Confluences Méditerranée                                   N°13                    Hiver 1994-95

La poupée de riz

Une nouvelle de Dragana Tomasevic

 

Depuis qu'elle est sortie de Sarajevo, après plus d'un an de siège, Dragana Tomasevic écrit des récits et nouvelles sur ce que fut sa vie dans la capitale bosniaque en guerre. L'un de ces récits, "Sarajevo en partance", a été publié en français dans la revue Les cahiers de Prospero n°1. Dragana Tomasevic est réfugiée en Autriche avec son mari, l'écrivain Dzevad Karahasan.

 

Dans ma tendre enfance, je rêvais que j'avais une multitude de poupées, toutes d'une beauté inouïe. Elles étaient si nombreuses que j'étais incapable de les dénombrer. Dans la réalité, il y en avait beaucoup moins (elles non plus, m'a-t-on dit, je ne savais pas les compter) et elles étaient loin d'être aussi resplendissantes. Certaines étaient même laides, les poupées de chiffons par exemple. Le plus souvent, c'était ma mère qui me les fabriquait. Je me souviens qu'elles étaient difformes, mal foutues, avec des membres inégaux et de drôles de cheveux faits de bouts de laine.
Quand j'ai appris à lire et découvert le monde des contes, je leur ai donné des noms de fées et de princesses. Bien sûr, leur apparence devait suivre et celles qu'on m'offrait étaient dorénavant de plus en plus belles et nombreuses, comme celles dont je rêvais quand j'étais toute petite. Les poupées de chiffons, mal-aimées, avaient alors complètement disparu de mon existence et même de ma mémoire. Les plus belles, je les ai gardées longtemps. Elles ont vécu encore plus longtemps dans mon souvenir. Puis il est arrivé quelque chose qui ne cadrait pas du tout avec ma vie d'alors ni celle à venir, à laquelle j'aspirais. Autour de ma maison, on tirait, des obus tombaient, des gens mouraient. L'existence bascula complètement.
Je m'éveillais en espérant que durant la nuit quelque bonne fée avait lavé la montagne de vaisselle empilée dans l'évier ou qu'au moins l'eau était revenue, me permettant de le faire moi-même. Je me couchais en souhaitant qu'elle me soufflât dans mon sommeil une formule magique grâce à laquelle je pourrais fabriquer des jouets pour les bambins à l'enfance interrompue. Le jour, je les contemplais, immobiles, tristes, apeurés, ne sachant plus sourire. Je voyais des enfants qui avaient oublié comment on joue et qui ne croyaient plus dans les contes de fées.
Ils ramassaient les morceaux des obus qui avaient explosé et débattaient avec ardeur de la question de savoir s'il fallait aller à la guerre ou à l'école. Ils connaissaient presque tous un valeureux combattant qui leur avait fait des confidences, à eux en particulier, sur la situation militaire et les chances de voir cette guerre se terminer. Mais petits et grands auraient voulu pareillement avoir de nouveaux jouets, un ballon, un train, plein de grosses billes multicolores (si nombreuses que personne ne pourrait les compter), une poupée neuve avec sa garde-robe complète.
Quand j'écoutais les petites filles évoquer les poupées dont elles avaient envie, je me reconnaissais en chacune d'elles, leurs rêves étaient les miens de jadis. Malgré les années de distance, les poupées se ressemblaient, toujours merveilleusement belles. Nous en parlions, leur inventions une destinée, leur promettions un avenir paisible et leur garantissions qu'elles ne deviendraient jamais laides, ordinaires.
Par une matinée relativement calme, ma petite amie Amina vint me voir dans la pièce exiguë que j'appelais pompeusement mon bureau. Nous nous connaissions depuis une dizaine de mois, mais un mois en temps de guerre vaut autant qu'une année en des circonstances normales. Amina avait neuf ans. Avant la guerre, elle allait à l'école et était une excellente élève. Elle avait sa chambre à elle, où elle passait son temps en compagnie de ses poupées et des livres de contes qu'on avait commencé à lui offrir quand elle avait appris à lire. Elle avait aussi des parents, bien sûr.

Aujourd'hui, Amina a un éclat d'obus dans le genou, une vieille grand-mère impotente, chez qui elle habite, une adulte qui est son amie et beaucoup, beaucoup de choses qui lui font envie. Tout le reste, elle l'a perdu dans ce conflit. Elle a d'abord perdu ses amies qui ont quitté la ville avec leurs mères au début de la guerre, puis ses poupées et ses livres et ensuite son père, qui est parti combattre. Elle a perdu sa mère par une tranquille fin d'après-midi hivernale. La première neige s'était mise à tomber, la première neige de la guerre, dont les enfants étaient les seuls à se réjouir. Toutes les deux, elles étaient sorties pour essayer d'attraper quelques flocons. Tout était silencieux, calme, magnifique. Et des obus soudain sont tombés. Sa mère fut tuée, Amina grièvement blessée. Personne ne lui a encore révélé que sa mère est morte. A l'hôpital, on lui a dit qu'elle était partie se faire soigner à l'étranger et qu'elle reviendrait dès que le siège de la ville serait levé. Les flocons se sont à jamais confondus avec le bruit des obus et la douleur atroce qui a suivi.

Cette visite m'avait surprise, car Amina avait encore du mal à marcher et d'ordinaire, c'est moi qui allais la voir. De plus, elle ignorait le chemin qui mène à ce sombre et froid bureau où nous tentions de faire face tant bien que mal. Mais elle avait quand même réussi à me trouver et maintenant, blottie contre moi, elle examinait avec curiosité la pièce où je travaillais. Je suivais son regard et avais l'impression de la voir moi-même pour la première fois. De grandes baies vitrées occupant tout un mur et donnant sur la rue, une des plus dangereuses de Sarajevo. Plus de carreaux mais une feuille de plastique opaque avec l'inscription OHCR. Raccommodée avec de l'adhésif de couleur sombre qui masque le globe terrestre et les branches d'olivier en-dessous de ces lettres. On dirait que ces branches d'olivier attirent tout particulièrement les éclat d'obus. Qu'elles sont une cible alors que certains les considèrent comme un message de paix. Gardent-elles encore un peu du soleil dont l'arbre s'est imbibé?
Ce matin-là, je me rendais compte combien ce décor était misérable. Sombre, triste, sale, avec des relents d'abandon et de pauvreté. Et quelques vestiges du luxe et de la beauté d'autrefois, qui maintenant dérangeaient, offensaient, provoquaient la nausée, la peur ou le désespoir. Au milieu de tout cela, ma petite amie, si belle et si petite, perdue dans les bottes et l'anorak trop grands qui lui avaient été donnés par une association humanitaire. D'elle, je ne voyais que ses yeux bruns, immenses et lumineux. Je sentais sa main posée sur mon épaule. Oui, sa main. Je cherchais l'autre... Avec des gestes lents et doux pour ne pas la blesser si jamais... Non, c'était impossible ! Je découvris enfin que dans cette autre main, elle dissimulait quelque chose.
Lorsqu'elle s'aperçut que j'avais percé son secret, elle s'écarta de moi, comme si elle voulait reculer le moment où elle me montrerait l'objet qu'elle cachait. Puis elle éclata de rire. Un rire douloureux, saccadé et trop sonore, qui masquait lui aussi quelque chose. Ce n'était pas le rire insouciant et joyeux d'un enfant. Riant toujours, elle essaya de sautiller, tira les rideaux poussiéreux et troués par les balles qu'on avait oublié de dépendre, trouva un ballon dégonflé, un parapluie cassé. On aurait dit qu'elle se réjouissait de tout cela, que ces vieilleries recelaient à ses yeux quelque chose de beau, d'émouvant.
La main où elle cachait un objet avait complètement disparu dans la manche de l'anorak trop grand. Maintenant qu'elle avait bien ri, la petite fille babillait. Elle aimait la manière dont nous avions rafistolé le plastique des fenêtres avec de l'adhésif: on dirait des fenêtres à pois. C'était bien que nous n'ayons pas dépendu les rideaux. Complètement repoussés sur le côté, on ne les voyait pas. Et puis soudain le vent soufflait et ils se gonflaient. Quant au vieux ballon, on pouvait en faire un chapeau rigolo.
Tout pouvait devenir un jouet, être le point de départ d'un jeu. Les seules choses qui étaient exclues étaient les précieux jerricanes et seaux en plastique. Pour l'eau.
Lorsqu'elle fut fatiguée, ma petite amie s'assit, appuya sa tête contre ma poitrine, sortit de sa manche la main qui tenait le mystérieux objet et me le tendit. C'était un sac en papier kraft tout chiffonné. A l'intérieur, une poupée. Une belle petite poupée en chiffons. Elle avait des cheveux de laine rouge, des yeux bleus, brodés, des jambes et des bras de longueur inégale. Elle était une peu lourdaude, malhabilement cousue avec du gros fil blanc. De ma mémoire resurgirent les poupées que me fabriquait ma mère, depuis longtemps oubliées. Elles aussi, elles avaient des cheveux semblables. Des yeux bleus, comme en ont sans doute toutes les poupées de chiffons. Qui sont toutes très belles, même si je ne le savais pas jusqu'à présent. Je les trouvais laides, ridicules, sans attrait et inutiles. J'ignorais combien d'amour était incorporé dans la moindre de leur composante, dans ces chiffons assemblés pour former à la fin une poupée censée ressembler à la personne à qui on l'offre. Et que l'on aime. Peut-être le plus au monde. Je l'ai compris tandis que la petite Amina me racontait comment elle avait fabriqué celle-ci pour moi. Tout d'abord, elle avait pendant des jours ramassé des chiffons, article rare en temps de guerre car personne ne coud plus. Puis il lui avait fallu trouver du fil, de deux sortes, du fil à coudre ordinaire, blanc ou noir, et du fil à broder, bleu. Le plus dur avait été de se procurer quelque chose afin de rembourrer cette poupée. Pour les bras et les jambes, elle avait utilisé des chiffons, mais pour le corps il fallait quelque chose de plus dur. Des graviers, des petites perles ou des petits boutons, des graines, du riz. De tout cela, elle n'avait trouvé qu'un paquet de riz, dont sa grand-mère ignorait sans doute l'existence, car elle ne l'avait pas découvert dans la cuisine, mais sous son lit. Elle n'avait utilisé que la moitié et caché le reste. Elle en aurait besoin pour confectionner une autre poupée. Pour sa mère. Elle avait suffisamment de chiffons et de fil à coudre, il lui manquait simplement de la laine marron pour les cheveux et les yeux. Le temps qu'elle la trouve, le siège serait sans doute levé.
Elle me montra les piqûres d'aiguille sur ses doigts. Puis, baissant la voix, elle me raconta quelles poupées elle aimerait avoir, elle. Elle en voudrait beaucoup à nouveau, et de toutes sortes. Mais des vraies, des belles. Pas comme celle qu'elle avait fabriquée pour moi. Et des livres aussi. Des contes de fées qu'elle lirait le jour, quand on y voyait encore clair. La nuit tombée, elle jouerait avec ses poupées et n'aurait plus jamais peur, même si la bougie ou la drôle de petite lampe à huile s'éteignaient. Elle les serrerait alors bien fort dans ses bras et irait se coucher.
Elle m'expliqua que la plus belle poupée au monde s'appelle Barbie. Qu'elle est magnifique et a plein de vêtements. Elle aimerait bien que sa mère et moi lui en achetions une. Une chacune, pourquoi pas. Comme ça, elle en aurait deux et nous pourrions cacher ou jeter toutes ces poupées en chiffons, laides et ridicules, qu'elle s'était fabriquées parce qu'on n'en trouvait plus de vraies à cause de cette guerre stupide. Elle me raconta tout ce qu'elle savait sur ces merveilleuses Barbie puis pleura longtemps, longtemps, dans les bras de sa grande amie qui ne pouvait malheureusement pas lui offrir ce qu'elle désirait si fort.
Dès que j'eus trouvé du fil marron et une petite pelote de laine brune, je m'empressai de les lui porter. Je voulais lui faire plaisir et l'aider dans son entreprise, si importante à ses yeux. J'appris alors que le paquet de riz représentait leurs dernières réserves de nourriture. Sa grand-mère et elle venaient de manger ce qu'elle avait gardé pour confectionner la poupée destinée à sa mère.

Le siège de Sarajevo n'est toujours pas levé. J'en suis sortie il y a quelques mois, mais Amina est restée là-bas. Je n'ai aucune nouvelle d'elle. Quand je suis partie de chez moi, j'ai emporté, tel un objet à la valeur inestimable, la petite poupée de chiffons et de riz. Je l'ai toujours sur moi car j'ai peur qu'elle ne disparaisse comme ont disparu mes premières poupées de chiffons, que je n'aimais pas. J'ai mal de ne pouvoir rendre l'amour qu'on m'a donné. J'ai mal surtout de ne pouvoir envoyer à Amina la magnifique Barbie que je lui ai achetée il y a quelque temps, après avoir parcouru tous les magasins de jouets. Quand je suis sortie de la boutique, la première neige tombait. Les enfants se réjouissaient certainement.
Ma petite Amina aurait sans doute moins froid, moins peur, moins mal dans la neige et la nuit si je pouvais seulement lui faire savoir qu'elle possède désormais une vraie Barbie, la plus chère, le plus belle. Et qui lui ressemble.

Dragana Tomasevic

Traduction du serbo-croate Mireille Robin