup à nouveau,
et de toutes sortes. Mais des vraies, des belles. Pas comme celle qu'elle avait fabriquée
pour moi. Et des livres aussi. Des contes de fées qu'elle lirait le jour, quand on y
voyait encore clair. La nuit tombée, elle jouerait avec ses poupées et n'aurait plus
jamais peur, même si la bougie ou la drôle de petite lampe à huile s'éteignaient. Elle
les serrerait alors bien fort dans ses bras et irait se coucher.
Elle m'expliqua que la plus belle poupée au monde s'appelle Barbie. Qu'elle est
magnifique et a plein de vêtements. Elle aimerait bien que sa mère et moi lui en
achetions une. Une chacune, pourquoi pas. Comme ça, elle en aurait deux et nous pourrions
cacher ou jeter toutes ces poupées en chiffons, laides et ridicules, qu'elle s'était
fabriquées parce qu'on n'en trouvait plus de vraies à cause de cette guerre stupide.
Elle me raconta tout ce qu'elle savait sur ces merveilleuses Barbie puis pleura longtemps,
longtemps, dans les bras de sa grande amie qui ne pouvait malheureusement pas lui offrir
ce qu'elle désirait si fort.
Dès que j'eus trouvé du fil marron et une petite pelote de laine brune, je m'empressai
de les lui porter. Je voulais lui faire plaisir et l'aider dans son entreprise, si
importante à ses yeux. J'appris alors que le paquet de riz représentait leurs dernières
réserves de nourriture. Sa grand-mère et elle venaient de manger ce qu'elle avait gardé
pour confectionner la poupée destinée à sa mère.
Le siège de Sarajevo n'est toujours pas levé. J'en suis
sortie il y a quelques mois, mais Amina est restée là-bas. Je n'ai aucune nouvelle
d'elle. Quand je suis partie de chez moi, j'ai emporté, tel un objet à la valeur
inestimable, la petite poupée de chiffons et de riz. Je l'ai toujours sur moi car j'ai
peur qu'elle ne disparaisse comme ont disparu mes premières poupées de chiffons, que je
n'aimais pas. J'ai mal de ne pouvoir rendre l'amour qu'on m'a donné. J'ai mal surtout de
ne pouvoir envoyer à Amina la magnifique Barbie que je lui ai achetée il y a quelque
temps, après avoir parcouru tous les magasins de jouets. Quand je suis sortie de la
boutique, la première neige tombait. Les enfants se réjouissaient certainement.
Ma petite Amina aurait sans doute moins froid, moins peur, moins mal dans la neige et la
nuit si je pouvais seulement lui faire savoir qu'elle possède désormais une vraie
Barbie, la plus chère, le plus belle. Et qui lui ressemble.
Traduction du serbo-croate Mireille Robin