Confluences Méditerranée N°32 Hiver 1999-2000
Algérie : référendum sur la "concorde civile"Abderrahim Lamchichi
"Je nai pas peur de
mourir pour le pays. Si lon veut me tuer,
quon me tue ! Mais je ne marrêterai pas de parler, de dire la vérité."
"Regardez, le monde a changé ! Retroussez vos manches, travaillez,
aidez-moi à sauver lAlgérie, aidons-nous tous ensemble !"
Abdelaziz Bouteflika
Les Algériens ont plébiscité la loi sur la "concorde civile et pour la paix" soumise jeudi 16 septembre 1999 à référendum par le président Abdelaziz Bouteflika. Le "oui" la, en effet, emporté avec 98,63% des voix.
Ce texte, auparavant voté par les deux chambres du Parlement et
appliqué depuis le 13 juillet 1999, offre une amnistie totale ou partielle aux membres
des groupes islamistes qui déposent les armes sous réserve quils ne se
soient pas rendu coupables de crimes de sang ou de viols. La participation a dépassé les
85% des quelque 17,5 millions délecteurs inscrits. La mobilisation a été
particulièrement forte dans les quartiers populaires dAlger ainsi quà
lintérieur du pays, dans les zones où opèrent les Groupes islamistes armés.
Cette participation était nettement supérieure à celle relevée lors de
lélection présidentielle du 15 avril 1999 (60,25% seulement). Plus que le
"oui", le taux de participation est une donnée très importante ; elle joue un
rôle clé en Algérie depuis les élections législatives de 1991, remportées par le
Fis. Rappelons que ce scrutin avait été autoritairement annulé (déclenchant
latroce guerre civile que lon connaît), au motif que plus de 7 millions
délecteurs (sur 16 millions) ny avaient pas participé. A chaque consultation
électorale, le chiffre de participation est donc surveillé de très près. En outre, la
proclamation dun taux moindre aurait révélé le fait que, au sommet du pouvoir, un
clan était assez puissant pour sopposer frontalement à Abdelaziz Bouteflika. Cette
fois, les résultats montrent, au contraire, que la haute hiérarchie militaire na
rien fait pour empêcher le déroulement normal du scrutin.
De la part du chef de lEtat, loption de la concorde fut un coup
déclat ; il est revenu à une sorte de second tour dune élection
présidentielle (celle du 15 avril 1999) contestée et contestable : six de ses
concurrents sétaient, en effet, retirés la veille du premier tour pour protester
contre les fraudes décelées dans les casernes et au Sahara. Aussi, cinq mois plus tard,
en cherchant à faire plébisciter son projet de "concorde civile" par
référendum, il est retourné devant les électeurs en quête dune véritable
légitimité. Fort de la liberté relative que les résultats lui procurent et dune
popularité grandissante, le président algérien conforte ainsi sa légitimité et peut
désormais consolider son pouvoir et procéder aux réformes promises.
En réalité, cest dès son élection que le nouveau président algérien avait
entamé sa stratégie de retour à la paix. Il avait déjà le soutien indispensable
dune partie de larmée (qui négociait la trêve depuis plusieurs mois déjà)
; il a obtenu lété dernier une reconnaissance éclatante de la communauté
internationale ; le voici maintenant fort dun assentiment populaire très précieux.
En quelques mois, Abdelaziz Bouteflika a ainsi acquis la stature qui
croyait-on lui faisait défaut. Les Algériens, qui, depuis Houari Boumediène,
sétaient habitués à des présidents ternes et sans grande envergure, ont
découvert (en tout cas pour ceux qui ne connaissaient pas lancien et brillant
ministre des Affaires étrangères) un vrai leader et un orateur qui abhorre la langue de
bois. Un homme qui a surtout brisé le tabou pesant sur lAlgérie depuis sept ans en
prononçant les mots "guerre civile" et le chiffre de 100 000 morts. Un homme
moderne qui, manifestement à laise devant les médias, sadresse à eux
franchement et sait manier le verbe. Un homme qui, tout en ayant la confiance de
larmée, issu lui-même de ses rangs, aspire ardemment désormais à sen
libérer. Un homme qui, par ses prises de position et ses décisions audacieuses, a déjà
montré quil était déterminé à réformer et à moderniser lAlgérie.
Au-dessus de lopacité dun système déliquescent et paralysé, où les
services de sécurité et lappareil militaire veulent tout régenter, semble se
dégager un président décidé à exercer un pouvoir certes personnalisé mais
résolument réformiste. Le "référendum plébiscite" lui donne assurément une
marge de manuvre des plus larges.
Il nen demeure pas moins vrai que le rétablissement de la paix civile
Bouteflika le sait et le reconnaît publiquement passe obligatoirement par une
décrue significative de la violence : "Elle est la priorité des priorités",
martèle-t-il sans arrêt depuis les premières semaines de son élection. Certes, une
telle démarche de paix était déjà bien avancée avec lArmée islamique du salut
(Ais), le bras armé du Front islamique du salut (Fis), puisque leurs troupes avaient
déjà décrété une trêve plusieurs mois auparavant. Mais cette initiative allait être
entérinée officiellement : le 6 juin 1999, les Algériens apprenaient par un communiqué
de la présidence que lAis avait "décidé dabandonner définitivement sa
lutte armée et se mettait sous lautorité de lEtat", nouvelle confirmée
par Madani Mezrag, le chef de lorganisation. Suivaient lannonce de la grâce
de milliers de "combattants islamistes" et la soumission de cette
"réconciliation nationale" à un projet de loi déposé devant le Parlement
ainsi quà un référendum. Une politique sévèrement critiquée, à
lépoque, par la presse "indépendante" algérienne, traditionnellement
"éradicatrice" et dautant plus inquiète que des négociations étaient
parallèlement menées avec des responsables des Groupes islamiques armés (Gia) et Ali
Belhadj, lun des leaders islamistes les plus radicaux. Le projet du président
algérien était dobtenir la "reddition" des Gia avant le 5 juillet 1999,
jour de la fête nationale algérienne. Mais Belhadj na pas cédé, et les plus
intransigeants, quils fassent partie des services de sécurité ou des groupes
armés (Gia ou encore ceux du Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat :
al-Jamâat al-Salafiyya Li-Dawa wal-Jihâd), ont failli faire échouer la
négociation. Dautant plus que les derniers groupes de terroristes ont mené, les
dernières semaines avant le référendum de septembre, quelques opérations
particulièrement meurtrières. Doù la double injonction du président algérien :
négocier avec les islamistes et tout faire pour amener la paix, mais pas de pitié pour
ceux qui la refusent et continuent les massacres.
Tandis que, sur le plan national, Abdelaziz Bouteflika tentait ainsi damorcer un
vrai processus de réconciliation et de régler les problèmes de la "sécurité
intérieure", il sétait lancé sur le plan international dans une campagne
pédagogique destinée à expliquer sa démarche et, surtout, à essayer de sortir
lAlgérie de son isolement. A lOnu (où il est en terrain connu puisquil
avait déjà présidé la 29e session de lAssemblée générale), il a pris la
parole, jeudi 16 septembre 1999, devant la 54e Assemblée, au nom de son pays, mais aussi
au nom de lOrganisation de lunité africaine (Oua) quil préside. Il a
été chaleureusement applaudi par les délégués, en particulier lorsquil a
appuyé "les idéaux des Nations Unies". A cette occasion, il a pu rencontrer le
Premier ministre français Lionel Jospin. Auparavant, le président français Jacques
Chirac ayant fait savoir quil était prêt à se rendre en Algérie, le ministre des
Affaires étrangères français, Hubert Védrine, allait le précéder. La visite, certes
protocolaire, de celui-ci permettait un certain nombre davancées : réouverture des
consulats et du Centre culturel français dAlger, confirmation du retour de la
compagnie Air France et promesse de collaboration dans divers domaines. Sil est un
pays concerné particulièrement par cette ouverture du président algérien, cest
bien évidemment la France, partenaire privilégié avec qui les Algériens nont
cessé dentretenir des rapports tumultueux. Abdelaziz Bouteflika, en multipliant les
propos conciliateurs et en montrant quil était capable dinitiative, a réussi
à débloquer la situation entre son pays et la France. "Les nouvelles générations
affirme-t-il au journal Le Monde (30 mars 1999) nont aucune raison de
traîner des contentieux que le verdict de lHistoire a déjà tranchés". La
France ne peut accueillir un tel président et un tel choix quavec sympathie et
solidarité. En votant pour la réconciliation nationale, les Algériens ouvrent en effet
la voie à une autre réconciliation : entre leur nation et la France, son partenaire
naturel.
Auparavant, en se rendant à lenterrement du roi du Maroc Hassan II ce qui
constituait déjà un acte fort , le président algérien avait tenu des propos
conciliants à légard du Maroc, et, surtout, après sêtre entretenu avec le
président Bill Clinton, il avait chaleureusement serré la main du Premier ministre
israélien Ehud Barak. Une véritable révolution pour lopinion algérienne,
laissant entrevoir une reconnaissance prochaine dIsraël par lAlgérie. Dans
le même temps, Bouteflika sassurait le soutien financier en particulier
dun certain nombre de pays du Golfe, notamment lArabie Saoudite,
soucieuse de "payer ses dettes" à légard de lAlgérie, à la
déstabilisation de laquelle elle avait participé bien avant le début du conflit, en
finançant et en aidant les islamistes, y compris les groupes terroristes. Tout cela au
moment où les Algériens, après le sommet de lOua, qui fort opportunément
sest tenu à Alger en juillet 1999, renouaient avec la période de lâge
dor de la diplomatie algérienne et retrouvaient une place importante en Afrique.
Sur le plan interne, dès le mois daoût 1999, le président sattachait à
définir ses prochaines réformes, souvent, en brisant des tabous auxquels navaient
jamais voulu sattaquer ses prédécesseurs, par laxisme ou opportunisme politique.
Ainsi, alors que les autorités algériennes sétaient lancées depuis
lindépendance dans une arabisation, certes légitime quant à son principe, mais
catastrophique dans son application, Bouteflika se prononçait pour un rapport "plus
détendu" et, bien sûr, plus réaliste à la langue française. Il a montré
lexemple de manière retentissante, en sexprimant parfois longuement en
français lors de ses discours et en se prononçant pour son apprentissage en tant que
deuxième langue. Ce président a su user dun langage simple et direct : ainsi
a-t-il pu dire avec le sourire quune femme a le droit de se promener à sa guise,
voilée ou en minijupe ; ainsi a-t-il invité son pays à reconnaître que son identité
est plurielle : elle est certes arabe et musulmane, mais elle comporte tout aussi bien des
dimensions berbère, juive, méditerranéenne, européenne.
En ce qui concerne la corruption, problème endémique en Algérie, Abdelaziz Bouteflika
na pas hésité à critiquer violemment, à titre dexemple, "la mafia du
béton, du café, du sucre et du médicament". Et, dune manière générale, il
na pas cessé de dénoncer la mainmise des "clans" sur léconomie
ainsi que laffairisme forcené de certains privilégiés qui trouvent toujours des
complicités dans ladministration, la justice, les douanes, la police(1).
Il apparaît ainsi, y compris aux yeux de nombreux opposants, comme lhomme qui est
en train de bouleverser littéralement le système. Annonçant des réformes pour rendre
plus transparentes ces institutions, il a invité la population à dénoncer ces
"dépassements qui minent le pays". Passant aux actes, il a commencé par
limoger, fin août, vingt-deux wâlis (préfets) sur quarante-huit que compte le corps
préfectoral algérien, seize dentre eux étant radiés à vie pour "mauvaise
gestion, corruption, dépravation et désinvolture". Dans la même foulée,
Bouteflika a nommé, pour la première fois dans lhistoire du pays, une femme wâli,
à Tipaza, la cité aux vestiges romains, si chère à Albert Camus. En outre, depuis
quil a annoncé la création dune Commission pour la réforme de la justice
afin que cessent les pressions sur les juges, des associations davocats se sont
engagées derrière lui pour une "moralisation de ladministration, de
lEtat et de la société". Une large solidarité semble ainsi se dessiner
autour dAbdelaziz Bouteflika qui se dit décidé à lancer une opération
"mains propres" à lalgérienne en sattaquant à la "mafia
politico-financière".
Quen est-il de ses rapports avec larmée ? Il sétait permis, dès la
campagne présidentielle, une liberté de ton sans précédent à légard de cette
institution(2). Appelé par celle-ci au moment de la démission de
Liamine Zéroual, il a vocation maintenant à sen libérer grâce au verdict
populaire issu du référendum. Dautant que le rôle de celle-ci reste ambigu : les
responsabilités dans les horribles massacres des villageois de Raïs (29 août 1997) et
de Ben Talha (22-23 septembre 1997), par exemple, nont jamais été élucidées. Des
décisions fortes anti-corruption lui ont permis décarter des hommes mis en place
par lex-numéro deux du régime, le général Betchine, ancien conseiller du
président Zeroual, contraint de quitter le pouvoir après une campagne de presse contre
la corruption. Dans le même temps, et plus discrètement, il agissait au sein de
larmée, en faisant monter dans la hiérarchie de jeunes colonels, amenés à
remplacer de vieux généraux plus ou moins corrompus. Abdelaziz Bouteflika semble donc
déterminé à aller très vite et le plus loin possible. Ceci nest pas du goût de
certains généraux à la retraite qui, à terme, pourraient être touchés par cette
campagne contre les malversations alors quils continuent à jouer un rôle très
important au sein du pouvoir algérien. Mais, pour linstant, le président de la
République semble bénéficier du soutien des "poids lourds" de larmée
algérienne, notamment de son patron Mohamed Lamari.
Autre acte fort du président Bouteflika : des dizaines de milliers de jeunes Algériens
refusant le service militaire ont été amnistiés(3). Ceux qui sont nés
entre novembre 1959 et décembre 1965 pourront obtenir leur carte d"apte non
incorporable" au service national, ce qui signifie quils nont pas à
accomplir leurs obligations militaires. Depuis le début de la violence islamiste en 1992,
qui a touché en particulier les appelés du contingent, des milliers de jeunes Algériens
ont refusé de répondre à lordre dincorporation. Devenus insoumis, ils ont
mené une vie quasi clandestine risquant à tout moment, en cas darrestation,
dêtre traduits devant un tribunal militaire et incorporés doffice dans une
unité disciplinaire, notamment dans le Sahara algérien. Abdelaziz Bouteflika
sétait engagé à régler le cas de ces jeunes en avril 1999 lors de sa campagne
pour lélection présidentielle.
Le choix de la vie et du pardon
Au total, après les résultats spectaculaires du référendum, on peut
dire que les Algériens ont résolument fait le choix de la vie(4) ; ils
ont jugé que la survie de leur pays dépendait dune authentique réconciliation,
donc aussi, dune certaine manière, du droit des victimes à accorder le pardon à
leurs bourreaux. Et des victimes, il y en a des deux côtés. Redoutable et téméraire
entreprise, en effet, que de vouloir mettre fin à sept ans dune guerre civile
atroce, qui a fait officiellement plus de cent mille morts. Car, après les cruautés
commises et les terreurs affrontées, il est malgré tout probablement très difficile
pour de nombreux autres Algériens daccepter aujourdhui encore lidée
même de "concorde civile". Et on peut les comprendre. Car cette concorde peut
signifier, en effet, un renoncement à punir les criminels, voire une résignation à ne
plus avoir la moindre nouvelle dun membre de sa famille disparu, à ne pas seulement
connaître lassassin de son frère, de sa sur, de ses parents, de ses enfants,
de ses amis ou de ses voisins. On ne sort pas indemne dune guerre civile qui a été
longue, féroce, terriblement meurtrière. Loin de nous lidée de mettre sur le
même plan les bourreaux et les victimes ou dabsoudre les criminels ce qui
reviendrait à ajouter au malheur la dénégation du crime. Mais, depuis le début, la
violence na cessé dalimenter la violence ; chaque crime en appelait un autre
; chaque atrocité radicalisait ceux qui la commettaient et ceux qui la subissaient. Elle
enfermait les uns et les autres dans la même haine, la même soif démente de vengeance.
Toute tentative comme celle, exemplaire, de Sant Egidio de trouver une
solution de paix négociée était vouée aux gémonies. Pourtant, après ce référendum
qui a pu fournir aux Algériens loccasion dexprimer de manière éclatante
leur désir de paix, lheure est venue pour eux de se rassembler pour franchir une
passe difficile et bâtir lavenir. Face au cauchemar, le devoir doubli semble
simposer aux yeux de tous, ne serait-ce que provisoirement, le temps de remédier
aux maux dont souffre la société. Ce devoir doubli doit lemporter, pour le
moment, sur les déchirements et sur les droits de la mémoire. Car, dans le peuple,
au-delà des clivages politiques, il y a beaucoup plus de victimes que de bourreaux. Et
puis, viendra assurément un jour où il faudra bien désigner et châtier les criminels.
Aujourdhui, accepter la réconciliation, cest ouvrir enfin une issue et de
meilleures conditions pour travailler ensemble. On comprend que les Algériens, blessés,
mutilés, traumatisés par tant dannées dune guerre aussi barbare, aient
massivement voté "oui" à la réconciliation nationale. Car, au plus profond de
la désespérance, au plus noir du tunnel, ils nont pas voulu ignorer le rai de
lumière que représentait ce référendum. Depuis plusieurs années déjà, à chaque
fois que loccasion leur était offerte, dans leur immense majorité, ils nont
jamais eu la moindre hésitation à exprimer lidée toute simple que le retour à la
paix était finalement leur priorité.
Devant ce choix audacieux mais majeur, le président Bouteflika, de son côté, a su
saisir le moment du sursaut. De plus, il a compris que le pouvoir politique, discrédité,
avait besoin de ressourcer sa légitimité dans la volonté du peuple. Cest ce
quil a courageusement tenté avec le référendum. Son pari était que le moment de
la réconciliation nationale est enfin arrivé. Larmée a infligé certes à
lislamisme armé de rudes coups, mais sa victoire est loin dêtre éclatante,
et, de toute façon, la solution ne saurait être strictement sécuritaire, encore moins
lextermination totale. Dailleurs, si certains leaders de lex-Fis
semblent tergiverser, dautres (comme Rabah Kébir, lancien chef de
linstance exécutive du Fis à létranger) apportent un soutien explicite à
Bouteflika(5).
Dans la douleur, lAlgérie a donc enfin compris quelle ne pouvait sen
sortir quen sacceptant dans sa complexité et sa pluralité. Il vient un jour
où le désir de vivre lemporte sur les idéologies, les fanatismes et le culte des
martyrs. Ce jour semble enfin être arrivé pour lAlgérie. Jamais depuis le début
de cette terrifiante guerre civile, les Algériens nont en effet paru aussi
déterminés à tourner la page pour embrasser lavenir. Cest pourquoi le
président Bouteflika est condamné à tenir ses promesses pour ne pas les décevoir.
Lassassinat dAbdelkader Hachani
Le "numéro trois" de lex-Fis, Abdelkader Hachani, qui
dirigeait de facto le parti islamiste algérien dissous, a été assassiné le 22 novembre
1999, en plein cur dAlger. Ce meurtre, non revendiqué, a été unanimement
condamné par la quasi-totalité des partis politiques algériens, ainsi que par la
présidence qui a réagi fermement et avec une rapidité inhabituelle. Certes, le
président Abdelaziz Bouteflika pouvait sattendre à dinnombrables
résistances à sa politique. Ce meurtre nen constitue pas moins une tentative
sérieuse visant à torpiller sa stratégie de "concorde civile". Dune
manière générale, lAlgérie connaît, depuis le début du mois de novembre, un
regain dattentats et dassassinats. Après les assassinats collectifs,
cest le retour des assassinats individuels. Depuis lexécution devant
limmeuble de lUgta (Union générale des travailleurs algériens) du
secrétaire général du syndicat, Abdelhak Ben Hamouda, le 28 janvier 1997, aucun
dirigeant de premier plan navait été assassiné en Algérie. La violence reprend
dans plusieurs régions du pays : entre la mi-septembre et fin novembre, plus de 500
personnes, civils et militaires ont ainsi perdu la vie.
Quels sont les commanditaires de ce premier crime politique depuis larrivée
dAbdelaziz Bouteflika au pouvoir ? Guerre de leadership au sein de la mouvance
islamiste armée (adversaire déclaré des groupes armés, Hachani ne comptait pas en
effet que des amis parmi les islamistes radicaux) ou acte exécuté par un clan au pouvoir
défavorable à la poursuite de la démarche de paix du président Bouteflika ? Il est
impossible de répondre pour linstant à une telle question. Si une partie de la
presse algérienne na pas hésité à imputer cet assassinat au terrorisme
islamiste, dautres restent prudents et nécartent aucune hypothèse. A
lévidence, un tel acte ne peut que servir les "jusquau-boutistes"
de tous bords.
Abdelkader Hachani (quarante ans, marié et père de deux enfants) navait rien du
tribun impétueux et radical quétait un Ali Belhadj par exemple ; il incarnait
plutôt un islamisme pragmatique, pondéré et ouvert au dialogue. Fils de Brahim Hachani,
premier secrétaire général des Moudjâhidîn (les Anciens combattants) au lendemain de
lindépendance, il avait accompli des études dingénieur layant conduit
à travailler à la Sonatrach, la compagnie nationale dhydrocarbures. Il avait
ensuite joué un rôle de premier plan dans la victoire du Front islamique de salut aussi
bien aux municipales de 1990 quau premier tour des législatives de décembre 1991.
Arrêté le 22 janvier 1992, Hachani était incarcéré à la prison de Serkadji à Alger.
Cette prison fut le théâtre, en février 1995, dune révolte de détenus, bientôt
suivie par le massacre de plus dune centaine dentre eux la plupart
islamistes. Hachani avait tenté de sinterposer entre les policiers et les détenus
pour éviter un bain de sang, sans succès. Il y restera incarcéré plus de cinq ans sans
jamais être présenté à la justice, en dépit de ses nombreuses grèves de la faim.
Libéré finalement en juillet 1997, dans la foulée des négociations entre le pouvoir et
lAis (la branche armée du Fis), mais privé de travail, il sefforçait depuis
de réorganiser le mouvement islamiste dissous, intervenant finalement peu dans le débat
public.
Rappelons quau début des années 1990, le Front islamique de salut moins
structuré quun parti politique classique constituait le point de jonction de
plusieurs tendances ; on pouvait distinguer au moins deux courants. Le premier, qualifié
de "salafiste", présent de longue date en Algérie, simpliqua
progressivement dans les débats et confrontations politiques au cours des années 1970 et
1980, en prônant notamment un discours "panislamiste" (thématique de la Umma).
Recrutant essentiellement chez les diplômés ou étudiants des filières universitaires
arabophones, sans réelles perspectives davenir ayant parfois suivi une
formation religieuse traditionnelle et puisant leur inspiration dans la pensée du
doctrinaire fondamentaliste Ibn Taïmiyya (1263-1328), dans lidéologie wahhabite
saoudienne, dans lidéologie puritaine des Jamâât al-Tablîgh ou
sinspirant des Talibans dAfghanistan , les salafistes propagèrent une
vision théologico-juridique conservatrice et moralisatrice ; leur chef de file, au début
des années 1990, était le virulent prédicateur (comparé à Savonarole !) Ali
Benhadj. Le second courant, appelé "algérianiste" (ou encore djazaïrite),
commença à se structurer autour de lannée 1982. Dinspiration
"islamo-nationaliste", ses partisans puisaient une partie de leurs références
dans luvre de Malek Bennabi et de Abdelhamid Ibn Badis (fondateur, en 1931, de
lAuma : Association des Ulamâs musulmans dAlgérie). Sans renoncer à
la rhétorique appelant à lavènement dun Etat islamique fondé sur la
sharîa, ils développèrent, en fait, une conception politique plus pragmatique,
très nationaliste et non opposée forcément au modernisme ; au contraire des salafistes,
les "algérianistes" recrutaient davantage parmi les commerçants,
fonctionnaires ou cadres moyens, et surtout parmi les élites francophones, souvent de
formation scientifique et technique : leurs chefs de file, au début des années 1990,
étaient Abassi Madani, Abdelkader Hachani ou encore Muhammad Saïd. Certes, la guerre
civile a extraordinairement compliqué ces clivages classiques mais, globalement, le
conflit demeure récurrent entre, dun côté, les "théocrates" (tenants
dun islamisme plébéien, radical et puritain) et, de lautre, les élites de
"technocrates" (nationalistes et "modernisateurs"). Certes, à
lépoque, le Fis parvenait aisément à capitaliser à son profit lensemble de
lhéritage du mouvement islamiste algérien, en ralliant aussi bien les cadres que
les jeunes désuvrés, une partie des élites déçues par le régime que des
prédicateurs ainsi que les principaux éléments du réseau associatif fondamentaliste et
des mosquées. Mais, les objectifs des uns et des autres différaient sensiblement : faire
fonctionner le Fis comme "machine électorale" (point de vue du courant dit des
algérianistes) pour accéder à des postes électifs et de responsabilité, ou créer un
véritable mouvement social capable dislamiser la société de fond en comble (point
de vue des salafistes, tenants dune rupture radicale avec un environnement jugé
"impie" et dune stricte application de la sharîa). Doù la
direction bicéphale de lex-Fis (Abassi Madani, Abdelkader Hachani ou encore Rabah
Kébir, les hommes dappareil légalistes, exprimant les aspirations dune
partie des classes moyennes concurrentes de lélite dEtat, dun côté,
et Ali Benhadj le prédicateur fougueux, adepte dun islam théocratique, de
lautre). Déjà à lépoque, dautres militants, encore plus radicaux et
dissidents, ressentant de la défiance vis-à-vis de lélite
"technicienne" du Fis et exprimant les doléances dune partie des franges
marginalisées de la société, allaient très tôt (entre 1981 et 1987) faire le choix de
la lutte armée (groupe Jihâd, Afghans, maquis de Bouyali, Mia, etc.) ce qui a
accéléré, après linterruption du processus électoral, lémergence des
différents Gia se livrant parfois une guerre intestine.
Homme de dialogue, Abdelkader Hachani sétait tenu à
lécart de ces groupes qui prônaient une violence aveugle, sans aucun projet
politique clair. Mais, récemment, il critiquait les initiatives (trop personnelles, à
ses yeux) du président Bouteflika, affirmant douter que le référendum soit suffisant
pour ramener la paix en Algérie. Il allait même jusquà reprocher au leader
historique du Fis, Abassi Madani, et aux chefs de lAis dêtre trop enclins à
céder simplement au régime ; il avait une préférence pour lattitude dAli
Benhadj qui réclamait sans cesse des contreparties. Tout en étant sceptique à
légard de la politique douverture actuelle et en redoutant la poursuite de la
violence, il demeurait tout de même un partenaire sérieux dans les négociations avec
les autorités (et dans une probable future intégration des anciens cadres islamistes
dans les institutions et le jeu politique légal).
Son assassinat est donc un coup dur pour le processus de réconciliation en cours.
Cependant, contrairement à ce quavancent un peu hâtivement certains observateurs,
ce meurtre ne signifie pas forcément un échec de la politique à peine entamée
du président Bouteflika. A partir de la mi-janvier 2000, date de lexpiration
de la loi sur la "concorde civile", il faudra pourtant faire de nouveau appel à
tous les partis politiques, y compris les islamistes, pour débloquer la situation et
chercher les conditions dune paix véritable, ce qui, dans le contexte actuel de
lAlgérie, nest pas et ne sera jamais une tâche facile.
Notes :
1. Plus encore : Bouteflika na pas de mots assez durs pour humilier,
publiquement si possible, les "barons" qui se pavanent à ses meetings :
"incapables, bons à rien, voleurs !". Et de sen prendre aux
"administrations corrompues", aux "hommes daffaire qui pillent les
caisses".
2. Ainsi le président algérien a-t-il déclaré : "Je suis le chef suprême de
larmée. Et selon la Constitution, je dois assumer la fonction de ministre de la
Défense. Il y en a qui se disent militaires, qui sapproprient un rôle quils
nont pas eu dans larmée ! Alors quils ne me parlent pas de
larmée, de larmée, de larmée. Moi, javais le grade de
commandant au moment de la guerre de libération tandis queux nétaient
rien". Selon Julia Ficatier : "Abdelaziz Bouteflika peut se permettre un tel
discours car il a des militaires dans la poche, des amis de longue date (...) : le
général Salim Benabdallah, dit "Slim", quil a connu bien avant
lindépendance (...) Bouteflika a appelé auprès de lui un autre ex-maquisard de la
libération, né comme lui au Maroc, Nourrredine Zerhouni, "Yazid" de son nom de
guerre, transformé par lex-président Chadli en ambassadeur, mais, pendant de
longues années, lun des hommes influents de la Sécurité militaire (Sm)
algérienne. Les "militaires du président" ainsi les appelle-t-on déjà
, auxquels il faut adjoindre un autre ancien de la fameuse Sm, Rashid Aïssat,
connaissent donc parfaitement le système militaire algérien. Ils peuvent contrer comme
ils le veulent "les militaires de lex-régime", ceux-là mêmes qui ont
fait la pluie et le beau temps depuis dix ans et en pleine guerre civile :
lomniprésent chef détat-major Mohammed Lamari, le chef de lactuel Sm,
le général Tawfiq et le général major Smaïn Lamari, chargé de la sécurité
intérieure. Pour linstant conclut Julia Ficatier , il ny aurait
eu aucun "clash" entre les trois anciens, auxquels on doit le choix dun
président civil, et les trois nouveaux. Ils se sont tous rencontrés le 4 juillet (1999)
au ministère de la Défense à Alger. Les premiers ont suggéré à "Boutef"
"dy aller doucement". Celui-ci leur a renvoyé une volée de bois vert :
"Ecoutez, on est bien daccord. Sans vous, lEtat algérien ne tiendrait
plus debout. Mais quand même, vous navez pas gagné contre les islamistes
!"." (Julia Ficatier, La Croix du jeudi 16 septembre 1999, p. 5).
3. Communiqué du ministère algérien de la Défense en date du 15
septembre 1999, cité par la presse
4. Lire léditorial de Jean Daniel : "Algérie : le choix de la vie", Le
Nouvel Observateur, 23-29 septembre 1999, p. 108-109 ainsi que larticle de
Bernard Guetta dans Le Monde du 15 septembre 1999.5. Dans une interview à un
journal arabe, Rabah Kébir, leader du Fis exilé en Allemagne, annonce que "le Fis,
en tant que parti, est terminé sous son appellation actuelle". Le mouvement pourra
renaître, mais sous un autre nom et "dans le respect de la Constitution et des lois
en vigueur". R. Kébir avait appelé à voter "oui" au référendum, se
disant convaincu "quil ny a pas dautre voie que celle choisie par
Bouteflika pour sortir de la crise et mettre un terme définitif au cycle de la
violence". En outre, plusieurs groupes armés se sont livrés aux autorités pour
bénéficier de "la loi de clémence" (Rahma).