Kolë Gjeloshaj
Les nouvelles modifications des frontières dans les Balkans de poser à nouveau la question albanaise. Autrement dit la réunification des territoires sur lesquels vivent majoritairement des Albanais pour former cette mythique Grande Albanie tant redoutée par les voisins serbes et grecs. L'aire de peuplement albanaise n'est évidemment pas une et les développements économiques et sociaux des populations albanaises sont bien différents particulièrement depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Malgré cela, comme nous allons le voir, l'instrumentalisation de la question nationale par Tirana et la coïncidence de certains événements majeurs dans l'histoire du Kosovo et de l'Albanie alimentent les craintes des voisins et nourrit les espoirs des Albanais de Yougoslavie.
La politique de Tirana à l'égard des minorités albanaises hors d'Albanie est aussi mue par le fait que ce pays, le plus pauvre dEurope, maintenu sous perfusion principalement par lUnion Européenne nest pas maître des routes commerciales importantes qui traversent la région et est tiraillé par des divisions internes importantes.La question albanaise est posée par le fait que la République d'Albanie ne rassemble qu'un peu plus de la moitié des Albanais vivant dans les Balkans. Le découpage des territoires peuplés d'Albanais s'est accompagné d'une part de la décomposition de l'empire Ottoman et dautre part de la montée des nationalismes serbes, monténégrins et grecs qui considéraient ces terres peuplées de musulmans qui n'avaient pas participé aux guerres balkaniques (1912-13) comme des territoires à conquérir.
La naissance de l'Etat albanais dont les frontières actuelles ont été définies en 1912-13 doit son existence aux interventions autrichiennes et italiennes qui voulaient limiter l'expansion serbe vers l'Adriatique. La chute de l'Empire Ottoman et le jeu de Grandes Puissances allaient être à lorigine de la question albanaise autrement dit une nation composée actuellement de 6 millions de personnes vivant dans les Balkans répartis sur les territoires de trois pays. La République d'Albanie qui est peuplée de 3,5 millions de citoyens dont 92% sont Albanais de souche, la Yougoslavie en regroupe près de 1,9 million et 23% (officiellement) de la population totale de République de Macédoine est peuplé d'Albanais soit près de 500 000 personnes.
La question albanaise
C'est au XIXe siècle que la question albanaise est posée pour la première fois devant la communauté internationale. Les territoires peuplés majoritairement d'Albanais avaient été divisés par la Porte en quatre vilayet (Kosovo, Shkodër, Monastir, Janina) et une partie d'entre eux allaient être attribué aux voisins lors de la Conférence de Berlin (1878). C'est pour faire entendre la voix albanaise que se réunirent, quelques jours avant l'ouverture de ce Congrès, des intellectuels des quatre divisions administratives ottomanes. Ceux-ci réclameront la constitution d'un vilayet unique dans le cadre de l'empire Ottoman. Cette réunion prendra le nom de Ligue de Prizëren (1878-1881) du nom de la ville du Kosovo dans laquelle ils se réunirent. Dès le début l'assemblée avait pour but d'organiser des forces armées si les territoires peuplés majoritairement d'Albanais étaient divisés. Elle constitua un gouvernement autonome en 1880 qui contrôlait le Kosovo et la Macédoine occidentale. Le Kosovo peuplé majoritairement d'Albanais prenait une nouvelle dimension en tant que foyer de l'éveil national albanais dans la lutte contre l'Empire ottoman.
La Conférence des Ambassadeurs va se réunir à Londres
pour la première fois le 17 décembre 1912 pour tenter de résoudre les problèmes
causés par les guerres balkaniques et l'effondrement de l'empire ottoman. Le 29 juillet
1913, les grandes puissances décidèrent de faire du pays des aigles une Principauté
souveraine héréditaire et neutre sous la garantie des grandes puissances. L'Albanie ne
regroupait après la première guerre mondiale que 800 000 Albanais sur 1.500.000 vivant
dans les Balkans tandis que la Serbie recevait, en août, au traité de Bucarest, le
Kosovo. Ce n'est qu'en 1921 que les Serbes, les Italiens et les Grecs évacuent la
majorité des territoires qu'ils occupaient au pays des aigles alors que les frontières
albanaises furent l'objet d'études de la part de commissions internationales jusqu'en
1925.
Entre temps une Assemblée nationale albanaise avait déclaré l'indépendance de
l'Albanie le 28 novembre 1912 à Vlora. Dans l'entre deux guerres, l'Albanie fut tout
d'abord marquée par une lutte politique intense et ensuite par la domination dAhmet
Zog. Celui-ci va être successivement Premier ministre, président puis roi des Albanais.
Son but sera d'asseoir le tout nouvel Etat albanais. Il est à noter que son fils Leka 1er
prétendant actuel au trône prend la dénomination de son titre royale très au sérieux
puisqu'il est lun des plus fervents défenseurs de la constitution d'une Grande
Albanie. Le règne de Zog fut interrompu par l'invasion de lAlbanie par son
«allié» italien le 7 avril 1939.
La domination italienne durant la Seconde Guerre mondiale va être marqué par la
constitution, par un décret de 1941, de la Grande Albanie englobant le Kosovo et l'Ouest
de la Macédoine. La reddition des Italiens en 1943 conduit des Albanais anti-communistes
à se réunirent au Kosovo en 1943 pour former la deuxième Ligue de Prizëren.
La victoire des communistes albanais encadrés et conseillés par leurs camarades
yougoslaves ne permit pas de résoudre la question albanaise. Les Albanais réunit
derrière Enver Hoxha pensaient que les habitants du Kosovo allaient pouvoir choisir leur
destin. Mais Tito, dans son projet de confédération balkanique, voulait faire de
l'Albanie la septième République de la Fédération. C'est pour cette raison que le
leader albanais se rangea en 1948 du côté de Moscou contre Belgrade. L'Albanie
retrouvait ainsi dans ces frontières de 1913.
De 1948 à 1966, sous la férule du très nationaliste
Rankovic, une politique de répression systématique est menée au Kosovo. La chute de ce
dernier en 1966 marque le début d'une longue période d'assouplissement. En 1968, les
manifestations des étudiants albanais au Kosovo et la volonté des jeunes Albanais de la
région de Tetovo en Macédoine d'être rattachée au Kosovo allaient conduire le
gouvernement de Belgrade à étendre l'autonomie du Kosovo. Dans le même temps, l'Albanie
menait sa révolution culturelle. La promulgation de la constitution de 1974 qui fait du
Kosovo et de la Voïvodine des provinces autonome au sein de la Fédération intervient à
un moment où le pays des aigles connaît des purges importantes. Les manifestations de
1981 vont constituer un véritable tournant dans les relations entre Belgrade et Prishtina
puisqu'elles seront réprimées brutalement par la police et l'armée yougoslave causant
plusieurs dizaines de morts et plusieurs centaines de blessés. Suite à ces évènements,
Belgrade mettra fin aux accords de coopération existant depuis 1970 entre l'Université
de Tirana et de Prishtina. À Tirana, cette même année va être marqué par des
dissensions internes importantes conduisant au «suicide» du fidèle lieutenant de Enver
Hoxha, et second du régime, Mehmet Shehu.
Depuis 1948, le régime communiste albanais n'a jamais été avare en déclarations
martiales de solidarité envers «le peuple kosovar opprimé». Ce fut surtout un thème
de prédilection à fonction interne qui visait à souder la population divisée face à
un ennemi commun et à concrétiser auprès des masses les dénonciations répétées du
titisme. La diplomatie albanaise ne tenta pas pour autant d'action concrète pour attirer
l'attention de la communauté internationale sur ce que la presse albanaise qualifiait de
«génocide».
Malgré ces prises de position, Enver Hoxha va presque systématiquement renvoyer en
Yougoslavie les Kosovars qui voulaient trouver refuge en Albanie. Cette attitude sera
répétée par son successeur Ramiz Alia.
La solidarité fut donc surtout verbale. Les dirigeants communistes montrèrent peu
d'intérêt au rattachement du Kosovo à l'Albanie. Ils gardèrent ce profil bas tout au
long de la période de démocratisation progressive qui devait conduire aux premières
élections démocratiques en mars 1991, alors que la suppression de l'autonomie de la
province du Kosovo s'était déjà déroulée en plusieurs étapes en 1989 et 1990. Leur
programme pour ces élections se contente daffirmer : «Notre parti appuiera et
soutiendra comme toujours et sans aucune hésitation les demandes des Albanais vivant en
Yougoslavie pour le respect de leurs droits nationaux et démocratiques.» Et pour
éviter toute ambiguïté R. Alia, encore président, déclara : «Nous
n'interviendrons pas enYougoslavie.» Néanmoins un large consensus se dégage, en
octobre 1991, pour reconnaître l'indépendance de la «République du Kosovo».
Lors des prémisses à l'ouverture des frontières de l'Albanie en 1990 deux évènements vont fortement marquer les esprits de la population albanaise. En effet, le 2 juillet 1990 l'indépendance du Kosovo est proclamée tandis qu'à Tirana les ambassades sont prises d'assaut dans ce quon peut qualifier de premier mouvement populaire de grande ampleur contre le régime communiste. L'année, 1992 est également crucial pour la compréhension des événements actuel dans les Balkans puisque simultanément, arrive au pouvoir Sali Berisha à Tirana, Ibrahim Rugova à Prishtina et que clandestinement l'Armée de Libération du Kosovo (ALK) est créée. De plus, en février, est fondée, en Albanie, lAssemblée pour la Réconciliation nationale et lunité.
La campagne électorale de mars 1992 ne modifie que
très peu la position des anciens communistes rebaptisés socialistes. Cette élection
sera remportée par lopposition emmenée par le Parti Démocratique de Sali
Berisha.dont les déclarations de campagne électorale furent teintées de nationalisme.
Dès mars 1991, il déclarait : «Le parti démocratique n'accepte pas la division de
la nation albanaise comme permanente. Il luttera pacifiquement et dans le contexte de
l'intégration européenne pour réaliser le droit de la nation albanaise au progrès et
à l'unité nationale.» Mais rapidement confrontés aux réalités du pouvoir et à
l'évolution de la situation internationale, les cadres démocrates de la nouvelle
diplomatie albanaise évoluent, en quelques mois, vers des positions plus modérées au
point que toute idée de rattachement du Kosovo «à la mère patrie» est bannie des
discours officiels. Toute modification du tracé des frontières est désormais condamnée
et dès octobre 1992, le Premier ministre de l'époque Meksi «oublie» même de
mentionner la République du Kosovo dans son discours devant la 47e session de
l'assemblée générale de l'ONU. Le président Berisha, converti au réalisme, prêche
pour une solution politique du conflit.
Les dirigeants albanais, qu'ils soient démocrates ou socialistes, ont toujours demandé
lorsquils étaient au pouvoir l'ouverture de négociations entre Prishtina et
Belgrade avec une tierce partie, de préférence les Etats-Unis. Le président albanais
publiera en juin 1993 un plan en six points pour une solution juste de la question
nationale et prendra position, au printemps 1994, pour le renforcement du dialogue entre
Belgrade et Prishtina.
Larrestation en 1993 du leader de lopposition, le procès fait à cinq
dirigeants de la minorité grecque pour espionnage, le referendum pour ladoption de
la constitution en 1994 et surtout les élections de mai-juin 1996, sont autant
déléments qui ont contribué à discréditer le président Berisha et son équipe
à la fois aux yeux de lopinion internationale et de la population albanaise. Ces
difficultés rencontrées par le gouvernement vont le conduire à certaines périodes à
jouer la carte du nationalisme, le cas le plus remarquable fut lintervention de Sali
Berisha dans le jeu politique macédonien en favorisant Arben Xhaferri qui avait créée
en 1995 le Parti pour la prospérité démocratique des Albanais.
Il faut rappeler que la signature des accords de Dayton sans essayer de résoudre la
situation au Kosovo va avoir pour les Albanais de la province un impact psychologique
considérable. Linstallation de réfugiés serbes au Kosovo, les oppositions
politiques internes au Kosovo et leffondrement du niveau de vie dans cette province
sont autant déléments qui ont conduit à la lutte armée. Il faut insister sur ce
dernier point puisque lun des arguments qui semblait nuire à lunion du Kosovo
et de lAlbanie était la différence de niveau économique entre Prishtina et
Tirana; or lécart durant les années 90 sest fortement estompé.
Parallèlement à cette situation, les Albanais du Kosovo ont pris des positions
économique importantes en Albanie.
La guerre civile au printemps 1997 qui suivit la faillite des sociétés financières de type pyramidal, le pillage des entrepôts darmes quelle provoqua, larrivée au pouvoir de lopposition socialiste obligeant S.Berisha à retourner dans son fief du Nord dans lequel les bases de lArmée de Libération du Kosovo (lUCK) sont installées, la volonté du Premier ministre Fatos Nano de négocier avec Milosevic, et surtout leur rencontre à lautomne 1997 en Crète à loccasion de la Conférence des pays Balkaniques, ont précipité la crise en provoquant un sentiment dabandon voire de trahison, et sans doute la fuite en avant dans la lutte armée de nombreux jeunes Albanais qui estimaient navoir plus rien à perdre. Sali Berisha profita immédiatement de la situation pour revenir au Parlement après huit mois de boycott. En retour, la déroute de lUCK au cours de lété 1998 a influé sur la tentative de putsch conduite par les hommes de ce dernier. Il faut aussi souligner le rôle de Fatos Nano qui aurait recommandé lUCK aux autorités américaines. Actuellement, le gouvernement Majko profite de la crise pour négocier laide internationale accordée au pays des aigles et sa coopération dans les structures de lOtan et de lUE. Pour ce faire, il appuie les représentants de lUCK.qui sont établis à Tirana depuis le début des bombardements.
Les divisions politiques au Kosovo
Quant au Kosovo, lapparition de lUCK au
grand jour (en 1997) semble être pour ceux qui ne connaissent pas suffisamment la
vie politique de la République autoproclamée , la première division au sein des
Albanais, oubliant en fait quaux élections du 24 mai 1992 il y avait déjàdix-neuf
partis politiques kosovars en lice. Ce sentiment erroné dune uniformité de la vie
politique au Kosovo a été renforcé par les scores obtenus par la Ligue Démocratique du
Kosovo (LDK) et son président, Ibrahim Rugova. La politique de cette République
autoproclamée est également dominée par de fortes personnalités tels Adem Demaçi et
Rexhep Qosja. Depuis les élections de mars 1998 au Kosovo dont lorganisation fut
concomitante aux débuts des combats entre les forces spéciales de la police de Serbie et
les membres de lUCK, les divisions existantes se sont accrues.
Les griefs à lencontre de la politique de Rugova furent à ce moment plus virulents
et les événements du printemps 1998 leur donnèrent un écho plus large. La question
principale fut de savoir : «sil était judicieux dorganiser ces élections
alors que les combats étaient alors en cours?». À cette question vient sajouter
une série dautres griefs plus récurrents. La politique dinternationalisation
est pour lensemble de lopposition un échec, particulièrement, depuis la
reconnaissance par lUnion Européenne de la Yougoslavie en 1996. Rugova est accusé
de ne pas avoir dimagination politique puisque, depuis 1992, il prône le
renforcement des institutions parallèles qui ont mené, toujours selon lopposition,
à une impasse et quenfin le statut du Kosovo na connu aucune évolution. Dans
ces conditions, lopposition estime nécessaire quil y ait désormais un front
commun.
Les acteurs politiques au Kosovo
La LDK fut fondée le 23 décembre 19891 avec comme
président élu Ibrahim Rugova. Malgré les divisions existant à la fois dans la vie
politique du Kosovo et les divergences au sein de la LDK, celui-ci fut à nouveau choisi
comme candidat de la LDK en février 1998 pour les élections du 22 mars 1998. Elections
quil remporta à nouveau très confortablement. Après le début des affrontements,
le conseil général de la LDK demanda que la communauté internationale protège le
peuple kosovar exposé à une agression militaire serbe et au nettoyage ethnique,
laugmentation de la présence des organisations humanitaires, le renforcement des
institutions de la République du Kosovo tout en affirmant que lindépendance du
Kosovo était la meilleure solution.
Depuis 1995, des divergences entre le président Rugovae et son Premier ministre en exil,
Bujar Bukoshi, semblent être apparues notamment tant en ce qui concerne la gestion des
fonds apportés par les immigrés pour le fonctionnement de la société parallèle au
Kosovo que la politique à suivre. On a accusé Bukoshi de favoriser lémergence de
lUCK, alors que Rugova niait dans un premier temps lexistence de celle-ci
allant même jusquà dire et ce jusquà la fin de lannée 1997
quil sagissait dune provocation des services secrets serbes.
Cest Bukoshi qui avait nommé le colonel Krasniqi
«ministre de la Défense» du gouvernement en exil basé à Tirana. Celui-ci, qui avait
pour mission de regrouper et de former les hommes pour être envoyés aux combats, a été
assassiné pour des raisons non élucidées, une semaine après la tentative de coup
dEtat de septembre 1998 de Sali Berisha à Tirana. Lors de cette tentative, on a
soupçonné le Premier ministre du Kosovo davoir envoyé des hommes pour soutenir
ceux de lancien président albanais.
Outre les divisions entre les deux hommes, la démission de Hydajet Hyseni,
vice-président de la LDK, au printemps 1998 confirma les tensions au sein du parti de
Rugova en cette période cruciale de lhistoire du Kosovo. H. Hyseni qui était
contre la tenue des élections de mars sest joint à la Ligue démocratique
albanaise.
Malgré le retrait de tous les partis politiques dopposition importants lors des
élections, le parlement du Kosovo qui sest réuni le 16 juillet 1998 a choisi,
parmi les petits partis, les trois vice-présidents (Ilaz Kurteshi social démocrate, Zef
Morina démocrate chrétien et Gjergj Dedaj libéral).
Adem Demaçi est lui aussi un personnage incontournable de la vie politique du Kosovo
depuis plus de 35 ans. Celui quon surnomme le «Mandela albanais» devient le 13
août 1998 représentant politique de lALK poste duquel il démissionnera après les
accords de Rambouillet marquant ainsi son opposition à la signature de laccord par
Hashim Thaçi représentant de lALK à ces négociations. Par la suite, il rallia le
Parti parlementaire du Kosovo (PPK) qui était arrivé second aux élections de 1992, puis
en prendra la direction. Pour A. Demaçi, la non-violence ne veut pas dire la passivité
quil reproche à Rugova. Il prône une non-violence active tout en demandant
notamment la réunion du Parlement issu des élections de 1992. En 1997, il admettait que
son action volontariste avait échoué et tenait pour responsable la LDK qui, selon lui,
bloquait toute initiative. Le projet de A.Demaçi était de faire une confédération ou
une association dEtats souverains appelée Balkanija regroupant la Serbie, le
Monténégro, le Sandjak, la Voïvodine et le Kosovo. La position du PPK au printemps 1998
était de dire quil fallait arrêter de se battre pour la suprématie politique et
quil fallait coopérer avec lUCK qui contrôlait la situation sur le terrain.
Il déclara ne pas vouloir travailler avec le Premier ministre socialiste albanais Fatos
Nano.
Le parti social-démocrate de Luljeta Pula-Beqiri est également lun des acteurs incontournables de la vie politique au Kosovo, notamment parce que ses deux premiers présidents furent les intellectuels Muhamedin Kullashi et Shkelzen Maliqi. Il sétait opposé, tout comme Adem Demaçi, à la tenue des élections et annonçait, fin juillet, quil suspendait ses activités si une stratégie commune à tous les partis politique au Kosovo nétait pas élaborée. Dans cette perspective, il souhaitait létablissement dun conseil national qui serait un organe à responsabilité exécutive et législative devant fonctionner jusquà ce que les conditions pour les élections soient réunies. La direction du Conseil national devrait intégrer Rugova et offrir une représentation politique à lUCK si elle le souhaitait. Pour lui comme pour le PPK le gouvernement actuel ne représente aucunement la population et ne peut dès lors répondre à ses besoins.
La plus belle réussite de la société parallèle mise
en place par les Albanais du Kosovo fut sans aucun doute lenseignement. Mais même
lUnion indépendante des étudiants de luniversité de Prishtina qui
sétait opposée à la signature de laccord sur lenseignement promu par
la communauté Saint Egidio en 1996 sest démarquée de la politique de Rugova
précisant que la tenue des élections était intolérable et que les institutions
albanaises mises en place par celui-ci ne devaient lêtre que dans les territoires
libérés par lUCK.
LUCK quant à elle par le voix de son porte-parole Jakup Krasniqi sexprimait
à propos du président du Kosovo en ces termes : «Il nest pas un pacifiste
mais un paillasson; Rugova ne permettra jamais de résistance mais seulement la
soumission. Nous avons perdu notre dignité individuelle, familiale et nationale. La
philosophie de lUCK est de restaurer la dignité humaine et de répondre à la
violence barbare de lennemi par une lutte de libération». Néanmoins elle se
propose de discuter avec lui à Tirana mais sans succès pour linstant.
À défaut de pouvoir constituer une plate-forme commune avec la LDK le Mouvement du Rassemblement Démocratique (Levizja ë Bashkimit Demokratik-LBD) est créée le 6 octobre 1998. Celui-ci regroupe les principaux partis kosovars dopposition présidé par lintellectuel R. Qosja2 partisan de la Grande Albanie. Avec la création de la LBD, nous avons ainsi le triptyque (LDK-UCK-LBD) qui va composer la délégation albanaise aux négociations de Rambouillet. Il devait former un gouvernement commun, mais le gouvernement mis en place après le début des bombardements nest pas composé de membres de la LDK qui conserve son gouvernement dont le Premier ministre est toujours Bukoshi.
Les Albanais sont sans doute partagés entre la solution
pacifique de Rugova qui devrait être pour eux la seule voix pour résoudre le conflit et
les réalités du terrain. En effet, de même que sachant que Rugova semblait être le
seul interlocuteur de la communauté internationale, il était évident de voter pour lui,
selon la même logique,il paraît naturel de senrôler dans lUCK
puisquelle est la seule à combattre.
En définitive, linstrumentalisation que ce soit par Belgrade ou par Tirana de la
situation au Kosovo, limpasse dans laquelle se trouvaient les Albanais du Kosovo
face au manque de démocratisation de la société yougoslave et laugmentation de la
violence ont conduit à la crise actuelle. Il faut bien sûr ajouter à cela que le
nationalisme exprimé à Tirana sous lère communiste ou après était un moyen de
se détourner des nombreux problèmes intérieurs. La crise du Kosovo est aussi la crise
de lEtat-nation albanais inachevé et dont la stabilité toute relative dépend
fortement du contexte régional. Les secousses politiques à Tirana accentuées par le
manque de traditions démocratiques, la difficile stabilisation économique et les jeux
partisans qui senchevêtrent avec les clivages ethniques interagissent
indéniablement avec les événements du Kosovo.
Kolë Gjeloshaj est licencié en sciences politiques et diplômé en sociologie politique de lUniversité Libre de Bruxelles.
Notes :
1. La grande majorité des partis politiques naquirent au Kosovo au printemps 1990 si on
ne tenait pas compte des partis ou mouvement marxiste-léniniste qui se formèrent pendant
les années 70 et qui se regroupèrent en 1982 en Mouvement Populaire de la République du
Kosovo.
2. Voir R.Qosja, La question albanaise, Fayard, 1994.