La mer et les Arabes
Salah Stétié
Les Arabes, gens du désert, ont pour la mer de l'aversion. Une aversion qui n'exclut pas la fascination. De cette fascination, j'en veux pour preuve le fait, si étrange pour des continentaux affirmés, de s'identifier par rapport à elle, en fonction d'elle. Ne se définissent-ils pas couramment comme les ressortissants d'un monde le monde arabe qui va, disent-ils, du Golfe à l'Océan. Cet Océan qui est l'Atlantique, ce Golfe dont ils ont âprement disputé la dénomination au voisin iranien : de Golfe persique pour l'Iran, Golfe arabique pour les Arabes, il est devenu, à la suite d'une véritable négociation diplomatique, Golfe arabo-persique.
Et pourtant, dis-je, chez eux, quel désamour séculaire de la mer, quel effroi ! Le Coran, qui jette un beau et grand regard sur la totalité des éléments, ne pouvait manquer de l'évoquer. Il le fait sobrement, brièvement, pour en dire essentiellement ceci :
" Il [Dieu] a fait confluer les deux mers
pour qu'elles se rencontrent ; mais elles ne dépassent pas une barrière située
entre elles. " (LV, 19-20)
" Les perles et le corail proviennent de ces deux mers. " (LV,
22)
" Les vaisseaux, élevés sur la mer comme des montagnes, sont à lui. "
(LV, 24)
La leçon à tirer de cela est formulée de façon récurrente :
" Quel est donc celui des bienfaits de votre Seigneur que, tous deux, vous nierez ? " (LV, 21, 23, 25)
La mer, autrement dit l'eau d'abondance est,
mystérieusement et par le fait de la grâce d'Allah, coupée en deux : d'une part
l'eau amère ou salée, d'autre part, l'eau douce. Or, l'une est séparée de l'autre par
une barrière infranchissable, ce qui permet à l'homme, toujours par la grâce divine, de
profiter tour à tour des bienfaits de celle-ci ou de celle-là. Boire ici, se
désaltérer là, cueillir au fond de l'" onde amère " la richesse
cachée perles ou corail , naviguer à bord de grands vaisseaux, uvres
apparentes de l'homme mais en réalité propriété d'Allah qui, seul, est à même de
dominer et de maîtriser l'élément redoutable et redouté. On le voit par cette
sobriété même, qui se retrouve, plus incisive encore, en d'autres versets (XVIII,
60-61; XXV, 53 ; XXVII, 61 ; XXXV, 12).
Le Coran n'est pas orienté par la mer : il est continental. Sur lui passe, remarque
banale ici riche de signification, l'intensité brûlante du désert.
Cette élimination ou, du moins, relative occultation de la mer au plan de la présence
physique disons, de l'ontologie géographique va fournir l'occasion de sa
récupération au plan symbolique. La mer, en sa dimension cachée, témoigne à sa façon
de l'incommensurable, de l'inidentifiable, de l'innomé, de l'innominé. Elle se prête
donc aisément à l'une des projections possibles de la divinité en son mystère
insondable. La poésie et la mystique soufies exploiteront régulièrement ce symbole.
" Quelle est cette mer dont le silence est le rivage? ",
s'interroge Mahmoud Shabestari au XIVème siècle. La mer est donc le lieu du caché, de
l'ésotérique. Elle est, aussi bien, le lieu mille fois désiré de certain
naufrage : il faut consentir, tous les poètes soufis l'affirment, à la submersion,
si l'on veut découvrir cette perle profonde dont l'océan est comptable et qu'il convient
de rechercher là où elle se trouve, au pli et au repli le plus secret de l'océan de
tous les périls. Aussi bien faudrait-il rappeler ici, outre Ibn Arabi, bien des poèmes
de Djelâl Eddine Roûmi, dont le thème est précisément la perle de la mer, perle douce
et ronde, nécessairement définie, par laquelle tout passe, témoin symbolique de
l'unité, voire de l'unicité de l'infini.
Car l'infini, pour être accessible, doit passer par le témoignage et le dépassement du fini : la mer, ainsi signifiée, doit s'écarter et s'ouvrir comme un voile sur l'incendie dévorant. Laissons chanter Yunus Emré au XIIIème siècle :
" O Ami, dans l'océan de ton amour
Je veux me jeter, m'y noyer et passer outre
Des deux mondes, je veux faire un bien de fêtes,
Je veux les parcourir, je veux m'y réjouir, et passer outre.
Je veux me jeter dans l'océan, et m'y noyer,
Je ne veux plus être ni "a", ni "d", ni "m"(1)
Je veux être rossignol dans le jardin de l'Ami
Y cueillir les roses; et passer outre(2). "
Et Roûmi, dans les Odes mystiques :
" [...] Comme les oiseaux de mer, les
hommes viennent de l'océan l'océan de l'âme,
Comment, né de cette mer, l'oiseau ne ferait-il pas ici-bas sa demeure?
Non, nous sommes des perles au sein de cette mer, c'est là que nous demeurons tous:
Sinon, pourquoi la vague succède-t-elle à la vague qui vient de la mer de l'âme?
La vague de: "Ne suis-je pas" est venue, elle a brisé le vaisseau du corps;
Et quand le vaisseau est brisé, la vision revient et l'union avec lui.
C'est le temps de l'amour et de la vision, c'est le temps de la résurrection et de
l'éternité ;
C'est le temps de la grâce et de la faveur, c'est l'océan de la pureté parfaite.
Le trésor des dons est advenu, l'éclat de la mer s'est manifesté,
L'aurore de la bénédiction s'est levée. L'aurore? Non, la lumière de Dieu.(3)"
M'objecterait-on de ces poèmes qu'ils ne sont pas
arabes? Je répondrais que tout ce qui est musulman est, d'une certaine façon,
immanquablement arabe.
Quoi qu'il en soit, il me semble que tout est dit dans cette dernière et admirable
citation, et que le réseau des symboles interactifs dresse à la perfection le théâtre
de la représentation spirituelle dans la splendeur ambiguë de ses
connotations marines.
Pour en revenir aux Arabes " tels qu'en eux-mêmes, enfin "
j'entends au quotidien , c'est précisément parce que ce sont des gens du désert
que la mer les déconcertera longtemps au plan de l'inconscient social. L'homme du désert
centre l'espace et le rythme. Il le centre par le point d'eau, par l'oasis, il le rythme
par tous les repères dont il dispose. Plus tard, avec la naissance de l'Islam, c'est la
totalité de l'espace et du temps qui trouveront leur point d'ancrage décisif: à La
Mecque, cur de l'Islam, et à partir de la Ka'aba, le " cube ",
cur de La Mecque, espace et temps se réfléchiront au sens où le miroir
réfléchit, ils restitueront selon leur divergence les directions initialement
convergentes ; convergence et divergence où plus exactement réfraction
constituant une sorte d'aller et retour perpétuel du même au même. C'est là
aussi, dans la figure spatio-intemporelle du cube, que le temps vient se ressourcer à
l'éternité. Par le cercle concentrique de la prière cinq fois quotidiennement
renouvelée, avec pour centre le cube de la Ka'aba, l'Islam est parvenu à réaliser,
mentalement et spirituellement parlant, la quadrature du cercle ; opération aussi
improbable que, par exemple, l'imagination du zéro dont les Arabes seront, on le
sait, les introducteurs dans l'algèbre. De cette centration ontologique de
l'espace-temps, on retrouve la trace, autrement énoncée, dans la géographie. J'ai
évoqué les repères qui modulent et modèlent, dans la mesure du possible, la distance
désertique et la chargent de signes. C'est autour de ces signes que le désert prend tout
son sens, au propre comme au figuré. Mais il y a plus : le territoire identifié
tout entier tire son nom du point qui est en son centre. Tunis, en arabe, signifie toute
la Tunisie, Alger, toute l'Algérie ; longtemps, il en fut ainsi pour Marrakech et le
Maroc.
La mer est liquide, et n'admet pas ce type d'enracinement. Elle est le lieu de toutes les
errances, celles d'Ulysse sans doute, mais aussi, pour la conscience arabe, celles
souvent terrifiantes et terrifiées de Sindbad le marin.
La mer, c'est non seulement le risque pris, mais aussi le lieu d'où vient l'agression.
Agression morale puisque, pendant des siècles, cette mer fut celle du polythéisme
triomphant qui laissera tant de traces écrites dans le paysage. Par la suite, du fait de
Byzance et de Rome, la Méditerranée sera pour les Arabes, jusqu'au sein de l'Andalousie
qu'ils s'approprieront, le lieu de la Divinité trinitaire qu'ils récusent.
Le Coran ne fait mention qu'une seule fois des Romains, les Rûms (sourate XXX), autrement
dit les Byzantins ; cette unique mention est faite à l'occasion d'une défaite
militaire de ces puissants voisins, admirés et redoutés des Arabes de la Jahiliya,
qui semblent devoir bientôt laisser vacant, devant la montée en puissance de l'Islam, le
théâtre de l'Histoire.
Bien qu'un doute soit permis pour quelque temps encore, que le sort des armes entre Rûms
et Persans, commandés par Kosroès, n'ait pas encore été définitivement scellé, et
que d'autres batailles entre Byzance et Perse soient prévisibles, Dieu, cependant, semble
déjà prendre date:
" Alif, Lam, Mim
Les Romains ont été vaincus
Dans le pays voisin
Mais après leur défaite,
Ils seront vainqueurs
Dans quelques années. " (1-4)
Tel est, de la sourate XXX déjà citée, le coup d'archet initial. La suite :
" Le commandement appartient à Dieu,
Avant comme après cela. " (4)
La victoire d'Allah est inéluctable :
" Ce jour-là, les croyants se réjouiront
de la victoire
Il donne la victoire à qui il veut ;
Il est le Puissant, le Miséricordieux. " (4-5)
La mer, la Méditerranée précisément, sera ensuite,
et à bien des reprises dans la séquence historique, le lieu de confrontation des Arabes,
puis des Turcs, avec les hommes venus de l'Occident. C'est elle qui amène les croisés en
Orient, puis, par poussées successives, le colonisateur européen. L'un des symboles
ultimes de cette agression venue de la mer, en est, en 1956, après la proclamation par
Nasser de la nationalisation du canal de Suez, l'expédition (dite de Suez) qui vit
s'allier deux puissances ex-coloniales et un Etat considéré par les Arabes comme une
excroissance du néocolonialisme à savoir la France, l'Angleterre et Israël.
Si la Méditerranée est donc ressentie comme hostile par la plupart des Arabes, il reste
que certains d'entre eux groupes plus ou moins minoritaires depuis toujours liés
à l'Occident par affinité culturelle ou religieuse, ou plus simplement par refus de
l'arabité dans sa dimension islamique, ou de l'islam dans sa projection arabe
feront de la dimension méditerranéenne un cheval de bataille contre l'hégémonie
arabo-musulmane, dont ils refusent d'être partie prenante. C'est le cas des minorités
chrétiennes de Syrie, du Liban et d'Egypte et, sous l'influence et avec l'encouragement
du pouvoir colonial, des Kabyles et des Berbères d'Afrique du Nord.
De même que les chrétiens du Liban et de Syrie avaient revendiqué, dans le cadre de la
Nahdha, leur arabité linguistique et culturelle spécifique contre la prédominance
ottomane, on verra ces mêmes chrétiens, un siècle plus tard, avec l'instauration du
mandat français, se vouloir " méditerranéens ", c'est-à-dire,
d'une certaine manière, " chrétiens d'Orient " liés à l'Europe
occidentale et chrétienne, en opposition à la profondeur islamique de la région ;
ils se proclameront de souche " phénicienne " contre l'appartenance
arabe de la veille. C'est ainsi que l'on voit se constituer à Beyrouth, dans les années
1930, autour de Charles Corm, Michel Chiha et quelques autres, l'équipe de la Revue
phénicienne qui, forte de sa phénicianité prétendue, pensera et écrira en
français et en français seulement excitant par là, inévitablement,
l'exaspération de la partie musulmane, laquelle dénoncera dans la prétention
méditerranéenne une machination de la puissance mandataire et, à la limite, un
encouragement au séparatisme. L'adoption de l'alphabet latin en place de l'arabe par
Ataturk et la laïcisation de la Turquie ne sera pas faite pour arranger les choses :
les " Phéniciens " y verront une chance supplémentaire d'aller plus
loin dans leurs stipulations anti-arabes et anti-islamiques, les musulmans, une nouvelle
agression insupportable et la marque d'une humiliation supplémentaire à eux imposée par
l'Europe, c'est-à-dire par l'autre côté de cette Méditerranée honnie.
Le conflit latent, l'exaspération réciproque ne prendront pas fin, au Liban du moins,
avec l'indépendance, puisqu'un parti politique considérable, le Parti populaire syrien
destiné à terme à disparaître plus ou moins des scènes libanaise et syrienne
se réclamera, bien que nationaliste et laïc, d'une idéologie liée à la
Méditerranée dans son rêve de créer un Etat régional unique et fort englobant, outre
le Liban, la Syrie, l'Irak et la Palestine, l'île de Chypre, étoile de ce croissant
fertile. Autre avatar remarquable de cette poussée de fièvre méditerranéenne
anti-arabe et, bien évidemment, anti-islamique, la publication en 1961 par Saïd Ayl,
important poète libanais d'expression arabe, d'un recueil de poésie dialectale
prenant donc déjà ses distances avec la logha, la langue en caractères
latins. Yara avait, à l'époque, provoqué une vaste polémique et soulevé dans
les milieux littéraires, au plan politique, bien des passions.
Aujourd'hui, on veut espérer que cette situation se soit un peu calmée. Il est bon qu'il
en soit ainsi. Il est nécessaire que les Arabes intègrent leur dimension
méditerranéenne à leur profondeur historique et religieuse. Pour ce faire, la
Méditerranée ne doit pas être dressée contre eux comme une machine de guerre
elle ne doit pas, en somme, devenir un nouveau cheval de Troie. Si les Arabes apprivoisent
la Méditerranée, leur dialogue avec l'Europe, dont ils partagent, ne fût-ce qu'au plan
de l'Histoire et des projections culturelles, tant de valeurs, en sera incontestablement
facilité.
De la sorte, l'Europe, forte de l'appui arabe, pourra mieux se réaliser par le Sud. Ce
sera là tout bénéfice pour les Arabes, pour l'Europe et pour tous nos Suds.
Notes :
1. Consonnes formant la racine trinitaire d'Adam, le premier homme, l'Homme.
2. Traduit du turc par Pertev Boratov.
3. Traduit du persan par Eva de Vitray-Meyerovitch.