Lunion douanière avec lUnion européenne
Hasan Basri Elmas
Dans le cadre des nouvelles possibilités de coopération offertes par la politique étrangère et de sécurité commune (Pesc), le Conseil européen réuni à Lisbonne en 1992, a fait des rives méridionales et orientales de la Méditerranée une cible prioritaire. LUnion européenne sest ainsi lancée dans "la mise sur pied dun ordre de paix européen, dun partenariat euro-méditerranéen et le développement dun lien transatlantique plus vaste", qui constitueront "les tâches et les défis les plus urgents auxquels la Pesc est appelée à faire face". Dans ce projet, qui doit mener au rétablissement ou à la préservation de la stabilité dans les régions voisines de lEurope porteuses de conflits, la Turquie représente un facteur de stabilité quil sagit dexploiter. Cest pourquoi la constitution dun "partenariat stratégique avec la Turquie" est devenue lun des aspects de la mise en place de la politique étrangère et de sécurité commune.
A Lisbonne en 1992, les chefs dEtat et de
gouvernement de lUnion européenne ont estimé que la Turquie jouait un rôle
dune importance croissante et quil y avait tout lieu dintensifier la
coopération et de développer les relations avec ce pays. Lors de la réunion des
ministres des Affaires étrangères des pays de la Communauté en mai 1992 à Guimares
(Portugal), ceux-ci ont décidé de renforcer les liens des Douze avec la Turquie par le
biais dune nouvelle approche qui se substituerait, du moins momentanément, à la
demande dadhésion introduite par le gouvernement turc.
Cette nouvelle approche, dont le secrétaire du Foreign Office, Douglas Hurd a lancé
lidée, a été justifiée par le fait que la Turquie était désormais "une
puissance croissante, y compris du point de vue militaire", dans une région où
régnait linstabilité. En clair, la Turquie serait plus que jamais, selon les
termes de Roland Dumas, ministre français des Affaires étrangères, une "pièce
maîtresse dans le dispositif du Proche Orient, notamment au regard des républiques
dAsie centrale" de lex-Urss. Cette analyse géopolitique a été
largement approuvée par les ministres des Affaires étrangères, qui ont tous reconnu que
la Turquie jouait un "rôle éminent" selon les termes de Roland
Dumas, et quelle pouvait constituer un "pont entre lOccident et les
républiques dAsie centrale" de la Cei, mais aussi plus largement
avec lensemble du monde islamique. Pour ces raisons, les Douze ont convenu de la
nécessité de trouver des formules nouvelles pour consolider les liens de la CEE avec la
Turquie.
A la suite de la réunion de Guimares, le Conseil des ministres réuni à Bruxelles le 20
juillet 1992, a concrétisé cette nouvelle approche sur la base dun rapport
préparé par le secrétaire du Foreign Office qui indique que les Douze ont "manifestement
intérêt à mettre au point une stratégie qui reflète lidée de la Turquie comme
puissance régionale méritant des relations particulières et renforcées avec la
Communauté", relations qui sinscrivent dans une politique globale et qui
devraient sarticuler essentiellement autour de trois éléments: un dialogue
politique plus structuré et développé, des relations économiques plus avancées en vue
de lunion douanière, ainsi que des relations plus complètes en matière de
sécurité, qui doivent être actualisées et aller "au-delà de lAlliance
dans le cadre de lOTAN pour inclure ladhésion de ce pays à lUnion de
lEurope occidentale, en qualité de membre actif associé"(1).
Cette approche, fondée sur les intérêts géostratégiques et qui omet, par là même,
les problèmes de démocratie et de droits de lhomme en Turquie, a été
réaffirmée par Alain Lamassoure, au nom de la présidence de lUnion européenne,
pour convaincre les députés du Parlement européen qui devait rende son avis conforme
sur la ratification de lunion douanière: "Au carrefour du Caucase, des
Balkans, du Proche-Orient et à la portée de lAsie centrale, elle occupe une
position stratégique qui lui assure un rôle de première importance (...)
Leffondrement du monde communiste en 1989 na fait que renforcer
lintérêt de la position stratégique de ce pays qui demeure aux avant-postes de la
sécurité européenne (...)"(2).
Louverture des marchés Si le volet politique a pour but détablir un "partenariat stratégique" avec la Turquie, le contenu économique de lunion douanière, effective depuis le 1er janvier 1996, sinscrit dans la perspective de la création dune zone de libre-échange, incluse dans le futur partenariat euro-méditerranéen. A la suite du Conseil européen de Corfou, en juin 1994, où lidée de renforcer la politique méditerranéenne de lUnion a été abordée, la Commission européenne a proposé en octobre 1994 "la mise en place dun partenariat euro-méditerranéen susceptible de déboucher à terme sur la création dune zone de libre-échange."
La libre circulation des marchandises. Dès lentrée en vigueur de lAccord, la libre circulation des produits industriels est assurée entre la Turquie et lUnion européenne. Les droits de douane à limportation ou à lexportation ainsi que les taxes deffet équivalent à un droit de douane sont totalement supprimés entre les Parties contractantes à la date de lentrée en vigueur de lunion douanière; ces dispositions sappliquent également aux droits de douane à caractère fiscal. Les deux parties sengagent également à linterdiction des "restrictions quantitatives" à limportation comme à lexportation ainsi que de toutes mesures deffet équivalent.
La politique commerciale et le tarif extérieur. A la date dentrée en vigueur de lAccord, la Turquie saligne sur les tarifs douaniers de la Communauté à légard des pays tiers et modifie son tarif douanier chaque fois que cela est nécessaire pour ladapter aux modifications du tarif douanier de la Communauté. Jusquen 2001, la Turquie peut percevoir des droits supérieurs à ceux appliqués par la Communauté sur une liste de produits fixée par le Conseil dassociation (les petites cylindrées automobiles ou le cuir par exemple). En revanche, elle ne peut en aucun cas appliquer aux pays tiers des droits inférieurs. Dici cinq ans à compter de la date dentrée en vigueur de lAccord, elle devra également saligner progressivement sur lensemble de la politique préférentielle de la Communauté: système de préférences généralisées, concessions tarifaires accordées dans le cadre des accords dassociation (y compris avec Chypre), accords européens, accords de partenaires méditerranéens, etc. Entre temps, les produits qui entreront dans la Communauté par le biais dun tarif préférentiel seront soumis, dans certains cas précis, à un prélèvement compensatoire lors de leur importation en Turquie. Dès lentrée en vigueur, la Turquie applique à légard des pays tiers des mesures commerciales "substantiellement similaires" à celles de la Communauté (antidumping, contingents quantitatifs, autres instruments de défense commerciale...).
La concurrence. La Turquie sengage à harmoniser complètement sa législation avec celle de la Communauté (entente, abus de position dominante, aides dEtat). LUnion garde par ailleurs la possibilité de recourir à des mesures antidumping et anti-subventions contre la Turquie en matière de concurrence.
Les normes techniques et les législations industrielles
Tous les produits industriels conformes aux directives et aux
législations européennes peuvent entrer en Turquie de la même manière que dans les
Etats membres. Les produits turcs pourront entrer en Union européenne au fur et à mesure
de ladoption par la Turquie des acquis communautaires en matières de normes pour
les produits concernés.
En ce qui concerne le textile, secteur le plus sensible, les accords bilatéraux
dauto-limitation sont supprimés et la Turquie doit se conformer à la totalité de
la politique textile de la Communauté du point de vue des aides et des politiques
commerciales. Cest le seul secteur compétitif en Turquie dont les exportations
pourraient progresser de manière notable. Par contre, lUnion européenne devrait
globalement bénéficier de lunion douanière. La Commission européenne, dans son
rapport sur "les aspects économiques de lunion douanière" expose
les avantages que la Communauté pourrait tirer de cet accord. Lunion douanière
devrait bénéficier "en tout premier lieu aux entreprises européennes et avoir
donc un effet significatif et durable sur lemploi dans la Communauté. La
Communauté a pour lessentiel déjà réalisé le démantèlement des droits de
douane et de toutes les restrictions quantitatives (à lexception du textile).
Lessentiel de leffort pour le passage à la phase définitive est donc à
réaliser par la Turquie. Entre autres obligations, la Turquie sest engagée à
démanteler complètement ses tarifs douaniers vis-à-vis de la Communauté dès
lentrée en vigueur de lunion douanière. Pour mesurer limpact de cet
engagement, il faut considérer que la protection douanière actuelle des produits
industriels turcs est de lordre de 14% en moyenne avec des pics tarifaires dans
certains secteurs de lordre de 20 à 40%. La Turquie représente déjà
aujourdhui pour la Communauté un débouché considérable pour les produits
manufacturés et de plus en plus pour les produits agricoles (12,5 milliards décus
dexportations totales en 1993 et 5 milliards dexcédent commercial)"(8).
La Turquie est le dixième partenaire commercial de lUe et le premier dans la
région méditerranéenne. Comme lobserve Eric Rouleau, ancien ambassadeur français
auprès dAnkara, "le déficit de la balance commerciale, déjà
considérable, au détriment de la Turquie, risque de se creuser davantage dans
lavenir prévisible. Les avantages que tire la Turquie de lunion douanière
(...) sont plutôt maigres et incertains"(9).
Commerce international et droits de lhomme On comprend ainsi mieux la raison pour laquelle les gouvernements de lUnion européenne ont fait limpasse sur la question des droits de lhomme en négociant lAccord dunion douanière, considéré comme strictement technique. Les pays de lUnion, en particulier lAllemagne, la France et lAngleterre, et la Commission européenne, promoteurs dune nouvelle approche dans les relations avec la Turquie, ont vivement encouragé le Parlement européen à donner son avis conforme à la ratification sur lunion douanière. Traditionnellement sensible aux questions de démocratie et des droits de lhomme, celui-ci avait pourtant émis de larges réserves en la matière, mais sest finalement plié aux exigences qui privilégient laspect stratégique et économique de lunion douanière avec la Turquie. Le 13 décembre 1995, par 343 voix contre 149 et 36 abstentions, le Parlement a ratifié laccord dunion douanière entre lUnion et la Turquie.
Aujourdhui, les députés européens dénoncent la trahison de lex-Premier ministre à leur égard. Tansu Ciller na certainement pas changé du jour au lendemain: responsable de la guerre au Kurdistan, des tensions avec la Grèce, elle a largement participé à lislamisation du pays et passé des alliances avec lextrême droite. Pourtant, elle a été promue par les Européens comme la garante de la démocratie; cette confiance naurait du être accordée que si lEurope et la Turquie se trouvaient sur deux planètes différentes, dont léloignement aurait pu excuser laveuglement de lanalyse. Mais la vérité est que si les parlementaires européens ont crié à la trahison, la Commission et les chancelleries connaissaient bien la réalité et la nature des forces politiques au pouvoir.
Hasan Basri Elmas est directeur du Centre détudes sur la Turquie, le Moyen-Orient et les Balkans à luniversité de Paris VIII.
Notes :
1. Voir Europe, Agence internationale dInformation pour la
presse, Luxembourg-Bruxelles, n°5778 (n.s.), 24 juillet 1992.
2. Déclaration de la présidence de lUE sur lUnion douanière avec la
Turquie. Discours prononcé par Alain Lamassoure, ministre français délégué aux
Affaires européennes devant le Parlement européen le 14 février 1995, in Europe
Documents, n°1924, 28 février 1995.
3. Commission Européenne, "Renforcement de la politique méditerranéenne de
lUnion européenne: vers un partenariat euro-méditerranéen", Bulletin de
lUE, supplément 2/95, Office des publications officielles des Communautés
Européennes, Luxembourg, 1995.
4. Ibidem.
5. Cité par Okba Lamrani, LHumanité, 28 novembre 1995.
6. LHumanité, 28 novembre 1995.
7. Voir articles 3 à 11 de lAccord dUnion douanière, JOCE n°L35/3,
13 février 1996.
8. Commission Européenne, Dossier "Union douanière Turquie", Document n°2, Les
aspects économiques de lUnion douanière, Memo/95/169, Bruxelles, 11 décembre
1995.
9. Éric Rouleau, La Turquie au seuil de lEurope, p.148.
10. Parlement Européen, Le point de la session, Direction
générale de linformation et des relations publiques, PE 195.612, décembre 1995.
11. Parlement Européen, Rapport sur la négociation et la conclusion dun accord
sur lUnion douanière avec la Turquie, de Carlos Carnero Gonzales, Commission
des Affaires étrangères, de la Sécurité et de la politique de Défense, secret (95)
0541, PE 214.823, 16 octobre 1995.
12. Point sur la situation en Turquie, Comité international pour la libération
des députés kurdes emprisonnés en Turquie, n°41, 13 septembre 1996.