Confluences Méditerranée                                   N°32                           Hiver 1999-2000

L’accueil de l’islam en France et la laïcité

Michel Morineau

 

Si l'on s'en tient aux observations de la vie quotidienne, la France laïque de l’an 2000 n'est pas très disposée à accueillir l'islam favorablement ! Les institutions comme les citoyens sont pour le moins réticents !

Aucune autre religion ne suscite en ce moment de réactions aussi passionnelles : la prudence, au mieux, mais plus souvent la méfiance, la suspicion, pour ne rien dire de l’hostilité haineuse pure et simple, sont fréquemment observées dès que le mot «islam» est prononcé. Chacun y va de sa pseudo-connaissance du sujet, pour affirmer, péremptoirement, que cette religion est inapte — sauf complète transformation — à vivre en société démocratique, a fortiori laïque ! Les milieux laïques traditionnels ne sont pas en reste et ils se lèvent en rangs serrés quand l’islam montre le bout du voile : il fait peur, il est une menace pour les institutions ! Au seuil de l’an 2000, être citoyen de confession musulmane c'est appartenir à ces catégories de populations qui subissent les discriminations ordinaires destinées à ceux qu'on ne veut pas intégrer tels qu'ils sont ! Des exceptions nombreuses pourraient, certes, nuancer ce constat choquant pour des laïcs convaincus, mais elles seraient de toute façon insuffisantes pour renverser une tendance lourde de l’opinion... pour le moment !

Le poids de l’histoire

Les rapports historiques de notre pays et de ses gouvernements successifs avec l’islam et les pays musulmans, tels qu’ils furent vécus au travers de ses relations ancestrales avec l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, permettent sans doute de comprendre — à défaut d’excuser — pourquoi l’islam est si mal venu sur le territoire français métropolitain. La France s’est voulue — et a été — «une grande puissance musulmane», comme on disait alors, échafaudant au gré des circonstances historiques des «politiques musulmanes», qui ont beaucoup influencé le style et la stratégie des rapports réciproques(1). Elles n’ont pas été, peu s'en faut, des politiques «en faveur des musulmans» mais beaucoup plus prosaïquement des séries de précautions prises vis-à-vis des réalités musulmanes pour satisfaire aux exigences de la politique française, intérieure (agricole et économique) et extérieure (rapports avec l’Angleterre) du temps de «l’empire». En fait, la politique musulmane (et algérienne en particulier) a toujours été partagée entre deux volontés. La première volonté est celle de la métropole ; elle est souvent favorable à une certaine autonomie politique et religieuse de l’outre-mer (le «royaume arabe» de Napoléon III, le décret de 1907, l’envoi en Algérie d’administrateurs libéraux comme Violette à la fin de la IIIe République, la politique marocaine de Lyautey, le statut conféré à l’Algérie en 1947, etc.). S’y oppose, la seconde volonté, celle des colons et du lobby colonial de Paris qui ont tout fait pour torpiller les décisions des premiers comme en atteste l’exemple de l’application de la législation laïque à l’Algérie(2). Pour faire bonne mesure, n’oublions pas non plus l’attitude hostile de l’Eglise catholique à l’époque, qui s’appuyait sur un important réseau de missions et sur des administrateurs complaisants pour contrecarrer sur le terrain la politique laïque de la métropole.
En 1948 en conclusion d’une importante étude sur l’Union Française et la laïcité réalisée pour la Ligue de l’enseignement(3), Pierre-Olivier Lapie (ancien ministre et ancien Gouverneur du Tchad) déclarait sans ambages : «Nous touchons là le fond du problème, qui est peut-être à la base même du malaise dans l’Union française : ce divorce entre la France républicaine et la majorité de ceux qui la représentent dans les territoires de l’Union. Or les masses indigènes n’ont pas d’autres moyens de juger la France qu’à l’appréciation des actes que l’on commet en son nom. (...) Tâchons de faire jouer les forces de l’idéal laïque contre tels partis ou tels hommes dont nous dénonçons les manœuvres ou les actes anti-laïques, anti-démocratiques». 
La politique musulmane de notre pays a donc été constituée dans un constant rapport de force entre des volontés politiques divergentes, par une succession protéiforme de positions, de propositions et de dispositions concrètes — animées par une pléiade d’institutions officielles aujourd’hui disparues. L’épisode de la Grande Guerre qui permit de constater — avec soulagement pour les responsables français — la loyauté des populations musulmanes d’Afrique du Nord eut pour conséquences, au début des années 1920, la création de l’Institut musulman et l’édification de la Mosquée de Paris, largement financée — et sans état d’âme — sur fonds publics, pour prix du sang versé dans les tranchées (Herriot, Président du Conseil, s’en expliqua clairement à la Chambre). On peut dater de cette période «l’inscription de l’ islam dans le champ de la République Française», inscription promise, contre toute attente, à un bel avenir. Quatre-vingts ans plus tard, les indépendances réalisées, l’islam est devenu la seconde religion «de la métropole», mais elle est toujours une religion «exogène».
Cette analyse historique — à peine esquissée ici — invite à raisonner, pour l'avenir, en toute responsabilité sur un autre registre, respectueux — enfin ! — des musulmans et de l'islam. Car les problèmes du culte musulman se résument à ce constat : égalité de droit avec les autres cultes mais inégalité de fait dans les applications.

L’islam a besoin qu’une confiance réciproque s’instaure

Les enseignements à tirer de cette longue, douloureuse et chaotique histoire concernent en premier lieu la société française et ses gouvernants ; il est temps de démontrer que la laïcité n’est pas ce qu’on a laissé faire en Algérie et ailleurs ; il est temps de prouver qu’en terre laïque l’islam peut s’intégrer sans injonction assimilationniste (qui l’obligerait à renoncer à tout ou partie des dispositions de son culte) et a fortiori sans réminiscence de l’impérialisme (qui le tenait en position d’infériorité). Faire cette démonstration est la condition première pour qu’en retour les musulmans puissent vivre la laïcité — ainsi mieux comprise — en toute confiance (comme les catholiques l’ont progressivement vécue à partir de 1905), qu’ils puissent la comprendre dans la situation de culte minoritaire, non comme une fatalité du destin mais comme un espace de liberté. C’est aussi la condition pour exiger fermement en retour qu’ils se conforment aux règles de la laïcité. En réalité le processus est déjà amorcé depuis quelques années mais il est souffreteux ; il peine, de petits progrès en petites régressions ; il bute sur de nombreux obstacles et, s’il ne s’est pas interrompu, c’est bien parce qu’il y a des bonnes volontés des deux côtés qui y ont veillé. Non sans peine !    
Pourquoi est-il si difficile d’être citoyen français et d'exercer ses droits religieux quand on pratique la confession musulmane ? Est-ce une question de laïcité ? Et pourquoi faut-il se soucier d’intégrer l’islam dans les dispositions légales qui régissent en France la séparation des Eglises et de l’Etat ?
La France ne s’est jamais distinguée par la chaleur de son accueil aux migrants ! Les ressortissants des pays du Maghreb ont été logés à la même enseigne que les Polonais et les Italiens au début du siècle, ou plus tard les Espagnols et les Portugais. Mais pour les ressortissants d’Afrique du Nord l’affaire a été compliquée et aggravée comme on vient de le voir par l’histoire des relations franco-arabes, par la colonisation et les conditions de la décolonisation.

L'installation définitive des populations de l'Afrique du Nord est un fait capital dans notre histoire récente. La prise de conscience par l’opinion publique française et par les originaires du Maghreb eux-mêmes, il y a tout juste une vingtaine d’années, qu’il n’y avait plus de raison de parler d’une «émigration de passage» avec perspective de retour au pays, a profondément transformé le regards des uns sur les autres. Sur fond de crise sociale et de chômage — dont ces populations sont les premières victimes —, apparaissent au tournant des années 75 les premiers signes visibles des pratiques cultuelles musulmanes. Elles revendiquent l’islam comme religion à part entière, à pratiquer au grand jour en sortant de la clandestinité, des caves et des garages ; elles l'utilisent comme «marqueur identitaire», d’autant plus activement que l’absence de considération fait partie du vécu quotidien de l’émigré maghrébin — l’humiliation est un puissant vecteur de revendications identitaires. L’heureuse décision du gouvernement de gauche de 1981 d’élargir aux étrangers la création d’associations loi de 1901 n’a pas peu contribué à la visibilité de l’islam. Cette mesure était attendue et les émigrés s’en sont bien emparés en créant de nombreuses associations cultuelles et culturelles musulmanes. Mais dans le même temps, à l’étranger, l'islam s’est manifesté par des événements souvent tragiques, de nature à effrayer des citoyens français qui ont gardé confusément la mémoire des guerres de religion et de l’obscurantisme religieux : les images de l’Iran, de l’Afghanistan, du Soudan, puis l’horreur de l’Algérie, auxquelles pour faire bonne mesure il faut ajouter celles de la désespérance des banlieues françaises, des attentats dans le métro, de la démesure des affaires de voile, et des revendications religieuses de jeunes plus nombreux à s’ engager dans une certaine forme de «ré-islamisation» de leur vie, etc. ont contribué à établir l’équation désormais bien connue : islam = islamisme = intégrisme = intolérance = terrorisme. Donc rejet !

L’ignorance générale des fondements de l’islam, et plus largement de la civilisation arabo-musulmane, la surenchère des médias manipulateurs (souvenons-nous de la Marianne voilée en couverture d'un news magazine à la fin des années 70 !), qui ne sont guère informés et souvent ouvertement hostiles, l’emballement du racisme... toutes ces données cumulées dans un laps de temps court — à peine vingt ans — ont suffi pour convaincre l'opinion que l’islam est incompatible avec la démocratie, la laïcité, la liberté de conscience, la liberté de la femme... et dangereux pour la paix sociale... Bref, une religion «d’indigènes et de barbus» , incompatible avec une existence paisible dans une société occidentale. Il est vrai que des écrits musulmans radicaux ont accrédité cette idée et il y a encore des attitudes qui trahissent chez les musulmans de France leurs sentiments méfiants, voire hostiles à la laïcité, à la démocratie et à la république.     

Cette représentation et la réalité complexe qu'elle recouvre concerne quelque 4 à 5 millions de personnes en France et un peu plus du double en Europe. Il est donc impossible de l'occulter d’autant que les originaires du Maghreb ne sont pas seulement musulmans, ils appartiennent aussi au prolétariat et aux classes sociales défavorisées de la société française. Il est donc grand temps de changer «l’actuelle politique musulmane de la France» au profit d’une véritable politique d’intégration qui n’exigera plus de ces citoyens français, ou appelés à le devenir rapidement, «d’être moins musulmans pour être plus citoyens», qui leur donnera toute leur place sur les listes électorales — en position d’éligibilité ! — qui ne les frappera plus d’incapacité à la nationalité parce qu’ils militent dans une association cultuelle et, bien entendu, qui leur donnera en même temps — et pas à la place — les mêmes facilités de logements, d’emplois, etc. qu’aux non-musulmans. Il conviendrait tout simplement que ces politiques publiques soit laïques !

Au fond, le paradoxe est bien que la laïcité n’est ici nullement en cause ; il faut même réaffirmer une bonne fois pour toutes que la législation laïque française est satisfaisante en l’état, qu’il n’y a pas lieu d’y toucher et que les musulmans avertis, dans leur très grande majorité, l’adoptent telle qu’elle, dès lors qu’elle est appliquée correctement. La faire appliquer avec l’état d’esprit bienveillant dont Aristide Briand faisait preuve au moment où il défendait la loi de 1905 à l’Assemblée, voilà l’enjeu ! On suppute bien qu’il y faudra un certain courage politique eu égard à l’état de l’opinion mais ce courage politique sera salutaire non seulement pour intégrer l’islam dans la république et les musulmans dans la citoyenneté, mais aussi pour préserver la laïcité elle-même des risques de dérives dogmatiques et/ou nationalitaires que ces problèmes mal résolus lui font courir. Le manque de mosquées, le besoin de formation et l’insuffisance des imams français, les financements étrangers, les difficultés de la vie quotidienne à propos du jeûne du Ramadan, des prières, de l’abattage rituel, de l’inhumation, les difficultés de la représentation à tous les niveaux, le retard des aumôneries musulmanes dans les établissements publics (écoles, hôpitaux, prisons, armée...), etc. , pas un seul de ces problèmes qui ne puissent trouver dans la législation laïque actuelle une réponse satisfaisante au regard des textes et de leur philosophie(4).
On l’aura compris, le rétablissement de l’islam et des citoyens français de confession musulmane dans une égalité de fait vis-à-vis des autres religions est une question de mentalité, une question politique et non une question théorique ou théologique liée à une prétendue «incompatibilité» avec la laïcité. Le climat serait apaisé si une volonté politique déterminée faisait appliquer les lois laïques avec la bienveillance qui convient — ce qui n’exclut pas la fermeté et les vérifications légales — et il ne serait pas plus difficile d’être citoyen français de confession musulmane que citoyen français de confession catholique ou agnostique. L’islam n’a pas besoin d’un traitement particulier, il a besoin qu’une confiance réciproque s’instaure, ce qui encore une fois n’implique pas le laxisme. Les musulmans pourraient y aider eux-mêmes, par leur attitude et leurs écrits, en se portant garants de leur adhésion à la législation laïque et en s’en faisant eux-mêmes les propagandistes dans leurs milieux.

L’islam comme enjeu politique

Pour terminer, examinons pourquoi l’islam représente aussi un enjeu de politique extérieure et intérieure pour la société française.
L’enjeu extérieur est évident. Il pourrait s’énoncer sous la forme d’une double espérance : la France est le seul pays avec le Portugal où la séparation effective des Eglises et de l’Etat, ainsi que la neutralité de ce dernier, repose sur la reconnaissance de l’égalité juridique des cultes (aucun culte n’est privilégié et par conséquent tous les cultes sont égaux en droits et en devoirs — art.2 de la loi de 1905). Cette disposition est peut-être ce qui fait la spécificité du «modèle français» : l’Etat s’abstient de juger le fait religieux et refuse d'établir une différence entre les cultes. Dans l'autre sens, les religions doivent s'abstenir de toute intervention dans la sphère politique et dans l'Etat. Réussir l’intégration de l’islam dans une société sécularisée, à égalité de droit avec les «religions historiques» du pays, pourrait être un atout non négligeables dans une politique euro-méditerranéenne où la France serait influente et crédible justement parce qu’elle montrerait concrètement qu’elle a rompu avec certaines pratiques, en rendant toute sa place (et rien que sa place) à l’islam de France. Cet enjeu de politique extérieure aurait en tous les cas l’avantage de changer l’image de la laïcité aux yeux des populations du sud de la Méditerranée qui la considèrent toujours comme l’instrument de l’anti-religion.
L’autre espérance pourrait s’énoncer ainsi : un islam de France établi en confiance, vivant avec sérénité son implantation dans une société sécularisée, ne serait-il pas plus à l'aise pour rechercher les voies de son adaptation à la «modernité» et ne ferait-il pas ainsi école pour les sociétés musulmanes ? Peut-être ! L’expérience réussie d’un islam européen bien intégré dans nos cultures politiques démocratiques ne serait pas sans conséquences, là ou l'islam est dominant. Cela ne dépend évidemment que des musulmans européens mais la laïcité en France — ce ne serait pas là le moindre de ses mérites — pourrait y aider en créant les conditions de cette évolution.    

Quelles seraient ces conditions ? J’en vois deux pour le moment. Tout d’abord un effort de connaissances : s’intéresser à l’islam dans ses différentes dimensions (historiques, théologiques, culturelles...) et être attentif aux évolutions différenciées dans les pays où il est majoritaire. Ensuite, dialoguer. Dialoguer fermement mais dialoguer sur les bases de la laïcité, partout où c’est possible, localement et sans exclusive, avec ceux qui le veulent car il ne nous appartient pas de «faire le tri» entre les musulmans et les islams fréquentables et ceux qui ne le seraient pas. Mais dialoguer avec un objectif clair : rompre l’isolement des individus et de leurs associations et s’engager dans l’éducation à la démocratie, dans des projets civiques communs, former finalement des consciences autonomes sans lesquelles il n’est pas de destin politique commun possible à la communauté des citoyens assemblés dans la cité. «L’accueil laïque de l’islam» dispose là de sa méthode qui est en même temps une belle ambition pour la République !

Michel Morineau est directeur des Etudes et des Recherches à la Ligue de l’Enseignement et secrétaire général du Cercle Condorcet.

 

Notes :
1. Voir sur tout cet aspect historique l’excellente étude de la revue Monde arabe-Maghreb-Machrek, n°152, avril-juin 1996.
2. La loi de séparation des Églises et de l'État de 1905 prévoyait, article 43, que «des règlements d'administration publique détermineraient les conditions dans lesquelles la loi serait applicable à l'Algérie et aux colonies». Pour l'Algérie, l'application fut faite par le décret du 27 septembre 1907. Celui-ci précisait que son application serait faite par des règlements d'administration publique, c'est-à-dire par le gouverneur général et le préfet. En fait, les gouverneurs généraux estimèrent que «l'intérêt supérieur de notre domination exige que nous conservions une action directe sur le fonctionnement du culte...». Cette action doit s'exercer notamment par la «nomination du personnel» (cité par l’historien Ageron). Le statut de l'Algérie, voté en 1947 (loi du 21 septembre 1947), aurait dû mettre fin à cette situation inégale ; en effet, son article 56 dit expressément : «L'indépendance du culte musulman à l'égard de l'État est assurée, au même titre que celle des autres cultes dans le cadre de la loi du 9 décembre 1905 et du décret du 27 septembre 1907. L'application de ce principe, notamment en ce qui concerne l'administration des biens habbous, fera l'objet de décisions de l'assemblée algérienne... Les grandes fêtes musulmanes... sont déclarées fêtes légales en Algérie». Mais l'Assemblée algérienne, inspirée par le lobby colonialiste d'Alger et de Paris, laissa les choses en l'état.
3. La Ligue de l’enseignement, fondée en 1866, est une association d’éducation populaire. La laïcité est sa référence ; elle y est toujours pensée, repensée, défendue, promue et enseignée. Elle n’est pas l’unique lieu de toutes les initiatives laïques mais elle est incontestablement considérée comme leur centre historique. Elle a activement contribué à la mise en place des lois sur l’école et sur la séparation des Eglises et de l’Etat.
4. Voir en particulier sur cet aspect le livre d’Alain Boyer : L’Islam en France, Pub, 1998, 370 p. ainsi que le rapport Laïcité et Islam, Rapport de la Commission de la Ligue de l’enseignement, tirage interne, novembre 1998.