Martine Timsit
Assassinat d'Itzhak Rabin par un jeune juif prétendant agir "au nom de Dieu"; attentats sanglants perpétrés par des kamikazes islamistes à Jérusalem et Tel Aviv; Shimon Pérès conspué par une foule en calottes, scandant des slogans favorables à Baruch Goldstein (responsable de la mort de vingt-neuf Palestiniens en prière au caveau des Patriarches à Hébron) et Ygal Amir (le meurtrier d'Itzhak Rabin): c'est bien dans le camp des religieux, juifs ou musulmans, que le processus de paix affronte ses adversaires les plus farouches. Tout en s'affirmant ennemis jurés, les extrémistes religieux des deux bords poursuivent un objectif commun: l'arrêt de négociations pouvant conduire à la division de la Terre Sainte, qui ne pourrait être soit qu'exclusivement musulmane, soit qu'exclusivement juive. Ils agissent ainsi en fonction d'une même logique absolutiste, rendant inacceptable l'idée d'un compromis sur une cause proclamée "sacrée".
En Israël, la radicalisation survenue dans les sphères
pratiquantes fut une des retombées de la guerre des Six Jours (5-10 juin 1967). Ce
conflit, dont l'issue apparut à de nombreux Israéliens comme "miraculeuse",
aboutit à placer sous la domination de l'Etat hébreu des hauts lieux de la mémoire
juive. Si, du côté de la majorité travailliste, l'émotion suscitée par les
retrouvailles avec les sanctuaires bibliques céda rapidement le pas à une optique
pragmatique, défendant l'idée de compromis territoriaux en échange d'une paix durable,
les orthodoxes nationalistes s'en tinrent, pour leur part, à une lecture mystique des
événements-. la "libération" des territoires représentait à leurs yeux une
étape capitale sur le chemin de la Rédemption qui, d'après les prédictions
talmudiques, rétablirait la puissance d'Israël et instaurerait le règne complet de Dieu
sur terre. En conséquence, "l'abandon" de la moindre parcelle de Terre Sainte
fut considéré par de nombreuses autorités rabbiniques comme une grave atteinte à la
volonté divine. Dans une "déclaration au monde" publiée dans la presse
israélienne en 1974, le rabbin Zvi Yéhouda Kook (1891-1982), qui fut le principal guide
spirituel du mouvement Goush Emounim, proclama ainsi: "Toute cette terre
est à nous, elle appartient intégralement à nous tous; elle n'est pas transférable
aux autres, même en partie. "Elle est un héritage qui, nous fut légué par nos
ancêtres", comme le garantissent les paroles de Dieu dont la souveraineté
s'étend sur chaque génération". En 1979, puis de nouveau en 1989, le Grand
rabbin Shlomo Goren décréta pareillement que toute concession territoriale était
contraire à la Halakha (la loi religieuse juive) qui prescrirait le droit
inaliénable du peuple juif sur l'intégralité d'Eretz Israël(1).
Sur la base de cette interprétation, un groupe de quinze rabbins émit récemment une
décision enjoignant aux soldats religieux de désobéir aux ordres du gouvernement au cas
où ceux-ci entraîneraient le retrait de l'armée israélienne des territoires occupés
ou le démantèlement des colonies.
Suivie par une fraction substantielle de l'orthodoxie juive, cette attitude radicale ne
reflète cependant pas la position de l'ensemble de la communauté observante vis-à-vis
des pourparlers de paix et du partage territorial qui conditionne leur aboutissement.
Présentant une physionomie assez complexe, le monde religieux juif israélien se compose
en fait d'une variété de tendances dont il faut préciser les orientations et les
divergences idéologiques.
Les partis religieux et le conflit israélo-arabe
La distinction classiquement opérée entre les partis
religieux sionistes et non-sionistes puise ses origines dans les réactions contrastées
que suscita chez les juifs traditionalistes l'émergence du sionisme dans le dernier quart
du XIXème siècle. Considérant que le mouvement national juif constituait un acte de
rébellion contre Dieu en raison de son inspiration moderniste et laïque, une large
majorité d'orthodoxes condamna fermement cette doctrine. Les opposants les plus actifs
fondèrent, en 1912, le parti Agoudat Israël ("Union d'Israël") dont la
branche ouvrière, le Poaleï Agoudat Israël, naquit en 1922. Une faible minorité de
religieux, regroupée au sein du Mizrahi ("Centre spirituel", créé en 1902) et
de l'HaPoel HaMizrahi (organisation ouvrière du Mizrahi fondée en 1922), accepta
néanmoins de participer à l'entreprise sioniste, en invoquant soit des motifs d'ordre
pratique (il fallait mettre fin aux persécutions des juifs), soit des arguments
théologiques (l'effort de reconstruction nationale des sionistes représentait une
première étape sur la voie de la Rédemption).
La création de l'Etat d'Israël en 1948 et surtout les bouleversements introduits par la
guerre de 1967 engendrèrent des évolutions profondes à l'intérieur de chacune de ces
mouvances. Sous l'impulsion de ses jeunes militants, le courant sioniste-religieux,
représenté politiquement par le Mafdal(2), abandonna
progressivement son attitude modérée pour endosser des positions maximalistes en
matière de politique étrangère. Le bloc "anti-sioniste" connut quant à lui
des divisions qui débouchèrent sur l'institution de plusieurs partis ultra-orthodoxes
défendant des points de vue variés au sujet de la question territoriale.
Le durcissement du sionisme religieux
La mouvance nationale-religieuse, au sein de laquelle se
recrutent les combattants les plus virulents du processus de paix, constitua, jusqu'en
1967, une étonnante force de modération. Même si ses représentants gardaient un
souvenir ému du pays des Ancêtres, ils n'oubliaient pas les valeurs, plus capitales à
leurs yeux, de la paix et de la sécurité du peuple juif. C'est pourquoi ils
approuvèrent le plan de partage de la Palestine élaboré par les Nations Unies en 1947
ou qu'encore ils envisagèrent favorablement l'idée d'un contrôle international sur la
ville de Jérusalem. Dans les semaines de tension qui précédèrent le conflit des Six
Jours, les membres du Mafdal siégeant au gouvernement s'efforcèrent de convaincre
les autorités israéliennes que la voie diplomatique devait être préférée à une
intervention militaire. Alors que la guerre éclata malgré tout, et que le Premier
ministre Lévi Eshkol proposa de profiter de l'offensive jordanienne sur la partie ouest
de Jérusalem pour réunifier la cité sainte, le dirigeant du PNR, Moshé Haïm Shapira,
l'en dissuada fortement au nom de considérations politiques et morales. Le pragmatisme
ainsi affiché par le Mafdal sur tous les sujets autres que la stricte religion,
explique qu'il se présenta originellement comme une formation du centre avec laquelle les
Travaillistes éprouvèrent peu de difficultés à cohabiter.
Le tournant de la guerre de 1967 allait toutefois entraîner une totale modification de
l'orientation doctrinale du PNR, ce parti constituant aujourd'hui un fervent défenseur du
Grand Israël et l'allié le plus proche des colons juifs. Ce renversement d'attitude fut
le résultat de la conquête du parti par la faction des "Jeunes" (Tzeirim). Eduqués
dans les yéshivot (séminaires talmudiques) nationalistes, les militants de la
Jeune Garde attribuèrent à la guerre des Six Jours une signification messianique qui
justifia leur refus catégorique d'une partition territoriale. Leur principale
préoccupation devint de mettre un terme à la collaboration traditionnelle avec les
Travaillistes qu'ils disaient prêts à brader les "territoires libérés"
contre une paix artificielle. Le programme du Mafdal en vue des élections de 1977
indiqua la victoire des Tzeirim. Ce texte réclamait en effet l'établissement d'un
seul Etat "de la Méditerranée au Jourdain", en vertu du "droit
historique et religieux inaliénable du peuple juif à posséder la Terre Promise
dans sa totalité". Le Vème Congrès du PNR, qui se réunit en mai 1978, ajouta
à ces principes le "rejet de tout programme de paix qui comporterait le
retrait quelconque d'une des parties du pays dIsraël historique, terre de
nos ancêtres".
En dépit de son acceptation des accords de Camp David qui conditionna son maintien dans
la majorité gouvernementale, le Mafdal resta depuis lors fidèle à cette ligne
politique et devint une composante non équivoque de la droite. Partenaire de tous les
gouvernements Likoud entre 1977 et 1992, cette formation se fit le porte-parole des colons
juifs auprès des dirigeants, mettant au besoin sa démission dans la balance pour obtenir
l'expansion des implantations. Logiquement, le Mafdal rejoignit l'opposition à l'issue
des élections de 1992. Ayant fait campagne pour une "souveraineté juive sur
toute la Judée, la Samarie, et Gaza", ses représentants estimèrent impossible
de coopérer avec une coalition de gauche qui inscrivit à son programme le gel partiel de
la colonisation et l'accélération des pourparlers de paix. L'accord du 13 septembre
1993, posant les jalons de l'autonomie palestinienne et consacrant la reconnaissance
mutuelle entre Israël et l'OLP, fut dénoncé comme un accord "suicidaire" et
contraire à la Loi juive. Aux côtés du Likoud et des autres organisations de droite,
les partisans du Mafdal furent de toutes les manifestations exigeant l'arrêt des
négociations avec les "terroristes" et la chute du gouvernement
"traître". Accusés d'avoir contribué au climat de haine qui précéda
l'assassinat d'Itzhak Rabin, les dirigeants du PNR réagirent en condamnant publiquement
le recours à la violence. Sollicités pour participer au gouvernement de Shimon Pérès,
ils n'opposèrent pas un refus instantané mais fixèrent des conditions jugées
inacceptables par le Meretz, principal partenaire des Travaillistes) qui attestent
la persistance de leur hostilité au processus de paix. Outre l'annexion irrévocable de
Jérusalem Est, ils demandaient en effet l'organisation d'un référendum sur tout nouvel
accord conclu avec les Palestiniens ou la Syrie et, surtout, l'institution d'un Comité
chargé d'assurer la sécurité des colons et de prendre des mesures pour le
développement des implantations.
Si de telles positions rendent inévitable la conclusion d'une alliance entre le PNR et le
Likoud lors des prochaines élections, la seule possibilité, pour les Travaillistes,
d'acquérir le soutien des sionistes religieux passe par le parti Meimad, dont le
dirigeant, le rabbin Yéhouda Amital, a été nommé ministre sans portefeuille par Shimon
Pérès. Fondée en 1988 par des religieux modérés, cette organisation considère qu'en
dépit de l'importance centrale de la Terre d'Israël pour le peuple juif, "le bien
du peuple dIsraël et de lEtat dIsraël ont la priorité sur notre contrôle
de la totalité dEretz Israël"(3). Autrement dit, au cas
où il s'agirait de choisir entre un Etat juif s'étendant sur toute la terre biblique
mais menacé dans sa sécurité, ou un territoire à la superficie réduite mais
garantissant aux Israéliens leur intégrité physique et morale, les sympathisants de
Meimad entendent défendre la seconde option. Ayant annoncé la participation de son parti
aux élections législatives du 29 mai 1996(4), le rabbin Amital fonde
ses espoirs sur un "repentir" du public religieux après la mort tragique
d'Itzhak Rabin. Ce sursaut de la conscience juive demeurant cependant très hypothétique,
il pourra être difficile à Meimad de rassembler les 40 000 voix nécessaires à
l'obtention d'un siège. Il faut signaler en outre, que tout en appuyant les négociations
de paix, cette formation est opposée à un retour aux frontières de 1948. Son programme
prévoit en effet l'annexion des territoires cisjordarnien où se trouve concentré
l'essentiel des implantations israéliennes.
Tandis que la force électorale de la mouvance nationale-religieuse a subi un net recul
depuis 1981(5), les partis historiquement antisionistes ont vu leur
influence s'accroître sous l'effet d'une implication grandissante des haredim(6) dans la vie politique du pays. Comptant dix représentants dans
l'actuelle Assemblée, les formations ultra-orthodoxes ont en commun une approche
éminemment conservatrice du judaïsme. Sur le thème de la paix, elles nourrissent en
revanche des visions différentes.
Les divisions de l'ultra-orthodoxie
L'existence de trois partis ultra-orthodoxes fut la
conséquence des scissions qui affectèrent l'Agoudat Israël dans les années
quatre-vingt. En 1984, les haredim d'origine orientale provoquèrent une première
crise en quittant l'Agouda pour instituer leur organisation propre. le parti Shass
- acronyme pour "Gardiens sépharades de la Tora" -, ayant pour guide politique
et spirituel le rabbin Ovadia Yossef. Remportant quatre sièges aux élections de 1984, le
Shass consolida sa représentation en 1988 et conserva ses six mandats en 1992. La seconde
scission, remontant à 1988 et occasionnée par le départ des adversaires des hassidim,
donna naissance au Deguel HaTora (signifiant "Drapeau de la Tora").
Estimant que leur mission devait se limiter à satisfaire les besoins de la population
observante, les députés ultra-orthodoxes négligèrent pendant longtemps les questions
de politique étrangère. Leur intégration aux coalitions gouvernementales les obligea
néanmoins à abandonner cette confortable attitude de neutralité et à connaître, à
leur tour, la division entre "colombes" et "faucons"(7).
Du côté des défenseurs d'une solution de compromis au conflit israélo-arabe figure le
parti Deguel HaTora, guidé par son mentor- le rabbin Menahem Schach. A maintes reprises,
ce dernier exhorta les dirigeants israéliens à n'entreprendre aucune action susceptible
d'aggraver les tensions ou de mettre fin à l'espérance de paix. A ses yeux, la paix et
la sécurité du peuple juif représentent des valeurs plus précieuses que l'intégrité
de la Terre d'Israël; c'est pourquoi il désapprouva le programme de colonisation
intensive mis en oeuvre par les gouvernements de droite et se prononça tôt en faveur
d'un dialogue avec l'OLP. Les haredim orientaux comptent aussi parmi les partisans
d'une politique de conciliation. A plusieurs occasions, le rabbin Ovadia Yossef affirma
que la Halakha n'interdit pas de restituer les territoires occupés, mais ordonne
au contraire de les rendre dans le but d'éviter une guerre et de préserver le caractère
sacré de la vie humaine. En vertu de cette conviction, il appuya systématiquement les
plans de paix des gouvernants israéliens et accorda son parrainage à un groupe de
rabbins s'étant fixé pour objectif de promouvoir la dynamique de paix impulsée par les
accords d'Oslo.
S'écartant de la vision modérée de leur maître, les députés du Shass ont parfois
soutenu des initiatives provenant du camp nationaliste, telle la proposition de loi
(déposée le 24 novembre 1988) qui visa à accorder l'amnistie à des colons juifs
impliqués dans des attentats terroristes. Rejoignant l'opposition à la suite de
l'inculpation judiciaire d'un des leurs (l'ancien ministre Arié Déri), ils furent de
même conduits à s'abstenir lors du vote au Parlement marquant approbation de la
"Déclaration de principes" signée avec l'OLP. Au cours du débat, ils
formulèrent clairement leur refus d'un Etat palestinien et exigèrent une protection
renforcée pour les colonies juives(8). Ces comportements contradictoires
ont souvent été animés par le souci de contenter l'électorat sépharade présumé
proche du Likoud. Ils sont aussi le reflet des divisions qui travaillent la direction du
Shass: si les voix modérées semblent toujours en position de force, une faction
dissidente, emmenée par le propre fils d'Ovadia Yossef (Jacob Yossef), tente en effet
d'obtenir un durcissement de l'orientation idéologique du parti.
C'est toutefois au sein de la mouvance agoudaïste que se manifeste le plus clairement une
tendance vers la radicalisation politique de l'ultra-orthodoxie. Tant que le rabbin Schach
siégea au "Conseil des grands de la Tora" de l'Agouda, ce parti eut une
attitude plutôt tempérée en matière de politique extérieure qui l'incita, par
exemple, à s'abstenir sur la loi d'annexion du Golan (1981). La démission de Menahem
Schach en 1983, puis le détachement des partis Shass et Deguel HaTora, laissèrent
l'Agoudat Israël sous l'entière domination des courants hassidiques qui sont eux rendus
à la cause du Grand Israël. Le mouvement Chabad (regroupant les hassidim de
Loubavitch), dont les 40 000 adeptes vivant en Israël assurèrent le succès électoral
de l'Agouda en 1988, défend la position la plus intransigeante en refusant
catégoriquement toute concession territoriale. Le rabbin Schneerson, qui même après sa
mort demeure le chef vénéré des hassidim de Loubavitch, formula en effet une
interdiction rigoureuse à ce sujet, car il considérait comme une grave infraction à la
Loi divine le fait de céder aux Arabes ne serait-ce qu'un pouce de la Terre Sainte. Dans
ce milieu en pleine effervescence messianique, le retrait progressif des territoires
occupés est vécu comme une insigne catastrophe. Aussi ne doit-on plus s'étonner de voir
défiler côte à côte, sous une même banderole proclamant qu'" Israël est en
danger ", ultra-nationalistes religieux et hommes en noir du mouvement Chabad qui
conjuguent leurs forces pour mener la vie dure au processus de paix. Bien qu'ils affichent
une position plus souple, les hassidim de Gour, qui forment la faction dominante au
sein de l'Agouda, sont également partisans d'une souveraineté juive sur l'intégralité
de la Terre d'Israël. C'est à l'instigation d'un de leurs leaders que naquit, en 1983,
la colonie Emmanuelle où vivent 4000 haredim(9). Leur réaction
en cas d'un retrait des territoires consécutif à un traité de paix demeure
imprévisible, car elle dépendra des directives fournies par leurs rabbins: "Si
nos rabbins nous disent de partir calmement - indique un porteparole -, le gouvernement ne
trouvera pas une ville en Judée et en Samarie plus facile à évacuer. Mais si on
nous disait de rester, nous serons plus militants que n'importe qui. Nous mourrons
pour Emmanuelle. "(10)
Quelles conclusions tirer de l'analyse précédente du point de vue du positionnement
politique des partis haredi? Le fait que certains d'entre eux se rallient à la
cause de la paix signifie-t-il qu'il faille les ranger dans le camp de la gauche? Cette
corrélation est en réalité peu pertinente, dans la mesure où les conceptions des
partis ultra-orthodoxes en matière de politique étrangère déterminent faiblement leurs
stratégies d'alliance. A l'inverse des sionistes-religieux qui accordent la priorité à
la sauvegarde de l'intégrité territoriale du Grand Israël, les ultra-orthodoxes placent
au premier rang de leurs préoccupations le renforcement de la législation religieuse.
Dans tous les cas, on comprend que les partis religieux se joindront plus facilement à un
gouvernement Likoud: le PNR parce qu'il affiche la même intransigeance sur la question
territoriale; les ultras de la Tora parce qu'ils pensent obtenir davantage de concessions
de la part de la droite dans les domaines qui les intéressent vraiment.
Bénéficiant d'une influence non négligeable sur le plan institutionnel en raison de la
position charnière des formations qui les représentent(11), les
religieux sont surtout présents sur le terrain. En 1974, un groupe de disciples du rabbin
Zvi Yéhouda Kook créa le Goush Emounim ("Bloc des Fidèles"), un
mouvement d'inspiration messianique qui joua un rôle décisif dans la colonisation des
territoires conquis en 1967.
Le Goush Emounim : fer de lance de la colonisation et de l'obstruction à la paix
Constituant au départ une faction à l'intérieur du
Mafdal, le Goush Emounim entreprit rapidement de se transformer en un mouvement
indépendant dédié à la colonisation. Les accomplissements de ce groupe hautement
motivé ont été considérables. Entre 1974 et 1977, ses membres surent habilement
profiter de l'indécision et des divisions des Travaillistes qui n'opposèrent qu'une
résistance molle à la stratégie d'implantation "sauvage" mise au point par
les tacticiens du Bloc des Fidèles. C'est toutefois sous l'ère du Likoud que cette
organisation opéra des avancées spectaculaires dans la réalisation de ses objectifs,
grâce à la complicité des autorités et à l'efficacité d'Amana, le
département d'implantation du Goush. Au moment où la droite quittait le pouvoir à la
suite de sa défaite électorale du 23 juin 1992, 115 000 citoyens israéliens, répartis
en 142 colonies, habitaient dans les territoires(12). Sur ce total, 53
communautés, abritant 25 000 Juifs, dépendaient d'Amana.
Contrairement aux nombreux Israéliens qui ont franchi la "ligne verte" pour des
raisons essentiellement économiques, dans le but d'acquérir des logements à bas prix,
les militants du Goush agissent par idéologie. Animés par la certitude que la
réunification de la Terre Sainte est une condition indispensable à l'avènement de la
Rédemption, ils ont choisi de s'installer dans les territoires pour signifier à
l'adversaire arabe qu'Eretz Israël n'est pas négociable et ne pourra être
qu'éternellement juive. La profondeur de cette conviction explique le désarroi et la
hargne des colons religieux face aux événements actuels. Même si pour l'instant les
accords conclus entre Israël et les Palestiniens ont seulement pour objet d'organiser
l'autonomie des régions occupées, les colons n'ont aucun doute sur le résultat final de
ces pourparlers: "L'intention du gouvernement - affirmait ainsi un
communiqué du Conseil des implantations juives - est d'éliminer, à travers une
tactique prolongée de mensonges et de déceptions, la totalité des implantations
juives. Cette situation menace l'existence de lEtat dIsraël et chaque
Juif est par conséquent obligé de la combattre de toutes ses forces"(13).
L'unanimité qui s'opère lorsqu'il s'agit de fustiger verbalement le processus en cours
cède toutefois la place aux dissensions quand les adeptes du Grand Israël tentent de
définir la meilleure réaction à adopter. Une faction minoritaire, représentée par des
rabbins relativement modérés comme Yoël Ben-Nun et Schlomo Riskin, plaide pour
l'instauration d'un dialogue avec le pouvoir travailliste. Dans l'esprit des défenseurs
de cette démarche, seule une attitude conciliante de la part des colons leur permettra
d'influencer efficacement les négociations qui devront déterminer le statut définitif
des territoires. Estimant que des concessions territoriales seront alors inévitables, ils
préfèrent qu'il vaut mieux accepter cette réalité douloureuse tout en agissant pour
faire en sorte que ces concessions soient les plus réduites possibles, plutôt que
d'entamer un combat héroïque qui aura de fortes chances de se solder par un échec.
La tendance majoritaire désapprouve ce point de vue et persévère dans un véhément
refus des compromis territoriaux; son problème devient dès lors de savoir comment
stopper le processus en marche et faire échec au gouvernement "traître". Cette
préoccupation engendre un nouveau clivage où se rangent, d'un côté, les adversaires de
la riposte armée, de l'autre, les zélateurs de la violence. Les premiers seront de
toutes les manifestations organisées par le camp de la droite pour dénoncer la politique
"criminelle" des dirigeants "antisionistes" de l'Etat juif; ils
demeureront dans les implantations jusqu'au dernier moment, sans tenir compte de
l'hostilité qui les entourent; ils recourront au besoin à la désobéissance civile, en
refusant d'exécuter les ordres qui contredisent leurs convictions; ils continueront enfin
à ériger des colonies illégales pour manifester leur attachement indéfectible à Eretz
Israël. Conjointement cependant, ils reculeront sans doute devant la perspective
d'une guerre civile; parfois même ils affirment qu'ils se plieront à la volonté de la
majorité, quelle qu'en soit l'orientation, mais ils assortissent immédiatement cet
engagement de deux conditions, dont la seconde a peu de chances d'être acceptée: ils
réclament d'abord que les citoyens soient invités à se prononcer par référendum (ce
qui fit l'objet d'une proposition récente de la part de Shimon Pérès) ; ils énoncent
ensuite que la majorité dont on parle devra être une "majorité juive", ce qui
impliquerait d'écarter de la consultation les Arabes israéliens qui disposent pourtant
le droit de vote.
Cette position, que tente de faire prévaloir la direction officielle du mouvement des
colons, subit la contestation de la fraction la plus radicale de la mouvance nationaliste
religieuse qui préconise ouvertement le recours au meurtre politique comme ultime moyen
pour faire sombrer le processus de paix. Composée des héritiers de Meïr Kahane(14) et des divers groupuscules qui s'instituèrent après la
dislocation du parti Kach, cette fraction envisage sérieusement le déclenchement
d'un conflit fratricide dès la restitution d'une parcelle quelconque des territoires par
le gouvernement d'Israël. Chez ceux-là, la vénération idolâtre de la Terre a
définitivement supplanté tout autre valeur juive.
En Israël, tout comme dans les pays d'Islam, l'alliage du politique et du religieux a
produit des résultats explosifs et inquiétants, non seulement du point de vue des
chances de réussite du processus de paix au Proche-Orient, mais aussi quant à l'avenir
de ces sociétés tiraillées entre l'obscurantisme et l'aspiration à la modernité. Le
dialogue doit-il s'instaurer avec les forces intégristes? Cette question, qui préoccupe
légitimement les dirigeants des Etats minés par la contestation religieuse, ne peut
vraisemblablement recevoir que des réponses circonstanciées. Dans ce débat, il nous
semble cependant important de ne pas perdre de vue l'antagonisme fondamental entre le mode
de pensée religieux et l'esprit politique, lequel engendre de sérieux doutes sur la
possibilité de parvenir à un compromis entre ces deux logiques contradictoires.
Gershon Weiler, dans un brillant essai sur la tradition juive et le politique, met en
lumière cette opposition, en écrivant notamment: "Le concept même de
"solution correcte", essentiel à la pensée halakhique, n'a guère de
place dans la pensée politique, qui a pour objet de trouver de nouveaux
ajustements à des situations qui changent du fait des autres. La politique ne peut
être conduite en fonction de ce qui est permis, obligé ou interdit(
). L'autorité
halakhique peut imposer des règles, et c'est ce qu'elle a fait, qu'il est interdit de
transgresser, même au prix de sa vie. Il est tout simplement absurde de penser
qu'il vaut mieux que l'Etat se suicide plutôt que de faire le nécessaire pour qu
il survive."(15)
Notes :
1