Maghreb
Les armées en politique : des trajectoires divergentes
Jean-François Daguzan
« Larmée ne doit être que le bras de la
nation, jamais sa tête »
Pio Baroja, Lapprenti conspirateur, 1913.
Dans la littérature qui a été consacrée aux pays du Maghreb depuis leur accession à lindépendance, les travaux concernant stricto sensu les forces armées sont rares(1). Le fait militaire semble à la fois avoir été exalté dans sa symbolique nationale et gommé dans lanalyse politique (sauf dans le cas de lAlgérie et, dans une moindre mesure, dans celui du Maroc des années 1970). Ajoutons également que laccès aux sources et la suspicion jetée par les militaires sur tout observateur trop empressé (national ou étranger) a largement découragé les bonnes volontés.
Lenjeu de la recherche est de taille. Le rôle de larmée dans les situations socio-politiques des pays du Maghreb devrait, dans lavenir, être un des éléments clés de la recomposition des pouvoirs - quand il ne lest pas déjà aujourdhui.
Les armées, pièces maîtresses de lEtat néo-patrimonial
Dans le cadre maghrébin, les forces armées sinsèrent dans la
dimension théorique de lÉtat néo-patrimonial, concept retenu par les
spécialistes pour qualifier lÉtat au Maghreb et fondé sur quatre critères :
létatisation de la société, la « privatisation » de lÉtat, la
«clientélisation » de la société et, enfin, le recours à une imagerie paternaliste
de la relation politique(2).
Pour certains auteurs, le néo-patrimonialisme nest quune phase transitoire
dans lévolution des États, et des États du Maghreb en particulier(3).
On peut se demander, cependant, au vu de la permanence des éléments distinctifs que
lon vient dévoquer dans les structures étatiques maghrébines
post-coloniales, si ceux-ci ne caractérisent pas, en réalité, une forme durable de
despotisme oriental. Cette situation, transitoire ou non, avec son corollaire de
clientélisme et daffairisme, de corruption généralisée, sest accompagnée
de leffondrement des modèles économiques (économie de rente notamment) en vigueur
dans les divers pays et a conduit une opinion publique muselée à engager une critique
féroce de lÉtat. La mosquée est devenue un des meilleurs porte-voix. Comme le
note Bertrand Badie, « des assauts répétés, sans cesse plus mobilisateurs et plus
légitimes portés contre lÉtat, ce dernier en sort affaibli, délégitimé,
accablé, mais il demeure et résiste cependant sous une forme qui, de surcroît,
lexpose davantage comme la caricature de lui-même (...). » Pourtant cet État
blessé se radicalise dans ses dysfonctions et ses inadaptations : plus autoritaire, parce
que plus fragile, il doit de plus en plus tirer les conséquences de son impuissance face
à des espaces sociaux qui, pour reprendre la formule dA. Zghal, ont de plus en plus
pour eux le « sens », alors que lÉtat - ou ce qui en revendique
lappellation - na pour lui que la « puissance »(4).
Or, cet exercice de la « puissance » passe de plus en plus par les forces armées qui
sortent du rôle classique de « défense » de la souveraineté du pays et de son
intégrité, pour assurer la survie du régime en place, soit directement, comme
cest désormais le cas en Algérie et, dans une certaine mesure, en Libye, soit par
lentremise dun médiateur comme cest le cas en Tunisie avec Zine
El-Abidine Ben Ali (fonction prétorienne).
Les forces dopposition se fondent dabord sur une critique de lÉtat
néo-patrimonial, perçu comme un instrument injuste, vestige du colonialisme et incapable
de répondre aux aspirations socio-économiques du plus grand nombre. Désormais, armées
et État néo-patrimonial tendent, de plus en plus, à être confondus par
lopposition islamique dans un rejet conjoint. La capacité de résistance des
premières, dans leur forme actuelle (professionnelle, « laïque »), déterminera celle
de lÉtat maghrébin actuel. Celle-ci favorisera-t-elle la transformation de
lÉtat vers une nouvelle configuration plus proche du modèle occidental ou bien
ira-t-on vers une forme radicalement différente?
Les forces armées, reflet de la société maghrébine
Comme tout corps social, les forces armées sont souvent le reflet de la
société dans laquelle elles vivent et, ainsi, sont sensibles aux orientations de fond
qui la parcourent et qui, parfois, la modifient(6). Toutefois, leur rôle
de détentrices de la violence publique, et labsolue nécessité de cohésion et de
discipline dont elles doivent faire preuve les conduisent à développer une organisation
spécifique fondée sur un corpus de traditions puisées en général dans lhistoire
et les glorieux faits darmes des aînés. Cette autonomie organisationnelle les rend
souvent moins perméables que dautres corps sociaux aux influences politiques ou
sociologiques qui parcourent la société dans laquelle elles évoluent, mais cela
jusquà un certain point. Elles peuvent soit sinvestir comme le garant
dun ordre considéré par elles comme supérieur ou immanent et en général
conservateur, face aux péripéties de lhistoire immédiate (ce fut le cas des
armées espagnoles en 1936(7), cest le cas en Algérie
aujourdhui), soit, adhérant au message de lopposition, renverser le régime
quelles sont censées défendre. Dans ces conditions, la contradiction entre
lévolution politique et la position de principe de larmée peut déboucher
sur un affrontement, voire sur la prise en charge directe de la gestion de lÉtat
par linstitution militaire ou un de ses représentants.
En raison dhistoires fondamentalement différentes, au-delà du point commun du
colonialisme, la sociologie des armées de chaque pays reflète bien les particularismes
nationaux. Les traits communs sont peu nombreux. Deux sont cependant manifestes : les
générations et lorigine sociale. Jean-Paul Charnay distingue chez les militaires
arabes en activité trois générations qui coexistent parmi officiers et sous-officiers(8) :
- la première génération issue des anciens militaires ayant appartenu aux armées
coloniales. Ses derniers représentants arrivent désormais, comme en Algérie, au terme
de leur carrière. Leur lien avec le passé colonial a pu nuire, selon les pays et selon
les époques, à leur avancement.
- la génération intermédiaire, chevauchant la première, qui est celle des combattants
des maquis. Elle a eu, comme en Algérie, le vent de lhistoire avec elle
jusquà semparer des rênes du pouvoir ou bien a pu être éradiquée par le
pouvoir, comme au Maroc.
- la jeune génération, que lon nommera celle des « professionnels », instruite
depuis les indépendances dans les écoles dofficiers ou de techniciens, puis
formée par les stages à létranger. Cest celle qui assume le maniement des
armes modernes et complexes. Cest aussi celle qui demeure le plus en prise avec la
société dont elle est issue.
Si le soldat de base demeure le fellah ou louvrier, en rupture de champ ou
dusine, la petite bourgeoisie est le corps social qui est le plus représenté dans
toute la hiérarchie militaire. Larmée est devenue, pour la classe moyenne, dans la
plupart des pays du Maghreb, un des principaux creusets de production de lélite,
comme avait pu lêtre, pour la France, lenseignement de la Troisième
République. Les particularismes nationaux sont, en revanche, dominants dans les origines
des militaires maghrébins.
En Tunisie, les officiers proviennent des villes de la côte et principalement de ses deux
centres politiques et commerciaux, Sousse et Monastir, ainsi que des environs de Tunis
(incluant Bizerte et le Cap Bon). Larmée tunisienne a résulté, à sa naissance,
de la fusion des éléments des maquis, de la garde rapprochée accordée au bey par la
France et, surtout, des anciennes troupes coloniales françaises.
Au Maroc, cest dans le bled berbère que larmée française puis les Forces
Armées Royales (FAR) ont puisé lélite militaire. Lintention française
nétait pas dénuée darrière-pensées politiques. Le recours quasi exclusif
aux Berbères, comme troupe locale, au-delà de leurs capacités guerrières, permettait
à la France de jouer un jeu de pouvoir entre « arabité », côtière et citadine, et «
berbérité », rurale et montagnarde. Cest pourquoi fut fondée lacadémie
militaire de Meknès, qui forma toute la première génération des chefs des FAR, tels
que les généraux Oufkir ou Dlimi(9). La monarchie alaouite ne modifia
pas ce recrutement, tout du moins au début, mais après les coups dÉtat de
1970-1971, elle ouvrit davantage le recrutement à la bourgeoisie urbaine de la côt(10). Par ailleurs, les FAR ont intégré les Marocains servant dans
larmée dAfrique espagnole qui joua un rôle décisif dans la victoire des
troupes nationalistes du général Franco contre la république.
Les hommes du rang sont issus des zones rurales mais la conscription sévère consécutive
à la guerre du Sahara occidental à partir de 1976 a amené sous les drapeaux, à tour de
rôle, presque toute la jeunesse des villes, favorisant ainsi le brassage des populations.
Les sous-officiers se recrutent également dans cette frange de la population(11).
En Algérie, si on retrouve le triptyque évoqué plus haut, la composition sociale de
larmée algérienne est plus tranchée. La France ayant longtemps freiné la
constitution délites algériennes, les officiers algériens furent peu nombreux et,
dans lensemble, restèrent fidèles à la métropole. Cest dans le corps des
sous-officiers et dans la petite bourgeoisie que lArmée de libération nationale
(ALN) a trouvé sa colonne vertébrale, et ce sont les meilleurs éléments issus de leurs
rangs qui ont formé les cadres de la future armée algérienne (Armée nationale
populaire, ANP). Le cas de Boumediène, dorigine rurale, est exceptionnel.
Le service national de 18 mois touche tout jeune Algérien. Les officiers
détat-major, quant à eux, sont formés à lAcadémie interarmes de Cherchell
que commanda, en son temps, le général Zéroual et doù est issue toute la
nouvelle élite de larmée algérienne.
Actuellement on distingue deux groupes dhommes dans la haute hiérarchie militaire:
ceux issus de larmée française, comme le général Lamari ou le général Nezzar,
et ceux issus des rangs du maquis et surtout de lALN. Cette distinction, importante
en terme de légitimité, a créé de forts phénomènes de cohésion de part et
dautre. Ce sont les « ALN » qui ont tenu les rênes du pouvoir jusquà la
mort de Boumediène et dans les premières années de gouvernement du président Chadli.
Cest lui qui fit ensuite émerger le groupe des anciens de larmée française
pour contrebalancer la puissance des premiers. A lheure actuelle, les «éradicateur
», résolus à éliminer par la force les islamistes, se recrutent plutôt dans le groupe
des anciens de larmée française, alors que les conciliateurs se trouveraient
plutôt dans lautre. Le général Zéroual fait partie des anciens de lALN(12).
Larmée libyenne reflète aussi une spécificité locale marquée : le commandement
et la troupe sont dorigine bédouine. Ce sont les tribus qui ont la prépondérance
sur les populations et la bourgeoisie commerçante des villes côtières. Dans les années
70, Kadhafi instaura une forme de service national censé brasser les différents groupes
sociaux. Mais le recours marqué aux mercenaires ou volontaires étrangers de tous poils
montre bien la faiblesse récurrente en hommes des armées libyennes.
La composition sociale des forces armées du Maghreb fait apparaître une assez bonne osmose avec la société dans laquelle elles vivent. Même si les processus de sélection et de formation expriment une forte cohérence et une autonomisation partielle du corps, la relation armée/société napparaît pas très différente dans son fonctionnement de celle des armées occidentales. La différence se joue sur le rapport de clientélisme qui peut sexercer vis-à-vis de lhomme ou du groupe politique au pouvoir. En revanche, les conditions de lexercice du pouvoir liées aux processus historiques de formation de lÉtat et, dans certains cas, labsence dune administration suffisante, ont conduit les militaires de ces pays à assumer plus ou moins directement les rênes du pouvoir (Algérie, Libye, Tunisie) ou à chercher à sen emparer (Maroc). Cette identification de larmée au gouvernement pose pour lavenir un problème de fond. Le risque de contradiction entre la fonction citoyenne, la mission dordre public et la gestion du pouvoir risque, à terme, de provoquer de très sévères fractures au sein des forces armées et/ou leur remise en question par les oppositions nationales.
Algérie: la confusion armée/pouvoir
Dans aucun pays du Maghreb, même en Libye, larmée ne joue un rôle
aussi essentiel quen Algérie. Ce lien consubstantiel à la nature de lÉtat
algérien est le fruit dun processus historique unique en son genre.
Pendant la guerre de libération, le contrôle du terrain par les troupes françaises
devint une réalité à partir de 1957. Au cours de ces opérations, la plupart des chefs
de lintérieur furent tués, capturés, ou se rallièrent. La résistance de
lintérieur, que ce soit au maquis ou en ville, se trouva donc décapitée(13). Ainsi, la guerre avait placé de facto larmée des frontières
en position de direction. En revanche, la notoriété et la légitimité appartenaient aux
chefs historiques prisonniers et notamment à Ahmed Ben Bella qui faisait figure de leader
charismatique. Cest entre ces chefs et ceux de larmée dont Houari Boumediène
quallait se jouer la bataille pour le pouvoir.
Larmée algérienne de 1963-1964 demeurait un rassemblement hétéroclite. Tout le
talent de Boumediène fut den faire un instrument cohérent, soumis à sa dévotion.
Il avait parfaitement compris quen dépit de ses immenses faiblesses larmée
était la seule force organisée du pays et la seule administration capable de le
structurer dans lattente de la production des nouvelles élites.
En 1963, la situation politique interne de lAlgérie était arrivée à une impasse.
Pour Boumediène, irrité par le caractère incontrôlable et les incohérences de Ben
Bella, la « capitulation » devant le Maroc à loccasion de la mini «guerre des
sable» fut la goutte deau qui fit déborder le vase(14). Ainsi le
19 juin 1965, celui-ci fut déposé. Le colonel Houari Boumediène prit en charge la
destinée de lAlgérie nouvelle sous la direction plurielle du Conseil de la
Révolution. Il la conserva jusquà sa mort, en 1978(15). Sous sa
férule, linvestissement par larmée de lÉtat algérien et, dans une
certaine mesure, de la société algérienne va se faire sur plusieurs modes:
idéologiquement, en fusionnant le concept de militant et de militaire; politiquement, en
assurant la réalité du pouvoir, tout en déléguant lexercice du gouvernement au
parti unique; structurellement enfin, en sinstallant aux principaux leviers de
commande de la société civile.
Les constitutions algériennes qui se succédèrent reflètent cette place exceptionnelle
de larmée au cur de la nation(16).
Certes, en apparence, larmée nexerça pas directement le pouvoir, mais passa
par le filtre de la fiction du parti unique, le Front de libération nationale (FLN)(17). Le FLN fut donc à la fois miroir et leurre: miroir dans la mesure où
il reflétait les mythes fondateurs de la nation algérienne, et leurre dans la mesure où
il détourna lopinion publique de la réalité de lexercice du pouvoir.
Ainsi, profitant rapidement de cette place privilégiée, larmée sest
intégrée, sans sy confondre complètement, à la technostructure de pouvoir que
Rachid Tlemçani nomme l« oligarchie militaire bureaucratique »(18).
Toutefois, malgré cette forte insertion dans la bourgeoisie dÉtat, larmée
ne sest jamais tout à fait fondue avec elle. Au contraire, privilégiant les
processus internes de sélection et de formation, posant des marques de distinction
manifestes, elle a toujours su affirmer sa différence et sa position en tant
quélite de la nation algérienne.
En 1978, elle manifesta, au grand jour, la réalité de son pouvoir en nommant directement
comme successeur de Houari Boumediène le colonel Chadli Benjedid pour être le troisième
président de la République algérienne. Sitôt nommé, celui-ci sattacha à
écarter insensiblement lancienne équipe de Boumediène, pour installer à sa place
des hommes liges dont le groupe des anciens de larmée française marginalisé
depuis lindépendance. Ce fut sous Chadli que le système de pouvoir algérien fait
de népotisme, de prévarication, de corruption et denrichissement personnel à
outrance prit toute sa dimension.
Il fallut attendre les émeutes doctobre 1988, liées à la dégradation des
conditions de vie du pays, consécutives à leffondrement des prix du pétrole, pour
voir limage des forces armées seffondrer dans lopinion publique...
Chadli profita de loccasion pour asseoir son pouvoir sur le pays. Une nouvelle
constitution fut mise en chantier qui renforçait la position présidentielle, ramenait le
rôle de larmée à une fonction plus traditionnelle et amorçait un processus
démocratique, tout du moins formel. Dans ce schéma, la position de Chadli navait
fait que saffermir. Il contrôlait larmée et se posait en arbitre. Le
président ne pouvait alors prévoir que ce système allait faire émerger un ennemi
autrement plus dangereux, le Front Islamique du Salut (FIS).
Lémergence du FIS
La montée de lislamisme en Algérie coïncida avec
lincapacité croissante de lÉtat algérien à assurer et garantir les
conditions de vie de base de la population. Cette incurie globale saccompagnait du
rejet quasi général du pouvoir en place et de celui dune nomenklatura arrogante et
corrompue.
Laction sociale du FIS, son prosélytisme dans les mosquées et son quadrillage de
luniversité portèrent bientôt leurs fruits. Aux premières élections libres, il
simposait dans les quartiers populaires et semparait de 80 % des
municipalités. Là non plus, le gouvernement ne sut pas réagir. Le pouvoir offrait même
au FIS « la corde pour le pendre » en décidant de tenir les premières élections
législatives libres au scrutin uninominal à deux tours (modèle français) qui
privilégie la constitution de majorités. Le raz de marée islamique ne fut une surprise
que pour le FLN et le gouvernement; mais sa conséquence fut un vent de panique qui, dans
la perspective dune défaite inévitable, conduisit à lannulation des
élections et au coup dÉtat « légal » du 14 janvier 1992, à la déclaration de
lÉtat dexception et à la mise hors-la-loi du FIS.
Chadli avait cru pouvoir jouer sur le FIS pour assurer la pérennité de sa position en se
présentant en arbitre des différentes factions mais les chefs militaires anticipèrent
le danger dune «cohabitation» Chadli/FIS. Les généraux, réunis en conclave à
Alger le 28 décembre 1991, sans en avoir référé, décidèrent donc de prendre de
vitesse toute tentative de compromis et déposèrent Chadli en le contraignant à la
démission le 21 janvier 1992.
La fin du processus électoral fut accompagnée par la constitution dun Haut Comité
dÉtat (HCE). Comme figure emblématique du renouveau, le HCE fit appel à un des
pères de la révolution algérienne en exil au Maroc depuis trente ans, Mohammed Boudiaf.
Son assassinat, après une période denviron cent jours de présidence (29 juin
1992), marqua les limites de son action certes volontariste et courageuse, mais par trop
déconnectée des réalités algériennes.
Après avoir suivi, ensuite, une ligne politique hésitante qui fut sanctionnée par
lexpansion de la guérilla et du terrorisme et par des échecs politiques cinglants
(conférence de San Egidio), les chefs militaires appelèrent lun des leurs, le
général Zéroual, pour assurer la fonction de président du HCE, et sattaquèrent
à la reconquête politique et militaire du pays. Larmée était donc désormais en
première ligne.
Autour du général Zéroual, léquipe aux commandes du pays élabora une stratégie
à trois dimensions:
- desserrer létau économique qui étranglait lAlgérie en souscrivant aux
conditions du FMI et de la Banque Mondiale, en acceptant le rééchelonnement de la dette.
- engager la reconquête militaire du territoire, par la création dunités
délites chargées de faire la chasse au maquis sur une grande échelle, et en
organisant des milices dautodéfense dans les villages. Cette double tactique se
révéla un succès.
- organiser des élections présidentielles afin de recouvrer la légitimité
démocratique perdue à loccasion du putsch de janvier 1992. En dépit dun
déroulement erratique et contesté, le président Zéroual, candidat désigné du
pouvoir, fut élu largement (61,34%).
Lélection présidentielle a redistribué les cartes politiques, et les opérations
militaires ont modifié le tableau stratégique en Algérie. Les grands maquis ont été
considérablement affaiblis ce qui nempêcha pas les attentats ruraux ou
urbains, sauvages ou ciblés ou les massacres de village. La légitimité nouvelle du
président Zéroual permit dengager un processus de concertation qui a débouché
sur la réforme constitutionnelle et sur lorganisation délections
législatives en juin 1997, mais aucune véritable solution politique nest
réellement apparue. Les problèmes constitutionnels ne furent pas la seule cause du
retard des réformes. Léquilibre des pouvoirs est également en jeu. En effet,
lautre élément central demeure la sourde lutte entre les différentes factions de
larmée. Chaque renouvellement de poste de haut rang fait lobjet dune
bataille serrée entre les éradicateurs et léquipe du président Zéroual. La mort
accidentelle de certains généraux, le départ précipité de Zéroual et la démission
de son principal collaborateur tendent à prouver que ces affrontements dépassent le
terrain purement verbal.
Dans ces conditions, il semble que lon soit en train dassister en Algérie à
une lente recomposition des pouvoirs. Dans ce mouvement, larmée, quels que soient
ses conflits internes, jouera toujours le rôle darbitre et de pivot et même de
«conseil constitutionnel». Mais lamorce de la paix civile demeure liée à la
capacité de celle-ci à partager une partie du pouvoir avec les nouvelles forces en
présence et, peut-être, selon la victoire de lune ou lautre faction, avec
des partis islamistes qui ne diront plus leur nom officiellement.
Maroc : de linterventionnisme au professionnalisme
La situation des forces armées au Maroc diffère fondamentalement de celle de lAlgérie. Elles ne sont pas fondatrices du Maroc indépendant, ce rôle ayant été joué par le Roi. Elles ne tiennent pas leur légitimité de la guerre dindépendance; lArmée de Libération du Maroc (ALM) qui existait fut démantelée par la soumission ou par la violence.
De lindépendance à 1970 : Lâge dor des relations entre la monarchie et les militaires
Lattitude courageuse et digne du sultan Sidi Mohammed Ben Youssef
dans ladversité, ses prises de position pendant la Deuxième Guerre mondiale et son
statut décisif de Commandeur des croyants, Amir al mouminine, firent de lui la
figure de proue essentielle du nouveau Maroc indépendant.
Face à cette figure symbolique, les forces armées ne furent jamais à même
dopposer une légitimité équivalente. Leur création est le fruit dune
synthèse dans laquelle linfluence de la France fut décisive. Le nouvel État
marocain « fit » son armée à partir de la fusion des éléments des troupes «
indigènes » des forces françaises (tabors). A cet ensemble déjà professionnel, furent
intégrés les volontaires issus des troupes de lALM démobilisées, pour ne pas
dire démantelées (celles de larmée du nord en 1957, celles du sud en 1960).
Finalement larmée marocaine sera « livrée clés en main » au sultan qui
disposera immédiatement dun instrument opérationnel.
Le fait que larmée marocaine prit dès lorigine le nom de Forces armées
royales (FAR) est bien représentatif du lien dallégeance direct avec la monarchie
alaouite. Les forces armées ne sont pas le bras de lÉtat marocain, mais celui du
principe monarchique qui le structure. On est, ici, plus proche du lien féodal que des
principes de lÉtat-nation moderne. Le prince héritier et futur Hassan II ne
sy trompa point, qui exerça immédiatement son emprise sur cette armée
jusquà en faire un instrument à sa dévotion.
Les forces armées, à travers leurs chefs, furent étroitement associées à la gestion
du pouvoir et à sa défense. Ainsi le général Oufkir eut-il, pendant un temps, à
assumer les fonctions de ministre de la Défense et de ministre de lIntérieur.
Cette période harmonieuse des relations entre le trône et les militaires permit à
celui-ci dasseoir son pouvoir sur la société marocaine. Le pluralisme lancé aux
débuts du règne de Hassan II fut abandonné, la répression renforcée et les leaders,
comme Ben Barka, contraints à lexil. Larmée tint son rôle dans la
répression mais les effets en furent pervers. Cette situation laissa imaginer à certains
de ses chefs quil serait plus rentable dagir pour leur propre compte.
1971 - 1975 : le temps du complot
La confiance que Hassan II, jeune roi, accordait à ses hommes liges
était profonde et durable. Celle accordée à Oufkir faillit lui coûter le trône et la
vie. Hassan II fut victime dune première tentative dassassinat, avec
lattaque de son palais de Skirat, le 10 juillet 1971, par les cadets de
lAcadémie militaire dAhermoumou. Le roi survécut et fit pourchasser les
mutins par Oufkir. La répression fut sévère mais limitée. Le 16 août 1972, six
pilotes de la base aérienne de Kénitra mitraillèrent le Boeing du roi. Hassan II
échappa à nouveau à lattentat. Cette fois-ci, la signature dOufkir était
évidente et se traduisit par son « suicide » officiel. La gendarmerie, car le roi se
méfiait désormais des autres armes, fut chargée de la répression. Elle fut dune
violence sans précédent.
Le résultat de cette période tragique fut la reprise en main directe par Hassan II des
affaires militaires. Mais son coup de maître fut de conjuguer, à partir de 1975, le
problème du Sahara occidental avec celui des FAR et de leur donner ainsi une «
occupation » valorisante et essentielle.
Le 16 octobre 1975, le roi annonça le lancement de la « Marche Verte »,
cest-à-dire le franchissement par le peuple marocain de la frontière qui sépare
le Maroc du Sahara occidental, encore possession espagnole. Les Espagnols, dépassés,
acceptèrent finalement le fait accompli et avalisèrent par le Traité de Madrid du 14
novembre 1975 la rétrocession de ladministration du territoire partagé entre Maroc
et Mauritanie.
Mais un certain nombre de Saharaouis prônèrent lindépendance et
linstauration dun État socialiste. Ce mouvement prit rapidement le nom de
Front Polisario et annonça la création dune République arabe saharaouie
démocratique (RASD). Les hostilités commencèrent immédiatement.
Cette période fut marquée, par-delà les succès militaires saharaouis qui allèrent
jusquà porter la guerre à Nouakchott, par des succès diplomatiques. Il fallut
attendre 1980 pour assister à un retournement de la situation:
- le Maroc mit en place la stratégie dite « des murs » qui enveloppa, par phases
successives, le Sahara « utile », celui des villes et des phosphates contre lequel se
brisèrent les attaques des Saharaouis,
- en 1984, avec le traité dUnion avec la Libye, le Maroc coupait la principale
source dapprovisionnement du Front Polisario. Trois ans plus tard, la RASD était à
genoux.
Depuis quelques années, les deux parties ont admis le principe de la tenue dun
référendum sous le contrôle des Nations unies, mais chacun a souhaité quil se
déroulât selon ses règles propres. La querelle porte essentiellement sur le nombre des
votants. Ainsi, à partir de 1975, les forces armées marocaines disparurent de la scène
politique pour se consacrer à la guerre. Le seul élément notable révélant que toutes
les questions liées aux relations politiques trône/armée nétaient pas tout à
fait réglées fut la disparition, en 1983, du général Dlimi, à la suite dun
«accident» de la circulation. Les FAR évoluèrent considérablement au cours de cette
période. Jusquen 1976, malgré le bref épisode de la «guerre des sables» et ses
participations aux conflits israélo-arabes, larmée marocaine eut davantage un
rôle de contrôle social et de police quun rôle militaire réél. Lannexion
du Sahara occidental fut pour elle sa première vraie expérience de la projection de
force et du combat sur une grande échelle et dans la durée.
La situation, aujourdhui, demeure stable, mais lavenir est pour le moins
incertain. Depuis désormais dix-huit ans, 130 000 soldats montent la garde sur les sables
de lest. Cette situation peut-elle durer encore longtemps? En effet, dans
lhypothèse, désormais hasardeuse, dun règlement du contentieux du Sahara,
le gouvernement devra gérer le retour de tout ou partie des troupes qui, retrouvant une
situation de paix et par là de désoeuvrement peuvent représenter à nouveau une menace
pour le régime. A un moment où la situation socio-politique marocaine, bien que sous
étroit contrôle du Palais, est dans une dynamique douverture, des signes de
montée de lislamisme apparaissent ici ou là, en ville ou dans le bled. Les forces
armées peuvent se retrouver un jour dans une situation darbitre. Par ailleurs, le
roi vieillit. Tôt ou tard la question de sa succession se posera. Le prince héritier,
bien que remarquablement entouré, sera-t-il capable dassurer la même stabilité et
dassumer une transition qui, bien qua priori verrouillée, savérera
délicate ?
La Tunisie : la subordination comme credo?
Dans les institutions quil mit en place pour la Tunisie
indépendante, et dans leur pratique, Habib Bourguiba reproduisit un certain nombre de
schémas républicains inspirés des institutions françaises dont, entre autres, la mise
en retrait de larmée du devant de la scène politique. Dans cette perspective,
larmée ne pouvait être que le bras séculier discipliné et discret du pouvoir
politique.
Un certain nombre derreurs politiques et militaires commises par la France au cours
des premières années de lindépendance permirent à Bourguiba, tout en asseyant
son pouvoir sur larmée, de lui donner ses lettres de noblesse nationales. En 1961,
la bataille de Bizerte entre les troupes françaises et les jeunes forces tunisiennes fit
de très nombreuses victimes civiles et militaires. Ces événements tragiques eurent pour
effet de resserrer la conscience nationale des Tunisiens et de renforcer la cohésion des
militaires. Un peu plus tard, la découverte dune tentative de coup dÉtat
impliquant des partisans de Ben Youssef (autre leader tunisien, panarabe et nassériste
alors en exil) et des communistes, au sein même de larmée, entraîna une purge des
différents courants pré-indépendantistes. Bourguiba exprima encore plus sa méfiance à
légard de linstitution militaire. Aussi sattacha-t-il à la maintenir,
le plus possible, à un niveau relativement bas en hommes et matériels, comme il
équilibra en permanence les centres de pouvoir en sappuyant fortement sur les
services de sécurité intérieure. Mais larrivée du colonel Kadhafi à la tête de
lÉtat libyen en 1969 contraignit Bourguiba à consolider les forces pour faire
pièce à la menace libyenne. La position de larmée tunisienne sen trouva, de
facto, renforcée. En effet, après léchec du traité dunion en 1974, toutes
les occasions allaient être bonnes à Kadhafi, ulcéré, pour tenter de détruire le
régime tunisien. De cette décennie de menaces, larmée tunisienne sortit
militairement plus forte et professionnalisée. A date régulière, des explosions
sociales violentes (1978, 1983, 1984) viendront marquer le mécontentent populaire
dun sceau sanglant. A chaque fois, larmée fut un peu plus engagée dans la
répression, tâche à laquelle elle répugnait. La confiscation du pouvoir par la famille
du « Combattant Suprême », devenu président à vie, empêcha toute forme
dexpression autre quofficielle. Cest sur ce terreau, mélange de
frustration économique et politique et dabsence de tout projet mobilisateur, que
lintégrisme fit son lit en Tunisie. Le mécontentement populaire sexprima à
travers la mosquée devenue le seul espace de liberté (surveillée).
A partir de 1984, après les émeutes dites « de la faim », qui avaient secoué le pays
et affaibli le gouvernement, le Premier ministre du moment, Mohamed Mzali, entreprit
une stratégie de conciliation qui conduisit à lamnistie de la majorité des
militants islamistes poursuivis. Le Mouvement Tunisien Islamique mit à profit cette
accalmie pour renforcer son implantation populaire, y compris dans larmée, et son
contenu doctrinal. En 1986, MZali fut brutalement remercié puis contraint à
lexil. La répression reprit de plus belle, avec à sa tête le général Zine
El-Abidine Ben Ali. Or, les militaires tunisiens étaient, à ce moment-là, parvenus à
un point extrême de tension, pris en tenaille entre le devoir dobéissance et les
missions de répression que leur faisait de plus en plus assumer le régime. Un an plus
tard, Ben Ali prenait le pouvoir avec le soutien de ses frères darmes.
Régime militaire ou dictature unipersonnelle?
Zine El-Abidine Ben Ali prit le pouvoir le 7 novembre 1987 en déposant «
en douceur », le vieux Combattant suprême et endossa les fonctions de président de la
République. Peut-on dire, pour autant, que la Tunisie vit sous un régime militaire ?
Il ny a pas, dans la Tunisie de la première moitié des années 90, une situation
de type nigérian dans laquelle larmée occupe lintégralité du champ social
et politique. Cependant, il est toujours difficile de distinguer, dans le cas dun
militaire au pouvoir porté par ses pairs, ce qui relève de lhomme et ce qui
appartient au corps dont il est issu. Létude du franquisme a fait apparaître que,
sil y a symbiose initiale entre le chef et le corps dont il procède, celui-ci (le
général) est conduit, par la pratique du politique, à, peu à peu, abandonner les
oripeaux du militaire pour sélever seul en dehors du sérail qui la
façonné. Larmée ne devient plus alors quun des instruments à la
disposition du chef, qui lutilise en permanence comme contrepoids au même titre que
les autres groupes de pression. Il assure aussi le plus souvent le contrôle étroit de
ses chefs, concurrents potentiels.
Depuis 1987, le pouvoir du président Ben Ali sest conforté. Son contrôle sur la
société tunisienne sest renforcé. Les islamistes sont toujours pourchassés.
Larmée est discrète mais omniprésente. La dimension sécuritaire a pris le dessus
alors que le pouvoir présidentiel sest accru, ainsi que son contrôle sur les
forces armées. En Tunisie la présence des militaires en politique peut donc être
considérée comme un donnée, certes relative, mais durable.
Libye : larmée, une pièce dans léquilibre des pouvoirs
Après la Deuxième Guerre mondiale, les Nations unies installèrent en
Libye (fruit de la réunion du Fezzan, de la Cyrénaïque et de la Tripolitaine) une
monarchie sous la férule du roi Idriss, chef de la confrérie sénoussie. Celui-ci régna
mollement sous le contrôle des Britanniques et des Américains. Le 1er septembre 1969, un
groupe de jeunes capitaines avec à sa tête Muaamar Kadhafi sempara du pouvoir.
Après le coup dÉtat, la Libye fut dotée dune constitution provisoire
abrogeant la Constitution de 1951 et entérinant le pouvoir du Conseil de la Révolution.
Le 2 mars 1977, il lançait un nouveau modèle de société en promulguant la nouvelle
Constitution libyenne: «Proclamation dinstauration du pouvoir du peuple » ou
Jamahirya.
Le pouvoir du peuple rencontra très vite des limites évidentes. Kadhafi compléta son
dispositif en créant les Comités révolutionnaires. Lencadrement de la population
libyenne restait en réalité sous contrôle étroit du pouvoir. Dans ce schéma,
larmée libyenne napparaît officiellement nulle part. Le principe/fiction du
« peuple en armes » interdit son exaltation et même sa manifestation. Pourtant, elle
est omniprésente et assure, avec les autres forces de contrôle social, la sécurité et
la pérennité du régime. Sa « dissolution » officielle, après 1977, fut le point
dorgue dun processus de marginalisation apparente. Les cadres militaires
trouvèrent, en contrepartie, de confortables compensations dans le meilleur statut, les
plus gros moyens et léquipement le plus impressionnant du Maghreb et du Machrek
réunis (jusquà lembargo). Cependant, autour de Kadhafi, le pouvoir était,
jusquen 1993, concentré entre les mains dune poignée de fidèles tous
militaires (mais représentants des principales tribus) et issus du coup dÉtat,
dont la figure la plus marquante fut le commandant Jalloud, à la fois Premier ministre
puis Secrétaire général adjoint de la Jamahirya et chef des services de sécurité. Les
autres militaires exercèrent leur contrôle sur les ministères clés dont la Défense.
Ce jeu assez classique de balancier dans une dictature, joué par le leader entre les
militaires, le parti et les forces de lordre, a été le garant de la survie
politique de Kadhafi. Ainsi, les comités révolutionnaires (officiellement dissous en
1988) contrôlent larmée au même titre que la population. En effet, les tentatives
de coup dÉtat issues doppositions internes ou fomentées depuis
lextérieur nont, en effet, pas manqué et ont toutes échoué. Les dernières
tentatives entraînèrent une sévère purge des services de sécurité et de
larmée, ainsi quune redistribution et un resserrement du pouvoir central
autour de la tribu des Kadhafiya. Mais, désormais, le véritable danger pour le « Guide
de la Révolution » réside dans les mouvements islamistes. Pays profondément religieux,
jadis structuré par la confrérie sénoussie, la Libye est une cible de choix pour les
islamistes. Certes, Kadhafi avait fait du rattachement à lislam une constante de
son action et sa foi ne fait aucun doute, mais il donna une interprétation très
personnelle de la religion. Les résistances de la société civile à ces changements
furent trop fortes. Il avait aussi affaibli le système des confréries. Tant que la manne
pétrolière vint alimenter la société libyenne, les oppositions furent muselées. La
crise venue et les échecs internationaux patents (Tchad), lislam traditionnel est
devenu un vecteur de contestation particulièrement efficace. Ce mouvement de contestation
sappuie sur les anciennes structures sénoussies qui détiennent désormais des
éléments de résistance et de marchandage avec le pouvoir central.
Ainsi, en dépit du contrôle que Kadhafi semble toujours exercer sur le pays, la
situation du pouvoir libyen demeure incertaine et pour le moins trouble. Les centres de
pouvoir autonomes semblent se multiplier (congrès, comités, tribus, bazar, services
spéciaux etc.), alors que le poids des pouvoirs centraux, et notamment celui de
larmée, tend à saffaiblir.
Le pays demeure fragile, en dépit de ses richesses.
La capacité de résistance du régime et de son chef est, une fois de plus, à
lépreuve, mais la marge de manoeuvre du pouvoir nest plus celle des années
1970. La grande inconnue réside aussi dans lévolution dune population dont
la moitié na pas vingt ans à lheure actuelle.
En conclusion, lentrée des militaires en politique au Maghreb
nest ni le fruit dune malédiction, ni celui dune prédestination
locale. Comme lont montré, entre autres, lexpérience espagnole de la fin du
XIXe et de la première moitié du XXe siècle, ainsi que les situations post-coloniales
de la seconde moitié du siècle, cest larmée qui, en labsence de
bourgeoisie dominante, assume les fonctions dadministration et de gestion des États
en transition. Si le passage violent ou non violent du pouvoir vers une élite issue des
classes moyennes (à condition que celle-ci existe) nest pas opéré (comme ce fut
le cas en Angleterre et en France à la fin du XVIIIe siècle), larmée se retrouve
comme lunique institution capable dassurer la médiation entre lÉtat et
ses rouages. Ainsi, par exemple, la non-création dune forte élite arabe par la
France en Algérie (contrairement au Maroc et à la Tunisie) est, à notre point de vue,
la cause principale de limplantation de larmée dans toutes les strates de
ladministration et du pouvoir.
La présence de larmée dans de nombreux rouages de lÉtat est accrue par une
contribution importante à des fonctions extra-militaires liées au développement des
pays post-coloniaux (travaux publics, contribution à lagriculture, éducation,
etc.). Mais, dans le cas du Maghreb, cette présence est encore renforcée car son rapport
à lÉtat néo-patrimonial joue à plein. Lidentification au groupe ou à
lindividu dominant renforce larmée dans son rôle de gardienne du régime et
du statu quo politique; mais cette fonction ne peut être durable que tant que les
tensions socio-politiques de la société dans laquelle elle évolue ne sont pas trop
fortes. Lélément essentiel, commun aux quatre pays, demeure alors la question de
la perméabilité, à terme, (mais le processus apparaît engagé ici et là), de
linstitution militaire aux mouvements idéologiques et sociaux qui interpellent la
société maghrébine. Les cas de figure algérien et tunisien ont montré la sensibilité
de certains éléments de larmée aux sirènes de lislamisme. Qui plus est,
exercer une répression sévère et de longue durée sur une large partie de la population
ne peut manquer de poser de véritables cas de conscience, notamment au sein de la troupe
et dans lencadrement subalterne.
Jean-François Daguzan est maître de recherche au au Centre détudes sur les stratégies et les technologies de lEcole polytechnique (CREST).
Notes :
1. Dix ans séparent deux ouvrages, les trois tomes de Mustapha
Benchemane: Les régimes militaires africains, Les Armées africaines et Les coups
dÉtat en Afrique publiés entre 1981 et 1983 chez Publisud et Le sabre et le
Turban, lavenir du Maghreb, de Rémi Leveau, Éditions François Bourrin, 1993. On
notera également, le remarquable livre méconnu dAbdelkader Yefsah, mais qui ne
concerne que lAlgérie: Le processus de légitimation du pouvoir militaire et la
construction de lÉtat en Algérie, Anthropos, Paris, 1982.
2. Flory, Korany, Mantran, Camau et Agate, Les régimes politiques arabes, PUF -
Thémis, 1990 p 418.
3. Lahouari Addi,« Forme néo-patrimoniale et secteur public », Annuaire de
lAfrique du Nord, vol XXVI, 1987, p 87.
4. Pierre-Robert Baduel, Le front de lÉtat: éléments pour une approche
comparative autour de la Méditerranée, RMM vol 4849, 1988, N°2-3.
5. Bertrand Badie, « État et « légitimité » en monde musulman », Annuaire
de lAfrique du Nord, tome XXVI, 1987, p 29.
6. L. B. Ware, « The role of the Tunisian military in the post-Bourguiba era », The
Middle East Journal, Vol. 39, N°1, Winter 1985, p 23.
7. Voir J-F Daguzan, « Les Forces armées espagnoles du Franquisme à la Démocratie,
1936-1986 », Dossier de la Fondation pour les études de défense nationale,
n°12, Paris, 1987.
8. Lislam et la guerre: de la guerre juste à la révolution sainte, Paris,
Fayard, 1985.
9. Voir Yves Lacoste, « Lencadrement des Forces armées royales », in LÉtat
du Maghreb, sous la direction dYves et Camille Lacoste, Paris, La Découverte,
1991, p 339. Pour plus de détail, voir également lintéressante étude de Moshe
Gershovitch: « A Moroccan Saint-Cyr », (Daar el Beida, Meknès), The Middle East
Journal, vol XXX, Summer 1976, p 273-290.
10. Voir Mustapha Benchemane, Les Armées africaines, Publisud,
Paris 1983, section III LArmée marocaine, p 55-73, et aussi, Zemri Benheddi, «
Larmée, lÉtat et le pouvoir politique », in LÉtat du Maghreb, op
cit, p 337-344.
11. idem
12. Voir notamment, « The Algerian Army in Defense of its Monopoly, Issues-perspectives
» in Middle East and World Affairs, vol IV, n°1, January 1995.
13. Mustapha Benchemane, Les Armées Africaines, op. cit. p 91-92.
14. Épisode qui opposa militairement lAlgérie et le Maroc sur des questions
frontalières.
15. Maurice Flory, Bahgat Korany, Robert Mantran,Michel Camau, Pierre
Agate, Les régimes politiques arabes, PUF Thémis, Paris 1990 p 409.
16. Cité par Monique Gadant, Islam et nationalisme en Algérie daprès El
Moudjahid, (quotidien, organe central du FLN de 1956 à 1962), LHarmattan,
Paris, 1988, p 84.
17. Voir notre analyse dans Le dernier rempart ? Forces armées et politiques de
défense au Maghreb, op. cit. 18. Abdel khader Yefsah, Le processus de légitimation
du pouvoir.
18. Abdel khader Yefsah, Le processus de légitimation du pouvoir.