Entretien avec Féthi Benslama
Psychanalyste, Directeur-fondateur de la revue Les Cahiers Intersignes(1), Féthi Benslama explore, dans cet entretien, les racines du mal-être de lindividu arabo-musulman en ce siècle où le choc du contact brutal avec la modernité a généré entre autres, la construction dun mythe identitaire incapable dapporter des réponses viables aux bouleversements rééls auxquels il est confronté.
Dans quelle mesure peut-on établir un parallèle entre lislamisme dune part et le fascisme (plutôt que le totalitarisme), dautre part?
Le totalitarisme et le fascisme, ces deux phénomènes
des sociétés modernes, communiquent entre eux. Le fascisme sinscrit cependant dans
des circonstances historiques très précises. Hannah Arendt dit en substance que le
phénomène totalitaire peut naître dans beaucoup de pays et quil se nourrit du
terreau où il est né(2). A mon avis il faut sortir, tout en
étant rigoureux, d'un débat qui porterait sur lapplication du schéma du fascisme
tel quil sest passé en Europe à dautres aires, car il est évident que
ce qui s'est produit en Europe ne peut pas se reproduire à l'identique ailleurs. Le
fascisme est une forme de totalitarisme spécifique à une région donnée, lEurope,
à un moment déterminé de son histoire et dans une configuration socio-économique
particulière.
On ne pourrait donc pas qualifier ce qu'on appelle "islamisme" (je conteste
lutilisation de cette appellation pour désigner lidéologie qui
sinspire de lIslam, mais continuons pour linstant à lutiliser
entre guillemets), de fascisme, car ce qui peut se passer dans un pays où cette
idéologie sinstallerait au pouvoir ne peut en aucun cas être identique à ce qui
sest passé en Italie sous le fascisme mussolinien, ni dans d'autres pays européens
qui ont connu le fascisme. Un certain courant de sociologie politique, à mon avis
insuffisamment attentif aux phénomènes historiques et de civilisation, me semble avoir
fait des analyses très grossières et s'être, je crois, trompé sur la nature du
phénomène. Pourquoi? Parce quil sest fixé sur l'idée du retour du
religieux et du retour de Dieu en prenant cette revendication pour l'ensemble du
phénomène. Je pense qu'il y a eu des erreurs d'appréciation et d'analyse.
Quest-ce qui distinguerait lislamisme du totalitarisme?
En fait, on trouve dans les deux phénomènes les mêmes ingrédients, à savoir quil sagit didéologies de masse qui prétendent gouverner les masses, de systèmes qui fonctionnent sous le régime de l'Un, c'est-à-dire un Etat qui se confond avec un parti unique, qui impose une seule idéologie à lensemble de la société et qui sapproprie tous les instruments de production. Le schéma est donc le même y compris pour un mouvement qui se réclame de Dieu. Que ce soit en Algérie ou en Iran, ces mouvements idéologiques veulent tout monopoliser et régner sur l'ensemble de la société, la gouverner selon une seule idée et un seul parti-pris, et soumettre le réel à un mythe identitaire. Ce sont donc des mouvements qui fonctionnent selon le schéma du totalitarisme.
Existe-t-il à travers lHistoire dautres exemples de systèmes totalitaires qui se sont nourris de cette référence au religieux?
Dans l'Espagne fasciste par exemple, une partie du programme fasciste était fondée sur le catholicisme et le rôle qu'a joué lOpus Dei dans ce mouvement est très important... Mais l'écho quavait trouvé le mouvement fasciste auprès du peuple ne sétait pas nourri de la seule référence à la religion. Le nationalisme était aussi un élément très important, que l'on retrouve dailleurs dans l'"islamisme". Ce qui frappe ici cest que dans ce parallèle quon établit entre totalitarisme et "islamisme", on saperçoit que dune part la dimension du religieux est fortement présente dans certaines formes de totalitarisme, en loccurrence le fascisme; et que dautre part il existe dautres dimensions, en plus du référent religieux, au sein de lidéologie "islamiste". Car, si on prête attention au discours et aux publications des "islamistes", la religion nest quun élément parmi dautres: il y a une référence récurrente à la science et un caractère fortement nationaliste.
Un discours qui se limiterait à la revendication du retour à la religion ne serait-il pas significatif d'un mouvement à caractère exclusivement identitaire, où la dimension politique serait absente? Nest-ce pas lobligation dêtre adapté à son époque qui justifie la référence à la science, et nest-ce pas la nécessité de se positionner par rapport aux autres idéologies qui ont précédé qui dicte la dimension nationaliste?
La religion est un phénomène d'essence politique. Je crois que la distinction entre le politique et le religieux est un phénomène moderne, qui n'existe que dans un certain type de civilisation qui a généré cette distinction et qui a produit un discours politique qui se différencie du religieux. Je ne dis pas que cest une détermination absolue et que les situations, ailleurs, sont immuables, mais la coupure entre le religieux, surtout sous sa forme théologique, et le politique, est un phénomène nouveau.
Le fait que lidéologie islamiste cherche à englober dautres dimensions, au-delà de ce qui est intrinsèquement religieux, peut-il être considéré comme un signe de modernité?
Absolument. Je pense quon assiste, avec
lidéologie islamiste, non pas à un retour de la religion mais à une
décomposition de la religion. Cette décomposition se produit sous le poids de l'entrée
de ces sociétés dans le monde moderne. Dès lors, la référence à la religion comme
souveraineté absolue du politique, de l'au-delà, etc. ne suffit plus. Il y a donc
nécessité d'aller chercher ailleurs de quoi compenser le déficit du religieux, en
puisant notamment dans le discours de l'Etat national ou du discours scientifique.
Autrement dit, la religion ne suffit pas aux islamistes pour donner statut de vérité à
ce quils disent et pour se représenter le monde où ils sont.
Ce qu'on appelle "islamisme", c'est un mythe identitaire nouveau qui trouve ses
racines dans le monde moderne. C'est faux de considérer que c'est un phénomène
intégriste. Certains politologues nous ont induits en erreur, car ils ont réduit leur
analyse à une dimension sociologique qui est extrêmement relative, n'ont pas observé le
phénomène en profondeur et ne l'ont pas comparé avec ce qui c'est passé dans les
sociétés modernes européennes. Parce que, de ce point de vue, les sociétés islamiques
ne font pas exception au reste du monde. Elles connaissent les mêmes phénomènes, à
savoir un exode massif des populations des campagnes vers les villes, la naissance de
masses considérables et démunies non seulement du point de vue économique, mais aussi
au niveau des représentations, des idéaux, des modes d'identification tout
ce qui fait la dignité humaine en raison de la rupture avec les structures
traditionnelles.
On assiste aujourdhui à une cassure dans un système qui avait son mode de
fonctionnement, ses repères, auquel la population se sentait effectivement appartenir et
où elle n'avait pas besoin de se référer à d'autres pôles de la vérité que celui de
Dieu, du Coran et de la théologie. Cétait un système cohérent où il était
inimaginable par exemple dentendre quelquun revendiquer son islamité. Et
c'est bien parce que l'Islam comme système religieux cohérent s'est effondré, au
contact du monde moderne, qu'on a eu besoin de recourir à d'autres systèmes de
représentation et à d'autres types de discours.
Si on prend l'exemple de la République islamique d'Iran, on remarque que la souveraineté
de cet Etat, pourtant considéré comme un Etat théocratique, relève du national et non
du religieux. Si on était dans le religieux intrinsèque, le droit de vote serait élargi
à tous les musulmans, quelle que soit leur nationalité; or l'exercice de ce droit est
réservé aux citoyens de nationalité iranienne, y compris les minorités non musulmanes.
Avec la décomposition du religieux, les rites disparaissent et la perte de repères
s'aggrave: devant les deux questionnements métaphysiques fondamentaux, la naissance et la
mort, les rites religieux (baptême, circoncision, pèlerinage
) permettaient de les
contenir et de limiter l'angoisse de l'individu face à ces deux inconnues. Dans la
nudité terrifiante engendrée par la laïcisation, rien ne vient remplacer la religion
dans son rôle de pourvoyeur de sens et donc de réponse à ce qui n'est pas maîtrisable
dans ce monde. Les gens ont besoin soit de s'accrocher à ce qui est révolu car l'inconnu
fait peur, soit de tenter de produire de nouveaux sens en puisant dans les modèles qu'ils
ont connus et qui s'avèrent insuffisants aujourd'hui. C'est le cas avec la prolifération
des sectes notamment au Japon où il existe environ 20.000 sectes actuellement. Je pense
d'ailleurs que l'"islamisme" est une simplification sectaire qui réduit la
religion à un certain nombre de dogmes qui ne peuvent en aucun cas correspondre à la
complexité de notre monde.
C'est pour cela que je refuse à cette idéologie lappellation
d"islamisme" et que j'ai forgé un mot valise, le
"national-théo-scientisme", qui en traduit les trois composantes: une première
dimension nationale et populiste, une seconde théologique et une troisième scientiste(3).
Mais lélément religieux garde une nette prédominance par rapport aux autres composantes du discours islamiste, il en constitue la base que les emprunts scientifiques ou nationalistes viennent consolider Comment expliquez-vous le poids de la référence au religieux au détriment dautres composantes de lidentité?
Parce que ça ne s'invente pas. Parce que l'identité humaine est composée d'un certain nombre d'ingrédients, si je puis dire, qui ne peuvent disparaître ou être remplacés du jour au lendemain. On peut, par exemple, passer en lespace de quelques années, d'un discours théologique à un discours scientifique, mais la marque des composants identitaires va demeurer. Lorsque les sociétés musulmanes ont subi le choc de lentrée dans le monde moderne, elles ne pouvaient naturellement se raccrocher quà leurs références identitaires, et principalement à celle qui a été jusque-là dominante et omniprésente: la composante religieuse.
Le national-théo-scientisme est une idéologie comme une autre qui propose un projet de société, qui a ses adeptes et qui, dans un jeu démocratique, chercherait légitimement à occuper politiquement la place que lui confèrent les urnes Mais c'est une idéologie qui a aussi légitimé le recours, d'abord à la répression sur le plan social, et à la violence sur le plan politique
Les ingrédients du totalitarisme sont présents dans cette idéologie. Le discours religieux est déjà en lui-même un discours fermé qui prétend détenir la vérité, celle-ci étant immuable car dessence divine. Ce discours se trouve mêlé dune part au positiviste scientiste qui suppose que tout est calculable, y compris la vérité, et dautre part au nationalisme qui lui met ces vérités au service exclusif dun groupe dindividus. C'est-à-dire que lélément religieux vient se composer avec des totalités fermées pour aboutir à une totalité des totalités. C'est terrifiant. Quand on cumule ces trois discours qui, chacun à son niveau, prétend détenir la vérité, il n'y a plus de place pour la dimension humaine qui elle, fait appel à l'affect, à lintelligence, requiert le débat.
Les sociétés musulmanes sont depuis longtemps à la recherche de nouveaux repères qui puissent allier la revendication dune identité propre où le religieux a sa place comme lune sinon la principale composante, et les exigences de la modernité. Cette quête a donné lieu à des mouvements intellectuels et politiques depuis déjà la fin du siècle dernier, qui, tout en étant endogènes, étaient ouverts aux valeurs universelles, contrairement aux adeptes de lislamisme aujourdhui qui y sont totalement fermés
Au départ, les élites du monde musulman ont compris la nécessité de penser leur réel. Le monde moderne et occidental s'est révélé à elles, après qu'elles l'aient ignoré pendant très longtemps. Leur réflexion a abouti à la nécessité d'emprunter à ce monde un certain nombre d'idées, notamment politiques, et de les introduire dans leur propre vécu. Mais, ces idées sont restées au stade des idées, si je puis dire. Elles ne se sont pas traduites dans le réel. Bien entendu, le rôle des élites est d'anticiper... Lorsque Mohamed Abdou assiste à la Commune à Paris, qu'il commence à produire ses premiers grands textes et qu'il prend position et lutte contre le colonialisme, les sociétés arabo-musulmanes n'ont pas encore connu le choc du contact avec le monde moderne. Ses idées ne seront donc mises à l'épreuve que lorsque ce choc commencera à produire ses effets, c'est-à-dire à partir des années 50-60, lorsque s'effectue l'inscription du moderne dans le réel
Parmi les idées que vous développez pour expliquer pourquoi on va chercher si loin dans lHistoire pour trouver des solutions à des problèmes actuels, vous avancez l'incapacité à verbaliser, à trouver un langage pour se distancier par rapport à son propre vécu et pour pouvoir se regarder et avancer Il y a un siècle, on a quand même commencé à réfléchir et à verbaliser
On n'a pas tant verbalisé que ça. Si on relit les
textes du mouvement du Renouveau (La Nahda), on y trouve beaucoup de bonnes intentions,
mais ils sont empreints d'une grande naïveté et n'ont aucune prise sur le réel. Ils
sont très poétiques et totalement dénués d'une quelconque anticipation sur ce qui va
se produire par la suite.
L'effet que produit le traçage d'une autoroute, l'effet que va produire le déplacement
d'une famille de la campagne vers la ville, la dislocation de la grande famille clanique,
les problèmes des nouvelles familles déplacées dans les banlieues des grandes villes,
tout cela n'a même pas été effleuré. Le discours de Mohammed Abdou glisse là-dessus;
le langage pour exprimer tout cela n'a pas existé, à quelques exceptions près, comme
Habib Bourguiba qui demeure quelqu'un de tout à fait à part sur ce plan-là. Les hommes
politiques n'ont pas eu et on peut comprendre la difficulté de la
tâche la volonté de penser et d'anticiper. Beaucoup se sont contentés de
prendre des idées toutes faites, très souvent empruntées à des idéologies du
développement ou au marxisme, et ils ont essayé de les plaquer sur un réel qui était
beaucoup plus complexe et sur lequel on n'avait pas réfléchi. Nous nous sommes donc
trouvés sans langage pour dire les difficultés, pour concevoir un programme, pour
inscrire hors du discours religieux, un projet politique. Si bien que lorsque
l'"islamisme" est arrivé, il s'est trouvé sur un terrain vierge, sur lequel il
a amené un langage structuré qui plus est, issu d'une langue que le peuple a
intériorisée depuis des siècles et qui, structurellement, fait partie de lui-même. Il
a mis des mots sur les problèmes réels des gens, sur leur détresse, sur leur
difficulté d'être, il les a verbalisés et clairement désignés, même s'il s'en remet,
pour les résoudre, à la volonté de Dieu.
Pensez-vous que les adeptes de l'idéologie islamiste sont motivés par l'identification à un projet de société ou bien le sont-ils du fait que seuls les mouvements islamistes se présentent comme une véritable oppositon politique face à des régimes qui ont échoué, ou qui n'ont pas su apporter les réponses à leurs problèmes?
Il s'agit d'un mythe identitaire, c'est-à-dire une
construction imaginaire, qui peut nommer la souffrance, mais qui ne propose pas
véritablement de solutions à cette souffrance.
Il utilise en cela la langue du fantasme, celle du retour aux origines, une langue tout à
fait mythique et qui a un effet certain sur les esprits qui se trouvent dans la détresse.
Mais comme tous les mythes, l'"islamisme" ne propose pas de solutions réelles;
son impact demeure de l'ordre de l'imaginaire. Le monde musulman traverse actuellement une
période inouïe dans son histoire. Il est dans le noir absolu, en raison des destructions
considérables quil a subies dans l'organisation de son monde et qui ont sapé
jusqu'au fondement même de ce qu'est l'homme, de ce qu'est la femme.
Vous parlez de la colonisation?
Je parle de la modernisation, le colonialisme n'est qu'un élément du processus moderne, mais pas le seul. Les musulmans se sont très vite intéressés au monde moderne et à ses acquis technologiques, ils l'ont appelé, ils l'ont demandé, comme le reste des peuples sur terre, tout en s'attachant à ce que Dieu reste avec eux. La modernité c'est aussi le confort et la richesse. Ils veulent donc Dieu avec le confort et la richesse.
Mais la modernité suppose aussi daccorder une place à lindividu en tant que tel et lui reconnaître sa liberté.
Ils sont effectivement de plus en plus individualistes. Quant à la liberté, je ne suis pas sûr qu'ils la revendiquent. Cest une revendication de lélite, des intellectuels Les gens exigent le respect et la dignité
Parmi les éléments de légitimation du mouvement islamiste, il y a ladhésion populaire. Dans un système démocratique, on est tenu de faire une place à un mouvement qui recueille un certain pourcentage de voix, quelle qu'en soit limportance Comment dès lors se comporter avec les mouvements islamistes: doit-on les considérer comme des mouvements totalitaires incompatibles avec le jeu démocratique ou bien doit-on leur faire une place, bien que lon sache quil sagit de mouvements pour qui la démocratie n'est appréhendée qu'en termes tactiques?
Les adeptes de cette idéologie croient détenir toute la vérité. Ils veulent en plus en avoir le monopole et l'infliger aux autres. Tant quils nacceptent pas l'idée qu'il y a quelque chose qui leur échappe et qu'ils ne peuvent pas dire tout sur tout, ils demeureront dans une dimension totalitaire La démocratie ne peut être réduite au simple vote, cest un système beaucoup plus compliqué qui est basé sur le contre-pouvoir, l'alternance, le respect des minorités. Pour eux la démocratie ou le vote est un moyen pour supprimer la démocratie, ils l'ont dit, ils l'ont crié. Beaucoup de régimes fascistes européens sont arrivés par la démocratie. C'est d'ailleurs tout le problème de la démocratie.
Comment peut-on expliquer le fait qu'une grande partie des politologues occidentaux, et particulièrement ceux qui sont les moins conservateurs, soutiennent les mouvement islamistes actuellement?
Je crois que c'est le dernier avatar du tiers-mondisme.
La plupart d'entre eux partent de prémisses qui sont vrais, à savoir qu'il y a une
suprématie du monde occidental qui se traduit par des volontés hégémoniques aussi bien
au niveau économique que culturel. A partir de ce constat qui est vrai, ils préconisent
les solutions qui apparaissent comme des alternatives de masse. Cest là que se
situe la confusion: pour eux, la masse suit donc il sagit de mouvements endogènes
et authentiques quil faut soutenir. Dès lors que les masses suivent, eh! bien il
faut s'incliner. Si on avait suivi les masses dans leur adhésion au fascisme, ces
chercheurs ne pourraient même pas exister aujourd'hui en Occident. Ce sont des gens qui
proposent des solutions qu'ils n'accepteraient pas dans leur propre pays, au nom d'une
certaine authenticité et au nom de l'adhésion des masses. Partant de prémisses justes,
ils acceptent des solutions qui produiraient, à mon avis, beaucoup plus de tort à ces
sociétés dans leur lutte contre l'hégémonie de l'Occident. Ils optent sans
discernement pour le mythique, contre le réel. Cest le cas de plusieurs chercheurs
occidentaux qui, il faut le dire, existent grâce à ces thèses.
Les masses n'ont pas forcément raison. Mais bien entendu on ne peut s'en tenir à ça,
car une telle considération permet aussi d'installer des régimes qui ne proposent rien
d'autre que de soumettre.
Certains vont jusquà soutenir que le statut des femmes en Islam est revendiqué par les femmes musulmanes elles-mêmes et que cest donc un statut qui doit être accepté.
Il y a une chose qui s'appelle la servitude volontaire.
Le pire n'est pas dêtre asservi mais de sasservir soi-même. On comprend que
certaines femmes soient affolées par la perspective dune liberté qui leur semble
effrayante, car sans contenu ni repères. Si elles ne sont pas préparées notamment par
léducation et les outils pour sassurer leur autonomie sur le plan social, et
si l'homme n'évolue pas de son côté dans un sens d'égalité, de reconnaissance de
lexistence de la femme dans lespace public, sil ny a pas de remise
en question de la réglementation du rapport homme-femme telle quelle est fixée
dans le cadre religieux, la femme peut être effrayée par son nouveau statut et lui
préférer lancien.
Beaucoup de jeunes filles vous diront quelles portent le voile parce qu'on leur
fiche la paix. C'est-à-dire qu'elles se protègent des hommes. En fait, face à cette
désorganisation de leur être au monde, leffort à faire semble si gigantesque que
les éléments fragiles ou frileux de la société hommes ou femmes
peuvent être tentés de réagir en se refermant sur eux-mêmes, au lieu de relever le
défi et aller de lavant. Lentreprise nest effectivement pas aisée.
Entretien conduit par Anissa Barrak
Notes :
1. Cahiers Intersignes, B.P. 413. 75233 Paris cedex 05.
2. Hannah Arendt, Le système totalitaire, Ed. du Seuil, Paris 1972.
3. Fethi Ben Slama considère que les simplifications et les confusions introduites par la
politologie dans ses grandes tendances, ont accrédité l'idée que ce qu'elle a appelé
du nom d'islamisme est un intégrisme: "Ce terme qui désigne dans la langue
française depuis le XVIIIème siècle, la religion islamique en tant que telle, à
l'instar du judaïsme et du christianisme, est perdu; il n'y a plus de mot pour nommer la
religion de l'islam stricto sensu." Il estime que la consécration du terme islamisme
pour désigner cette idéologie "facilite l'illusion religieuse et
participe d'un saccage qui est loin d'être innocent dans la politologie. C'est comme si
on avait appelé "christianisme" certains mouvements fascistes qui mettaient en
avant la religion chrétienne ou bien "européenne" l'idéologie nazie qui se
fondait sur la logique raciale de l'Européen pur". Fethi Ben Slama, "Islam fini
et infini", revue Lignes, N°30, février 1997, p. 153 et 154.