Saïda Rahal-Sidhoum
Quand le sage montre la lune, l'imbécile regarde le
doigt
(proverbe chinois)
Féministe et de culture musulmane. Voilà un credo qui risque d'être compris comme un paradoxe visant la provocation. Il n'en est rien. C'est, bien au contraire, une affirmation identitaire imposée par un vécu dans une société qui s'arroge le droit de traiter dédaigneusement tout ce qui relève de l'islamité. Si paradoxe il devait y avoir, il se situerait ailleurs, dans le fait d'être, pour tout ce qui touche à la Méditerranée du Sud, en plus grande difficulté pour se situer hors du champ religieux dans une société laïque qu'en pays musulman.
Ainsi, il est plus malaisé pour la pensée de se déployer de façon
critique en France censée être neutre institutionnellement à l'égard des
appartenances confessionnelles lorsqu'est questionnée l'articulation entre
société, religion et rapports sociaux de sexes, que dans un pays tel que l'Algérie où
l'islam est à la fois religion d'Etat, otage des stratégies de maintien ou de prise de
pouvoir et alibi d'un patriarcat méditerranéen fortement contesté.
Face à une mise en accusation permanente de la culture musulmane par les discours
dominants, de l'essence délétère attribuée à l'islamité, la mise à distance
nécessaire pour objectiver les faits sociaux et leur donner du sens est difficile pour
quiconque ne veut pas renier son enracinement dans une mémoire et dans une histoire,
c'est-à-dire dans cette islamité entre autres.
Nous sommes nombreuses à ne pas être dupes et à vivre un malaise, pour ne pas dire une
souffrance (y compris lorsque nous débattons avec des féministes des pays du Nord avec
qui pourtant nous devrions être par nature et par projet en proximité)
face à la sommation implicite parfois même explicite qui nous est faite
d'énoncer un reniement à l'égard de l'islam comme preuve d'une bonne conduite garante
d'une position juste.
Dès lors, la confrontation d'idées dévie du champ du féminisme vers le champ d'un
civilisationnel dans lequel les critères discriminants se confondraient avec
l'appartenance à la chrétienté, à la judaïté ou à l'islamité, ces référents
culturels étant posés a priori comme facteurs explicatifs et anhistoriques de la
nature des rapports sociaux de sexe qui prévalent dans un groupe humain.
Les présupposés du féminisme occidental
Dès qu'il s'agit des femmes des pays où la religion musulmane est
majoritaire, nombreuses sont les féministes des pays du Nord (là où une autre
expression du monothéisme domine) qui ont une fâcheuse tendance à se désintéresser de
l'étude des rapports homme-femme fondement même du féminisme dans la
société considérée, à ne pas chercher à connaître de l'idéologie en présence
qui en devient secondaire pour se focaliser sur la mise en accusation de
l'islam. La vérification de l'adhésion aux valeurs du féminisme n'est plus de mise,
l'essentiel étant que leurs interlocutrices tiennent les discours convenus, à propos
notamment de la nocivité de l'islamisme(1). Dès lors, ce qui est
attendu des femmes de l'aire musulmane est la désignation de l'islamité comme continent
obscur et obscurantiste où se consacre l'infériorisation des femmes(2),
quitte, si on prend le cas de l'Algérie pour exemple, à légitimer a posteriori
la conduite coloniale instituant le code de l'indigénat et l'exclusion de la
citoyenneté des musulmans des deux sexes au prétexte du statut des femmes musulmanes(3).C'est à un véritable arbitrage péremptoire, qui ressemble à une
guerre idéologique dont l'enjeu est tout sauf féministe, que l'on est confronté, où
sont nominées les "vraies femmes", porteuses d'une émancipation, sans qu'en
soient énoncés les critères, et ignorées d'autres femmes, quel qu'en soit le nombre,
au prétexte qu'elles seraient aliénées et manipulées (c'est connu, les femmes, autres
que celles de l'avant-garde, n'ont pas d'idées propres!). Dès lors, la valeur d'un
témoignage, d'une interview, d'un livre, d'une militance, ne s'évalue plus à l'aune des
idées et des faits mais en fonction de sa capacité de nuisance à l'égard de l'islam...
ce qui ne peut manquer d'interroger les présupposés du féminisme occidental.
Comment ne pas voir que la systématisation des discours réducteurs sur l'islam et les
généralisations abusives sur les sociétés de culture musulmane renforcent les
stéréotypes réciproques qui conduisent inéluctablement à la défaite de l'universel?
Comment ne pas s'interroger sur les prises de position variables en fonction des moments
et des protagonistes, au-delà même des principes censés être défendus?
Comment ne pas faire le lien et ne pas s'interroger sur l'indifférence à l'égard des
luttes féministes en pays musulman quand le contexte dans lequel sont menées ces luttes
ne se prête pas à un discours anti-islamiste?
Un exemple significatif? La période qui va de 1980 à 1983 en Algérie et qui se conclura
par la promulgation du Code de la famille algérien en 1984(4). Nous
étions quelques centaines à combattre publiquement dans un pays où la
possibilité de se réunir en dehors des structures du parti unique le FLN était
réprimée par la loi différentes mesures prises contre les femmes, dont
l'interdiction de sortir seules du territoire algérien, et contre les avant-projets du
statut personnel qui circulaient ou étaient débattus à l'Assemblée Nationale composée
de députés et députées du FLN. Je me souviens que, malgré les manifestations où
s'associaient des femmes, y compris pour défendre leurs droits(5),
malgré la répression subie, les arrestations et les mises en accusation par une cour
spéciale concernant aussi des femmes ayant connu, en tant que résistantes, les
geôles coloniales , il n'y eut aucune campagne de presse ni aucun mouvement de
solidarité en Europe. Le féminisme en Algérie n'était pas à l'ordre du jour de
l'internationalisme militant !
Ni le mouvement féministe français, ni les mouvements civiques n'ont condamné la
promulgation du Code de la famille organisant systématiquement l'infériorisation
juridique des femmes, tout en se mettant en porte-à-faux tant avec la constitution
algérienne prônant l'égalité des sexes qu'avec le droit musulman classique protecteur
à l'égard des mères ayant la charge des enfants après le divorce, en matière
notamment d'aliments et de logement.
C'est pourquoi aujourd'hui je reste dubitative quand je m'aperçois que, après une
décennie d'indifférence, le Code de la famille algérien devient prétexte à clamer des
solidarités avec les femmes algériennes. J'avoue ma suspicion à cet intérêt soudain
surtout quand il s'accompagne de discours dénonçant l'inégalité essentialiste de
l'islam? Je ne suis pas pour ce Code de la famille; j'ai été l'une de ses farouches
adversaires à Alger entre 1980 et 1983. Je n'adhère pas non plus à un projet de
société islamiste dans lequel je ne me reconnais pas. Je ne devrais pas avoir à le
dire. Pourtant, me voilà, malgré moi, cédant à l'injonction du contrôle d'identité.
N'est-ce pas là l'indicateur d'une société où sévit, pour certaines questions
et ce qui relève de l'islamité est de celles-là le "prêt-à-penser" ?
Me faut-il comme préalable énoncer les valeurs qui sont miennes pour pouvoir poser
l'exigence du droit à l'expression pluraliste, c'est-à-dire du droit de toutes et de
tous à produire de la parole publique, à participer à l'univers symbolique et à la
production de sens, y compris pour les femmes de la mouvance islamiste?
Un autre exemple? Si on analyse les mouvements de solidarité qui s'expriment en Europe à
l'égard des femmes algériennes, il est frappant de voir combien cette
"solidarité" est généralement orientée. Ce sont les femmes dont la langue
d'usage, l'apparence, l'aspect vestimentaire, le mode de consommation, sont similaires à
ceux d'ici, qui sont écoutées. Les autres femmes n'intéressent guère, même quand
elles se montrent, pour certaines dentre elles, soucieuses de la participation des
femmes à la vie publique. Elles ne préoccupent pas non plus quand elles font l'objet de
la répression étatique, subissent la torture, voire des exactions sexuelles(6)
(7) . Pour quelles raisons? Parce que leurs idées sont jugées
irrecevables car entachées d'islamisme, et cela même si elles n'ont commis aucune
infraction.
Le rôle des femmes islamistes
Pour ma part, je ne veux me reconnaître que dans un projet de
société qui se fonde sur le pluralisme politique, l'égalité de droits entre les hommes
et les femmes, le respect des droits de la personne, la liberté de conscience, la
sécularisation des institutions, la mise en uvre de règles de jeu et de
procédures qui s'appliquent à toutes et à tous. Cet idéal m'impose de reconnaître la
légitimité de penser et de dire des femmes, de toutes les femmes, et de leur droit
inaliénable à se faire entendre, au-delà de leurs idéologies respectives. Ce sont ces
principes qui me facilitent la compréhension des dynamiques à l'oeuvre dans le corps
social algérien et des aspirations dont sont porteuses les Algériennes, y compris
islamistes.
En tant que féministe, ce qui m'intéresse c'est d'arriver à identifier et à
reconnaître les valeurs dont sont porteuses les femmes quand elles luttent, y compris
quand elles le font dans un cadre de références explicitement religieuses. Je veux être
capable de comprendre en quoi les femmes, qui considèrent que l'islam est pour elles
émancipateur, participent à cette dynamique. Je souhaite voir se confronter nos idées
et repérer comment elles participent à la modification des rapports sociaux de sexe en
Algérie.
Cette posture intellectuelle est loin d'être confortable à une époque où il est
difficile de savoir si l'on est en train d'assister au remake des croisades, à celui de
l'enlèvement des Sabines ou au fameux choc des civilisations cher à Samuel P.
Huntington(8) qui voit dans "l'islam et la Chine des risques de
déclin pour l'Occident."
On se retrouve ainsi dans une contradiction insupportable pour la féministe que je suis:
les féministes du Nord se retrouvent entre elles pour interroger les rapports sociaux de
sexe, pour construire des solidarités féminines qui subsument les contradictions de
projets de société, pour mobiliser la féminitude dans sa diversité afin de faire
évoluer les pratiques sociales et le droit(9). Par contre, dès qu'il
s'agit des femmes du Sud, et particulièrement des femmes de l'espace musulman, le débat
s'enferre dans l'anathème et le slogan. Le discours dominant traite peut-être de
"la lutte entre les lumières et les ténèbres" mais ne prend guère en
considération les dynamiques en cours ou à impulser pour que le féminin ne soit plus
jamais subordonné au masculin.
Ce passage du débat sur les rapports sociaux de sexes vers la place à accorder ou pas à
la mouvance islamiste a été le piège qui s'est refermé sur le mouvement des femmes en
Algérie. Nombre d'entre elles se sont fait l'écho de fureurs intéressées, devenant
ainsi otages d'enjeux ne les concernant guère en tant que citoyennes. Il est vrai que
cela a permis à quelques-unes de se faufiler par la porte de service pour accéder à
quelques illusions de pouvoir payées au prix fort, la rançon étant l'image du mouvement
des femmes pour l'égalité des droits dont la crédibilité a été bien mise à mal
auprès de l'opinion publique algérienne.
Faute d'avoir su raison garder, l'instrumentalisation des contestations féminines s'est
opérée d'autant plus rapidement que le mouvement des femmes, miné par des jeux de
pouvoir et des plans de carrière, a été dans lincapacité de penser stratégie.
Il était pourtant porteur d'espérances, ce mouvement, pluraliste dans ses expressions et
dans ses aspirations, ferment démocratique d'une société qui, cas unique parmi les
Etats de la Ligue arabe, reconnaissait aux femmes, toutes tendances confondues, le droit
de s'accaparer la rue pour y exprimer leurs revendications.
Il est vrai que, à partir de 1989, les rassemblements à linitiative du mouvement
des femmes ont été nombreux et revendicatifs, qu'ils ont mobilisé, dans plusieurs
manifestations, quelques centaines de milliers de personnes. Il est également indéniable
que d'autres rassemblements ont regroupé des milliers de femmes qui se reconnaissaient
dans la mouvance islamiste, et notamment le FIS. Ils étaient tout autant légitimes
d'autant qu'ils démontraient, eux aussi, au-delà même de visées politiques
immédiates, que la question des femmes dans la société algérienne ne pouvait plus
être confinée au domestique ou à des débats d'initié(e)s(10).
Pour ne pas avoir su comprendre ce bouleversement des murs comme il le méritait,
les actrices du mouvement femmes se sont condamnées à ne pas saisir cette lame de fond
qui consacrait, y compris chez les militants islamistes, l'irruption du féminin dans la
sphère publique, voire politique. Comme de nombreux observateurs, peu au fait de la
sociologie algérienne, s'ingéniant à minimiser le rôle des femmes islamistes dans le
jeu politique, de trop nombreuses Algériennes, parmi celles qui s'expriment sur la scène
publique, n'ont pas voulu s'interroger sur ce phénomène et ses implications.
Cette incapacité à se penser en tant que mouvement de femmes, à construire des
alliances, peut s'expliquer par l'inexpérience des militantes n'ayant connu l'euphorie du
pluralisme et de la légalité que durant une courte période, de 1989, année de la loi
sur le droit d'association, au début de l'an 1992, où l'arrêt des élections avant le
deuxième tour pour empêcher l'arrivée du FIS majoritaire à l'Assemblée Nationale(11) a discrédité pour longtemps le jeu démocratique. L'analyse des
mouvements féminins en Algérie reste à faire, à travers notamment les liens organiques
des premières associations leaders avec les différents partis politiques, existant avant
l'agrément, desquels sont issues de nombreuses militantes, quand on n'a pas purement et
simplement eu affaire à des commissions femmes de partis se déclarant sous forme
d'association légale(12).
C'est cette inexpérience des règles de jeu du pluralisme qui facilite
l'instrumentalisation du combat féministe tant par le pouvoir en place en Algérie,
maître en matière de manipulation, que par les diverses mouvances politiques
algériennes, peu crédibles dans leur adhésion réitérée à la cause des femmes (il
suffit d'étudier la place réservée aux femmes dans les partis), et par les différents
courants activant en France se recréant du consensus autour du nouvel adversaire:
l'islamisme. Cette captation, peu nombreux sont ceux et celles qui sont prêts à
l'étudier pour la seule raison de la priorité accordée à la lutte contre la mouvance
islamiste. Ceci ne profite pas à la lutte pour l'égalité entre les sexes.
Lenracinement dans la culture musulmane
Féministe et de culture musulmane. Le premier terme de cette assertion
est déjà tout un programme dont la complexité n'a d'égale que les ambivalences qu'elle
induit, notamment quand on adhère au courant féministe qui ambitionne une société dans
laquelle les femmes et les hommes, égaux en droits et en pouvoir de faire, ne se vivent
pas comme adversaires mais comme membres de la même communauté humaine. Quant à
l'enracinement dans la culture musulmane, c'est une complexité supplémentaire qui, loin
d'être une mutilation, est une prise en compte d'un des attributs de mon identité
personnelle dans ce qu'elle a d'unique mais aussi d'expression collective. Minimiser la
dignité de cette partie de mon humanité me contraint à la défendre. Amalgamer
islamité et dangerosité, c'est nier la générosité, c'est nier toute la spiritualité
que portent en eux, à l'instar des autres humains, les gens de culture musulmane. C'est
en même temps s'arroger le droit exorbitant de réduire autrui à n'avoir d'autres
aspirations que celles d'être conforme à l'autre. Ce n'est favorable ni à la
communauté humaine en général, ni à la féminitude en particulier.
C'est ainsi qu'est déniée aux femmes musulmanes la capacité de s'emparer du verbe à
l'instar de ce que firent d'autres femmes comme celles du Mouvement jeunes femmes en
France, d'obédience protestante, qui favorisa une relecture féministe des Évangiles, à
travers la théologie féministe de la libération, ou celles des groupes de femmes juives
qui osèrent s'emparer de l'étude du Talmud jusque-là réservée aux hommes. N'est-ce
pas à ces femmes que le protestantisme comme le judaïsme doit l'existence de femmes
pasteur et de femmes rabbin ? N'est-ce pas par la subversion du système mis en place par
les ayatollahs que des femmes iraniennes revendiquent aujourd'hui, en Iran même, pour
elles-mêmes et en tant que musulmanes, d'autres droits ? Pour ma part, je fais le pari de
l'intelligence des femmes musulmanes et défends d'autant plus facilement l'hypothèse de
leur faculté d'influencer positivement l'islam que ce dernier a le double avantage de
mettre l'homme et la femme sur un pied d'égalité s'agissant de leurs responsabilités et
de ne pas édicter de "restrictions quant à l'acquisition du savoir religieux par
les femmes ni à leur prise en charge de fonctions religieuses importantes"(13) . L'aire musulmane a déjà eu à connaître des femmes telles
que Shuhda bent El Ibari reconnue pour sa pensée critique et sa compétence à vérifier
la validité d'un hadith (14) (15). J'ai la
conviction raisonnée que ce type de femmes inspirera celles qui pensent trouver dans
l'islam les armes de leur salut... terrestre.
Cette espérance, je la nourris de cette culture algérienne dans laquelle j'ai été
élevée, dont l'islam est une des dimensions incontournables, quelle que soit par
ailleurs la foi que l'on a... ou pas, et qui m'a permis d'être ce que je suis. Nul ne
pourra me convaincre que cette culture dans laquelle s'est forgée ma personnalité, qui a
produit tant de femmes et d'hommes de qualité et de toutes croyances, soit réductible à
quelques clichés. Certes, c'est une société qui n'en peut plus du tribut de sang et de
larmes, certes c'est une société qui a connu et connaît des inquisiteurs, des
profiteurs et des renégats. Mais c'est aussi une société qui sait chanter la liberté,
et ce chant-là, nombreuses sont les femmes qui s'en sont emparé.
Saïda Rahal-Sidhoum est chercheur.
Notes:
1. Faut-il souligner que le suffixe "isme" dont la neutralité
sémantique se vérifie pour désigner une communauté de croyance christianisme,
judaïsme, bouddhisme, taoïsme, hindouisme... communisme, socialisme, etc. se voit
perverti dès qu'il s'agit de l'islam pour laisser croire à un prosélytisme, voire une
dangerosité.
2. Analyser la subordination du féminin au masculin comme résultant de l'islam, outre
l'étroitesse intellectuelle que cela révèle, ne permet pas de construire des
stratégies politiques propices au combat d'idées (et non d'extermination physique ou de
bannissement) et à l'égalité entre les sexes. Ainsi, si on analyse avec rigueur les
textes du FIS en Algérie, on s'aperçoit que le discours développé ne traite guère de
l'infériorité des femmes. Il pose par contre le principe d'espaces sexués, ce qui n'est
pas la même chose. On a alors affaire à l'habituelle ségrégation sexuelle chère au
patriarcat méditerranéen. La condamnation de la promiscuité sexuée relève moins de
l'ordre musulman, réduit à la fonction d'alibi légitimateur, qu'à une visée
non-avouée de main-mise sur le corps féminin pour s'assurer dans une société
confrontée aujourd'hui à une mixité intolérable à certains... Pourtant, l'analyse du
patriarcat algérien est reléguée au prétexte de la mouvance islamiste.
3. Statut par ailleurs organisé par l'Etat français qui continue à le
mettre en oeuvre à Mayotte, territoire français, où le statut local permet la
subordination du féminin au masculin par la grâce notamment de l'article 75 de la
constitution française encore en vigueur de nos jours.
4. Je m'érige contre le mythe qui court dans les milieux féministes ou médiatiques en
France et qui consiste à voir dans le code de la famille algérien de 1984 un "cadeau
fait aux islamistes" alors qu'il ne s'agit hélas que de la
codification d'une perception dominante des rapports familiaux dans lesquels la femme
continue à être pensée normativement comme dépendante du père ou du mari (voir, en
1983, le n° 4 de la revue Sou'al, dirigée par Claude Sixou et Mohamed Harbi, sur Les
femmes dans le monde arabe et notamment le texte de Rabia Abdelkrim Chikh intitulé
"Une seule question : être autonome ou pas") .
5. Lors des manifestations d'avril 1980 à la Place du 1er mai à Alger
(pendant ce que d'aucuns appelleront plus tard "le printemps berbère" alors
qu'il s'agissait aussi de revendications pluralistes), quatre banderoles féministes (dont
une immense, portée par deux hommes du fait de son poids, qui proclamait : Les femmes
ne délèguent leurs paroles à personne) n'intéressèrent apparemment que les forces
de police qui s'en emparèrent très vite au contraire des partis de l'opposition
algérienne indifférents à la question, des amies féministes françaises dûment
informées et des journalistes étrangers qui ne mettaient en avant que la dimension de la
revendication culturelle et linguistique qui alors faisait événement
6. Approuvant ainsi de fait Abelhak Brerhi, sénateur algérien nommé par le président
Zeroual et ancien ministre de l'Enseignement supérieur qui déclarait lors d'une
émission sur l'Algérie à France Culture en mai 1998, après qu'une intervenante l'eut
interrogé sur les viols commis par les forces spéciales, qu'il n'y avait pas à comparer
l'horreur des viols qui ont lieu dans les maquis à ceux des commissariats (sic !).
7. Voir notamment les rapports successifs d'Amnesty International qui par
ailleurs fournit régulièrement des listes de femmes traitées arbitrairement, du simple
fait de leur appartenance propre ou de celle de leur mari ou autre membre de leur famille
à la mouvance islamiste.
8. Professeur à l'Université Harvard aux Etats-Unis, il dirige un Institut d'études
stratégiques et est l'auteur du livre édité en France par les éditions Odile Jacob,
Paris, novembre 1997.
9. Il suffit à cet égard d'observer comment, autour des enjeux de la parité , se
sont développées des réflexions et mises en place des stratégies.
10. Le mérite du FIS aura été de rendre incontournables deux questions
de société fondamentales pour le devenir de l'Algérie : le rapport entre religion et
gouvernance, la nature des rapports sociaux de sexe à établir. Il n'est pas aujourd'hui
une Algérienne ou un Algérien qui n'ait un point de vue sur ces questions. Tombées dans
le domaine public, ces interrogations indiquent à la fois une sécularisation de la
société et une redéfinition des rôles traditionnels.
11. Il faut rappeler que la justification de cet arrêt des élections, par ceux-là
mêmes qui les avaient perdues, élections décidées par le pouvoir après qu'il eut
reconnu le FIS comme parti légal, était que le FIS arrivant en majorité à l'Assemblée
modifierait la Constitution en vigueur. C'était faux. Il suffit de relire la Constitution
de 1989 qui ne permettait pas à l'Assemblée Nationale d'amener à sa révision. Art. 163
: La révision constitutionnelle est décidée à l'iniative du Président de la
République, votée par l'Assemblée Nationale, soumise par référendum à l'approbation
du peuple et promulguée par le Président de la République. Art.164 : Lorsque de
l'avis motivé du Conseil constitutionnel, un projet de révision constitutionnel ne porte
aucunement atteinte aux principes généraux régissant la société algérienne, aux
droits et libertés de l'homme et du citoyen, ni n'affecte d'aucune manière les
équilibres fondamentaux des pouvoirs et des institutions, le Président de la République
peut directement promulguer la loi portant révision constitutionnelle, sans la soumettre
à référendum, si elle a obtenu les trois quarts des voix .
12. La loi organisant les associations dites "à caractère
politique" date de février 1989. La première association de femmes à
lutiliser fut "Emancipation". Agréée en mars 1989, son noyau sera
constituée de militantes troskystes issues de ce qui est aujourd'hui le Parti socialiste
des travailleurs (ex-G.C.R.) autour desquelles s'agrègeront d'autres femmes. La deuxième
association déclarée a été "Promotion" créée par des militantes du Parti
communiste algérien (intitulé alors PAGS et devenu depuis Ettahadi) et de l'UNFA
(organisation féminine du FLN). La troisième fut propulsée par des femmes militantes ou
proches d'un autre courant trostkyste, connu aujourd'hui sous le nom de Parti des
Travailleurs (ex-OST) et prendra pour nom "Egalité" (selon ses dirigeantes,
elle se serait constituée, de fait, dès 1985). Elle connaîtra rapidement une scission.
Le nouveau regroupement déclaré prendra pour nom "Triomphe du droit des
femmes" et se rapprochera du RCD, parti s'inscrivant dans la mouvance berbériste.
Dès décembre 1990, on pouvait dénombrer 17 associations de femmes agréées, dont une
de femmes islamistes. A leur côté, de nombreuses autres, daudience plus locale, se
sont activées tout en restant souvent des regroupements de fait.
13. Andezian Sossie, "Femmes et religion en islam : un couple maudit ?", revue Clio
Histoire, femmes et société, n° 2 de 1995 consacré à Femmes et religions, Presses
universitaires du Mirail, Toulouse.
14. Hadith : propos attribué au Prophète par une lignée de témoins.
15. Voir l'ouvrage cité en note 13.