Confluences Méditerranée                                   N°23                         Automne 1997

L’ "islamisme" ou la décomposition du religieux

Entretien avec Féthi Benslama

 

Psychanalyste, Directeur-fondateur de la revue Les Cahiers Intersignes(1), Féthi Benslama explore, dans cet entretien, les racines du mal-être de l’individu arabo-musulman en ce siècle où le choc du contact brutal avec la modernité a généré entre autres, la construction d’un mythe identitaire incapable d’apporter des réponses viables aux bouleversements rééls auxquels il est confronté.

 

— Dans quelle mesure peut-on établir un parallèle entre l’islamisme d’une part et le fascisme (plutôt que le totalitarisme), d’autre part?

Le totalitarisme et le fascisme, ces deux phénomènes des sociétés modernes, communiquent entre eux. Le fascisme s’inscrit cependant dans des circonstances historiques très précises. Hannah Arendt dit en substance que le phénomène totalitaire peut naître dans beaucoup de pays et qu’il se nourrit du terreau où il est né(2). A mon avis il faut sortir, tout en étant rigoureux, d'un débat qui porterait sur l’application du schéma du fascisme tel qu’il s’est passé en Europe à d’autres aires, car il est évident que ce qui s'est produit en Europe ne peut pas se reproduire à l'identique ailleurs. Le fascisme est une forme de totalitarisme spécifique à une région donnée, l’Europe, à un moment déterminé de son histoire et dans une configuration socio-économique particulière.
On ne pourrait donc pas qualifier ce qu'on appelle "islamisme" (je conteste l’utilisation de cette appellation pour désigner l’idéologie qui s’inspire de l’Islam, mais continuons pour l’instant à l’utiliser entre guillemets), de fascisme, car ce qui peut se passer dans un pays où cette idéologie s’installerait au pouvoir ne peut en aucun cas être identique à ce qui s’est passé en Italie sous le fascisme mussolinien, ni dans d'autres pays européens qui ont connu le fascisme. Un certain courant de sociologie politique, à mon avis insuffisamment attentif aux phénomènes historiques et de civilisation, me semble avoir fait des analyses très grossières et s'être, je crois, trompé sur la nature du phénomène. Pourquoi? Parce qu’il s’est fixé sur l'idée du retour du religieux et du retour de Dieu en prenant cette revendication pour l'ensemble du phénomène. Je pense qu'il y a eu des erreurs d'appréciation et d'analyse.

— Qu’est-ce qui distinguerait l’islamisme du totalitarisme?

En fait, on trouve dans les deux phénomènes les mêmes ingrédients, à savoir qu’il s’agit d’idéologies de masse qui prétendent gouverner les masses, de systèmes qui fonctionnent sous le régime de l'Un, c'est-à-dire un Etat qui se confond avec un parti unique, qui impose une seule idéologie à l’ensemble de la société et qui s’approprie tous les instruments de production. Le schéma est donc le même y compris pour un mouvement qui se réclame de Dieu. Que ce soit en Algérie ou en Iran, ces mouvements idéologiques veulent tout monopoliser et régner sur l'ensemble de la société, la gouverner selon une seule idée et un seul parti-pris, et soumettre le réel à un mythe identitaire. Ce sont donc des mouvements qui fonctionnent selon le schéma du totalitarisme.

— Existe-t-il à travers l’Histoire d’autres exemples de systèmes totalitaires qui se sont nourris de cette référence au religieux?

Dans l'Espagne fasciste par exemple, une partie du programme fasciste était fondée sur le catholicisme et le rôle qu'a joué l’Opus Dei dans ce mouvement est très important... Mais l'écho qu’avait trouvé le mouvement fasciste auprès du peuple ne s’était pas nourri de la seule référence à la religion. Le nationalisme était aussi un élément très important, que l'on retrouve d’ailleurs dans l'"islamisme". Ce qui frappe ici c’est que dans ce parallèle qu’on établit entre totalitarisme et "islamisme", on s’aperçoit que d’une part la dimension du religieux est fortement présente dans certaines formes de totalitarisme, en l’occurrence le fascisme; et que d’autre part il existe d’autres dimensions, en plus du référent religieux, au sein de l’idéologie "islamiste". Car, si on prête attention au discours et aux publications des "islamistes", la religion n’est qu’un élément parmi d’autres: il y a une référence récurrente à la science et un caractère fortement nationaliste.

— Un discours qui se limiterait à la revendication du retour à la religion ne serait-il pas significatif d'un mouvement à caractère exclusivement identitaire, où la dimension politique serait absente? N’est-ce pas l’obligation d’être adapté à son époque qui justifie la référence à la science, et n’est-ce pas la nécessité de se positionner par rapport aux autres idéologies qui ont précédé qui dicte la dimension nationaliste?

La religion est un phénomène d'essence politique. Je crois que la distinction entre le politique et le religieux est un phénomène moderne, qui n'existe que dans un certain type de civilisation qui a généré cette distinction et qui a produit un discours politique qui se différencie du religieux. Je ne dis pas que c’est une détermination absolue et que les situations, ailleurs, sont immuables, mais la coupure entre le religieux, surtout sous sa forme théologique, et le politique, est un phénomène nouveau.

— Le fait que l’idéologie islamiste cherche à englober d’autres dimensions, au-delà de ce qui est intrinsèquement religieux, peut-il être considéré comme un signe de modernité?

Absolument. Je pense qu’on assiste, avec l’idéologie islamiste, non pas à un retour de la religion mais à une décomposition de la religion. Cette décomposition se produit sous le poids de l'entrée de ces sociétés dans le monde moderne. Dès lors, la référence à la religion comme souveraineté absolue du politique, de l'au-delà, etc. ne suffit plus. Il y a donc nécessité d'aller chercher ailleurs de quoi compenser le déficit du religieux, en puisant notamment dans le discours de l'Etat national ou du discours scientifique. Autrement dit, la religion ne suffit pas aux islamistes pour donner statut de vérité à ce qu’ils disent et pour se représenter le monde où ils sont.
Ce qu'on appelle "islamisme", c'est un mythe identitaire nouveau qui trouve ses racines dans le monde moderne. C'est faux de considérer que c'est un phénomène intégriste. Certains politologues nous ont induits en erreur, car ils ont réduit leur analyse à une dimension sociologique qui est extrêmement relative, n'ont pas observé le phénomène en profondeur et ne l'ont pas comparé avec ce qui c'est passé dans les sociétés modernes européennes. Parce que, de ce point de vue, les sociétés islamiques ne font pas exception au reste du monde. Elles connaissent les mêmes phénomènes, à savoir un exode massif des populations des campagnes vers les villes, la naissance de masses considérables et démunies non seulement du point de vue économique, mais aussi au niveau des représentations, des idéaux, des modes d'identification — tout ce qui fait la dignité humaine — en raison de la rupture avec les structures traditionnelles.
On assiste aujourd’hui à une cassure dans un système qui avait son mode de fonctionnement, ses repères, auquel la population se sentait effectivement appartenir et où elle n'avait pas besoin de se référer à d'autres pôles de la vérité que celui de Dieu, du Coran et de la théologie. C’était un système cohérent où il était inimaginable par exemple d’entendre quelqu’un revendiquer son islamité. Et c'est bien parce que l'Islam comme système religieux cohérent s'est effondré, au contact du monde moderne, qu'on a eu besoin de recourir à d'autres systèmes de représentation et à d'autres types de discours.
Si on prend l'exemple de la République islamique d'Iran, on remarque que la souveraineté de cet Etat, pourtant considéré comme un Etat théocratique, relève du national et non du religieux. Si on était dans le religieux intrinsèque, le droit de vote serait élargi à tous les musulmans, quelle que soit leur nationalité; or l'exercice de ce droit est réservé aux citoyens de nationalité iranienne, y compris les minorités non musulmanes.
Avec la décomposition du religieux, les rites disparaissent et la perte de repères s'aggrave: devant les deux questionnements métaphysiques fondamentaux, la naissance et la mort, les rites religieux (baptême, circoncision, pèlerinage…) permettaient de les contenir et de limiter l'angoisse de l'individu face à ces deux inconnues. Dans la nudité terrifiante engendrée par la laïcisation, rien ne vient remplacer la religion dans son rôle de pourvoyeur de sens et donc de réponse à ce qui n'est pas maîtrisable dans ce monde. Les gens ont besoin soit de s'accrocher à ce qui est révolu car l'inconnu fait peur, soit de tenter de produire de nouveaux sens en puisant dans les modèles qu'ils ont connus et qui s'avèrent insuffisants aujourd'hui. C'est le cas avec la prolifération des sectes notamment au Japon où il existe environ 20.000 sectes actuellement. Je pense d'ailleurs que l'"islamisme" est une simplification sectaire qui réduit la religion à un certain nombre de dogmes qui ne peuvent en aucun cas correspondre à la complexité de notre monde.
C'est pour cela que je refuse à cette idéologie l’appellation d’"islamisme" et que j'ai forgé un mot valise, le "national-théo-scientisme", qui en traduit les trois composantes: une première dimension nationale et populiste, une seconde théologique et une troisième scientiste(3).

— Mais l’élément religieux garde une nette prédominance par rapport aux autres composantes du discours islamiste, il en constitue la base que les emprunts scientifiques ou nationalistes viennent consolider… Comment expliquez-vous le poids de la référence au religieux au détriment d’autres composantes de l’identité?

Parce que ça ne s'invente pas. Parce que l'identité humaine est composée d'un certain nombre d'ingrédients, si je puis dire, qui ne peuvent disparaître ou être remplacés du jour au lendemain. On peut, par exemple, passer en l’espace de quelques années, d'un discours théologique à un discours scientifique, mais la marque des composants identitaires va demeurer. Lorsque les sociétés musulmanes ont subi le choc de l’entrée dans le monde moderne, elles ne pouvaient naturellement se raccrocher qu’à leurs références identitaires, et principalement à celle qui a été jusque-là dominante et omniprésente: la composante religieuse.

— Le national-théo-scientisme est une idéologie comme une autre qui propose un projet de société, qui a ses adeptes et qui, dans un jeu démocratique, chercherait légitimement à occuper politiquement la place que lui confèrent les urnes… Mais c'est une idéologie qui a aussi légitimé le recours, d'abord à la répression sur le plan social, et à la violence sur le plan politique…

Les ingrédients du totalitarisme sont présents dans cette idéologie. Le discours religieux est déjà en lui-même un discours fermé qui prétend détenir la vérité, celle-ci étant immuable car d’essence divine. Ce discours se trouve mêlé d’une part au positiviste scientiste qui suppose que tout est calculable, y compris la vérité, et d’autre part au nationalisme qui lui met ces vérités au service exclusif d’un groupe d’individus. C'est-à-dire que l’élément religieux vient se composer avec des totalités fermées pour aboutir à une totalité des totalités. C'est terrifiant. Quand on cumule ces trois discours qui, chacun à son niveau, prétend détenir la vérité, il n'y a plus de place pour la dimension humaine qui elle, fait appel à l'affect, à l’intelligence, requiert le débat.

— Les sociétés musulmanes sont depuis longtemps à la recherche de nouveaux repères qui puissent allier la revendication d’une identité propre où le religieux a sa place comme l’une sinon la principale composante, et les exigences de la modernité. Cette quête a donné lieu à des mouvements intellectuels et politiques depuis déjà la fin du siècle dernier, qui, tout en étant endogènes, étaient ouverts aux valeurs universelles, contrairement aux adeptes de l’islamisme aujourd’hui qui y sont totalement fermés…

Au départ, les élites du monde musulman ont compris la nécessité de penser leur réel. Le monde moderne et occidental s'est révélé à elles, après qu'elles l'aient ignoré pendant très longtemps. Leur réflexion a abouti à la nécessité d'emprunter à ce monde un certain nombre d'idées, notamment politiques, et de les introduire dans leur propre vécu. Mais, ces idées sont restées au stade des idées, si je puis dire. Elles ne se sont pas traduites dans le réel. Bien entendu, le rôle des élites est d'anticiper... Lorsque Mohamed Abdou assiste à la Commune à Paris, qu'il commence à produire ses premiers grands textes et qu'il prend position et lutte contre le colonialisme, les sociétés arabo-musulmanes n'ont pas encore connu le choc du contact avec le monde moderne. Ses idées ne seront donc mises à l'épreuve que lorsque ce choc commencera à produire ses effets, c'est-à-dire à partir des années 50-60, lorsque s'effectue l'inscription du moderne dans le réel…

— Parmi les idées que vous développez pour expliquer pourquoi on va chercher si loin dans l’Histoire pour trouver des solutions à des problèmes actuels, vous avancez l'incapacité à verbaliser, à trouver un langage pour se distancier par rapport à son propre vécu et pour pouvoir se regarder et avancer… Il y a un siècle, on a quand même commencé à réfléchir et à verbaliser…

On n'a pas tant verbalisé que ça. Si on relit les textes du mouvement du Renouveau (La Nahda), on y trouve beaucoup de bonnes intentions, mais ils sont empreints d'une grande naïveté et n'ont aucune prise sur le réel. Ils sont très poétiques et totalement dénués d'une quelconque anticipation sur ce qui va se produire par la suite.
L'effet que produit le traçage d'une autoroute, l'effet que va produire le déplacement d'une famille de la campagne vers la ville, la dislocation de la grande famille clanique, les problèmes des nouvelles familles déplacées dans les banlieues des grandes villes, tout cela n'a même pas été effleuré. Le discours de Mohammed Abdou glisse là-dessus; le langage pour exprimer tout cela n'a pas existé, à quelques exceptions près, comme Habib Bourguiba qui demeure quelqu'un de tout à fait à part sur ce plan-là. Les hommes politiques n'ont pas eu — et on peut comprendre la difficulté de la tâche — la volonté de penser et d'anticiper. Beaucoup se sont contentés de prendre des idées toutes faites, très souvent empruntées à des idéologies du développement ou au marxisme, et ils ont essayé de les plaquer sur un réel qui était beaucoup plus complexe et sur lequel on n'avait pas réfléchi. Nous nous sommes donc trouvés sans langage pour dire les difficultés, pour concevoir un programme, pour inscrire hors du discours religieux, un projet politique. Si bien que lorsque l'"islamisme" est arrivé, il s'est trouvé sur un terrain vierge, sur lequel il a amené un langage structuré qui plus est, issu d'une langue que le peuple a intériorisée depuis des siècles et qui, structurellement, fait partie de lui-même. Il a mis des mots sur les problèmes réels des gens, sur leur détresse, sur leur difficulté d'être, il les a verbalisés et clairement désignés, même s'il s'en remet, pour les résoudre, à la volonté de Dieu.

— Pensez-vous que les adeptes de l'idéologie islamiste sont motivés par l'identification à un projet de société ou bien le sont-ils du fait que seuls les mouvements islamistes se présentent comme une véritable oppositon politique face à des régimes qui ont échoué, ou qui n'ont pas su apporter les réponses à leurs problèmes?

Il s'agit d'un mythe identitaire, c'est-à-dire une construction imaginaire, qui peut nommer la souffrance, mais qui ne propose pas véritablement de solutions à cette souffrance.
Il utilise en cela la langue du fantasme, celle du retour aux origines, une langue tout à fait mythique et qui a un effet certain sur les esprits qui se trouvent dans la détresse. Mais comme tous les mythes, l'"islamisme" ne propose pas de solutions réelles; son impact demeure de l'ordre de l'imaginaire. Le monde musulman traverse actuellement une période inouïe dans son histoire. Il est dans le noir absolu, en raison des destructions considérables qu’il a subies dans l'organisation de son monde et qui ont sapé jusqu'au fondement même de ce qu'est l'homme, de ce qu'est la femme.

— Vous parlez de la colonisation?

Je parle de la modernisation, le colonialisme n'est qu'un élément du processus moderne, mais pas le seul. Les musulmans se sont très vite intéressés au monde moderne et à ses acquis technologiques, ils l'ont appelé, ils l'ont demandé, comme le reste des peuples sur terre, tout en s'attachant à ce que Dieu reste avec eux. La modernité c'est aussi le confort et la richesse. Ils veulent donc Dieu avec le confort et la richesse.

— Mais la modernité suppose aussi d’accorder une place à l’individu en tant que tel et lui reconnaître sa liberté.

Ils sont effectivement de plus en plus individualistes. Quant à la liberté, je ne suis pas sûr qu'ils la revendiquent. C’est une revendication de l’élite, des intellectuels… Les gens exigent le respect et la dignité…

— Parmi les éléments de légitimation du mouvement islamiste, il y a l’adhésion populaire. Dans un système démocratique, on est tenu de faire une place à un mouvement qui recueille un certain pourcentage de voix, quelle qu'en soit l’importance… Comment dès lors se comporter avec les mouvements islamistes: doit-on les considérer comme des mouvements totalitaires incompatibles avec le jeu démocratique ou bien doit-on leur faire une place, bien que l’on sache qu’il s’agit de mouvements pour qui la démocratie n'est appréhendée qu'en termes tactiques?

Les adeptes de cette idéologie croient détenir toute la vérité. Ils veulent en plus en avoir le monopole et l'infliger aux autres. Tant qu’ils n’acceptent pas l'idée qu'il y a quelque chose qui leur échappe et qu'ils ne peuvent pas dire tout sur tout, ils demeureront dans une dimension totalitaire… La démocratie ne peut être réduite au simple vote, c’est un système beaucoup plus compliqué qui est basé sur le contre-pouvoir, l'alternance, le respect des minorités. Pour eux la démocratie ou le vote est un moyen pour supprimer la démocratie, ils l'ont dit, ils l'ont crié. Beaucoup de régimes fascistes européens sont arrivés par la démocratie. C'est d'ailleurs tout le problème de la démocratie.

— Comment peut-on expliquer le fait qu'une grande partie des politologues occidentaux, et particulièrement ceux qui sont les moins conservateurs, soutiennent les mouvement islamistes actuellement?

Je crois que c'est le dernier avatar du tiers-mondisme. La plupart d'entre eux partent de prémisses qui sont vrais, à savoir qu'il y a une suprématie du monde occidental qui se traduit par des volontés hégémoniques aussi bien au niveau économique que culturel. A partir de ce constat qui est vrai, ils préconisent les solutions qui apparaissent comme des alternatives de masse. C’est là que se situe la confusion: pour eux, la masse suit donc il s’agit de mouvements endogènes et authentiques qu’il faut soutenir. Dès lors que les masses suivent, eh! bien il faut s'incliner. Si on avait suivi les masses dans leur adhésion au fascisme, ces chercheurs ne pourraient même pas exister aujourd'hui en Occident. Ce sont des gens qui proposent des solutions qu'ils n'accepteraient pas dans leur propre pays, au nom d'une certaine authenticité et au nom de l'adhésion des masses. Partant de prémisses justes, ils acceptent des solutions qui produiraient, à mon avis, beaucoup plus de tort à ces sociétés dans leur lutte contre l'hégémonie de l'Occident. Ils optent sans discernement pour le mythique, contre le réel. C’est le cas de plusieurs chercheurs occidentaux qui, il faut le dire, existent grâce à ces thèses.
Les masses n'ont pas forcément raison. Mais bien entendu on ne peut s'en tenir à ça, car une telle considération permet aussi d'installer des régimes qui ne proposent rien d'autre que de soumettre.

— Certains vont jusqu’à soutenir que le statut des femmes en Islam est revendiqué par les femmes musulmanes elles-mêmes et que c’est donc un statut qui doit être accepté.

Il y a une chose qui s'appelle la servitude volontaire. Le pire n'est pas d’être asservi mais de s’asservir soi-même. On comprend que certaines femmes soient affolées par la perspective d’une liberté qui leur semble effrayante, car sans contenu ni repères. Si elles ne sont pas préparées notamment par l’éducation et les outils pour s’assurer leur autonomie sur le plan social, et si l'homme n'évolue pas de son côté dans un sens d'égalité, de reconnaissance de l’existence de la femme dans l’espace public, s’il n’y a pas de remise en question de la réglementation du rapport homme-femme telle qu’elle est fixée dans le cadre religieux, la femme peut être effrayée par son nouveau statut et lui préférer l’ancien.
Beaucoup de jeunes filles vous diront qu’elles portent le voile parce qu'on leur fiche la paix. C'est-à-dire qu'elles se protègent des hommes. En fait, face à cette désorganisation de leur être au monde, l’effort à faire semble si gigantesque que les éléments fragiles ou frileux de la société — hommes ou femmes — peuvent être tentés de réagir en se refermant sur eux-mêmes, au lieu de relever le défi et aller de l’avant. L’entreprise n’est effectivement pas aisée.

 

Entretien conduit par Anissa Barrak

 

Notes :
1. Cahiers Intersignes
, B.P. 413. 75233 Paris cedex 05.
2. Hannah Arendt, Le système totalitaire, Ed. du Seuil, Paris 1972.
3. Fethi Ben Slama considère que les simplifications et les confusions introduites par la politologie dans ses grandes tendances, ont accrédité l'idée que ce qu'elle a appelé du nom d'islamisme est un intégrisme: "Ce terme qui désigne dans la langue française depuis le XVIIIème siècle, la religion islamique en tant que telle, à l'instar du judaïsme et du christianisme, est perdu; il n'y a plus de mot pour nommer la religion de l'islam stricto sensu." Il estime que la consécration du terme islamisme pour désigner cette idéologie "facilite l'illusion religieuse et participe d'un saccage qui est loin d'être innocent dans la politologie. C'est comme si on avait appelé "christianisme" certains mouvements fascistes qui mettaient en avant la religion chrétienne ou bien "européenne" l'idéologie nazie qui se fondait sur la logique raciale de l'Européen pur". Fethi Ben Slama, "Islam fini et infini", revue Lignes, N°30, février 1997, p. 153 et 154.