Confluences Méditerranée                                   N°14                    Printemps 1995

Mouvements de population dans le bassin méditerranéen

Emile Temime

 

Le monde méditerranéen apparaît sur la carte comme un monde éclaté, divisé, protégé par des barrières naturelles, condamné au morcellement et à l'isolement. Les chaînes montagneuses qui, de l'Atlas nord-africain aux massifs pyrénéens et alpestres, s'étalent au-delà des Balkans pour se prolonger jusque dans les pays du Proche Orient, s'identifient à des frontières qui ne sont pas seulement climatiques. La vaste zone désertique qui se prolonge à partir du Sahara en direction de la péninsule arabique et rejoint les immenses étendues arides de l'Asie centrale n'est-elle pas une limite encore plus évidente, encore plus difficilement franchissable, même si les routes caravanières ont maintenu, de tout temps, des liens avec l'Afrique noire ou le monde extrême-oriental ?

Montagnes et déserts poussent même jusqu'à la "Mer Intérieure", faisant de cet univers particulier une succession de plaines et de bassins de faible étendue, séparés les uns des autres, propices à la multiplication des micro-états, voire à l'établissement durable de sociétés fermées sur elles-mêmes, et dont les structures semblent se figer au cours des siècles. Sans reprendre nécessairement des exemples extrêmes, comme celui des Hurdes, cette région "abandonnée" d'Estremadure que Bunuel a rendue célèbre(1), il convient de souligner la présence dans le monde méditerranéen de ces espaces privilégiés, refuges des hommes et des traditions, sources d'un nationalisme ou d'un régionalisme identitaire qui s'est transmis jusqu'à nos jours, à l'exemple des provinces basques ou des îles occidentales, comme la Corse ou la Sardaigne (mais on pourrait aisément multiplier les exemples).
La mer elle-même n'est pas toujours facteur d'unité, bien que des empires maritimes s'y soient constitués au cours des temps, d'Athènes à Venise, entre autres. Pendant de longs siècles, elle est surtout perçue comme source de péril, et l'on ne se risque au grand large qu'avec beaucoup de prudence. Les sociétés méditerranéennes sont agro-pastorales avant d'être maritimes. A la limite, on pourrait dire que certaines d'entre elles tournent le dos à la mer. Tel est, de toute évidence, le cas de la Crète ancienne, tel est celui de la Sicile, pays sous-peuplé encore au XVIème siècle(2), et qui sert alors de "grenier à blé" pour le monde méditerranéen, tel celui de la Corse jusqu'à une date toute récente (dans une perspective historique), au moins jusqu'à la fin du XIXème siècle. Nous prenons ici volontairement nos exemples dans la Méditerranée insulaire. Mais que dire des peuples qui sont à l'origine des grandes diasporas? Le peuple juif, le peuple de la Bible s'entend, ignore la vie maritime. Le monde arménien est replié à l'intérieur des terres, et composé pour l'essentiel de paysans. Et, pour parler du tout contemporain, la migration palestinienne n'est-elle pas due à une perte ou un abandon de terres, qui avaient abrité pendant des siècles une société agro-pastorale? On pourrait poursuivre cette énumération… Comment expliquer alors ces migrations massives, ces vastes mouvements de population qui animent tout au long de son histoire le monde méditerranéen, qui en font à la fois un lieu de rencontre, de passage et d'affrontement, parfois brutal, souvent pacifique entre les hommes et les cultures?

L'inutile vanité des murs

Sans doute, les barrières géographiques que nous venons d'évoquer ne sont-elles pas toujours des remparts efficaces et n'empêchent-elles ni la circulation des hommes, ni les migrations massives par-delà les frontières. Sans doute les fortifications édifiées par les hommes pour renforcer ces obstacles naturels sont-elles visiblement insuffisantes. Le cas exceptionnel de l'Empire romain, le seul Etat à avoir réalisé, par la force, l'unité du bassin méditerranéen, est, à cet égard, tout à fait remarquable. En vain dresse-t-il des murs et creuse-t-il des fossés pour se protéger contre les menaces des peuples du Nord ou les incursions des nomades de la steppe ou du désert. Du jour o- une pression forte s'exercera sur le "limes", il ne sera plus possible de contenir les envahisseurs. A vrai dire, ils sont déjà présents dans l'Empire; car on sait que le monde romain est pénétré, bien avant les grandes invasions du IVème ou du Vème siècle, par les peuples barbares. Les Romains eux-mêmes, ne bénéficiant plus de l'apport massif d'esclaves amenés par les conquêtes militaires, ont installé sur des terres déjà vides, ou insuffisamment peuplées, les paysans (les "colons") venus surtout de Germanie, et enrôlé par dizaines de milliers ces mercenaires, qui constituent désormais l'essentiel de l'armée. Déplacements de main-d'oeuvre, engagements militaires, ce sont là des constantes, qui se retrouveront au cours des siècles, et qui expliquent, avec des formes évidemment variables, des mouvements parfois considérables de populations à l'intérieur du bassin méditerranéen. Les épisodes violents, la poussée en direction de la Méditerranée des hordes venant de l'extérieur, les Slaves dans la péninsule balkanique, les Arabes dans le Moyen-Orient ou en Afrique du Nord à partir du VIIème siècle, les Turcs à partir du XIème (la pression s'exerce alors essentiellement d'est en ouest) modifient certes l'équilibre démographique, mais dans quelle proportion? Les envahisseurs sont relativement peu nombreux, et ils ne se renforceront par la suite qu'en contrôlant et en enrôlant les populations locales. Tout au plus, puisqu'il est ici question de mouvements démographiques, doit-on admettre que ces invasions, menées souvent par des nomades, entraînent un affaiblissement de la sédentarisation, renforcent les "espaces vides" dans les parties basses et exposées (au point que certaines d'entre elles retournent au marécage et à la désertification), font refluer les populations sur les régions montagneuses, qui servent alors de zones-refuges. Les Druzes et les Maronites se replient ainsi sur les hauteurs du Liban, les Kabyles sur les massifs du Maghreb. Les sociétés montagnardes apparaissent ainsi dans le monde méditerranéen comme relativement originales et très fortement structurées. Mais la densité relative du peuplement et la pauvreté des ressources les poussent naturellement, en temps de paix, à chercher des compléments de ressources dans des migrations saisonnières qui ramènent les hommes vers les campagnes voisines ou vers les villes qui se développent alors sur le pourtour du bassin méditerranéen.
Les mouvements de population ici sont souvent de faible ampleur, limités à des déplacements régionaux, parfois simplement de vallée à vallée(3), quelquefois plus étendus, et se renouvelant d'année en année, comme ces déplacements fort anciens qui poussent vers la basse Provence les montagnards des Alpes (ceux qu'on appellera les gavots) à la recherche d'un travail temporaire ou qui font descendre vers les plaines toscanes les montagnards de l'Apennin. Les grandes cités les attirent aussi plus largement, sinon plus durablement. Les Berbères venus de Kabylie travaillent dès l'époque ottomane dans les jardins des riches algérois. Les villes de la côte dalmate, Raguse notamment, attirent les travailleurs des montagnes voisines. Ce n'est que dans le cas des très grandes métropoles que l'on retrouve trace de déplacements de plus vaste envergure, liés au négoce et à l'ouverture des grandes routes maritimes.

Car la Méditerranée est aussi la route par excellence, la voie qui permet d'établir des communications entre ces territoires apparemment isolés et ces mondes souvent en conflit. Il n'est pas de moment où le trafic soit longtemps interrompu le long des côtes, et où les hommes ne trouvent moyen de communiquer et de se déplacer. Le temps où s'affrontent l'Islam conquérant et la Chrétienté divisée est, il est vrai, peu propice aux déplacements d'envergure et au grand négoce. Mais, si la Méditerranée apparaît alors comme une frontière entre ces deux mondes, elle est loin d'être la frontière hermétique que l'on s'est complu à représenter. Pèlerins et commerçants, en petit nombre, il est vrai, fréquentent les ports du Levant bien avant l'aventure des Croisades. L'expulsion des Juifs des Etats occidentaux, d'Espagne en particulier, les contraint à s'installer dans le monde musulman, et les communautés qu'ils y établissent, de Salonique à Livourne, serviront, à partir du XVIème siècle, de base au renouveau commercial en Méditerranée. Les grands ports de la Méditerranée orientale, à commencer par Constantinople ont toujours été l'aboutissement des caravanes amenant ces richesses fabuleuses que découvriront les Croisés en s'emparant de la capitale byzantine. Et le commerce des hommes fait aussi partie de ce négoce qui se poursuit d'un bout à l'autre de la Méditerranée. Le trafic des esclaves n'a pas pris fin avec le monde romain; il se poursuit tout au long de l'époque moderne. Ne compterait-on pas, pour ne parler que du monde chrétien, plusieurs milliers d'esclaves dans la Lisbonne du XVIIème siècle(4). Qu'ils viennent d'Afrique ou d'Asie, qu'ils soient les victimes de la course, barbaresque ou chrétienne, ils sont partie intégrante d'une société urbaine, très diversifiée, force de travail nécessaire dans un monde qui manque singulièrement d'hommes.
Le monde méditerranéen, jusqu'à une époque relativement récente, est en effet en quête permanente de main-d'oeuvre, pour l'exploitation des terres, nous l'avons vu au passage, mais aussi pour la mise en valeur du sous-sol. Nous avons cité l'exemple de la Sicile, plaque tournante et lieu de rencontre des civilisations méditerranéennes, marché céréalier de l'Occident jusqu'à l'époque moderne. Mais il est des espaces encore beaucoup plus vides, sur tout le pourtour de la Méditerranée. Espaces abandonnés aux fièvres paludéennes, et que l'on évite ou que l'on traverse en hâte, et qui ne seront mis en valeur que tardivement, comme la plaine de la Mitidja et, bien sûr, les Marais Pontins; espaces revenus à la friche après avoir connu un autre destin, comme une part non négligeable de l'Andalousie; espaces intérieurs, laissés aux semi-nomades ou aux chemins de transhumance; deltas des fleuves qu'il faudrait drainer et aménager et qui restent en dehors des grands courants de circulation, du delta de l'Ebre à celui du Danube (mais celui du Nil n'est pas très peuplé non plus). Jusqu'au milieu du XIXème siècle, les péninsules européennes, en dépit de l'édification de quelques grandes cités commerçantes, sont incontestablement sous-peuplées. L'Espagne n'a guère plus de 15 millions d'habitants vers 1850, en dépit d'un taux de natalité très élevé, pour une superficie presque équivalente à celle de la France (qui compte alors 35 millions d'habitants); l'Italie, dans ses frontières actuelles, ne dépasserait pas 25 millions d'individus à la même date…
C'est peu, et c'est déjà beaucoup, comparativement aux pays de l'Islam méditerranéen à la même époque. C'est déjà trop, en tout cas, pour des pays encore sous-industrialisés, et dont le système économique va être remis en cause à la fois par la colonisation, sous ses différents aspects, et par l'instauration de nouvelles formes de production et de nouvelles formes de marché. On pourrait parler à cette date d'une première inversion de tendance. Aux mouvements incessants, mais relativement limités, en nombre et en espace, de populations, qui avaient alors agité le bassin méditerranéen, si l'on excepte les déportations ou les expulsions massives, auxquelles on ne s'est pratiquement pas référé jusqu'ici, succède un vaste déplacement d'hommes et de femmes, qui s'opère à la fois en fonction d'impératifs économiques et de pressions politiques, parfois indissociables.

Les phénomènes qui se produisent alors ne signifient pas toujours rupture avec le passé. On peut souvent parler de continuité. Mais ils se développent sur une toute autre échelle. Il en est ainsi de la migration corse, dont on sait qu'elle est ancienne, et conforme à une double tradition méditerranéenne migration de "navigateurs", qui se recrutaient essentiellement parmi les CapCorsins, et que nous trouvons très tôt en Provence ou en Toscane, mais aussi sur les rivages barbaresques, migrations de soldats au service de Gênes et, plus tard, de la France. Ce qui est nouveau, surtout au début du XXème siècle, c'est la massivité des départs, liés à une remise en question de l'économie agro-pastorale traditionnelle, et qui se fait souvent en deux étapes, un premier temps qui amène à la ville, la ville corse s'entend, un second temps qui conduit "sur le continent" (en France, et d'abord dans les villes méditerranéennes du midi de la France). Parfois, on tente l'aventure lointaine, vers les colonies ou vers d'autres rivages, plus éloignés, au-delà du bassin méditerranéen. Sans aller jusqu'à parler ici de diaspora(5), il y a bien une diversité de trajectoires qui rappelle des migrations plus vastes et plus diversifiées; mais il subsiste un fort sentiment d'attachement aux origines, de solidarité entre les immigrés qui évoque assurément d'autres populations méditerranéennes.
Cette longue tradition migratoire se retrouve en effet, avec des nuances évidentes, en d'autres lieux du bassin méditerranéen. Les chemins pris à la fin du XIXème ou au début du XXème siècle sont marqués en quelque sorte par l'histoire. Il en est ainsi de la très ancienne migration des "Murciens" en direction de la France. Que les besoins en main-d'oeuvre des régions viticoles françaises aient amené un flux abondant et régulier, beaucoup plus important que par le passé, de "saisonniers" vers le Languedoc méditerranéen, que cette migration se soit traduite pour certains par un établissement durable sur le territoire français, rien de surprenant à cela. Ce n'est en somme que la prolongation d'une de ces migrations de proximité, que l'on peut retrouver ailleurs, en Europe, ou dans les régions du Maghreb. Lorsque le gouvernement français encourage la colonisation de l'Algérie, il se trouvera tout naturellement dépassé par ces migrations de proximité qu'il n'a certes pas souhaitées. Ce sont les populations pauvres du sud de l'Espagne, qui partiront en nombre vers l'Oranie(6), selon des routes maritimes aisées - et connues depuis de longues années. Les Italiens, surtout en provenance du Mezzogiorno, qui viennent en Tunisie, ou, en moins grande quantité, dans le Constantinois, après la conquête française, ne font, eux aussi, que reprendre des trajectoires anciennes(7). Migrations qui sont la plupart du temps, au départ, des migrations de travailleurs agricoles, mais dont une part importante se retrouvera naturellement, après quelques décennies, dans les centres urbains. Inversement, lorsque s'amorce une migration nord-africaine en direction de la France, dans les débuts du XXème siècle, le mouvement qui s'opère en particulier à partir de la Kabylie s'explique assurément par la pauvreté chronique du pays et par la dépossession des terres à la fin du XIXème. Mais il reprend aussi une tradition qui amène depuis longtemps les Kabyles à venir chercher quelques ressources complémentaires dans les villes proches, et qui ne cessera pas avec la décolonisation.

Les plus vastes mouvements de population qui affectent le bassin méditerranéen doivent assurément se replacer dans un contexte historique de longue durée pour être correctement compris, et cela est vrai des grandes diasporas comme des migrations de proximité, même si le déroulement du processus migratoire devient plus compliqué quand l'exil frappe massivement une communauté très importante. Cela est vrai de la grande migration arménienne, qui s'est amorcée bien avant le "génocide" de 1915, et qui se poursuit encore actuellement. Migration au départ liée au commerce de la soie, que les Arméniens pratiquent depuis longtemps, et qui conduit certains d'entre eux à venir s'installer en Occident dès le XVIIème siècle; migration précédée par l'installation dans les villes de l'Empire ottoman, à commencer par la capitale, de minorités arméniennes importantes et parfois influentes. La grande persécution frappe donc une communauté déjà "en mouvement". Elle conduit, en dehors de la déportation massive que l'on connaît, nombre d'Arméniens à se regrouper notamment à Constantinople ou dans les camps du Liban, o- ils seront placés à la fin de la Première Guerre mondiale sous la protection de la France. En 1923, après le traité de Lausanne, ils fuient par dizaines de milliers vers Marseille, une grande partie d'entre eux s'arrêtant en France et s'y fixant dans l'attente d'un improbable retour. Plus tard, et tout récemment encore, une autre vague migratoire prendra la même route, de Beyrouth ou de Stamboul vers Marseille, suivant, après plusieurs décennies, une trajectoire identique. Mais il est vrai que des communautés arméniennes se sont aussi installées aux Etats-Unis, et en d'autres pays à travers le monde. La diaspora, ici, ne se confond pas uniquement avec une trajectoire méditerranéenne(8).
On pourrait en dire presque autant d'autres mouvements de très grande ampleur, comme la migration grecque, qui s'apparente par bien des aspects, à la migration arménienne. Même tradition migratoire ancienne d'est en ouest ou du nord au sud, jusque vers l'Egypte, qui nous ferait remonter très loin dans le passé. Même établissement, à travers la Méditerranée, dans les villes-ports d'Occident ou d'Orient. Alexandrie comme Marseille sont des plaques tournantes de cette migration. Mêmes rapports maintenus, à travers des réseaux de négoce, avec le pays d'origine. Même accélération du mouvement migratoire à la fin des années 1920, lorsque la reconstitution d'un Etat turc s'accompagne d'un échange de populations, qui contraint des centaines de milliers de Grecs à quitter leur foyer, et à chercher un nouvel établissement en Grèce ou ailleurs, jusque dans les pays de la Méditerranée occidentale. Les décisions politiques, dans l'un et l'autre cas, sont assurément décisives. Mais les mouvements de populations ont commencé depuis très longtemps, et s'étendent bien au-delà du monde méditerranéen. Les raisons de cette diaspora ancienne sont économiques encore plus que politiques.

Assez curieusement, si l'on veut parler dans la Méditerranée contemporaine de migrations véritablement politiques, il faudrait évoquer, au moins rapidement, ce que j'appellerai des contre-sens historiques. Toute migration, tout départ massif, tout exil politique en particulier, s'accompagne d'une mythologie du retour, qui se transmet dans la famille et aide au maintien des solidarités à travers les générations. Or les deux exemples de "retour" que nous avons eu récemment sous les yeux semblent assez curieux. Le premier est la reconstitution en Palestine d'un Etat hébreu, dont la plupart des habitants, non seulement n'avaient jamais vécu en Palestine, mais n'avaient eu avec la Palestine d'autre rapport que légendaire ou religieux. Peuple en grande partie non méditerranéen (quand il s'agit de Juifs venus d'Europe centrale ou de Russie, dont les ancêtres ont été judaïsés il y a plusieurs siècles), mais qui vient retrouver cette "patrie" à contre-courant de l'Histoire. Le second exemple est le "rapatriement" des Pieds-Noirs, après l'indépendance de l'Algérie. Il est vrai que ce sont des "citoyens français" qui traversent la Méditerranée pour venir en France. Mais enfin, leur patrie, au sens immédiat du terme, c'est bien l'Algérie, et la plupart d'entre eux, ces Espagnols, Italiens ou Maltais, dont nous avons dit quelques mots, n'ont jamais vécu en France. Alors le terme de "retour", ici aussi, ne signifie pas grand chose. Dans un cas comme dans l'autre, il s'agit bien d'accidents de l'histoire, liés à des phénomènes qui dépassent largement le cadre méditerranéen. Le sionisme est sans doute lié à une tradition religieuse; mais la création de l'Etat d'Israël est due avant tout à des persécutions qui se déroulent pour l'essentiel en dehors du cadre méditerranéen. Le départ des Pieds-Noirs correspond d'abord au grand mouvement de décolonisation qui s'amorce après la Deuxième Guerre mondiale et qui touche aussi bien les pays du sud-est asiatique que l'ensemble du continent africain.

Les grands mouvements de population qui s'opèrent dans le bassin méditerranéen depuis le début du XXème siècle obéissent à une toute autre logique et ont, à l'échelle de l'histoire, une signification tout à fait différente. Nous avons parlé d'inversion de tendance à partir du XIXème siècle, en évoquant l'évolution démographique qui se dessine alors dans les pays méditerranéens d'Europe occidentale, une évolution qui s'accélère et s'étend à l'ensemble du bassin méditerranéen au cours du XXème. L'augmentation rapide de la population produit des effets comparables, même s'ils apparaissent échelonnés dans le temps, en Europe et dans les pays d'Islam. Nous avons rapidement évoqué ce premier mouvement de population, déterminé par l'affaiblissement des économies traditionnelles et par la poussée démographique, qui touche les péninsules européennes dès la fin du XIXème siècle. Il faut rappeler qu'il a débuté dans les zones de tradition migratoire, les pays de montagne, le nord-ouest de l'Espagne, la Galice, puis les provinces basques (et ceci bien avant que les territoires du sud ne soient touchés), Alpes piémontaises ou savoyardes, Apennin avant de gagner l'ensemble du Mezzogiorno. Mais ensuite, il s'étend à ces régions méridionales, et les trajectoires qui dominent désormais sont des trajectoires sud-nord, Andalous vers la Catalogne, Siciliens, Calabrais ou autres vers les régions industrialisées du nord de l'Italie, ce qui n'exclut pas la grande poussée migratoire au-delà des frontières des uns et des autres. La vieille migration piémontaise ou ligure qui s'opérait vers les campagnes provençales cède la place à un mouvement de toute autre envergure qui aboutit aux espaces industriels du nord de la France, de la Belgique, et, naturellement, de la Suisse toute proche. La péninsule ibérique déverse sur l'Europe occidentale, à cours de main-d'oeuvre, des centaines de milliers de travailleurs. Mouvements d'allers et retours; mais, dans l'ensemble, les péninsules de la Méditerranée européenne, de la Grèce au Portugal, ont été à l'origine de ce premier et très vaste déplacement de population vers le nord de l'Europe, qui n'exclut pas d'autres mouvements et d'autres déséquilibres, à l'intérieur même des frontières étatiques. Le développement urbain, souvent aux dépens des régions déshéritées, n'est sans doute pas un phénomène particulier au monde méditerranéen. Mais il arrive ici à des formes excessives, en particulier dans le développement de la cité athénienne, simple bourgade au début du XIXème siècle, et qui prend des dimensions tiers-mondistes, en attirant une population nouvelle et totalement disproportionnée à ses possibilités économiques.
Dans tous les cas que nous venons d'indiquer, les déplacements massifs de population sont liés à des nécessités économiques beaucoup plus qu'à un déséquilibre démographique ou à des événements politiques. Cela est aussi vrai lorsqu'on en vient à examiner les migrations qui se déroulent entre le nord et le sud du bassin méditerranéen; mais il faut tout de même prendre en considération un déséquilibre qui ne cesse de s'aggraver. Les chiffres bruts de population ne rendent absolument pas compte de ce déséquilibre, le vieillissement progressif dans les Etats de l'Europe méditerranéenne, l'Italie ou l'Espagne ayant été touchés à leur tour par la baisse de la natalité qui était jusqu'ici l'apanage de la France ou des pays du nord, s'opposant au très fort pourcentage de "moins de vingt ans" qui caractérise les pays du Maghreb et du Machrek, avec des nuances évidemment, la pression démographique étant particulièrement élevée en Algérie ou en Egypte. Encore faudrait-il analyser de façon précise ces évolutions économiques et ces poussées démographiques pour comprendre les mécanismes migratoires. Il est évident que nous ne pouvons le faire dans le cadre d'un exposé général. On se contentera de dessiner rapidement les grands traits qui caractérisent ces déplacements.
D'abord pour constater que les formes traditionnelles de migration n'ont pas disparu, mais qu'elles se font désormais sur une plus grande échelle et sur de plus vastes distances. L'urbanisation est devenue un phénomène très important, et qui n'est pas sans créer des problèmes singulièrement délicats. Certains déplacements "traditionnels" se poursuivent, comme ceux des Djerbiens, installés autour de Tunis dans un premier temps, puis venant s'installer en France, sans toutefois rompre les relations avec le lieu d'origine. Exemple parmi d'autres d'une migration par étapes, comme il s'en est produit depuis toujours dans le bassin méditerranéen.
Toutefois, les mouvements récents les plus importants se produisent dans deux directions vers les pays du Golfe, récents demandeurs de main-d'oeuvre avec le développement de l'exploitation pétrolière. Vers les pays industrialisés de l'Europe, en y comprenant depuis quelques années les Etats récemment industrialisés, en particulier l'Espagne et l'Italie, qui se transforment ainsi en pays d'immigration. Une remarque rapide à ce sujet. La Méditerranée reste avant tout un lieu de passage, et, de même que les migrants d'Italie et du Levant gagnaient au-delà du bassin méditerranéen, les côtes américaines ou africaines, aujourd'hui l'immigration d'Afrique noire traverse parfois le monde méditerranéen pour aboutir en Europe. Il s'agit toujours de migrations en Méditerranée. S'agit-il de migrations méditerranéennes? Oublions-les pour le moment.
Restent les deux principaux mouvements migratoires, qui n'ont bien entendu ni la même ampleur, ni la même nature. Les travailleurs qui viennent dans les pays du Golfe sont issus en grande partie des pays asiatiques. Toutefois, depuis 1970, beaucoup de Jordaniens, de Yéménites, de Palestiniens, d'Egyptiens surtout ont été attirés par une demande qui concerne toutes les catégories sociales, cadres, employés, ouvriers de production ou manutentionnaires. Si l'on en croit Elisabeth Longuenesse, il y aurait aujourd'hui près d'un million et demi d'Egyptiens dans ces pays (en y comprenant, il est vrai, ceux qui se trouvent en Libye), "alors que, vers 1970, il y avait un maximum de 100 000 Egyptiens travaillant hors d'Egypte". On mesure "la rapidité et la brutalité du phénomène"(9), facilité par les possibilités de salaires relativement élevés, mais qui ont un caractère transitoire par définition. Très peu s'installent "à vie". Il s'agit ici d'un déplacement provisoire, permettant de constituer un pécule, voire de s'enrichir en quelques années. Prélude à un retour ou à l'établissement dans un autre lieu? Les statistiques, déjà peu fiables, ne nous permettent guère de répondre à cette question.
Le mouvement sud-nord est par nature beaucoup plus massif, beaucoup plus durable; il entraîne aussi des conséquences infiniment plus importantes. Il implique l'établissement dans les pays européens d'un grand nombre de travailleurs immigrés originaires de pays musulmans, Turcs et Maghrébins pour l'essentiel. Mouvement déjà ancien pour les Algériens, attirés en grand nombre vers la France pendant l'entre-deux-guerres (mais il culmine dans les années 1960), plus tardif pour les Marocains et les Tunisiens, essentiel pour les Turcs en direction de l'Allemagne beaucoup plus récent en ce qui concerne précisément l'Espagne et l'Italie, c'est à dire les pays méditerranéens par excellence, longtemps ouverts assez librement, et o- le grand nombre d'immigrés en situation irrégulière interdit toute statistique sérieuse dans l'immédiat. A titre d'exemple, les régularisations entreprises en Italie dans les années 1988-89 permettaient déjà de faire apparaître la présence dans ce pays de plus de 30 000 Marocains(10). Le chiffre était sans doute très inférieur à la réalité. Au reste, nous n'avons pas cherché ici à donner des chiffres, toujours contestables, mais à établir des permanences et à dessiner des trajectoires. Les contradictions juridiques et l'établissement de barrières (visas et contrôles) destinés à freiner le mouvement sud-nord témoignent d'une première permanence: la recherche d'une protection contre un envahissement trop rapide des populations venues du sud de la Méditerranée, les transformations économiques récentes ne justifiant plus une demande importante de travailleurs immigrés. La Méditerranée tend alors à se fermer à nouveau, à devenir à nouveau une frontière difficile à franchir entre un monde "développé" et un tiers-monde confronté à des difficultés économiques croissantes plus qu'entre un monde de l'Islam et un monde de la Chrétienté.

Mais il est tout de même un trait fondamental que nous retrouvons à des siècles d'intervalle. Les nécessités économiques ont amené l'Europe à faire appel à ces masses de travailleurs venus du sud. Ceux-là y sont désormais établis, même si on veut superbement les ignorer (l'Allemagne ne se refuse-t-elle pas toujours à se considérer comme un pays d'immigration); ils y ont trouvé un emploi souvent durable, ils y ont opéré ce qu'il est convenu d'appeler en France un regroupement familial. Ils sont dans l'Europe, alors même qu'on feint d'arrêter la migration. Ils constituent un élément désormais majeur et actif de la population européenne, au même titre que les Barbares autrefois introduits dans l'Empire romain pour des raisons comparables. Le brassage des hommes, qui est dans la nature même du monde méditerranéen, se fait par-delà les barrières géographiques et par-delà les frontières.

Emile Temime

 

Notes :
1. Présenté pour la première fois en 1933, ce film (connu en France sous le titre de Terre sans pain) fit scandale en présentant, sous une forme volontairement "caricaturale" cette Espagne abandonnée jusqu'à la misère et la dégénérescence.
2. Sur le sous-peuplement des pays méditerranéens au XVIe siècle, on se reportera évidemment à l'ouvrage essentiel de Fernand Braudel, La Méditerranée au temps de Philippe II, étant entendu que Braudel est lui-même très prudent dans des évaluations chiffrées qui ne sont à coup sûr que des approximations.
3. Ce qui est plus particulièrement le cas des vallées alpestres.
4. Sans doute plus de 10 000.
5. L'expression est certes couramment utilisée en parlant des Corses. Nous avons essayé de ne le faire que dans le cas où elle nous paraît incontestable.
6. Et dans l'ensemble de l'Algérie; mais c'est évidemment l'Oranie qui est le plus fortement "hispanisée".
7. Cf. les publications de Jean-Jacques Jordi sur Les Espagnols en Oranie, Montpellier, Africa Nostra, 1986, et de Gérard Crespo, sur les Espagnols dans l'Algérois, et, tout récemment, sur Les Italiens en Algérie, Calvisson, Gandini, 1994.
8. Sur la diaspora arménienne, cf. le tableau qu'en dresse notamment Claire Mouradian, dans son mémoire sur l'Arménie soviétique et la diaspora arménienne après la Deuxième Gurre mondiale, Paris, 1977.
9. Article d'Elisabeth Longuenesse sur "les migrations du travail dans les bouleversements de la société égyptienne" in Peuples méditerranéens, numéros 31-32, avril-sept. 1985.
10. On se reportera sur ce point à l'ouvrage publié sous la direction de Jacqueline Costa-Lascoux et Patrick Weil, Logiques d'états et immigrations, Paris, Ed. Kimé, 1992, qui donne des chiffres sérieux jusque dans leurs hésitations.