Giampaolo Calchi Novati
Pendant la guerre d'Algérie, en raison de leur position géographique et de leurs liens historiques, la Tunisie et le Maroc étaient destinés à devenir une extension du champ de bataille. En tant quEtats indépendants, ils ne manquaient pas de tenir compte de leurs projets nationaux et de la spécificité de leurs intérêts, en concurrence avec lEgypte nassérienne, autre "parrain" de linsurrection algérienne, très soucieux de garder son hégémonie sur le monde arabe.
On ne traitera pas ici de leffet accélérateur de la guerre en Algérie sur le processus dautodétermination de la Tunisie et du Maroc (et aussi des pays de lAfrique française au sud du Sahara), en raison de la volonté manifeste de la France déviter la multiplication de guerres coloniales et du danger dune radicalisation de la décolonisation partout dans lempire, mais plutôt de linfluence que la Tunisie a exercé sur la guerre en Algérie, par rapport à son propre équilibre interne et aux problèmes du Maghreb en formation, dans le cadre complexe des relations que Tunis entretenait avec la France.
Une collaboration militaire entre les mouvements de libération ?
Existait-il un engagement formel du Néo-Destour et de lIstiqlal
pour coordonner leur action militaire avec les nationalistes algériens? "Nous
étions en droit despérer...", a dit une fois le président Boumediène. Les
"engagements solennels" pris par les partis nationalistes maghrébins que le FLN
mentionne dans ses textes ("aucun des pays qui sunissaient ainsi dans
laction, ne devrait cesser le combat avant lindépendance de tout le
Maghreb") remontaient à 1951 et 1952, mais ils sétaient révélés une simple
déclaration dintention qui ne devait pas résister à lépreuve des faits.
LEgyptien Fathi Al Dib parle dune réunion préliminaire de tous les
dirigeants des partis maghrébins en vue dunifier leurs efforts pour
lexécution de leur plan de lutte armée en Afrique du Nord et dun pacte
intermaghrébin pour lindépendance totale et simultanée du Maghreb signé le 4
avril 1954 au siège de la Ligue arabe(1). Quoi qu'il en soit, les
concessions de Paris en juillet de cette même année 1954, qui prévoyaient
lautonomie interne de la Tunisie et acceptaient la restauration de Mohammed V sur le
trône marocain, modifièrent profondément les conditions politiques. La convergence à
trois, qui comportait peut-être un effort militaire conjoint de lensemble des
mouvements de libération du Maghreb (jugé dailleurs "irréaliste" à
Tunis et à Rabat) n'avait plus de sens. En 1962, le président tunisien expliqua aux
représentants algériens venus le remercier de lappui pendant la guerre qu
"un pays souverain et reconnu sur le plan international et sur le territoire duquel
pouvaient se replier les combattants était mille fois plus utile à lAlgérie
combattante que sil était entré directement dans la lutte"(2).
Bien quil n'existe aucune preuve décisive dun véritable accord entre les
responsables du Néo-Destour, de lIstiqlal et du mouvement algérien pour une lutte
de libération commune, certaines personnalités pourraient bien avoir pris des
initiatives qui ont donné lieu à des malentendus. Cétait notamment le cas de
Salah Ben Youssef, secrétaire général du Néo-Destour à lépoque des premiers
accords entre la France et la Tunisie, qui,violemment opposé à Bourguiba, "s'était
fait le champion auprès de Nasser et des nationalistes algériens dune bataille
conjointe de lAfrique du Nord contre la France"(3). En 1955,
Ben Bella lui-même aurait signé un accord avec Ben Youssef pour réactiver la lutte
armée en Tunisie en sappuyant sur les dissidents tunisiens et le soutien de
lEgypte. Une autre réunion aurait eu lieu, toujours au Caire, en février 1956. Un
document du septembre 1958, relatif aux inconvénients de la formation dun
gouvernement algérien, misait encore sur le mécontent de la population tunisienne à
l'égard de la politique modérée de Bourguiba et donc sur les chances de la ligne
radicale de Ben Youssef. En ce qui concerne le Maroc, certains dirigeants algériens
avaient proposé aux chefs du maquis du Rif de rédiger un document qui liait le
cessez-le-feu sur le front marocain au sort de la guerre du FLN. En octobre 1955, fut
conclu à ce propos un accord opérationnel qui considérait "commune et
indivisible" la lutte de libération contre la France. Ben Youssef se serait associé
au texte algéro-marocain, qui demeura secret, pour lui donner une dimension
pan-maghrébine. Lallusion de Boumediène se basait-elle sur ces précédents?
La contiguïté avec lAlgérie permettait à la Tunisie
dêtre la base arrière, par excellence, de la révolution algérienne. Elle mit à
sa disposition des armes, des camps dentraînement, des bases de repli, un appui
logistique pour les actions militaires... et accepta que le gouvernement en exil de
lEtat algérien en formation établisse son siège à Tunis. De surcroît, la
Tunisie se faisait le porte-parole de la lutte de lAlgérie dans les diverses
instances de la diplomatie internationale et elle fut toujours un médiateur potentiel
avec la France. Ni le Maroc, ni lEgypte ne pouvaient en faire autant.
Le déclenchement de la lutte armée en Algérie a sans doute accéléré le processus
d'indépendance de la Tunisie tout en provoquant de graves problèmes de sécurité à un
pays qui devait encore achever sa propre émancipation en levant lhypothèque
militaire française. Du point de vue de la politique intérieure de la Tunisie, la
conséquence la plus directe de la guerre dAlgérie a porté sur la campagne
anti-bourguibiste de Ben Youssef qui, exilé en Egypte et allié du FLN et de Nasser,
était un cauchemar constant pour le combattant suprême. Malgré la collusion entre le
FLN et les yousséfistes, la Tunisie autorisa au début de 1956 lArmée de
Libération Nationale (ALN) à disposer de zones le long des frontières comme bases de
repli et bientôt dopérations et le Néo-Destour organisa ses réseaux pour ôter
à ses adversaires le monopole de laide aux combattants du FLN.
Ces initiatives ont été prises alors que le rapport des forces était très largement en
faveur de la France qui maintenait en Tunisie la base aéronavale de Bizerte et
plusieurs milliers de soldats répartis dans des bases de la Méditerranée au Sahara
, et que le gouvernement français était bien résolu à empêcher la Tunisie de
mettre en pratique toute forme de solidarité active avec la lutte de libération de
lAlgérie(4). Dans le même temps, Bourguiba continuait de
préconiser une paix négociée sans jamais renoncer à lespoir de sassocier
au règlement final avec en perspective la stabilité de la Tunisie et la construction
d'un Maghreb uni. Il était convaincu que la solution du problème algérien pourrait plus
facilement se trouver dans le cadre dune "fédération ou d'une communauté
maghrébine" à laquelle la France serait associée. Une position guère appréciée
par le FLN qui craignait de voir ainsi sa liberté daction réduite.
Pour la Tunisie, le but de cette subtile politique déquilibre
était d'arriver le plus vite possible à une victoire, politique sinon militaire, du FLN,
en limitant les dégâts matériels et moraux de la guerre, les rancunes et lesprit
de revanche tout en évitant les solutions révolutionnaires. Le président tunisien
voulait concilier son substantiel "occidentalisme" avec lindépendance de
lAlgérie et insistait pour qu'une négociation soit ouverte avant que la haine
accumulée de part et d'autre nempêche tout dialogue entre les Français et les
Algériens. Il ne perdait, par ailleurs, aucune occasion pour rappeler à ses
interlocuteurs français que sa coopération avec lOccident le mettait dans une
position difficile face aux autres pays arabes et notamment avec lEgypte
nassérienne.
Lart du pragmatisme si cher au "combattant suprême" poussa les Algériens
à le soupçonner de compromission et dopportunisme. Leur méfiance envers Bourguiba
avait pour origine le fait que la France avait agi très différemment dans les trois pays
dAfrique du Nord: alors que les protectorats avaient sauvé leurs structures
étatiques, lAlgérie, considérée comme partie intégrante de la métropole,
était administrée directement par la France. De même les perspectives des trois
mouvements nationaux n'étaient pas les mêmes: les Tunisiens et les Marocains
navaient employé la violence que de manière marginale en privilégiant une
solution négociée pour le rétablissement de leur souveraineté nationale alors que pour
lAlgérie, "nation niée", la guerre était un choix stratégique.
Sur les relations avec la Tunisie, le FLN était partagé entre deux attitudes: ou
s'efforcer, à tout prix, de surmonter ces différences, afin dunifier le combat; ou
admettre ces divergences en recherchant, selon les circonstances, des formes plus souples
de solidarité. Parmi les dirigeants qui penchaient pour la première se trouvaient les
membres de la délégation extérieure (au-delà du rapprochement entre Ben Bella et Ben
Youssef), tandis que les chefs politiques et militaires actifs en Algérie étaient
plutôt partisans de la seconde. Pour mettre fin à toute spéculation sur les
ambiguïtés des relations avec Bourguiba, une lettre ouverte lui fut adressée à travers
les colonnes du journal tunisien Action. Cette lettre, signée par Mohamed Lebjaoui, qui
traduisait les positions officielles de la direction du FLN, était si chaleureuse que
beaucoup dAlgériens, au courant des sentiments anti-bourguibistes répandus dans le
FLN, crurent à un faux. Le repli du CCE, la création du GPRA à Tunis et
létablissement de la très puissante armée des frontières avaient confirmé que,
malgré les divergences politiques, Bourguiba était un allié indispensable de la lutte
algérienne.
Coincés entre lALN qui aspirait à une plus large autonomie de manuvre, et
larmée française, les autorités de la Tunisie se trouvaient dans une position
très délicate. Un rapport de lambassadeur français, en date du 5 septembre 1956,
fait état des protestations contre les opérations conduites en Tunisie par les forces
françaises au nom du droit de suite. Ainsi le vice-président du Conseil, Bahi Ladgham,
déclarait quil "nétait plus en mesure de contrôler les réactions
spontanées émanant aussi bien de milieux algériens que de milieux tunisiens" et
que les incidents qui se multipliaient "constituaient une atteinte intolérable à la
souveraineté tunisienne et mettaient son gouvernement dans limpossibilité de
résister aux pressions sans cesse croissantes des Algériens, qui menaçaient maintenant
ouvertement de se livrer à des représailles sur les colons ou les militaires français
en Tunisie"(5). Dautre part, Bourguiba s'efforçait
d'empêcher les contacts entre les cadres du Néo-Destour et ceux du FLN en Tunisie, parce
qu'il craignait la contagion, dans son propre parti, des idées socialistes et
révolutionnaires qui circulaient dans le mouvement algérien. Et de fait, les
ressortissants algériens en Tunisie (130 000 daprès les sources du FLN)
partageaient avec les habitants tunisiens des régions frontalières le pain disponible et
subissaient ensemble les effets des attaques françaises.
Le bombardement de Sakiet-Sidi-Youssef
Tous les problèmes relatifs aux Algériens en Tunisie surgirent au
premier plan de manière dramatique avec le sanglant raid aérien français contre
Sakiet-Sidi-Youssef. Le village, situé en territoire tunisien près de la frontière
algérienne, avait déjà été le théâtre dincidents répétés. Paris et surtout
le gouvernement dAlger avaient menacé d'une réaction militaire en riposte à
lactivité de lALN et aux tirs de la DCA tunisienne. Le matin du 8 février
1958, laviation française lâcha ses bombes sur les bases de lALN, les
batteries tunisiennes, lécole et lhôpital, et tua plusieurs dizaines de
civils qui se trouvaient dans les ruelles du village ce samedi matin, jour de marché,
alors que des fonctionnaires de la Croix Rouge étaient en train dapporter des
vivres aux réfugiés. La population de Sakiet-Sidi-Youssef pleura la mort de 75 hommes,
femmes et enfants.
"Véritable désastre pour limage de la France au plan international"(6), ce bombardement représenta aussi la première étape de la crise qui
prépara leffondrement de la IVe République et le retour au pouvoir du général de
Gaulle, sans pour autant sauver lAlgérie française. Lacoste, le ministre-résident
à Alger, avait-il donné son autorisation à lattaque ou bien les autorités
militaires avaient-elles décidé delles-mêmes de réagir comme le demandaient les
troupes exaspérées en mettant le gouverneur devant le fait accompli ? Après la capture
de Ben Bella et de ses camarades en octobre 1956, était-ce une autre manifestation
éclatante de désobéissance de larmée? Georges Chaffard a montré qu'il y avait
un lien entre laction menée contre le village tunisien et lOpération ouragan
que la France au même moment était en train dorganiser, en accord avec
lEspagne, pour "nettoyer" des forces de libération marocaines les
territoires encore sous domination espagnole au Sahara à la confluence entre le Maroc,
l'Algérie et la Mauritanie(7).
Lincident modifia radicalement la situation en Tunisie où un accord en vue de
régler le contentieux sur le statut de larmée française paraissait imminent
grâce à une médiation américaine(8). La diplomatie internationale se
mobilisa et le gouvernement américain se déclara "profondément troublé". Les
Etats-Unis et la Grande-Bretagne nommèrent une commission de bons offices pour analyser
les conséquences de la crise; ce qui ne manqua pas d'humilier la France qui se retrouvait
ainsi en position daccusée.
Désormais la Tunisie s'est sentie prise dans une même guerre avec les Algériens. Comme
dès cette époque, elle était en mesure de conduire une politique indépendante et que
le président Bourguiba voulait rendre définitif et visible, laffranchissement de
la Tunisie vis-à-vis de lancienne puissance coloniale, sa protestation fut
extrêmement déterminée. Passé maître dans lart de sensibiliser lopinion
internationale, il projeta lévénement sur la scène mondiale, bien que son
objectif était de mettre fin à la guerre et non, comme voulait le FLN, de promouvoir son
internationalisation. Lambassadeur à Paris fut rappelé et le gouvernement demanda
lévacuation totale du territoire y compris Bizerte par les forces françaises, tout
mouvement des forces françaises fut interdit jusquà la définition dun
nouveau calendrier dévacuation, les cinq postes consulaires furent fermés et le
Conseil de sécurité des Nations Unies saisi. Du point de vue français tout cela fut la
preuve que le gouvernement tunisien ne pouvait pas contenir les "extrémistes"
du FLN. La Tunisie sinquiétait à son tour de linfluence grandissante de
lEgypte. La condamnation de la France au Conseil de Sécurité donna au gouvernement
tunisien la possibilité de réunir autour de lui une majorité de consensus.
Mêlée si brutalement à la guerre, la Tunisie avait désormais davantage
darguments pour intensifier ses pressions sur les dirigeants algériens. Après la
défaite de la bataille dAlger, les membres survivants et en liberté du CCE
quittèrent lAlgérie pour trouver asile en Tunisie tandis que lALN était de
plus en plus gênée par lefficacité du barrage électrifié sur la frontière
algéro-tunisienne (la ligne Morice). L'affaiblissement de la révolution sur le plan
militaire et les échecs de lALN obligèrent le FLN à se réorganiser en dehors de
lAlgérie, ce qui augmentait encore la dépendance à l'égard des soutiens
externes.
Les modérés ayant adhéré tardivement au FLN furent les
interlocuteurs privilégiés du gouvernement tunisien du côté algérien. Au lendemain de
lindépendance, Bourguiba invita Ferhat Abbas à habiter à Tunis, notamment pour le
soustraire à l'influence de Gamal Abdel Nasser; selon lui, Tunis était "la capitale
idéale" pour la discussion dun cessez-le-feu avec la France. Abbas deviendrait
le président du premier gouvernement provisoire de lAlgérie en lutte mais à
lépoque le mouvement hésitait encore sur l'attitude à adopter vis-à-vis de celui
qui avait si longtemps préconisé l'assimilation. Il était évident que choisir Ferhat
Abbas signifiait travailler pour une solution à la guerre plus proche de
linterdépendance que d'une rupture totale entre lAlgérie et la France. La
France, toutefois, ne donna pas limpression de comprendre lintention avec
laquelle le gouvernement tunisien menait ses contacts avec les dirigeants du FLN.
LEgypte, qui avait donné au début son appui à la politique de Salah Ben Youssef,
avait perdu, chemin faisant, la "carte Ben Bella" et navait pas de
relations très amicales avec les hommes du CCE en train de devenir le GPRA. Cependant,
Nasser ne ménageait pas comme Bourguiba mais contre Bourguiba ses
interventions qui ressemblaient souvent à des ordres ou à des sermons. Il se méfiait
ouvertement de Bourguiba, dont il connaissait l'habileté manipulatrice. Il lui reprochait
surtout de bloquer en Tunisie des armes égyptiennes destinées aux combattants algériens
et de faire des suggestions de modération qui les démoralisaient. Il était tout à fait
compréhensible que la Tunisie sefforçât de soustraire le FLN à linfluence
de lEgypte car sa politique serait facilitée par l'ouverture de négociations alors
que la guerre à outrance faisait le jeu de Nasser.
Le détournement du 22 octobre 1956
Le gouvernement tunisien avait été déjà au centre de lincident
du détournement de lavion en vol le 22 octobre 1956 de Rabat à Tunis avec à bord
quatre des neuf chefs historiques du FLN: Ben Bella, Boudiaf, Ait Ahmed et Mohammed
Khider, et en plus Mostefa Lacheraf, intellectuel nationaliste et théoricien de la
révolution. Lappareil, un DC-3 de la compagnie chérifienne de transports aériens
avec équipage français, affrêté par le roi Mohammed, fut contraint par la chasse
française d'atterrir sur la piste de laérodrome Maison-Blanche dAlger et les
chefs algériens arrêtés par la police.
Les journaux français présentèrent la capture des dirigeants algériens comme un grand
succès pour la France, et à Alger, on fêta la fin de la guerre puisque les chefs de
linsurrection venaient d'être pris. Depuis quelque temps déjà, la presse avait
fait de Ben Bella le chef de la révolution, ce qui permettait de crédibiliser la thèse
dune révolution téléguidée par le Caire où Ben Bella résidait souvent. Sa
capture donnait dautres arguments pour insister sur le rôle prééminent de Ben
Bella. Son charisme et sa soif de pouvoir ont fait le reste: les masses savaient qui
vénérer, les possédants qui maudire, les policiers qui arrêter. Linsurrection
avait donc perdu sa tête et la répression de la "révolte" sapprochait
de sa fin. C'était évidemment faux mais bon pour le moral.
Ces éminents voyageurs s'étaient rendus au Maroc pour discuter avec le roi du
développement de la guerre et ils étaient attendus à Tunis en tant qu' hôtes
personnels du gouvernement tunisien, pour une conférence au sommet entre les
représentants des trois nations maghrébines. Ben Bella et ses compagnons étaient
absents au Congrès convoqué en Kabylie par Abane et les colonels des wilayas car ils
navaient pas eu le feu vert pour rentrer en Algérie. Ils jugeaient légalement
nulles la réunion et ses délibérations parce quelles étaient intervenues sans la
participation de la délégation extérieure et cherchaient à reprendre le contrôle du
mouvement avec des rencontres publiques avec le roi du Maroc et le chef de gouvernement de
la Tunisie. Plus tard, les "cinq" seront accusés davoir "manqué de
vigilance révolutionnaire" en prenant un avion dont léquipage appartenait à
la nation contre laquelle ils étaient en guerre. Pour le moment, étant donnée la
position déclarée de Mohammed V et de Bourguiba en faveur d'une solution négociée de
la guerre, laction des externes pouvait bien réussir à modifier les équilibres du
mouvement algérien.
Le contexte politique dans lequel s'est situé laffaire du DC-3 marocain comporte
plusieurs contradictions. Ben Bella préconisait la convocation rapide dun congrès,
cette fois avec la participation de tous les responsables, en vue de "trancher"
le conflit qui lopposait au "frère Abane"(9).
Pensait-il avoir recours à la médiation du Maroc et de la Tunisie, ou bien, pour
devancer Le Caire qui avait toujours soutenu Ben Bella, les autorités de Tunis et Rabat
avaient-elles marqué un point par rapport à l'Egypte? La conférence convoquée en
Tunisie avait-elle pour but d'affaiblir linfluence du Raïs égyptien sur des
dirigeants algériens qui malgré la Soummam étaient encore en position de dicter leur
ligne à la révolution algérienne? En relançant les chances de Ben Bella et des autres
dirigeants extérieurs dans un cadre ouvert à une solution politique, le gouvernement
tunisien voulait-il contrecarrer la montée en puissance des militaires qui échappaient
à son influence?
Il est certain que la France suivait les préparatifs des rencontres à Rabat et Tunis
avec beaucoup dattention. Les autorités françaises estimaient que Mohammed V et
Bourguiba souhaitaient "contribuer à un règlement comportant une autonomie
modérée dans laquelle lAlgérie aurait conservé un lien avec la France"(10). Les contacts ultra-secrets entre les émissaires de Guy Mollet et les
représentants du FLN à Belgrade et Rome s'étaient terminés avec la promesse de se voir
après la conférence de Tunis. D'un autre côté, il était notoire que certains
éléments, dans larmée française notamment(11), ne voulaient
pas du succès d'une telle politique et misaient tout sur la solution militaire(12). Après la nationalisation du canal de Suez, le gouvernement français,
qui préparait une attaque militaire contre lEgypte, manqua du courage nécessaire
pour désavouer le détournement. Cette affaire entraîna linterruption immédiate
des pourparlers en cours entre Français et Algériens car le FLN estimait qu'après un
tel acte le gouvernement Mollet nétait pas fiable.
Invité par la Libye, la Tunisie et les Etats-Unis à proposer sa médiation pour obtenir
la libération des prisonniers, le gouvernement italien préféra sabstenir. La
conférence qui devait parler de paix fut remplacée par de violentes déclarations de
guerre et les ponts furent coupés pour longtemps. La méfiance de Mohammed V envers la
France fut si grande que le roi demanda à lItalie de lui envoyer un avion Alitalia,
pour éviter de rentrer en Maroc à bord dun avion piloté par des Français.
En comparant ces deux crises (de 1956 et 1958), on peut constater un décalage paradoxal
entre les objectifs et les résultats. En 1956, la Tunisie avait essayé de défier
lEgypte, par la convocation dun meeting à trois avec le Maroc et la
délégation extérieure du FLN, pour tenter de trouver une solution politique susceptible
de donner plus de poids aux modérés. Daprès Ferhat Abbas, "un immense espoir
de paix était né à lannonce de cette conférence qui devait rechercher une
solution au problème algérien à travers la création dun ensemble franco-nord
africain". Mais, après le détournement de lavion de Ben Bella, ce fut plutôt
laile dure du mouvement algérien, et surtout le groupe dirigeant résolu à
contester la supériorité des dirigeants extérieurs, qui accru son pouvoir. Le projet
dun "ensemble franco-nord-africain" étant rejeté par les radicaux. Le
FLN avait sauvé de justesse son unité, au moins formelle, et les extérieurs étaient
neutralisés dans une cellule de la prison de la Santé. Quant aux chefs de
lintérieur, ils condamnèrent lacte de terrorisme dEtat commis par la
France, mais, au fond ils étaient ravis car la réalité de la direction du CCE
nétait plus mise en cause et que Bourguiba et le sultan devraient maintenant
traiter avec eux.
De son côté, Ferhat Abbas pensait que le déroutement de lavion avait aggravé les
divergences quil avait constatées au sein de léquipe à la tête de la
révolution, parce que cela fit naître des ambitions chez un grand nombre de militaires,
créant les prémisses dune future convergence, à la veille des accords de paix,
entre les prisonniers dAulnoy (la dernière prison de Ben Bella et de ses
compagnons) et létat-major de lArmée de Libération Nationale. Mameri, le
biographe dAbane, reconnaît que "la capture de Ben Bella na pas réglé
les problèmes de leadership", fondés sur la rivalité croissante entre Ben Bella et
Abane. Lissue de lincident de Sakiet fut dans une certaine mesure
contradictoire: lescalade voire les opérations militaires de lALN à
partir du territoire tunisien rendit service à la Tunisie en faisant avancer la
composante modérée des forces en présence. Le bombardement était la démonstration que
la guerre frappait non seulement larmée extérieure et les réfugiés, mais aussi
les pays qui hébergeaient les Algériens expatriés donnant donc des "droits"
à la Tunisie. Laffaire de Sakiet provoqua en effet un revirement ou du moins un
durcissement de la politique de Bourguiba qui pouvait désormais mieux contrôler
lactivité des militants algériens sous le prétexte de protéger la souveraineté
de son pays.
Sur le plan international, les travaux de la commission anglo-américaine
sachevèrent sur un succès de la ligne américaine, très favorable à la Tunisie
et à une solution non-révolutionnaire de la guerre dAlgérie. Le président
Eisenhower était persuadé que la guerre en Algérie menaçait dangereusement les
intérêts occidentaux en Afrique du Nord et avait toujours utilisé Bourguiba à
ses yeux le plus indépendant et le plus enthousiaste ami de lAmérique dans le
monde arabe afin de modérer les exigences du FLN; pour gagner son amitié, il lui
avait même envoyé des armes à la fin de lannée 1957 malgré la farouche
opposition de la France. Surtout après Sakiet, les Etats-Unis intensifièrent leurs
interventions en faveur dune solution politique à la guerre en Algérie pour que la
Tunisie puisse se dérober au chantage des forces radicales arabes et résister à la
tentation de se tourner vers lEst.
En 1958 comme en 1956, la crise mettait en cause la politique du monde arabe. Bourguiba et
Mohammed V étaient des obstacles à la stratégie du panarabisme révolutionnaire et
Bourguiba ne cachait pas sêtre engagé dans une compétition avec Nasser
dans les limites des possibilités de la Tunisie par rapport à la puissance de
lEgypte et cette émulation pouvait bien passer par la révolution
algérienne. Même la bataille de Bizerte en 1961 entra dans ce jeu de rivalité avec
lEgypte: le président tunisien voulait lui aussi "son Suez" pour se
hisser au niveau du prestige de Nasser. En 1958, Bourguiba en arriva même à la rupture
des rapports avec lEgypte à cause de Ben Youssef et les renoua seulement après la
bataille de Bizerte en 1961.
La révision des rapports avec la France qui suivit la tragédie de Sakiet autorisa
Bourguiba, fort du soutien américain, à faire davantage pression sur les chefs de la
révolution algérienne. Et, effectivement, le FLN se plaindra dêtre devenu un
instrument de chantage à légard de la France, utilisé par les gouvernements
marocain et tunisien, un "mineur ou un incapable" et non pas un "frère et
partenaire égal".
Quelques semaines après le bombardement de Sakiet, la Tunisie, le Maroc et
lAlgérie réexaminèrent leur politique maghrébine au sein de leurs partis
politiques respectifs. La Conférence de Tanger (27-30 avril 1958) permit à
lAlgérie, au Maroc et à la Tunisie de resserrer leurs liens. Daprès les
comptes rendus de la conférence intermaghrébine qui eût lieu à Tunis au mois de juin
1958 afin dharmoniser la politique des trois pays, les délégués du FLN
sopposèrent à linclusion, dans la déclaration finale, dun paragraphe
dans lequel Marocains et Tunisiens, "animés du souci de restaurer la paix en
Algérie, conscients de létroite solidarité des trois peuples dAfrique du
Nord et espérant lavènement dune ère de coopération pacifique et
fructueuse entre l'Afrique du Nord et la France" réaffirmaient "leurs bonnes
dispositions afin de rechercher les moyens susceptibles de mettre fin à la guerre sur la
base du respect des souverainetés des trois peuples du Maghreb". Le FLN navait
"jamais fui la négociation", mais les mots choisis, au moment où la réaction
triomphe à Alger, pouvaient faire penser à une concession imposée par une situation de
faiblesse.
Les tensions entre Tunis et Paris s'intensifièrent après la constitution du GPRA en
septembre 1958. Les Français avaient indiqué à Tunis que la reconnaissance du
gouvernement algérien serait considérée comme un geste dinimitié. Le
gouvernement tunisien bien que peu favorable à l'idée d'un gouvernement algérien, ne
pouvait ignorer la réalité: en raison des impératifs de la solidarité arabe, il était
impensable de ne pas le reconnaître dès lors qu'il serait proclamé. Cela était
dailleurs nécessaire si on ne voulait pas abandonner les Algériens aux seules
directives du Caire et des pays de l'Est. La Tunisie et le Maroc ne cachaient pas leur
souhait de voir le nouveau gouvernement algérien négocier avec la France en reprenant le
discours interrompu en 1956. Pour le FLN toutefois le seul résultat acceptable était la
restauration de lEtat algérien détruit par le colonialisme, et la guerre se
prolongera pendant quatre ans encore.
Giampaolo Calchi Novati est professeur à l'Université de Pavia, Italie.
Notes :
1. Fathi Al Dib, Abdel Nasser et la révolution algérienne,
LHarmattan, Paris, 1985, pp. 13 et ss. Pour lAlgérie il ny avait pas
Ben Bella, prétendu "homme du Caire" mais Mohammed Khider. Le marocain Allal
el-Fasi, présent, ne signa pas le document et Ben Youssef aussi sabstint parce que
les autres signataires nétaient pas chefs des mouvements respectifs. Laccord
était de toute façon plus politique que militaire. Voir aussi Mohamed Lebjaoui, Vérités
sur la révolution algérienne, Gallimard, 1970.
2. Nicole Grimaud, La politique étrangère de lAlgérie (1962-1984),
Karthala, Paris, 1984.
3. Nicole Grimaud, La Tunisie à la recherche de sa sécurité, PUF, Paris, 1995.
4. Samia El Machat, "Les relations franco-tunisiennes dans la tourmente algérienne
(1957-1961)", in Actes du VIII Colloque international sur Histoire orale et
relations tuniso-françaises de 1945 à 1962, la parole aux témoins, Publications de
lInstitut Supérieur dHistoire du Mouvement National, Tunis, 1998.
5. Documents diplomatiques français (DDF), 1956, t. II, n. 165 .
6. Benjamin Stora-Zakya Daoud, Ferhat Abbas, une utopie algérienne,
Denoël,1995.
7. Georges Chaffard, Les carnets de la décolonisation, Calmann-Lévy, 1965.
8. DDF, 1958, t. I, n. 79.
9. Ait Ahmed, La guerre et laprès-guerre, Minuit, 1964.
10. DDF, 1956, t. II, n. 309.
11. Une voix représentative de larmée peut être considérée, celle du maréchal
Juin, qui, dans son livre publié en 1957 (Le Maghreb en feu, Plon, Paris, 1957),
accusa la Tunisie et le Maroc davoir ouvert portes et fenêtres ("...il fallait
sattendre àde nouvelles flambées sélevant haut dans le ciel") et
menaça : "Il serait grand temps que la France fit enfin entendre à ses
présomptueux voisins que la question de la sécurité des confins algériens se pose
aujourdhui avec plus dacuité peut-être que dans le passé et quelle se
trouve être étroitement liée à celle de linterdépendance" .
12. Daprès le témoignage de Christian Pineau, ministre des Affaires étrangères
(1956/Suez, Laffont, Paris, 1976), Guy Mollet fut troublé par larraisonnement et
voulait "relâcher les prisonniers" et à ce propos le président de la
République, Coty, détenait la même position. Mais finalement Mollet décida
dentériner le rapt pour sauver le gouvernement, attendu à un rendez-vous crucial
pour lédification de lEurope.