Le statut des
femmes au Maroc :
un éternel recommencement
Najia Zirari
La nomination dun gouvernement dit dalternance en avril 1998, présidé par un Premier ministre socialiste, a enclenché un sentiment doptimisme et despoir presque généralisé, chez les femmes aussi, et ce en dépit de sa composition hétérogène et dobédiences idéologiques diamétralement opposées.
Cest la première fois quun gouvernement, dans sa
déclaration de politique générale devant le Parlement, intègre lémancipation
des femmes parmi les chantiers prioritaires. Les premiers signes nont pas tardé à
être annoncés. Ils sont venus de Saïd Saadi, secrétaire dEtat chargé de la
Protection sociale, de la Famille et de lEnfance, un département ministériel
nouvellement créé. Il a relancé un projet délaboration du plan
dintégration de la femme au développement, lancé un mois avant larrivée du
gouvernement dalternance, par Zoulikha Nasri, secrétaire dEtat à
lEntraide nationale, dans le gouvernement de technocrates Filali III. Cependant, il
ne semblait pas possible de sengager dans un tel travail sans obtenir dabord
ladhésion des différents départements ministériels concernés par la question.
Ce sont ces raisons-là qui ont poussé léquipe technique, chargée de
lélaboration du projet gouvernemental, à multiplier les contacts et les rencontres
dinformation et dexplications pour les onze ministres concernés, dont le
ministre des Habous et des Affaires islamiques. Le projet a été soumis ensuite,
plusieurs mois après, à lappréciation et au débat, dans le cadre dateliers
thématiques, aux chercheurs, aux représentants des départements ministériels, aux
représentants dassociations de femmes, de développement et de droits humains. Car,
tout en reconnaissant lintérêt dun tel projet pour le pays, il nen
reste pas moins important dobtenir le consensus de nombreux acteurs sur certains
aspects dune question complexe et multidimensionnelle. Mais personne ne se doutait
quun tel projet allait soulever des passions aussi vives durant des mois.
Outre le fait quil soit laboutissement dun consensus, le projet du Plan
daction marque aussi une rupture avec une vision sectorielle qui a primé,
jusquà ce jour, dans les projets gouvernementaux. Sans que lon puisse
considérer ces résultats comme parfaits, il semble déjà que ce soit un progrès par
rapport à ce qui se faisait autrefois. Il repose sur une nouvelle approche qui traite la
question des femmes dans sa globalité et dans son intégralité, sappuyant sur le
concept de développement humain durable. Le projet se décline en un ensemble de mesures
visant entre autres, «à doter le gouvernement dun outil méthodologique et
efficace pour faciliter et orienter ses interventions» dans quatre domaines dits
prioritaires : léducation et lalphabétisation, la santé,
lintégration des femmes au développement économique et enfin le renforcement du
pouvoir juridique, politique, économique et social des femmes. Mais cest le volet
du statut juridique de la femme au sein de la famille qui va déchaîner les passions.
Dans ce cadre, le Plan propose entre autres : lélévation de lâge du mariage
de 15 à 18 ans, linterdiction de la polygamie sauf dans des cas exceptionnels, le
divorce judiciaire pour mettre fin à la répudiation et le partage des biens accumulés
au cours de la vie conjugale en cas de divorce.
La première réaction, virulente, émane du ministre des Habous et des
Affaires islamiques à travers la Ligue des Oulémas du Maroc, un mois après la
présentation officielle du Plan daction. Dans un communiqué rendu public, la Ligue
durcit le ton, faisant valoir comme argument le fait que le projet amène la fin de
linstitution du mariage, autorise la dépravation morale, la désintégration de la
famille et la propagation de la prostitution, etc. La presse, toutes tendances confondues,
a fait écho à ce communiqué. Les organes de presse des partis(1) de
lancienne opposition et la presse dite indépendante ou privée(2)
ont fait appel à des Oulémas éclairés de notoriété nationale qui, arguments
religieux à lappui, ont contredit les propos de la Ligue des Oulémas du Maroc et
démontré la conformité des mesures proposées par le Plan avec la Charia. Les
islamistes se lancent, eux aussi, dans une campagne médiatique massive dans leurs
principaux organes (Attajdid, Al-Asr) en défendant des thèses opposées. Face à cette
montée du discours conservateur, des composantes de la société sorganisent en
deux structures distinctes : le Réseau dappui et de mise en uvre du plan
daction et le Front pour la défense des droits des femmes. Si le premier regroupe
de nombreuses personnalités et près de 200 associations dont les associations
féministes et de défense des droits humains, le deuxième sest constitué autour
de personnalités politiques de la gauche et du monde syndical. Ces deux groupes ont pris
la défense dun Plan considéré comme «le minimum vital pour préparer une réelle
intégration des femmes au développement».
La mort du roi Hassan II survenue au mois de juillet 1999 a mis fin, momentanément, à ce
débat polémique qui a repris avec la rentrée sociale et politique. Ce sont les
islamistes du pjd (Parti de la justice et du développement représenté au Parlement et
soutenant ouvertement le gouvernement actuel)3 qui montent au créneau. Haussant le ton et
usant de tous les moyens possibles (meetings, collectes de signatures dans les lieux
publics, à la sortie des mosquées, dans les cafés, en faisant du porte-à-porte dans
des quartiers populaires, campagne médiatique massive, sabotages systématiques des
réunions dinformation et dexplication du Plan), le pjd sest lancé dans
une campagne de désinformation pour faire monter les passions contre un plan préparé
par «des féministes manipulées par une force occidentale extérieure qui vise à
atteindre lislam à travers la déstabilisation de la famille». La situation a pris
une autre dimension quand des prêcheurs et des imams, proches des thèses islamistes,
sy sont mêlés. Les prêches du vendredi, dans certaines mosquées, sont devenus
des moments privilégiés pour enflammer les passions contre «le plan satanique». Quant
à la presse, elle a contribué à faire porter le débat sur la scène publique. Jamais
une question na fait couler autant dencre, et ce depuis le mois de septembre
jusquà ce jour.
Les partisans de la réforme et du changement ont continué pendant ce temps leur
mobilisation. En sillonnant le Maroc dans des campagnes dinformation et de
vulgarisation, soutenus par des oulémas éclairés et ouverts, ils ont permis non
seulement de faire porter le projet par dautres mais surtout de déposséder les
islamistes de lun des outils les plus utilisés, à savoir largumentaire
religieux, et ont pu décrédibiliser par voie de conséquence leur thèse. Le débat est
dores et déjà placé dans le champ religieux. Pourrait-il en être autrement dans
une société où lislam constitue encore la composante culturelle et spirituelle
fondamentale ? En définitive, il semble bien quun mouvement social vienne de voir
le jour, renforcé par la presse écrite, autour dune question qui a pu rassembler
autant dacteurs. Jamais une question na mobilisé autant toute une société.
Sagit-il dun phénomène isolé dans le temps ou de la naissance dun
mouvement social porteur dun projet de société visant à contrecarrer le projet
islamiste ou encore dune réaction qui trouve sa source dans la crainte dune
éventuelle algérianisation du Maroc?
Le devenir des femmes entre le silence des uns et lexploitation à outrance des autres
Pendant ce temps, le gouvernement a observé un silence mortel comme
sil nétait pas concerné par le sort dun projet quil a lui-même
initié. Les partis de droite se sont alignés sur la thèse islamiste. Par contre le
soutien au Plan daction des partis, dit de gauche, a tardé à venir. Les citoyens,
eux, étaient désorientés par des propos opposés et contradictoires. Ils y percevaient
lombre dun danger occidental qui planait sur lislam. Le silence du
gouvernement a été enfin interrompu par le Premier ministre qui, devant le Parlement,
dans la présentation du bilan de son gouvernement, a rappelé sa détermination à faire
aboutir le Plan daction national pour lintégration de la femme au
développement. Les 14 mesures, qui constituaient les points de litige, sur un total de
215, seront soumises à lappréciation dune commission où toutes les
sensibilités seraient représentées pour parvenir à un texte consensuel, qui sera
soumis à larbitrage du roi en sa qualité de commandeur des croyants. Qualifiée de
réaliste par le pjd, la proposition na pas pour autant calmé les esprits.
Tous ces événements ne peuvent être appréhendés quà la lumière du changement
politique survenu au Maroc depuis larrivée du jeune monarque. Il nest pas du
tout impossible que le combat politique mené par le pjd vise à faire dune pierre
deux coups. Tout dabord il tente de semparer dun dossier mobilisateur,
la question des femmes, pour, dun côté, marginaliser les démocrates sur une
prétendue «question identitaire» et de lautre rivaliser sur le terrain de ses
frères ennemis de Al Adl wal El Ihassan, mouvement islamiste «extrémiste», refusant
dentrer dans le jeu politique. Il cherche, par ailleurs, à avoir une forte
visibilité sur le terrain pour obliger le monarque et les autres formations politiques à
composer avec lui.
Il ne sagit là que dune tentative dexplication et des schémas visant
à rendre intelligible la situation actuelle.
Un événement renvoie à un autre
Il est intéressant de situer le débat sur lémancipation des
femmes dans un contexte plus large pour du moins pour tenter den saisir le sens. Le
Maroc sest doté pour la première fois du code du statut personnel en 1957, à
laube de lindépendance. Un comité, présidé par Allal El-Fassi, leader
nationaliste et chef charismatique du Parti de lIstiqlal, a eu à sa charge la
rédaction du premier code du statut de la famille ou la Moudawana. Si le texte a eu
lavantage dunifier les procédures judiciaires à léchelle du pays en
abolissant le droit coutumier, il a par ailleurs cantonné la femme dans un statut de
mineure à vie, sans aucune emprise ni sur sa destinée ni sur celle de sa famille, en
autorisant la polygamie et la répudiation, et en imposant le tuteur comme condition de la
validité du mariage. Rédigé dans lurgence, le texte a voulu surtout marquer la
rupture avec une période révolue, celle du colonisateur, et renforcer lidentité
arabo-musulmane sans aucun effort dadaptation du droit à la réalité marocaine.
Cétait donc une simple codification du rite juridique malékite malgré les
directives données par Hassan II, prince héritier à lépoque, qui voulait un
retour aux textes originaux, le Coran et la Sunna, pour produire une législation visant
la consolidation des fondements sociaux sur lesquels vit le Maroc du XXe siècle. Depuis,
de nombreuses réformes ont été tentées, la plupart enterrées avant même
quelles ne soient portées sur la scène publique. Il reste tout de même
intéressant dévoquer le projet de 1981. Celui-ci a été rédigé par une
commission royale pour la révision de la Moudawana en 1979 qui a travaillé pendant toute
une année dans le secret le plus absolu pour élaborer lun des codes les plus
complets avec 504 articles contre 297. Bien quelles sinscrivent dans le cadre
référentiel conservateur et traditionaliste, les propositions nétaient pas sans
importance. Elles concernaient plus particulièrement le relèvement de lâge du
mariage de la fille de 15 à 18 ans, la réglementation du statut du tuteur, le statut de
lenfant né hors-mariage. Achevant sa mission le 5 mai 1981, la commission royale ne
savait pas à qui soumettre le projet : au Secrétariat du gouvernement ou au Conseil des
Oulémas. Des événements survenus entre temps dans le pays, notamment les émeutes
sanglantes de juin 1981 à Casablanca, ont envoyé le projet dans les oubliettes.
Onze ans après, en 1992, les femmes se mobilisent et portent sur la scène publique le
débat pour le changement de la Moudawana. La démarche est innovatrice. Luaf
(lUnion de lAction Féminine) lance une campagne pour le changement de la
Moudawana avec la collecte dun million de signatures pour linterdiction de la
polygamie, la suppression du tuteur, légalité des droits et des obligations pour
les deux époux, linstauration du divorce judiciaire, la tutelle de la femme sur les
enfants au même titre que lhomme. Par prudence, le principe de légalité de
lhéritage entre lhomme et la femme na pas été revendiqué.
Associations, intellectuels et acteurs de la société civile sy ont associés.
Pendant ce temps le débat était très animé par les partis politiques sur la
démocratisation des institutions publiques et la révision de la constitution. Des
rencontres, des meetings, des conférences et des débats ont été organisés à travers
tout le pays. Lécho de la campagne a dépassé le cercle des initiatrices et des
sympathisants. Toute la population a été touchée. La contre-offensive des islamistes et
des oulémas qui soutenaient leurs thèses na pas tardé à venir. Elle était
virulente. Dans des communiqués, des articles de presse, des prêches dans les mosquées
et dans une lettre ouverte au Premier ministre, ils dénonçaient ce quils
considéraient comme une forme dhérésie et appelaient à la djihad contre «ces
gauchistes», quils qualifiaient de «complices avec les ennemis des Arabes et de
lislam, et qui sont pour une seule épouse, pour 100 amantes, 1000 bâtards et un
million de prostituées». Lomdh (lOrganisation marocaine des droits humains),
dans un communiqué rendu public, dénonça les fetwa des oulémas qui sont «des
exercices de terrorisme intellectuel inadmissible et une transgression de la loi, une
usurpation du pouvoir judiciaire». Quant aux partis politiques de gauche, ils ont
préféré ne pas intervenir dans le débat. La question des femmes, ne faisant pas
lunanimité et qualifiée même daction parallèle, a été écartée par ces
partis politiques pour ne pas «briser le front uni des réformes démocratiques».
Le débat public sur la Moudawana devenant explosif et menaçant les fondements
idéologiques de lEtat et de la société, le roi intervint pour y mettre fin.
«Jai entendu et écouté tes plaintes au sujet de la Moudawana.... Sache, Ma chère
fille, femme marocaine, que la Moudawana est dabord une affaire qui relève de Mon
ressort... Réfère-toi à moi. Garde-toi de mêler, lors de la campagne référendaire et
des campagnes électorales qui la suivront, ce qui est du domaine de la religion à ce qui
relève du temporel et de la politique... Associations féminines, adressez vos
observations, vos critiques... Nous sommes prêts à vous rencontrer, à nous réunir avec
vous, à remettre les chose à leur place..». Cest en ces termes que le roi
sest adressé aux militantes féministes dans son discours du 20 août 1992, coupant
court à lélan et à lenthousiasme de départ, empêchant ainsi les femmes de
récolter les fruits dune campagne unique dans le monde arabe. La question des
femmes est devenue encore une fois secondaire et relevant du seul bon vouloir des
oulémas. Le silence régna sur la scène publique dans lattente de leur verdict.
Le résultat annoncé au mois de mai 1993 fut bien en deçà des espoirs des femmes. La
déception fut grande. Pourtant ce que les femmes ont gagné nest pas négligeable.
Il est de lordre de la symbolique ; elles sont arrivées malgré les résistances à
désacraliser la Moudawana, longtemps confondue, dans la mémoire collective, avec la
Charia. Tout changement de ce texte est perçu comme un reniement du Coran et de la Sunna.
Une autre brèche sest alors ouverte ; en attendant de sen emparer, les femmes
poursuivent leur combat.
Six ans après, en 1999, une occasion soffre à elles. Et cest le projet du
Plan daction pour lintégration de la femme au développement.
La question des femmes est au centre dun débat sur notre projet de société. Les partis politiques progressistes au pouvoir nen ont peut-être pas encore saisi lenjeu. Au niveau de la société, les résistances à toute évolution du statut des femmes sont énormes. Elles trouvent leurs fondements dans lidéologie patriarcale qui a façonné notre perception de la famille et de la société, nourrie et alimentée continuellement par les valeurs sexistes et discriminatoires véhiculées par le discours scolaire et par celui des médias. Et pourtant, un processus important vient dêtre enclenché. Il sagirait dun remplacement progressif du clivage traditionnel entre la gauche et la droite par un autre : celui des valeurs. La ligne de démarcation, basée désormais sur les valeurs égalitaires entre les sexes dans le respect de chacun permettrait de distinguer les modernistes et les tenants du conservatisme social.
Najia Zirari est enseignante au Maroc.
Notes :
1. pps (Parti du progrès et du socialisme, ancien parti communiste marocain) ; usfp
(Union du front socialiste populaire le parti du premier ministre.
2. Al Hadat Almaghribia (premier quotidien marocain indépendant), Le journal,
La vie économique.
Bibliographie :
Féminisme et politique au Maghreb, Zakia Daoud, Eddif, 1996.
Femmes et Islam, collections dirigées par Aïcha Belarbi, Edition Fennec, 1998.
Droits des femmes au Maghreb entre lUniversel et le spécifiques,
Publication de ladfm, 1992.