Laccueil de lislam en France et la laïcité
Michel Morineau
Si l'on s'en tient aux observations de la vie quotidienne, la France laïque de lan 2000 n'est pas très disposée à accueillir l'islam favorablement ! Les institutions comme les citoyens sont pour le moins réticents !
Aucune autre religion ne suscite en ce moment de réactions aussi passionnelles : la prudence, au mieux, mais plus souvent la méfiance, la suspicion, pour ne rien dire de lhostilité haineuse pure et simple, sont fréquemment observées dès que le mot «islam» est prononcé. Chacun y va de sa pseudo-connaissance du sujet, pour affirmer, péremptoirement, que cette religion est inapte sauf complète transformation à vivre en société démocratique, a fortiori laïque ! Les milieux laïques traditionnels ne sont pas en reste et ils se lèvent en rangs serrés quand lislam montre le bout du voile : il fait peur, il est une menace pour les institutions ! Au seuil de lan 2000, être citoyen de confession musulmane c'est appartenir à ces catégories de populations qui subissent les discriminations ordinaires destinées à ceux qu'on ne veut pas intégrer tels qu'ils sont ! Des exceptions nombreuses pourraient, certes, nuancer ce constat choquant pour des laïcs convaincus, mais elles seraient de toute façon insuffisantes pour renverser une tendance lourde de lopinion... pour le moment !
Le poids de lhistoire
Les rapports historiques de notre pays et de ses gouvernements successifs
avec lislam et les pays musulmans, tels quils furent vécus au travers de ses
relations ancestrales avec lAfrique du Nord et le Moyen-Orient, permettent sans
doute de comprendre à défaut dexcuser pourquoi lislam est si
mal venu sur le territoire français métropolitain. La France sest voulue et
a été «une grande puissance musulmane», comme on disait alors, échafaudant au
gré des circonstances historiques des «politiques musulmanes», qui ont beaucoup
influencé le style et la stratégie des rapports réciproques(1). Elles
nont pas été, peu s'en faut, des politiques «en faveur des musulmans» mais
beaucoup plus prosaïquement des séries de précautions prises vis-à-vis des réalités
musulmanes pour satisfaire aux exigences de la politique française, intérieure (agricole
et économique) et extérieure (rapports avec lAngleterre) du temps de
«lempire». En fait, la politique musulmane (et algérienne en particulier) a
toujours été partagée entre deux volontés. La première volonté est celle de la
métropole ; elle est souvent favorable à une certaine autonomie politique et religieuse
de loutre-mer (le «royaume arabe» de Napoléon III, le décret de 1907,
lenvoi en Algérie dadministrateurs libéraux comme Violette à la fin de la
IIIe République, la politique marocaine de Lyautey, le statut conféré à
lAlgérie en 1947, etc.). Sy oppose, la seconde volonté, celle des colons et
du lobby colonial de Paris qui ont tout fait pour torpiller les décisions des premiers
comme en atteste lexemple de lapplication de la législation laïque à
lAlgérie(2). Pour faire bonne mesure, noublions pas non plus
lattitude hostile de lEglise catholique à lépoque, qui sappuyait
sur un important réseau de missions et sur des administrateurs complaisants pour
contrecarrer sur le terrain la politique laïque de la métropole.
En 1948 en conclusion dune importante étude sur lUnion Française et la
laïcité réalisée pour la Ligue de lenseignement(3),
Pierre-Olivier Lapie (ancien ministre et ancien Gouverneur du Tchad) déclarait sans
ambages : «Nous touchons là le fond du problème, qui est peut-être à la base
même du malaise dans lUnion française : ce divorce entre la France républicaine
et la majorité de ceux qui la représentent dans les territoires de lUnion. Or les
masses indigènes nont pas dautres moyens de juger la France quà
lappréciation des actes que lon commet en son nom. (...) Tâchons de faire
jouer les forces de lidéal laïque contre tels partis ou tels hommes dont nous
dénonçons les manuvres ou les actes anti-laïques, anti-démocratiques».
La politique musulmane de notre pays a donc été constituée dans un constant rapport de
force entre des volontés politiques divergentes, par une succession protéiforme de
positions, de propositions et de dispositions concrètes animées par une pléiade
dinstitutions officielles aujourdhui disparues. Lépisode de la Grande
Guerre qui permit de constater avec soulagement pour les responsables français
la loyauté des populations musulmanes dAfrique du Nord eut pour
conséquences, au début des années 1920, la création de lInstitut musulman et
lédification de la Mosquée de Paris, largement financée et sans état
dâme sur fonds publics, pour prix du sang versé dans les tranchées
(Herriot, Président du Conseil, sen expliqua clairement à la Chambre). On peut
dater de cette période «linscription de l islam dans le champ de la
République Française», inscription promise, contre toute attente, à un bel avenir.
Quatre-vingts ans plus tard, les indépendances réalisées, lislam est devenu la
seconde religion «de la métropole», mais elle est toujours une religion «exogène».
Cette analyse historique à peine esquissée ici invite à raisonner, pour
l'avenir, en toute responsabilité sur un autre registre, respectueux enfin !
des musulmans et de l'islam. Car les problèmes du culte musulman se résument à
ce constat : égalité de droit avec les autres cultes mais inégalité de fait dans les
applications.
Lislam a besoin quune confiance réciproque sinstaure
Les enseignements à tirer de cette longue, douloureuse et chaotique
histoire concernent en premier lieu la société française et ses gouvernants ; il
est temps de démontrer que la laïcité nest pas ce quon a laissé faire en
Algérie et ailleurs ; il est temps de prouver quen terre laïque lislam peut
sintégrer sans injonction assimilationniste (qui lobligerait à renoncer à
tout ou partie des dispositions de son culte) et a fortiori sans réminiscence de
limpérialisme (qui le tenait en position dinfériorité). Faire cette
démonstration est la condition première pour quen retour les musulmans puissent
vivre la laïcité ainsi mieux comprise en toute confiance (comme les
catholiques lont progressivement vécue à partir de 1905), quils puissent la
comprendre dans la situation de culte minoritaire, non comme une fatalité du destin mais
comme un espace de liberté. Cest aussi la condition pour exiger fermement en retour
quils se conforment aux règles de la laïcité. En réalité le processus est
déjà amorcé depuis quelques années mais il est souffreteux ; il peine, de petits
progrès en petites régressions ; il bute sur de nombreux obstacles et, sil ne
sest pas interrompu, cest bien parce quil y a des bonnes volontés des
deux côtés qui y ont veillé. Non sans peine !
Pourquoi est-il si difficile dêtre citoyen français et d'exercer ses droits
religieux quand on pratique la confession musulmane ? Est-ce une question de laïcité ?
Et pourquoi faut-il se soucier dintégrer lislam dans les dispositions
légales qui régissent en France la séparation des Eglises et de lEtat ?
La France ne sest jamais distinguée par la chaleur de son accueil aux migrants !
Les ressortissants des pays du Maghreb ont été logés à la même enseigne que les
Polonais et les Italiens au début du siècle, ou plus tard les Espagnols et les
Portugais. Mais pour les ressortissants dAfrique du Nord laffaire a été
compliquée et aggravée comme on vient de le voir par lhistoire des relations
franco-arabes, par la colonisation et les conditions de la décolonisation.
L'installation définitive des populations de l'Afrique du Nord est un fait capital dans notre histoire récente. La prise de conscience par lopinion publique française et par les originaires du Maghreb eux-mêmes, il y a tout juste une vingtaine dannées, quil ny avait plus de raison de parler dune «émigration de passage» avec perspective de retour au pays, a profondément transformé le regards des uns sur les autres. Sur fond de crise sociale et de chômage dont ces populations sont les premières victimes , apparaissent au tournant des années 75 les premiers signes visibles des pratiques cultuelles musulmanes. Elles revendiquent lislam comme religion à part entière, à pratiquer au grand jour en sortant de la clandestinité, des caves et des garages ; elles l'utilisent comme «marqueur identitaire», dautant plus activement que labsence de considération fait partie du vécu quotidien de lémigré maghrébin lhumiliation est un puissant vecteur de revendications identitaires. Lheureuse décision du gouvernement de gauche de 1981 délargir aux étrangers la création dassociations loi de 1901 na pas peu contribué à la visibilité de lislam. Cette mesure était attendue et les émigrés sen sont bien emparés en créant de nombreuses associations cultuelles et culturelles musulmanes. Mais dans le même temps, à létranger, l'islam sest manifesté par des événements souvent tragiques, de nature à effrayer des citoyens français qui ont gardé confusément la mémoire des guerres de religion et de lobscurantisme religieux : les images de lIran, de lAfghanistan, du Soudan, puis lhorreur de lAlgérie, auxquelles pour faire bonne mesure il faut ajouter celles de la désespérance des banlieues françaises, des attentats dans le métro, de la démesure des affaires de voile, et des revendications religieuses de jeunes plus nombreux à s engager dans une certaine forme de «ré-islamisation» de leur vie, etc. ont contribué à établir léquation désormais bien connue : islam = islamisme = intégrisme = intolérance = terrorisme. Donc rejet !
Lignorance générale des fondements de lislam, et plus largement de la civilisation arabo-musulmane, la surenchère des médias manipulateurs (souvenons-nous de la Marianne voilée en couverture d'un news magazine à la fin des années 70 !), qui ne sont guère informés et souvent ouvertement hostiles, lemballement du racisme... toutes ces données cumulées dans un laps de temps court à peine vingt ans ont suffi pour convaincre l'opinion que lislam est incompatible avec la démocratie, la laïcité, la liberté de conscience, la liberté de la femme... et dangereux pour la paix sociale... Bref, une religion «dindigènes et de barbus» , incompatible avec une existence paisible dans une société occidentale. Il est vrai que des écrits musulmans radicaux ont accrédité cette idée et il y a encore des attitudes qui trahissent chez les musulmans de France leurs sentiments méfiants, voire hostiles à la laïcité, à la démocratie et à la république.
Cette représentation et la réalité complexe qu'elle recouvre concerne quelque 4 à 5 millions de personnes en France et un peu plus du double en Europe. Il est donc impossible de l'occulter dautant que les originaires du Maghreb ne sont pas seulement musulmans, ils appartiennent aussi au prolétariat et aux classes sociales défavorisées de la société française. Il est donc grand temps de changer «lactuelle politique musulmane de la France» au profit dune véritable politique dintégration qui nexigera plus de ces citoyens français, ou appelés à le devenir rapidement, «dêtre moins musulmans pour être plus citoyens», qui leur donnera toute leur place sur les listes électorales en position déligibilité ! qui ne les frappera plus dincapacité à la nationalité parce quils militent dans une association cultuelle et, bien entendu, qui leur donnera en même temps et pas à la place les mêmes facilités de logements, demplois, etc. quaux non-musulmans. Il conviendrait tout simplement que ces politiques publiques soit laïques !
Au fond, le paradoxe est bien que la laïcité nest ici nullement en
cause ; il faut même réaffirmer une bonne fois pour toutes que la législation
laïque française est satisfaisante en létat, quil ny a pas lieu
dy toucher et que les musulmans avertis, dans leur très grande majorité,
ladoptent telle quelle, dès lors quelle est appliquée correctement. La
faire appliquer avec létat desprit bienveillant dont Aristide Briand faisait
preuve au moment où il défendait la loi de 1905 à lAssemblée, voilà
lenjeu ! On suppute bien quil y faudra un certain courage politique eu égard
à létat de lopinion mais ce courage politique sera salutaire non seulement
pour intégrer lislam dans la république et les musulmans dans la citoyenneté,
mais aussi pour préserver la laïcité elle-même des risques de dérives dogmatiques
et/ou nationalitaires que ces problèmes mal résolus lui font courir. Le manque de
mosquées, le besoin de formation et linsuffisance des imams français, les
financements étrangers, les difficultés de la vie quotidienne à propos du jeûne du
Ramadan, des prières, de labattage rituel, de linhumation, les difficultés
de la représentation à tous les niveaux, le retard des aumôneries musulmanes dans les
établissements publics (écoles, hôpitaux, prisons, armée...), etc. , pas un seul de
ces problèmes qui ne puissent trouver dans la législation laïque actuelle une réponse
satisfaisante au regard des textes et de leur philosophie(4).
On laura compris, le rétablissement de lislam et des citoyens français de
confession musulmane dans une égalité de fait vis-à-vis des autres religions est une
question de mentalité, une question politique et non une question théorique ou
théologique liée à une prétendue «incompatibilité» avec la laïcité. Le climat
serait apaisé si une volonté politique déterminée faisait appliquer les lois laïques
avec la bienveillance qui convient ce qui nexclut pas la fermeté et les
vérifications légales et il ne serait pas plus difficile dêtre citoyen
français de confession musulmane que citoyen français de confession catholique ou
agnostique. Lislam na pas besoin dun traitement particulier, il a besoin
quune confiance réciproque sinstaure, ce qui encore une fois nimplique
pas le laxisme. Les musulmans pourraient y aider eux-mêmes, par leur attitude et leurs
écrits, en se portant garants de leur adhésion à la législation laïque et en
sen faisant eux-mêmes les propagandistes dans leurs milieux.
Lislam comme enjeu politique
Pour terminer, examinons pourquoi lislam représente aussi un enjeu
de politique extérieure et intérieure pour la société française.
Lenjeu extérieur est évident. Il pourrait sénoncer sous la forme dune
double espérance : la France est le seul pays avec le Portugal où la séparation
effective des Eglises et de lEtat, ainsi que la neutralité de ce dernier, repose
sur la reconnaissance de légalité juridique des cultes (aucun culte nest
privilégié et par conséquent tous les cultes sont égaux en droits et en devoirs
art.2 de la loi de 1905). Cette disposition est peut-être ce qui fait la spécificité du
«modèle français» : lEtat sabstient de juger le fait religieux et refuse
d'établir une différence entre les cultes. Dans l'autre sens, les religions doivent
s'abstenir de toute intervention dans la sphère politique et dans l'Etat. Réussir
lintégration de lislam dans une société sécularisée, à égalité de
droit avec les «religions historiques» du pays, pourrait être un atout non
négligeables dans une politique euro-méditerranéenne où la France serait influente et
crédible justement parce quelle montrerait concrètement quelle a rompu avec
certaines pratiques, en rendant toute sa place (et rien que sa place) à lislam de
France. Cet enjeu de politique extérieure aurait en tous les cas lavantage de
changer limage de la laïcité aux yeux des populations du sud de la Méditerranée
qui la considèrent toujours comme linstrument de lanti-religion.
Lautre espérance pourrait sénoncer ainsi : un islam de France établi en
confiance, vivant avec sérénité son implantation dans une société sécularisée, ne
serait-il pas plus à l'aise pour rechercher les voies de son adaptation à la
«modernité» et ne ferait-il pas ainsi école pour les sociétés musulmanes ?
Peut-être ! Lexpérience réussie dun islam européen bien intégré dans nos
cultures politiques démocratiques ne serait pas sans conséquences, là ou l'islam est
dominant. Cela ne dépend évidemment que des musulmans européens mais la laïcité en
France ce ne serait pas là le moindre de ses mérites pourrait y aider en
créant les conditions de cette évolution.
Quelles seraient ces conditions ? Jen vois deux pour le moment. Tout dabord un effort de connaissances : sintéresser à lislam dans ses différentes dimensions (historiques, théologiques, culturelles...) et être attentif aux évolutions différenciées dans les pays où il est majoritaire. Ensuite, dialoguer. Dialoguer fermement mais dialoguer sur les bases de la laïcité, partout où cest possible, localement et sans exclusive, avec ceux qui le veulent car il ne nous appartient pas de «faire le tri» entre les musulmans et les islams fréquentables et ceux qui ne le seraient pas. Mais dialoguer avec un objectif clair : rompre lisolement des individus et de leurs associations et sengager dans léducation à la démocratie, dans des projets civiques communs, former finalement des consciences autonomes sans lesquelles il nest pas de destin politique commun possible à la communauté des citoyens assemblés dans la cité. «Laccueil laïque de lislam» dispose là de sa méthode qui est en même temps une belle ambition pour la République !
Michel Morineau est directeur des Etudes et des Recherches à la Ligue de lEnseignement et secrétaire général du Cercle Condorcet.
Notes :
1. Voir sur tout cet aspect historique lexcellente étude
de la revue Monde arabe-Maghreb-Machrek, n°152, avril-juin 1996.
2. La loi de séparation des Églises et de l'État de 1905 prévoyait, article 43, que
«des règlements d'administration publique détermineraient les conditions dans
lesquelles la loi serait applicable à l'Algérie et aux colonies». Pour l'Algérie,
l'application fut faite par le décret du 27 septembre 1907. Celui-ci précisait que son
application serait faite par des règlements d'administration publique, c'est-à-dire par
le gouverneur général et le préfet. En fait, les gouverneurs généraux estimèrent que
«l'intérêt supérieur de notre domination exige que nous conservions une action directe
sur le fonctionnement du culte...». Cette action doit s'exercer notamment par la
«nomination du personnel» (cité par lhistorien Ageron). Le statut de l'Algérie,
voté en 1947 (loi du 21 septembre 1947), aurait dû mettre fin à cette situation
inégale ; en effet, son article 56 dit expressément : «L'indépendance du culte
musulman à l'égard de l'État est assurée, au même titre que celle des autres cultes
dans le cadre de la loi du 9 décembre 1905 et du décret du 27 septembre 1907.
L'application de ce principe, notamment en ce qui concerne l'administration des biens
habbous, fera l'objet de décisions de l'assemblée algérienne... Les grandes fêtes
musulmanes... sont déclarées fêtes légales en Algérie». Mais l'Assemblée
algérienne, inspirée par le lobby colonialiste d'Alger et de Paris, laissa les choses en
l'état.
3. La Ligue de lenseignement, fondée en 1866, est une association
déducation populaire. La laïcité est sa référence ; elle y est toujours
pensée, repensée, défendue, promue et enseignée. Elle nest pas lunique
lieu de toutes les initiatives laïques mais elle est incontestablement considérée comme
leur centre historique. Elle a activement contribué à la mise en place des lois sur
lécole et sur la séparation des Eglises et de lEtat.
4. Voir en particulier sur cet aspect le livre dAlain Boyer : LIslam en
France, Pub, 1998, 370 p. ainsi que le rapport Laïcité et Islam, Rapport
de la Commission de la Ligue de lenseignement, tirage interne, novembre 1998.