Mouvements de population dans le bassin méditerranéen
Emile Temime
Le monde méditerranéen apparaît sur la carte comme un monde éclaté, divisé, protégé par des barrières naturelles, condamné au morcellement et à l'isolement. Les chaînes montagneuses qui, de l'Atlas nord-africain aux massifs pyrénéens et alpestres, s'étalent au-delà des Balkans pour se prolonger jusque dans les pays du Proche Orient, s'identifient à des frontières qui ne sont pas seulement climatiques. La vaste zone désertique qui se prolonge à partir du Sahara en direction de la péninsule arabique et rejoint les immenses étendues arides de l'Asie centrale n'est-elle pas une limite encore plus évidente, encore plus difficilement franchissable, même si les routes caravanières ont maintenu, de tout temps, des liens avec l'Afrique noire ou le monde extrême-oriental ?
Montagnes et déserts poussent même jusqu'à la "Mer
Intérieure", faisant de cet univers particulier une succession de plaines et de
bassins de faible étendue, séparés les uns des autres, propices à la multiplication
des micro-états, voire à l'établissement durable de sociétés fermées sur
elles-mêmes, et dont les structures semblent se figer au cours des siècles. Sans
reprendre nécessairement des exemples extrêmes, comme celui des Hurdes, cette région
"abandonnée" d'Estremadure que Bunuel a rendue célèbre(1),
il convient de souligner la présence dans le monde méditerranéen de ces espaces
privilégiés, refuges des hommes et des traditions, sources d'un nationalisme ou d'un
régionalisme identitaire qui s'est transmis jusqu'à nos jours, à l'exemple des
provinces basques ou des îles occidentales, comme la Corse ou la Sardaigne (mais on
pourrait aisément multiplier les exemples).
La mer elle-même n'est pas toujours facteur d'unité, bien que des empires maritimes s'y
soient constitués au cours des temps, d'Athènes à Venise, entre autres. Pendant de
longs siècles, elle est surtout perçue comme source de péril, et l'on ne se risque au
grand large qu'avec beaucoup de prudence. Les sociétés méditerranéennes sont
agro-pastorales avant d'être maritimes. A la limite, on pourrait dire que certaines
d'entre elles tournent le dos à la mer. Tel est, de toute évidence, le cas de la Crète
ancienne, tel est celui de la Sicile, pays sous-peuplé encore au XVIème siècle(2), et qui sert alors de "grenier à blé" pour le monde
méditerranéen, tel celui de la Corse jusqu'à une date toute récente (dans une
perspective historique), au moins jusqu'à la fin du XIXème siècle. Nous prenons ici
volontairement nos exemples dans la Méditerranée insulaire. Mais que dire des peuples
qui sont à l'origine des grandes diasporas? Le peuple juif, le peuple de la Bible
s'entend, ignore la vie maritime. Le monde arménien est replié à l'intérieur des
terres, et composé pour l'essentiel de paysans. Et, pour parler du tout contemporain, la
migration palestinienne n'est-elle pas due à une perte ou un abandon de terres, qui
avaient abrité pendant des siècles une société agro-pastorale? On pourrait poursuivre
cette énumération
Comment expliquer alors ces migrations massives, ces vastes
mouvements de population qui animent tout au long de son histoire le monde
méditerranéen, qui en font à la fois un lieu de rencontre, de passage et
d'affrontement, parfois brutal, souvent pacifique entre les hommes et les cultures?
L'inutile vanité des murs
Sans doute, les barrières géographiques que nous venons d'évoquer ne
sont-elles pas toujours des remparts efficaces et n'empêchent-elles ni la circulation des
hommes, ni les migrations massives par-delà les frontières. Sans doute les
fortifications édifiées par les hommes pour renforcer ces obstacles naturels sont-elles
visiblement insuffisantes. Le cas exceptionnel de l'Empire romain, le seul Etat à avoir
réalisé, par la force, l'unité du bassin méditerranéen, est, à cet égard, tout à
fait remarquable. En vain dresse-t-il des murs et creuse-t-il des fossés pour se
protéger contre les menaces des peuples du Nord ou les incursions des nomades de la
steppe ou du désert. Du jour o- une pression forte s'exercera sur le "limes",
il ne sera plus possible de contenir les envahisseurs. A vrai dire, ils sont déjà
présents dans l'Empire; car on sait que le monde romain est pénétré, bien avant les
grandes invasions du IVème ou du Vème siècle, par les peuples barbares. Les Romains
eux-mêmes, ne bénéficiant plus de l'apport massif d'esclaves amenés par les conquêtes
militaires, ont installé sur des terres déjà vides, ou insuffisamment peuplées, les
paysans (les "colons") venus surtout de Germanie, et enrôlé par dizaines de
milliers ces mercenaires, qui constituent désormais l'essentiel de l'armée.
Déplacements de main-d'oeuvre, engagements militaires, ce sont là des constantes, qui se
retrouveront au cours des siècles, et qui expliquent, avec des formes évidemment
variables, des mouvements parfois considérables de populations à l'intérieur du bassin
méditerranéen. Les épisodes violents, la poussée en direction de la Méditerranée des
hordes venant de l'extérieur, les Slaves dans la péninsule balkanique, les Arabes dans
le Moyen-Orient ou en Afrique du Nord à partir du VIIème siècle, les Turcs à partir du
XIème (la pression s'exerce alors essentiellement d'est en ouest) modifient certes
l'équilibre démographique, mais dans quelle proportion? Les envahisseurs sont
relativement peu nombreux, et ils ne se renforceront par la suite qu'en contrôlant et en
enrôlant les populations locales. Tout au plus, puisqu'il est ici question de mouvements
démographiques, doit-on admettre que ces invasions, menées souvent par des nomades,
entraînent un affaiblissement de la sédentarisation, renforcent les "espaces
vides" dans les parties basses et exposées (au point que certaines d'entre elles
retournent au marécage et à la désertification), font refluer les populations sur les
régions montagneuses, qui servent alors de zones-refuges. Les Druzes et les Maronites se
replient ainsi sur les hauteurs du Liban, les Kabyles sur les massifs du Maghreb. Les
sociétés montagnardes apparaissent ainsi dans le monde méditerranéen comme
relativement originales et très fortement structurées. Mais la densité relative du
peuplement et la pauvreté des ressources les poussent naturellement, en temps de paix, à
chercher des compléments de ressources dans des migrations saisonnières qui ramènent
les hommes vers les campagnes voisines ou vers les villes qui se développent alors sur le
pourtour du bassin méditerranéen.
Les mouvements de population ici sont souvent de faible ampleur, limités à des
déplacements régionaux, parfois simplement de vallée à vallée(3),
quelquefois plus étendus, et se renouvelant d'année en année, comme ces déplacements
fort anciens qui poussent vers la basse Provence les montagnards des Alpes (ceux qu'on
appellera les gavots) à la recherche d'un travail temporaire ou qui font descendre vers
les plaines toscanes les montagnards de l'Apennin. Les grandes cités les attirent aussi
plus largement, sinon plus durablement. Les Berbères venus de Kabylie travaillent dès
l'époque ottomane dans les jardins des riches algérois. Les villes de la côte dalmate,
Raguse notamment, attirent les travailleurs des montagnes voisines. Ce n'est que dans le
cas des très grandes métropoles que l'on retrouve trace de déplacements de plus vaste
envergure, liés au négoce et à l'ouverture des grandes routes maritimes.
Car la Méditerranée est aussi la route par excellence, la voie qui
permet d'établir des communications entre ces territoires apparemment isolés et ces
mondes souvent en conflit. Il n'est pas de moment où le trafic soit longtemps interrompu
le long des côtes, et où les hommes ne trouvent moyen de communiquer et de se déplacer.
Le temps où s'affrontent l'Islam conquérant et la Chrétienté divisée est, il est
vrai, peu propice aux déplacements d'envergure et au grand négoce. Mais, si la
Méditerranée apparaît alors comme une frontière entre ces deux mondes, elle est loin
d'être la frontière hermétique que l'on s'est complu à représenter. Pèlerins et
commerçants, en petit nombre, il est vrai, fréquentent les ports du Levant bien avant
l'aventure des Croisades. L'expulsion des Juifs des Etats occidentaux, d'Espagne en
particulier, les contraint à s'installer dans le monde musulman, et les communautés
qu'ils y établissent, de Salonique à Livourne, serviront, à partir du XVIème siècle,
de base au renouveau commercial en Méditerranée. Les grands ports de la Méditerranée
orientale, à commencer par Constantinople ont toujours été l'aboutissement des
caravanes amenant ces richesses fabuleuses que découvriront les Croisés en s'emparant de
la capitale byzantine. Et le commerce des hommes fait aussi partie de ce négoce qui se
poursuit d'un bout à l'autre de la Méditerranée. Le trafic des esclaves n'a pas pris
fin avec le monde romain; il se poursuit tout au long de l'époque moderne. Ne
compterait-on pas, pour ne parler que du monde chrétien, plusieurs milliers d'esclaves
dans la Lisbonne du XVIIème siècle(4). Qu'ils viennent d'Afrique ou
d'Asie, qu'ils soient les victimes de la course, barbaresque ou chrétienne, ils sont
partie intégrante d'une société urbaine, très diversifiée, force de travail
nécessaire dans un monde qui manque singulièrement d'hommes.
Le monde méditerranéen, jusqu'à une époque relativement récente, est en effet en
quête permanente de main-d'oeuvre, pour l'exploitation des terres, nous l'avons vu au
passage, mais aussi pour la mise en valeur du sous-sol. Nous avons cité l'exemple de la
Sicile, plaque tournante et lieu de rencontre des civilisations méditerranéennes,
marché céréalier de l'Occident jusqu'à l'époque moderne. Mais il est des espaces
encore beaucoup plus vides, sur tout le pourtour de la Méditerranée. Espaces abandonnés
aux fièvres paludéennes, et que l'on évite ou que l'on traverse en hâte, et qui ne
seront mis en valeur que tardivement, comme la plaine de la Mitidja et, bien sûr, les
Marais Pontins; espaces revenus à la friche après avoir connu un autre destin, comme une
part non négligeable de l'Andalousie; espaces intérieurs, laissés aux semi-nomades ou
aux chemins de transhumance; deltas des fleuves qu'il faudrait drainer et aménager et qui
restent en dehors des grands courants de circulation, du delta de l'Ebre à celui du
Danube (mais celui du Nil n'est pas très peuplé non plus). Jusqu'au milieu du XIXème
siècle, les péninsules européennes, en dépit de l'édification de quelques grandes
cités commerçantes, sont incontestablement sous-peuplées. L'Espagne n'a guère plus de
15 millions d'habitants vers 1850, en dépit d'un taux de natalité très élevé, pour
une superficie presque équivalente à celle de la France (qui compte alors 35 millions
d'habitants); l'Italie, dans ses frontières actuelles, ne dépasserait pas 25 millions
d'individus à la même date
C'est peu, et c'est déjà beaucoup, comparativement aux pays de l'Islam méditerranéen
à la même époque. C'est déjà trop, en tout cas, pour des pays encore
sous-industrialisés, et dont le système économique va être remis en cause à la fois
par la colonisation, sous ses différents aspects, et par l'instauration de nouvelles
formes de production et de nouvelles formes de marché. On pourrait parler à cette date
d'une première inversion de tendance. Aux mouvements incessants, mais relativement
limités, en nombre et en espace, de populations, qui avaient alors agité le bassin
méditerranéen, si l'on excepte les déportations ou les expulsions massives, auxquelles
on ne s'est pratiquement pas référé jusqu'ici, succède un vaste déplacement d'hommes
et de femmes, qui s'opère à la fois en fonction d'impératifs économiques et de
pressions politiques, parfois indissociables.
Les phénomènes qui se produisent alors ne signifient pas toujours
rupture avec le passé. On peut souvent parler de continuité. Mais ils se développent
sur une toute autre échelle. Il en est ainsi de la migration corse, dont on sait qu'elle
est ancienne, et conforme à une double tradition méditerranéenne migration de
"navigateurs", qui se recrutaient essentiellement parmi les CapCorsins, et que
nous trouvons très tôt en Provence ou en Toscane, mais aussi sur les rivages
barbaresques, migrations de soldats au service de Gênes et, plus tard, de la France. Ce
qui est nouveau, surtout au début du XXème siècle, c'est la massivité des départs,
liés à une remise en question de l'économie agro-pastorale traditionnelle, et qui se
fait souvent en deux étapes, un premier temps qui amène à la ville, la ville corse
s'entend, un second temps qui conduit "sur le continent" (en France, et d'abord
dans les villes méditerranéennes du midi de la France). Parfois, on tente l'aventure
lointaine, vers les colonies ou vers d'autres rivages, plus éloignés, au-delà du bassin
méditerranéen. Sans aller jusqu'à parler ici de diaspora(5), il y a
bien une diversité de trajectoires qui rappelle des migrations plus vastes et plus
diversifiées; mais il subsiste un fort sentiment d'attachement aux origines, de
solidarité entre les immigrés qui évoque assurément d'autres populations
méditerranéennes.
Cette longue tradition migratoire se retrouve en effet, avec des nuances évidentes, en
d'autres lieux du bassin méditerranéen. Les chemins pris à la fin du XIXème ou au
début du XXème siècle sont marqués en quelque sorte par l'histoire. Il en est ainsi de
la très ancienne migration des "Murciens" en direction de la France. Que les
besoins en main-d'oeuvre des régions viticoles françaises aient amené un flux abondant
et régulier, beaucoup plus important que par le passé, de "saisonniers" vers
le Languedoc méditerranéen, que cette migration se soit traduite pour certains par un
établissement durable sur le territoire français, rien de surprenant à cela. Ce n'est
en somme que la prolongation d'une de ces migrations de proximité, que l'on peut
retrouver ailleurs, en Europe, ou dans les régions du Maghreb. Lorsque le gouvernement
français encourage la colonisation de l'Algérie, il se trouvera tout naturellement
dépassé par ces migrations de proximité qu'il n'a certes pas souhaitées. Ce sont les
populations pauvres du sud de l'Espagne, qui partiront en nombre vers l'Oranie(6), selon des routes maritimes aisées - et connues depuis de longues
années. Les Italiens, surtout en provenance du Mezzogiorno, qui viennent en Tunisie, ou,
en moins grande quantité, dans le Constantinois, après la conquête française, ne font,
eux aussi, que reprendre des trajectoires anciennes(7). Migrations qui
sont la plupart du temps, au départ, des migrations de travailleurs agricoles, mais dont
une part importante se retrouvera naturellement, après quelques décennies, dans les
centres urbains. Inversement, lorsque s'amorce une migration nord-africaine en direction
de la France, dans les débuts du XXème siècle, le mouvement qui s'opère en particulier
à partir de la Kabylie s'explique assurément par la pauvreté chronique du pays et par
la dépossession des terres à la fin du XIXème. Mais il reprend aussi une tradition qui
amène depuis longtemps les Kabyles à venir chercher quelques ressources complémentaires
dans les villes proches, et qui ne cessera pas avec la décolonisation.
Les plus vastes mouvements de population qui affectent le bassin
méditerranéen doivent assurément se replacer dans un contexte historique de longue
durée pour être correctement compris, et cela est vrai des grandes diasporas comme des
migrations de proximité, même si le déroulement du processus migratoire devient plus
compliqué quand l'exil frappe massivement une communauté très importante. Cela est vrai
de la grande migration arménienne, qui s'est amorcée bien avant le "génocide"
de 1915, et qui se poursuit encore actuellement. Migration au départ liée au commerce de
la soie, que les Arméniens pratiquent depuis longtemps, et qui conduit certains d'entre
eux à venir s'installer en Occident dès le XVIIème siècle; migration précédée par
l'installation dans les villes de l'Empire ottoman, à commencer par la capitale, de
minorités arméniennes importantes et parfois influentes. La grande persécution frappe
donc une communauté déjà "en mouvement". Elle conduit, en dehors de la
déportation massive que l'on connaît, nombre d'Arméniens à se regrouper notamment à
Constantinople ou dans les camps du Liban, o- ils seront placés à la fin de la Première
Guerre mondiale sous la protection de la France. En 1923, après le traité de Lausanne,
ils fuient par dizaines de milliers vers Marseille, une grande partie d'entre eux
s'arrêtant en France et s'y fixant dans l'attente d'un improbable retour. Plus tard, et
tout récemment encore, une autre vague migratoire prendra la même route, de Beyrouth ou
de Stamboul vers Marseille, suivant, après plusieurs décennies, une trajectoire
identique. Mais il est vrai que des communautés arméniennes se sont aussi installées
aux Etats-Unis, et en d'autres pays à travers le monde. La diaspora, ici, ne se confond
pas uniquement avec une trajectoire méditerranéenne(8).
On pourrait en dire presque autant d'autres mouvements de très grande ampleur, comme la
migration grecque, qui s'apparente par bien des aspects, à la migration arménienne.
Même tradition migratoire ancienne d'est en ouest ou du nord au sud, jusque vers
l'Egypte, qui nous ferait remonter très loin dans le passé. Même établissement, à
travers la Méditerranée, dans les villes-ports d'Occident ou d'Orient. Alexandrie comme
Marseille sont des plaques tournantes de cette migration. Mêmes rapports maintenus, à
travers des réseaux de négoce, avec le pays d'origine. Même accélération du mouvement
migratoire à la fin des années 1920, lorsque la reconstitution d'un Etat turc
s'accompagne d'un échange de populations, qui contraint des centaines de milliers de
Grecs à quitter leur foyer, et à chercher un nouvel établissement en Grèce ou
ailleurs, jusque dans les pays de la Méditerranée occidentale. Les décisions
politiques, dans l'un et l'autre cas, sont assurément décisives. Mais les mouvements de
populations ont commencé depuis très longtemps, et s'étendent bien au-delà du monde
méditerranéen. Les raisons de cette diaspora ancienne sont économiques encore plus que
politiques.
Assez curieusement, si l'on veut parler dans la Méditerranée contemporaine de migrations véritablement politiques, il faudrait évoquer, au moins rapidement, ce que j'appellerai des contre-sens historiques. Toute migration, tout départ massif, tout exil politique en particulier, s'accompagne d'une mythologie du retour, qui se transmet dans la famille et aide au maintien des solidarités à travers les générations. Or les deux exemples de "retour" que nous avons eu récemment sous les yeux semblent assez curieux. Le premier est la reconstitution en Palestine d'un Etat hébreu, dont la plupart des habitants, non seulement n'avaient jamais vécu en Palestine, mais n'avaient eu avec la Palestine d'autre rapport que légendaire ou religieux. Peuple en grande partie non méditerranéen (quand il s'agit de Juifs venus d'Europe centrale ou de Russie, dont les ancêtres ont été judaïsés il y a plusieurs siècles), mais qui vient retrouver cette "patrie" à contre-courant de l'Histoire. Le second exemple est le "rapatriement" des Pieds-Noirs, après l'indépendance de l'Algérie. Il est vrai que ce sont des "citoyens français" qui traversent la Méditerranée pour venir en France. Mais enfin, leur patrie, au sens immédiat du terme, c'est bien l'Algérie, et la plupart d'entre eux, ces Espagnols, Italiens ou Maltais, dont nous avons dit quelques mots, n'ont jamais vécu en France. Alors le terme de "retour", ici aussi, ne signifie pas grand chose. Dans un cas comme dans l'autre, il s'agit bien d'accidents de l'histoire, liés à des phénomènes qui dépassent largement le cadre méditerranéen. Le sionisme est sans doute lié à une tradition religieuse; mais la création de l'Etat d'Israël est due avant tout à des persécutions qui se déroulent pour l'essentiel en dehors du cadre méditerranéen. Le départ des Pieds-Noirs correspond d'abord au grand mouvement de décolonisation qui s'amorce après la Deuxième Guerre mondiale et qui touche aussi bien les pays du sud-est asiatique que l'ensemble du continent africain.
Les grands mouvements de population qui s'opèrent dans le bassin
méditerranéen depuis le début du XXème siècle obéissent à une toute autre logique
et ont, à l'échelle de l'histoire, une signification tout à fait différente. Nous
avons parlé d'inversion de tendance à partir du XIXème siècle, en évoquant
l'évolution démographique qui se dessine alors dans les pays méditerranéens d'Europe
occidentale, une évolution qui s'accélère et s'étend à l'ensemble du bassin
méditerranéen au cours du XXème. L'augmentation rapide de la population produit des
effets comparables, même s'ils apparaissent échelonnés dans le temps, en Europe et dans
les pays d'Islam. Nous avons rapidement évoqué ce premier mouvement de population,
déterminé par l'affaiblissement des économies traditionnelles et par la poussée
démographique, qui touche les péninsules européennes dès la fin du XIXème siècle. Il
faut rappeler qu'il a débuté dans les zones de tradition migratoire, les pays de
montagne, le nord-ouest de l'Espagne, la Galice, puis les provinces basques (et ceci bien
avant que les territoires du sud ne soient touchés), Alpes piémontaises ou savoyardes,
Apennin avant de gagner l'ensemble du Mezzogiorno. Mais ensuite, il s'étend à ces
régions méridionales, et les trajectoires qui dominent désormais sont des trajectoires
sud-nord, Andalous vers la Catalogne, Siciliens, Calabrais ou autres vers les régions
industrialisées du nord de l'Italie, ce qui n'exclut pas la grande poussée migratoire
au-delà des frontières des uns et des autres. La vieille migration piémontaise ou
ligure qui s'opérait vers les campagnes provençales cède la place à un mouvement de
toute autre envergure qui aboutit aux espaces industriels du nord de la France, de la
Belgique, et, naturellement, de la Suisse toute proche. La péninsule ibérique déverse
sur l'Europe occidentale, à cours de main-d'oeuvre, des centaines de milliers de
travailleurs. Mouvements d'allers et retours; mais, dans l'ensemble, les péninsules de la
Méditerranée européenne, de la Grèce au Portugal, ont été à l'origine de ce premier
et très vaste déplacement de population vers le nord de l'Europe, qui n'exclut pas
d'autres mouvements et d'autres déséquilibres, à l'intérieur même des frontières
étatiques. Le développement urbain, souvent aux dépens des régions déshéritées,
n'est sans doute pas un phénomène particulier au monde méditerranéen. Mais il arrive
ici à des formes excessives, en particulier dans le développement de la cité
athénienne, simple bourgade au début du XIXème siècle, et qui prend des dimensions
tiers-mondistes, en attirant une population nouvelle et totalement disproportionnée à
ses possibilités économiques.
Dans tous les cas que nous venons d'indiquer, les déplacements massifs de population sont
liés à des nécessités économiques beaucoup plus qu'à un déséquilibre
démographique ou à des événements politiques. Cela est aussi vrai lorsqu'on en vient
à examiner les migrations qui se déroulent entre le nord et le sud du bassin
méditerranéen; mais il faut tout de même prendre en considération un déséquilibre
qui ne cesse de s'aggraver. Les chiffres bruts de population ne rendent absolument pas
compte de ce déséquilibre, le vieillissement progressif dans les Etats de l'Europe
méditerranéenne, l'Italie ou l'Espagne ayant été touchés à leur tour par la baisse
de la natalité qui était jusqu'ici l'apanage de la France ou des pays du nord,
s'opposant au très fort pourcentage de "moins de vingt ans" qui caractérise
les pays du Maghreb et du Machrek, avec des nuances évidemment, la pression
démographique étant particulièrement élevée en Algérie ou en Egypte. Encore
faudrait-il analyser de façon précise ces évolutions économiques et ces poussées
démographiques pour comprendre les mécanismes migratoires. Il est évident que nous ne
pouvons le faire dans le cadre d'un exposé général. On se contentera de dessiner
rapidement les grands traits qui caractérisent ces déplacements.
D'abord pour constater que les formes traditionnelles de migration n'ont pas disparu, mais
qu'elles se font désormais sur une plus grande échelle et sur de plus vastes distances.
L'urbanisation est devenue un phénomène très important, et qui n'est pas sans créer
des problèmes singulièrement délicats. Certains déplacements "traditionnels"
se poursuivent, comme ceux des Djerbiens, installés autour de Tunis dans un premier
temps, puis venant s'installer en France, sans toutefois rompre les relations avec le lieu
d'origine. Exemple parmi d'autres d'une migration par étapes, comme il s'en est produit
depuis toujours dans le bassin méditerranéen.
Toutefois, les mouvements récents les plus importants se produisent dans deux directions
vers les pays du Golfe, récents demandeurs de main-d'oeuvre avec le développement de
l'exploitation pétrolière. Vers les pays industrialisés de l'Europe, en y comprenant
depuis quelques années les Etats récemment industrialisés, en particulier l'Espagne et
l'Italie, qui se transforment ainsi en pays d'immigration. Une remarque rapide à ce
sujet. La Méditerranée reste avant tout un lieu de passage, et, de même que les
migrants d'Italie et du Levant gagnaient au-delà du bassin méditerranéen, les côtes
américaines ou africaines, aujourd'hui l'immigration d'Afrique noire traverse parfois le
monde méditerranéen pour aboutir en Europe. Il s'agit toujours de migrations en
Méditerranée. S'agit-il de migrations méditerranéennes? Oublions-les pour le moment.
Restent les deux principaux mouvements migratoires, qui n'ont bien entendu ni la même
ampleur, ni la même nature. Les travailleurs qui viennent dans les pays du Golfe sont
issus en grande partie des pays asiatiques. Toutefois, depuis 1970, beaucoup de
Jordaniens, de Yéménites, de Palestiniens, d'Egyptiens surtout ont été attirés par
une demande qui concerne toutes les catégories sociales, cadres, employés, ouvriers de
production ou manutentionnaires. Si l'on en croit Elisabeth Longuenesse, il y aurait
aujourd'hui près d'un million et demi d'Egyptiens dans ces pays (en y comprenant, il est
vrai, ceux qui se trouvent en Libye), "alors que, vers 1970, il y avait un maximum de
100 000 Egyptiens travaillant hors d'Egypte". On mesure "la rapidité et la
brutalité du phénomène"(9), facilité par les possibilités de
salaires relativement élevés, mais qui ont un caractère transitoire par définition.
Très peu s'installent "à vie". Il s'agit ici d'un déplacement provisoire,
permettant de constituer un pécule, voire de s'enrichir en quelques années. Prélude à
un retour ou à l'établissement dans un autre lieu? Les statistiques, déjà peu fiables,
ne nous permettent guère de répondre à cette question.
Le mouvement sud-nord est par nature beaucoup plus massif, beaucoup plus durable; il
entraîne aussi des conséquences infiniment plus importantes. Il implique
l'établissement dans les pays européens d'un grand nombre de travailleurs immigrés
originaires de pays musulmans, Turcs et Maghrébins pour l'essentiel. Mouvement déjà
ancien pour les Algériens, attirés en grand nombre vers la France pendant
l'entre-deux-guerres (mais il culmine dans les années 1960), plus tardif pour les
Marocains et les Tunisiens, essentiel pour les Turcs en direction de l'Allemagne beaucoup
plus récent en ce qui concerne précisément l'Espagne et l'Italie, c'est à dire les
pays méditerranéens par excellence, longtemps ouverts assez librement, et o- le grand
nombre d'immigrés en situation irrégulière interdit toute statistique sérieuse dans
l'immédiat. A titre d'exemple, les régularisations entreprises en Italie dans les
années 1988-89 permettaient déjà de faire apparaître la présence dans ce pays de plus
de 30 000 Marocains(10). Le chiffre était sans doute très inférieur à
la réalité. Au reste, nous n'avons pas cherché ici à donner des chiffres, toujours
contestables, mais à établir des permanences et à dessiner des trajectoires. Les
contradictions juridiques et l'établissement de barrières (visas et contrôles)
destinés à freiner le mouvement sud-nord témoignent d'une première permanence: la
recherche d'une protection contre un envahissement trop rapide des populations venues du
sud de la Méditerranée, les transformations économiques récentes ne justifiant plus
une demande importante de travailleurs immigrés. La Méditerranée tend alors à se
fermer à nouveau, à devenir à nouveau une frontière difficile à franchir entre un
monde "développé" et un tiers-monde confronté à des difficultés
économiques croissantes plus qu'entre un monde de l'Islam et un monde de la Chrétienté.
Mais il est tout de même un trait fondamental que nous retrouvons à des siècles d'intervalle. Les nécessités économiques ont amené l'Europe à faire appel à ces masses de travailleurs venus du sud. Ceux-là y sont désormais établis, même si on veut superbement les ignorer (l'Allemagne ne se refuse-t-elle pas toujours à se considérer comme un pays d'immigration); ils y ont trouvé un emploi souvent durable, ils y ont opéré ce qu'il est convenu d'appeler en France un regroupement familial. Ils sont dans l'Europe, alors même qu'on feint d'arrêter la migration. Ils constituent un élément désormais majeur et actif de la population européenne, au même titre que les Barbares autrefois introduits dans l'Empire romain pour des raisons comparables. Le brassage des hommes, qui est dans la nature même du monde méditerranéen, se fait par-delà les barrières géographiques et par-delà les frontières.
Emile Temime
Notes :