Burhan Ghalioun
La nature des menaces a changé, de militaires elles sont devenues économiques, politiques, écologiques, démographiques et sociales. De nouvelles stratégies sont à élaborer pour faire face à ces nouvelles menaces.
Il est de plus en plus difficile d'élaborer des stratégies adéquates
pour les décennies à venir sans comprendre et déterminer les grandes modifications
survenues dans la nature même des menaces stratégiques. L'une de ces modifications
concerne la mutation du champ global de l'exercice de toute stratégie, à savoir la
naissance de la mégastratégie internationale synonyme d'une unification de plus en plus
grande du devenir du monde. Il s'agit là d'un facteur décisif qui renverse totalement la
perspective faisant, pour la première fois, de la politique une prolongation par d'autres
moyens de la stratégie.
Cela dit, il est aujourd'hui pratiquement impossible de comprendre la nature des conflits
nationaux et d'en évaluer les vrais risques si nous continuons à négliger la nature
hautement stratégique des tensions économiques, politiques, écologiques, sanitaires,
médiatiques, démographiques ou sociales (trafic de drogues, immigration, etc)(1). Le propos n'est pas d'ajouter de nouvelles menaces à celles déjà
existantes, mais de montrer la nécessité de renouveler nos instruments classiques
d'analyse stratégique, longuement dominée par les logiques militaires, voire
militaristes et de modifier notre manière de percevoir et d'appréhender les dangers et
les risques actuels et futurs.
Une nouvelle approche stratégique devrait comporter deux éléments
fondamentaux :
1-identifier pour chaque Etat ou nation les intérêts fondamentaux sur lesquels il est
difficile de transiger ;
2-penser les solutions aux conflits légitimes et naturels d'intérêts non pas dans la
perspective de l'affrontement inéluctable et inévitable qui équivaut aujourd'hui au
suicide mutuel, mais dans la perspective d'une meilleure intégration mondiale et en
s'inspirant du principe du partage et par conséquent, de l'harmonisation d'intérêts.
C'est là deux conditions cruciales à l'élaboration des stratégies qui ne soient pas
suicidaires, ce qui suppose l'identification exacte et objective des menaces réelles, en
dehors de laquelle il ne peut y avoir une stratégie rationnelle, ni mise en oeuvre des
moyens nécessaires pour substituer à l'épuisement mutuel la construction d'un devenir
commun.
A la lumière de ce qui vient d'être dit, quels sont les intérêts vitaux des uns et des
autres en Méditerranée? Quelle est la valeur des différentes stratégies élaborées
par les uns et les autres pour les défendre ou les acquérir? Quels sont les véritables
risques d'affrontements, militaires, politiques, culturels ou économiques liés à la
conception de ces intérêts? Quelles sont également les possibilités de convergences
sur lesquelles on doit ou on peut compter pour réduire les risques de guerre et augmenter
les chances de coopération entre les deux rives de la Méditerranée? C'est de cette
manière que les problèmes stratégiques devraient être, nous semble-t-il, posés dans
notre région.
Le refus par l'Europe de toute fédération arabe
La géopolitique de la région méditerranéenne comporte en elle-même
les éléments d'une confrontation globale dont l'histoire a été d'ailleurs largement
marquée. Loin de séparer deux mondes, la Méditerranée met face à face deux grandes
communautés culturelles et historiques dont la différence de vision du monde comme du
caractère, contraste avec la proximité géographique et condamne les deux parties à se
reconnaître et à communiquer. Cette situation paradoxale de grande différence et de
proximité est objectivement une source naturelle de rivalité, de crainte, de suspicion
et par conséquent d'affrontement éventuel. Ceci dit, il ne peut pas y avoir une
neutralité dans les rapports entre les deux rives de la Méditerranée : l'absence de
relations de coopération et de bon voisinage signifie automatiquement l'installation d'un
climat de tension, de contradiction ou de conflit ouvert. Trois points de divergence ont
été et continuent d'être les principales sources de conflits entre les Arabes et les
Européens.
Le premier est d'une nature ultra-stratégique concernant l'intégration régionale sous
une forme d'union, de fédération ou de marché commun du monde arabe à laquelle
l'Europe s'est toujours opposée. Il va sans dire que la présence d'une communauté très
dense de deux cents millions de personnes aujourd'hui, cinq cents en 2025, située
directement au sud de l'Europe, dotée d'une histoire, d'une culture et d'une religion
universelle et d'une forte personnalité civilisationnelle, constitue en soi une cause de
crainte permanente, surtout si l'on se rappelle le passé. Ce danger éventuel sera encore
plus ressenti si cette grande communauté réussit enfin à concrétiser ce qui a été
toujours perçu par les Européens comme le rêve impérial et l'instrument des
conquêtes, à savoir l'union ou le regroupement de tous ou d'une partie des pays arabes.
Une telle union ne manquera pas de créer en quelques années une nouvelle puissance
méditerranéenne, économique comme militaire, aux dépens, pense-t-on, de l'Europe.
Ainsi, la règle dite : "Diviser pour régner" qui a caractérisé la politique
des puissances européennes à l'époque coloniale reste la règle d'or depuis l'après
guerre et pendant les dernières décennies de l'indépendance. Alors que les peuples
arabes, qui ont connu dans cette même période un mouvement profond de politisation et de
prise de conscience nationale, et qui ont récupéré une identité culturelle historique
que les siècles de décadence avaient effacé, regardent cette union comme la clef de
tout projet de développement économique, indispensable à leur propre intégration dans
la civilisation, et à l'histoire. Les conflits qui opposent souvent leurs Etats sont
vécus comme étant la conséquence de la dépendance de leurs dirigeants à l'étranger
et contrastant complètement avec l'évolution d'un large sentiment de solidarité à
travers les territoires arabes.
La montée des mouvements islamistes dans la partie arabe, avec son discours axé plus sur
l'affirmation d'une identité historique et de la différence que sur les revendications
économiques qui ont caractérisé les mouvements politiques arabes de l'ère
post-coloniale, renforce nécessairement cette peur et provoque un rejet de l'Arabe, voire
un anti-islamiste primaire partagé aussi bien par les hommes politiques que par les
intellectuels et les médias.
Il s'agit en effet de nier à ce monde apparaissant de plus en plus comme la source
principale de tous les dangers le droit à une identité unifiante, à une histoire, à
une culture commune voire à un nom propre. On est arrivé à un stade où le terme
"arabe" n'est pratiquement utilisé que dans des contextes négatifs alors que
les termes consacrés pour désigner normalement les affaires arabes sont de simples
désignations géographiques : Proche ou Moyen-Orient, Afrique du nord, Maghreb,
Territoires, Asie de l'Ouest, le Golfe, etc. Même quand on pense faire du bien, et qu'on
accepte d'évoquer, chose rare, dans l'intention de distinguer entre les gouvernants et
les gouvernés, les questions de la démocratie et des droits de l'Homme, ce n'est pas
l'Arabe, le citoyen quel que soit son origine ethnique ou religieuse qui est l'objet de
défense, mais le minoritaire des Arabes, comme si l'Arabe ne méritait d'être défendu
que lorsqu'il cesse de l'être.
Face au monde arabe, l'attitude laïque disparaît au profit d'une vision anti-nationale,
complètement moyen-âgeuse et confessionnelle des sociétés, vue à travers ce qu'il
convient d'appeler la préférence que les capitales occidentales ont toujours eue pour
les régimes, les élites ou les forces les plus réactionnaires, archaïques, serviles,
corrompues et anti-démocratiques du monde arabe, sans mentionner l'alliance avec Israël,
la politique arabe de l'Europe n'a qu'un seul but stratégique, renforcer les facteurs de
division, d'incohérence, d'opposition et de désagrégation du monde arabe pour
l'empêcher de parvenir à une quelconque forme d'unité ou d'intégration et séparer,
par tous les moyens, le Maghreb du Machrek, les pays riches des pays pauvres, dans
l'espoir de pouvoir les neutraliser en les opposants les uns aux autres.
Nulle part, la confrontation stratégique ne prend cette forme absolue de lutte sur tous
les fronts : la culture, l'histoire, les noms mêmes des peuples, ajoutés à ce que
pratique Israël dans les territoires palestiniens et arabes occupés, à savoir la
transformation pure et simple du paysage physique, historique et humain par une
colonisation féroce et anachronique, l'opinion arabe se trouve face à ce qui ressemble
à une campagne orchestrée, et vit cette campagne de dénégation et de dénigrement de
l'Arabe comme une véritable croisade. Il n'y a pas un seul citoyen arabe qui n'a pas eu
à réfléchir sur la phrase lâchée par le ministre des Affaires étrangères de la
France tout de suite après la guerre : "Le monde arabe n'est qu'une illusion".
On a bien compris de l'autre côté de la Méditerranée que le ministre exprimait là un
souhait plus qu'il ne décrit une réalité, car jamais la solidarité entre les peuples
arabes n'a été autant manifeste, et solennelle q u'à cette occasion. Il est vrai que
s'agissant des pays arabes, le peuple n'entre pas encore en compte dans les calculs
politiques européens même si les plans stratégiques sont élaborés pour lui faire
face.
Devant la peur qu'inspire le monde arabe, plongé de plus en plus dans l'anarchie, se
développe et s'amplifie la peur qu'inspirent les politiques occidentales aux sociétés
arabes. La guerre du Golfe et le sort infligé à l'Irak après son retrait du Koweït
comme l'attitude générale de l'opinion publique s'exprimant librement à cette occasion,
sont venus à un moment donné pour faire apparaître, plus que jamais, la rupture entre
nos deux mondes, et le climat d'affrontement majeur qui les domine(2).
La coalition internationale à laquelle les Puissances européennes, méditerranéennes
ont participé pour faire face à l'Irak, a montré à l'opinion arabe qui commençait en
réalité à oublier à dessein l'épisode colonial, que la répétition de l'aventure
coloniale qui a mené l'Europe à occuper militairement l'ensemble des pays arabes
jusqu'au milieu de ce siècle n'est pas à écarter totalement. Rien ne peut justifier en
effet que, quelle que soit la justesse de la cause de la libération du Koweït et la
validité des raisons juridiques et politiques affichées, la tournure qu'a prise
l'intervention de la coalition occidentale pendant la guerre comme après, la destruction
généralisée des structures économiques et civiles comme le blocus qui continue d'être
appliqué sous le contrôle de cette coalition dans tous les domaines, y compris
alimentaire et sanitaire, dissimulent en réalité une volonté délibérée de casser la
force vitale, la volonté même d'un peuple arabe qui a osé ébaucher une force
stratégique autonome, et par-delà, le monde arabe dans son ensemble.
Cet objectif n'a même pas été caché par les coalisés, les puissances européennes les
premières, qui après avoir tout fait pour aider Israël à devenir une véritable
puissance nucléaire, découvrent soudainement l'urgence de la destruction des armes de
destruction massive au Proche et Moyen-Orient jusqu'au petit laboratoire de recherche
nucléaire de l'Algérie. Cela rend encore moins compréhensible le rejet émis par ces
mêmes puissances aux propositions des Etats arabes, les modérés bien sûr, concernant
un désarmement mutuel concernant les armes chimiques et les armes nucléaires.
En effet, sans parler des centaines de têtes nucléaires plantées dans le sud de
l'Europe ou en Israël en direction du monde arabe(3), le
déséquilibre de force est sur ce plan tel que les pays arabes ne peuvent pas ne pas
ressentir le danger et méditer sur leur impuissance totale face aux velléités
d'intervention musclée exprimées à toute occasion par telle ou telle puissance
occidentale. Aujourd'hui, il devient presque naturel de menacer tel ou tel pays arabe, qui
refuse de se soumettre, d'une action militaire destructrice à la manière dont a été
puni l'Irak. Dans ce contexte, il est difficile que les Etats arabes puissent tenir
longuement face à ce processus de délégitimation et de discrédit.
Le contrôle du pétrole
A ce point fort d'affrontement entre les deux communautés, il faut
ajouter la question économique et pétrolière. Pour les puissances industrialisées,
européennes et autres, le pétrole est un produit hautement stratégique qui ne doit par
aucune manière rester sous contrôle arabe, surtout dans le contexte du conflit
arabo-israélien et la tentation du mouvement nationaliste arabe de s'en servir comme une
arme politique. Cependant, le contrôle de cette richesse naturelle par les pays
industrialisés s'est associé dès le départ et continue de l'être à deux phénomènes
difficiles à supporter. Le premier est le maintien au pouvoir de régimes archaïques et
féodaux qui sont parvenus, grâce notamment à leur fortune facile, à étouffer, sinon
à détruire toutes les chances d'évolution et de développement politique et social dans
toute la région. C'est un gâchis énorme qui prive des peuples entiers de respirer et de
vivre et transforme les élites et les équipes au pouvoir en une classe d'affairistes
vulgaires et d'opportunistes sans valeur, ni culture, ni principe. Le deuxième
phénomène est l'exportation, sous le nom de recyclage du capital, de la partie
écrasante des centaines de milliards de pétro-dollars vers les marchés occidentaux,
privant les économies locales arabes des capitaux nécessaires aux investissements
productifs.
Cela veut dire que la question du pétrole qui n'apparaît dans les pays industrialisés
que sous forme d'un problème stratégique, certes crucial d'alimentation en énergie,
chère ou moins chère, revêt pour le monde arabe un caractère plus concret touchant à
leur vie quotidienne, politique et économique, voire morale. Leur incapacité à
contrôler cette source d'énergie signifie à la fois la perte de leur autonomie
politique générale, ce qu'a confirmé la guerre du Golfe, ainsi que l'absence de toute
maîtrise de l'une ou l'autre des plus grandes ressources naturelles de l'histoire.
L'argent du pétrole qui est contrôlé aujourd'hui par des groupes sociaux dépourvus de
tout sens de la responsabilité nationale comme sociale, au lieu de favoriser
l'accumulation des acquis sociaux et le progrès économique devient une arme destructrice
plus redoutable que les armes militaires.
Or le développement économique et social constitue aujourd'hui pour les nations, autant
que la sécurité, un intérêt vital(4). L'absence d'une réponse
adéquate à ce problème met encore plus en danger la continuité voire l'existence des
Etats que la menace extérieure. Bien que cette situation soit en grande partie le
résultat des politiques nationales, elle ne peut pas être dissociée des politiques
internationales concernant la maîtrise des flux pétroliers et en général le grand
problème de développement qu'affrontent aussi bien les Arabes que les autres peuples
pauvres de la planète.
Dans ce domaine également, les puissances européennes, loin de constituer un partenaire
fidèle, continuent à ne voir dans le monde arabe qu'une ou plusieurs zones d'influence
ou des marchés sauvages bons à piller, récupérer des matières premières et de
l'énergie à bon marché, non pour investir. Cela se produit au moment même où des
centaines de milliards de dollars, accumulés dans des économies déficitaires et
endettées, et non seulement comme on a tendance à le croire, dans les économies
pétrolières, sont exportés claque année vers les pays industrialisés par les Etats ou
des particuliers arabes.
Si l'on ajoute à cela la position qui s'est exprimée à l'occasion de la crise du Golfe
concernant la volonté du monde occidental de priver le monde arabe d'un véritable
transfert de technologie et qui équivaut dans le contexte actuel de la révolution
scientifique et technologique à une déclaration de guerre, on peut mesurer alors le
sentiment de crainte des peuples arabes.
L'insécurité militaire se double dans les sociétés arabes de l'insécurité
économique et alimentaire pour créer un sentiment de fragilité profond qui cherche à
se transcender chez les larges masses par une attitude de rejet ou d'agressivité envers
l'Occident, accusé de vouloir maintenir par tous les moyens la dépendance comme le
sous-développement du monde arabe.
Israël ou l'ombre de la menace nucléaire
Le troisième point de discorde et source de tension entre l'Europe et
le monde arabe est Israël. Si le monde arabe est obligé d'accepter aujourd'hui l'idée
de la coexistence de deux Etats, l'un juif , l'autre arabe en Palestine, il continue et
continuera indéfiniment à rejeter la doctrine israélo-occidentale selon laquelle la
sécurité de l'Etat juif exige que ce dernier maintienne la suprématie militaire absolue
sur l'ensemble du monde arabe, c'est-à-dire sur vingt Etats et 22 millions de personnes
à l'heure actuelle. Cela veut dire en réalité que les Arabes, même dans la perspective
de paix, doivent vivre à l'ombre de la menace nucléaire d'un pays dont la politique est
fondée solennellement sur le principe de l'annexion, la colonisation des territoires
occupés et le refus de reconnaître jusqu'à l'existence même du peuple palestinien.
L'ouverture des négociations de paix sur le Proche-Orient n'a pas changé cette
situation. Certes les pays européens reconnaissent les droits politiques du peuple
palestinien même si cette reconnaissance n'a été accompagnée, depuis plus de dix ans,
par aucune mesure concrète, concernant notamment la demande par les Palestiniens d'une
protection internationale contre l'usurpation des terres, la répression quotidienne et
les violations flagrantes des droits de l'Homme en Palestine occupée. Cependant, cette
doctrine défendue depuis longtemps par l'alliance israélo-occidentale n'a jamais été
mise en cause ou dénoncée. Il n'a même pas été question de lier la destruction des
armes de destruction massives possédées par les pays arabes à un traitement réciproque
concernant les mêmes armes possédées par Israël. Le résultat d'une telle position est
que l'Europe considère que seul Israël a le droit au Proche-Orient à la sécurité
tandis que les peuples arabes n'ont qu'à satisfaire les exigences d'Israël pour avoir la
paix(5).
Le drame des relations arabo-européennes est qu'elles ont été posées souvent en termes
ethniques et jamais en termes politiques et stratégiques. Les Arabes critiquaient et
critiquent encore la règle de deux poids deux mesures pratiquée par l'Occident à leur
égard, que ce soit dans le domaine de l'intégration régionale, de la sécurité, de la
résolution du conflit israélo-arabe ou de la coopération économique. Les Européens
soutenant les causes arabes ne disaient pas autre chose alors que les opinions
occidentales majoritaires sont convaincues que les Arabes ne respectent pas le droit et
doivent se soumettre à la légalité et à la morale internationales.
Un monde arabe cohérent, développé et démocratique
Or, posée en termes politique et stratégique, la question des
relations arabo-européennes se résume en ceci : est-il dans l'intérêt stratégique de
l'Europe qui avoisine le monde arabe d'avoir à ses côtés un ensemble arabe cohérent,
développé, sécurisé, démocratique et prospère, débarrassé de ses divisions
porteuses de querelles et conflits dangereux, ou un monde arabe disloqué, désarticulé,
en proie aux désordres sociaux, économiques et politiques, instable et déséquilibré,
versatile et prêt à toutes les aventures ? La leçon de la désintégration de l'Europe
de l'Est n'est-elle pas encore suffisamment édifiante pour comprendre que personne ne
pourra désormais profiter de l'anarchie chez le voisin ? Que les seules politiques
valables en matière de sécurité nationale sont les politiques collectives, et que la
seule politique productive contre l'immigration est de ne pas empêcher les autres pays
pauvres de bénéficier de leurs ressources ou de leurs atouts politiques, culturels et
géographiques pour assurer le minimum de développement ?
Dans le cas d'une réponse positive, il est évident que l'Europe ne doit plus voir dans
le mouvement de l'intégration du monde arabe une menace virtuelle. En effet
l'intégration sous une forme ou une autre de ce monde ne vise pas l'autre mais concerne
d'abord et essentiellement la maîtrise de soi, c'est-à-dire la conception de
l'organisation d'ensemble de la région sud de la Méditerranée. A défaut de pouvoir
rétablir les relations inter-arabes sur les bases de l'entente, de la coopération voire
de l'intégration, les vingt Etats qui se réclament tous de l'histoire et du patrimoine
arabes n'ont devant eux que le sort qu'a connu l'Europe chrétienne au Moyen Age, à
savoir les guerres civiles et féodales à l'infini au nom du même patrimoine et pour son
contrôle comme seule source de légitimité possible entre les mains des pouvoirs qui
n'ont plus aucun contrôle réel ni sur le processus de développement matériel, ni sur
leurs populations.
Bien sûr, une telle intégration aura une incidence sur les rapports entre laire
culturelle-civilisationnelle arabe dans son ensemble et l'aire occidentale. Mais
contrairement à ce que la peur et les idées reçues ont tendance à développer, cette
incidence sera plus positive que négative. Non seulement, la question de l'immigration
sera contrôlée, mais les intérêts que développera le monde arabe avec ses partenaires
européens constituera forcément une motivation fondamentale pour le maintien de la paix,
de la coopération et de l'ouverture. Par contre, un monde arabe désintégré, voué à
l'anarchie et au chaos naura plus rien à perdre en cherchant à répandre
l'anarchie partout, alors que dans une telle perspective, toutes les mesures de sécurité
militaire ou frontalière n'auront qu'une efficacité relative.
Il en va de même en ce qui concerne la question de sécurité. Il va de soi que c'est le
monde arabe qui se trouve aujourd'hui dans une position de faiblesse extrême et qu'il ne
serait vraisemblablement pas en mesure de constituer une menace militaire face à l'Europe
avant plusieurs décennies. Mais continuer à fonctionner comme s'il allait supporter
indéfiniment l'insécurité ou l'absence de sécurité, et subir sans réagir la pression
violente de l'alliance israélo-occidentale est une grande erreur dont les Arabes ne
seraient pas les seules victimes. Des arrangements de sécurité en Méditerranée doivent
être trouvés afin de donner à tous les peuples de la région le sentiment de paix et de
stabilité, et de créer un climat favorable à la coopération et au développement. Les
Occidentaux ne peuvent pas maintenir le monde arabe sous la menace permanente du
nucléaire européen, américain et israélien alors qu'ils ont tout fait pour désarmer
les Arabes et les priver de leurs capacités dissuasives. Ils pourraient suggérer de
négocier des accords particuliers sur les garanties mutuelles, mais ils ne peuvent pas
fonder leur sécurité comme celle d'Israël sur la sape systématique de toute base de
sécurité arabe. C'est d'ailleurs le but de toute coopération à léchelle de la
Méditerranée d'apporter des garanties collectives atténuant chez les uns et les autres
le besoin de continuer follement la course aux armements.
La recherche d'un véritable accord sur l'utilisation des ressources naturelles et
humaines, dont notamment la richesse pétrolière pour le développement et la création
d'emplois pour les millions de jeunes qui sont à la limite de l'insurrection dans la
plupart des pays arabes reste cependant la question clef pour les relations
arabo-européennes. L'absence de choix politiques et économiques cohérents et rationnels
chez les élites arabes corrompues plus que jamais, ne justifie ni le pillage ni le
gaspillage du capital matériel et humain. Les pressions qui sont souvent faites pour
maintenir des positions dans l'économie de ces pays peuvent être faites également
contre les sociétés et compagnies européennes qui ont fait de la corruption des hommes
d'Etat au tiers-monde une véritable politique économique.
Le discours sur la démocratie et les droits de l'Homme ne doit pas être utilisé
seulement comme un instrument de chantage conjoncturel ou viser simplement les régimes
faibles dans les pays desquels l'Europe n'a pas beaucoup d'intérêts. L'idée d'un
meilleur partage des ressources régionales par tous les peuples de la région, non pas
dans le sens de la distribution telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui par les
monarchies pétrolières, mais dans le sens de l'extension de la politique de
l'investissement productif dans les pays pauvres, ne doit pas être rejetée ou ignorée.
Enfin la reconnaissance de la nécessité d'une plus grande justice, à l'intérieur de
chaque pays arabe comme à l'échelle de l'ensemble arabe et en premier lieu à l'égard
du peuple palestinien qui a jusqu'à maintenant le plus souffert des politiques
anti-arabes, comme à l'égard du peuple irakien qui est pris carrément en otage par les
cinq du Conseil de Sécurité, doit être affirmée.
C'est à ce prix que l'on peut faire de la région méditerranéenne une zone de paix et
de coopération et que les risques de l'aggravation de l'immigration qui inquiètent tant
les opinions publiques européennes peuvent s'estomper, pour faire de ceux qui ont subi
les souffrances de l'exil, de la précarité de l'emploi et de la xénophobie un trait
d'union entre deux mondes qui, au lieu de s'opposer, vont enfin se rencontrer.
Il faut modifier la conception selon laquelle la stratégie n'a pour but que de
rationaliser l'utilisation de la force dans l'intention de gérer les crises qu'on ne peut
dominer ni maîtriser véritablement et qu'on perçoit comme une sorte de catastrophe
naturelle. En effet, les "lois" objectives dont s'inspire la théorie classique
de la stratégie sont fondées sur un postulat fondamental : les conflits internationaux
sont le produit de la tendance naturelle de la puissance à s'étendre et à s'affirmer,
des convoitises égoïstes et des intérêts nationaux inconciliables. Ils sont acceptés
ainsi comme étant un mal nécessaire et inévitable lié à la nature même des
sociétés humaines.
Le grand défaut de cette conception traditionnelle, reflet de l'idéologie nationaliste
étroite et fermée est d'occulter, en les homogénéisant et en confondant les causes et
les effets, les vraies raisons des tensions et cela afin de justifier l'acceptation du
caractère inéluctable de la guerre entre les nations et, par conséquent, de travailler
à la reproduire toujours à une plus grande échelle.
La sécurité ne peut s'accomplir à l'heure actuelle sans sortir définitivement de cette
conception nationale étroite pour fonder une stratégie essentiellement internationale
ayant pour but, non pas de réprimer par les armes les conflits mais de chercher avec les
autres les nouveaux moyens de les résoudre. La stratégie sécuritaire, c'est-à-dire la
recherche égoïste par un Etat ou une nation de sa sécurité, indépendamment de la
sécurité des autres, voire contre les autres et sans faire trop attention à la nature
des moyens utilisés, est aujourd'hui la source principale de la tension internationale et
de l'insécurité dans le monde.
Or il est possible, non seulement de réduire les risques de guerre, mais de les éviter,
à condition de vouloir orienter nos stratégies globales vers la recherche des solutions
adéquates aux véritables sources de malaise qui rongent la communauté et les relations
internationales.
Il ne peut y avoir de rénovation réelle des manières de penser l'avenir et d'influer
positivement sur le devenir de l'humanité si on continue de refuser de tenir compte de
deux facteurs fondamentaux : qu'aucun système de sécurité n'est possible si l'on
continue à identifier sécurité à ordre ou rapport militaire ; et que pour être
efficace et rationnelle, une stratégie ne peut se contenter de prendre en compte les
seuls intérêts nationaux, c'est-à-dire l'Etat comme seul champ d'élaboration des
politiques sécuritaires. Bref, il n'est plus possible d'avoir des politiques cohérentes
en se limitant dans la définition des objectifs stratégiques aux seuls intérêts
nationaux.
Cela veut dire essentiellement que la stratégie ne peut plus se limiter à percevoir et
déterminer les menaces militaires, mais exige de définir les nouvelles menaces,
politiques, économiques, culturelles mêmes. Dans ce sens aussi, il est irrationnel de
persister à fonder la sécurité des uns sur l'insécurité des autres.
Burhan Ghalioun enseigne la sociologie politique à l'Université Paris III. Il est l'auteur de Le malaise arabe, l'Etat contre la nation, Ed. La Découverte, 1991.
Notes :
1. Voir notamment Jessica T. Mathews : "Redefining Security", Foreign
Affairs, Vol.68, N°2, 1989.
2. Voir notre article "La longue quête de justice du monde arabe", L'Evénement
Européen, mars 1991.
3. Voir Bemard Ravenel : Méditerranée, le Nord contre le Sud ?, Ed. L'Harmattan,
1990.
4. Par exemple, Theodore H. Moran : "International Economics and National
Security", Foreign Affairs, Vol.69, N°5, 1991
5. Le paradoxe de cette situation est que la suprématie militaire israélienne et la
victoire dans les trois guerres n'ont pas apporté une solution au problème de sécurité
d'Israël, bien au contraire. Voir-Michael Mabelboum : "Israel's Security
Dilemma", Orbis, Vol.32, N°3, 1988.