Un printemps serbe en automne
Christophe Chiclet
"Slobo, sauve la Serbie : suicide-toi", scandaient les jeunes militants libertaires du mouvement Otpor (Résistance). Slobodan Milosevic a finalement suivi leurs conseils. Il s'est suicidé politiquement en organisant des élections présidentielles anticipées le 24 septembre 2000. C'est donc la rue serbe et non les 78 jours de bombardement de l'otan qui a eu raison du tyran de Belgrade.
Cadre communiste très moyen, Milosevic et son âme damnée, sa femme
Mirjana Markovic, étaient assoiffés de pouvoir. Mais comment y parvenir dans un marigot
post-titiste où le nombre de crocodiles était déjà conséquent. Le déclic a lieu
début 1987, lorsqu'il assiste à une manifestation de la minorité serbe, dans la
banlieue de Prishtina. La police autonome albanaise charge violemment les manifestants.
Milosevic va alors lancer son fameux : "Personne n'a le droit de frapper ce
peuple". Dans son for intérieur, il a dû rajouter "sauf moi". L'homme
n'est pas spécialement anti-albanais ou grand-serbe. Il vient simplement de comprendre
que le nationalisme serbe qui est en train de se réveiller peut lui servir de tremplin.
Il va donc habilement instrumentaliser cette lame de fond.
Officiellement héraut de la Grande Serbie, il n'hésite pas à abandonner ses frères des
Krajina croates puis de Bosnie pour sauvegarder son pouvoir. Lors des accords de Dayton en
novembre 1995, il se paie même le luxe de se présenter comme un homme de paix et un
modéré. Au Kosovo, il réussit à "s'entendre" avec Ibrahim Rugova. Le premier
laisse le second organiser sa société parallèle. En échange, le leader de la Ligue
démocratique du Kosovo (ldk) ne se mêle pas de la politique de Belgrade. Ainsi, si les
900 000 électeurs albanais avaient voté avec l'opposition serbe en novembre 1996,
Milosevic et ses alliés auraient perdu les élections. Peut-être que la guerre du Kosovo
aurait pu être ainsi évitée.
L'Armée de libération du Kosovo (uçk) allait brouiller les cartes, d'autant que fin
1998 la politique américaine change. Pour Washington, Milosevic n'est plus un
interlocuteur valable. C'est pour cette raison que les Occidentaux tentent d'imposer le
"diktat" de Rambouillet. Ils souhaitent que les forces de l'otan puissent se
positionner dans l'ensemble de la Yougoslavie, Serbie comprise. Pour Milosevic, c'est une
atteinte directe à son pouvoir. Il se lance donc dans le bras de fer de la guerre, contre
l'avis de certains de ses généraux.
L'armée yougoslave (vj) résiste parfaitement, mais le 22 mai 1999, Milosevic et quatre
de ses proches sont inculpés par le tpiy (Tribunal pénal international pour la
Yougoslavie) de crimes contre l'humanité. En clair, le dictateur de Belgrade ne pourra
jamais retourner à une table de négociation internationale, type Dayton. Il est
désormais enfermé dans sa forteresse assiégée.Fin mai, il craint une offensive
terrestre de l'otan. Cela veut dire : "On vient te chercher à Dedinje, dans ton
palais, pour t'expédier à La Haye". Le 10 juin, pour sauvegarder son pouvoir, il
signe un cessez-le-feu et retire ses troupes du Kosovo.
La peau de chagrin
La Grande Serbie de la Sar Planina à l'Adriatique, des faubourgs de
Zagreb à Dimitrovgrad, se réduit, pendant l'été 1999, à la Serbie et à la
Voïvodine. Le Kosovo est perdu et le Monténégro largue doucement mais sûrement les
amarres. Une blague se répand alors dans Belgrade: "La femme de Milosevic, Mira, se
lève un matin et ouvre les volets. La résidence est entourée de soldats en armes.
Affolée, elle réveille son mari : Slobo, Slobo, un coup d'Etat ! Milosevic
ouvre un il, regarde dehors et répond recouche-toi, ce sont nos
gardes-frontières".
Plus le pouvoir de Milosevic se réduit dans l'espace, plus il se durcit. On assiste à
l'automne 1999 à la véritable mise en place d'une dictature. Au lendemain de la fin de
la guerre, Milosevic se présente comme l'homme qui a tenu tête à "l'Invincible
armada" de l'otan. Il a bénéficié un moment d'un vaste mouvement patriotique.
Durant la guerre, les citoyens ont défendu la Serbie attaquée, même s'ils étaient
fondamentalement contre Milosevic. A Novi Sad et à Belgrade, des milliers de civils
s'installaient sur les ponts, pour éviter leur destruction. L'opposition traumatisée ne
faisait pas entendre sa voix de peur d'être taxée de traîtrise.
Par ailleurs, le Mouvement du renouveau serbe (spo), de l'inconsistant opposant Vuk
Draskovic, participa au gouvernement de janvier à avril 1999, au nom de l'unité
nationale.Par ailleurs, depuis le 24 mars 1999, premier jour des bombardements, Milosevic
a pris des habitudes de clandestinité renforcée, ne couchant jamais au même endroit. Il
a gardé ce mode de vie après le 10 juin, s'enfermant ainsi dans sa tour d'ivoire, se
coupant des réalités du pays. Il va alors faire le ménage autour de lui. L'armée est
sa première victime. Vaincue politiquement et non militairement, comme l'armée allemande
en 1918, elle quitte le Kosovo en bon ordre et pourrait donc avoir une certaine
rancur à l'encontre des dirigeants de Belgrade. Les soldats invaincus sont
aussitôt envoyés sur le front des reconstructions, troquant le fusil pour la pelle et la
pioche. Rapidement, un vaste mouvement de rotations-promotions touche l'ensemble du haut
état-major qui n'est guère aimé, dailleurs, par les colonels et les commandants
de la vj.
Viennent ensuite les règlements de compte contre de hautes personnalités qui en savaient
visiblement trop sur le système politico-mafieux de la famille Milosevic. En octobre
1999, le beau-frère de Vuk Draskovic meurt dans un "accident de voiture". C'est
l'homme qui tenait les caisses noires de la municipalité de Belgrade pour le compte du
spo, en liaison avec les socialistes de Milosevic, membres de la coalition municipale. Le
15 janvier 2000, Zeliko Raznatovic, alias Arkan, chef de la sanguinaire milice des Tigres,
est abattu dans le hall de l'hôtel Intercontinental à Belgrade. Il était au cur
du système paramilitaire-mafieux serbe. Mais il était en conflit d'intérêt avec les
activités mafieuses de Marko Milosevic, le propre fils de Slobodan. Le 7 février, c'est
au tour du ministre de la Défense, Pavle Bulatovic, d'être exécuté dans un restaurant
de Belgrade. D'origine monténégrine, il aurait refusé d'organiser des opérations de
déstabilisation de la petite république. Branislav Lainovic, un truand chef de la milice
du spo, la "Garde Serbe", est assassiné le 20 mars, puis quelques jours plus
tard, Zika Petrovic, directeur de la compagnie aérienne nationale jat. Le 13, Bosko
Perosevic, homme lige de Milosevic en Voïvodine, est tué à Novi Sad. Enfin, le 25
août, Ivan Stambolic, l'ancien mentor du maître de Belgrade, limogé par ce dernier en
1987, est mystérieusement kidnappé alors qu'il se promenait dans un parc de la capitale.
Toutes ces victimes étaient de potentiels témoins gênants auprès du tpiy. Par
ailleurs, cette violence tétanise les proches de Milosevic qui savent désormais qu'ils
ne sont plus à l'abri. Cela les dissuade aussi de parler, voire de passer à la
dissidence.
Les journalistes sont aussi la cible du pouvoir. L'un d'entre eux est tué et d'autres
sont lourdement condamnés, comme un des correspondants de l'afp. Journaux, radios et
télévisions indépendants doivent payer de lourdes amendes ou sont carrément fermés.
La police fait aussi la chasse aux jeunes militants d'Otpor, tentant de savoir qui sont
les chefs occultes du mouvement. La police milosevicienne n'arrivera jamais à comprendre
que ce mouvement d'inspiration libertaire est multicéphale, sans chefs ni hiérarchie.
Enfin, pour empêcher toute velléité de révolte populaire, le régime organise la
pénurie des matières premières (lait, sucre, huile, essence), ainsi que le chômage
technique. Les employés au chômage sont autorisés à ne pas se rendre sur leurs lieux
de travail (le plus souvent détruits par les bombardements). Ainsi leur temps libre est
occupé à la survie journalière de la famille : petits trafics en tout genre, comme la
vente d'essence dans des bouteilles de plastique sur le bord des routes. Les cousins
restés aux villages ravitaillent tant bien que mal les citadins. Et pour la première
fois de leur histoire, les Serbes ont faim. "Personne n'a le droit de battre ce
peuple" ; mais Milosevic a failli l'affamer. Le salaire moyen tombe à 80
deutschemarks en août 2000. D'autant que les sanctions internationales n'ont rien
arrangé, creusant un fossé entre les citoyens et la camarilla mafieuse au pouvoir.
Les ferments de la révolte
En décembre 1999, les manifestations de l'opposition cessent, faute de
manifestants. Au printemps 2000, la société civile semble être amorphe, apathique,
découragée, sombrant dans la dépression. Ne craignant plus rien de l'armée, de
l'opposition politique et des milieux mafieux, Milosevic pense que l'heure est venue
d'organiser un nouveau coup d'Etat constitutionnel. Sachant qu'il doit
constitutionnellement quitter le pouvoir au printemps 2001, il impose le 6 juin au
Parlement des amendements à la loi électorale lui permettant de briguer encore deux
mandats présidentiels de quatre ans. Le 27 juillet, il annonce que les élections seront
avancées au 24 septembre. En effet, il préfère organiser le scrutin avant les froids et
les privations de l'hiver, tablant aussi sur les divisions récurrentes de l'opposition et
sur un fort taux d'abstention.
Enfermé dans sa tour d'ivoire, entouré de sa femme, de son fils, de sa fille et de
quelques flatteurs, il ne voit pas que, sous la soumission apparente, les ferments de la
révolte sont à l'uvre. Face au coup d'Etat constitutionnel du 6 juin, avec le
risque d'avoir un Milosevic de plus en plus dur pendant huit ans, l'opposition commence à
faire taire ses dissensions. 18 partis, mouvements et groupes se fédèrent au sein du dos
(Opposition démocratique de Serbie) et présentent un quasi-inconnu à la course
présidentielle : Vojislav Kostunica. Né en 1944, ce juriste est un homme intègre,
honnête et pauvre. L'homme a toujours été intransigeant envers le titisme et le
milosévisme. Assistant en droit à l'université de Belgrade, il claque la porte en 1974
pour protester contre la censure titiste en Serbie. En 1989, il est le seul à refuser sa
réintégration, offerte par Milosevic. En 1990, il est l'un des fondateurs du Parti
Démocratique. Deux ans plus tard, lorsque l'arriviste Zoran Djindjic prend le contrôle
de ce dernier, il fait sécession et crée le petit Parti démocratique serbe. Il refuse
toute compromission avec les ultra-nationalistes de Krajina et de Bosnie, ainsi qu'avec le
fantasque Vuk Draskovic.
Ce dernier, se croyant toujours le sauveur de la Serbie, refuse de rejoindre le dos et
présente son propre candidat à la présidentielle. Pour le pouvoir, la division de
l'opposition, l'abstentionnisme des Kosovars et des Monténégrins font de ces élections
un boulevard. Mais quatre éléments travaillaient à saper les fondations de la dictature
:
- Le mouvement Otpor. Fondé en 1998 par de jeunes étudiants, des lycéens et des
collégiens, il fait de l'agitation à la base, sans structure, un peu dans l'esprit de
mai 68. Graffitant un poing noir sur tous les murs du pays, lors des vacances scolaires de
l'été 2000, ses membres rentrent dans leurs villages ou leurs quartiers et militent
auprès de leurs aînés pour une participation massive aux élections pour chasser
Milosevic. Mine de rien, ils vont redonner du courage aux adultes épuisés.
- Les municipalités de province oppositionnelles. Gagnées aux élections de 1996, elles
ont dû faire face à l'hostilité du gouvernement qui leur a coupé les cordons de la
bourse. Par ailleurs, elles ont été gravement touchées par les bombardements de l'otan.
A Caçak, Nis, Kragujevac et ailleurs, l'esprit est à la fronde. Elles n'ont plus rien à
perdre, sont prêtes à tout et sont emmenées par Velja Illic, le bouillant maire de
Caçak.
- Le général Perisic. Chef d'état-major de la vj jusqu'en novembre 1998, il a été
limogé par Milosevic pour s'être opposé à la guerre contre l'otan. Pragmatique, il
savait que la vj ne pouvait pas gagner. Revenu à la vie civile, il fonde le pds
(Mouvement pour la Serbie démocratique). Restant en contact avec ses anciens camarades
officiers, il travaille en sous-main pour obtenir la neutralité de l'armée, voire son
retournement.
- Le syndicat indépendant Nezavisnost (Indépendance). Lié à la cisl, ayant même eu
quelques petits contacts avec son homologue kosovar du bspk, il réactive ses militants,
en particulier ceux qui ne sont pas au chômage technique, comme l'élite ouvrière des
mineurs de Kolubara.
La chute du régime
Le 24 septembre au matin, Milosevic est confiant. La participation
n'est pas élevée et il pense une nouvelle fois avoir gagné son pari. Mais petit à
petit, la participation devient de plus en plus massive. Le soir du dépouillement, les
informations catastrophiques remontent à Dedinje. Le candidat du spo s'est effondré avec
moins de 3% et Kostunica dépasserait allègrement les 50% (56%). La panique s'empare du
pouvoir qui tente maladroitement de bourrer à la sauvette quelques urnes. La Commission
électorale à la solde du dictateur annonce que le dos à obtenu 48% et un peu plus de
40% pour Milosevic. Dans ce cas de figure, un deuxième tour doit avoir lieu, permettant
ainsi aux autorités de mieux se préparer pour l'emporter. L'opposition proteste et
commence à manifester mollement comme en 1996-97. Instruite par cet échec, Otpor, la
province, Nezavisnost et le pds se préparent à la bataille décisive, sans l'aval des
opposants politiques belgradois. Le 3 octobre les mineurs sont en grève et Kostunica
vient leur rendre visite sans rencontrer une réelle opposition de la police. Le pouvoir
se fissure. Le lendemain, la Cour constitutionnelle annule purement et simplement les
élections. Le 5, la province décide de monter sur Belgrade. Du sud, de l'ouest et du
nord, les colonnes de manifestants convergent vers le Parlement. En chemin, la police
laisse passer, voire fraternise. Dans l'après-midi, le Parlement, la télévision d'Etat
sont investis et le siège du parti socialiste est saccagé. Les Belgradois se joignent
enfin aux manifestants.
Le 7, le Parlement fédéral intronise le nouveau président. Milosevic disparaît
quelques jours. Sa femme et sa fille sombrent dans la dépression alors que son fils,
Marko, part à Moscou avec trois avions gros porteurs. Il tentera plus tard de s'enfuir à
Pékin, d'où il sera refoulé.
Quant au nouveau président, il est invité au sommet de Biarritz le 14 octobre et l'Union
européenne lève rapidement ses sanctions. Petit à petit et fort de sa reconnaissance
internationale, il prend ses marques. Il décide d'organiser des législatives anticipées
le 23 décembre pour avoir les coudées franches. En novembre, les chefs d'entreprises
liés au complexe politico-mafieux sont chassés. En décembre vient le tour des
diplomates. Une partie de l'armée et de la police se rallient.
La marche de la Serbie vers la démocratie a débuté dans le calme, sans violence. En
revanche, il s'agit d'un travail de fond pour faire table rase des treize ans de
milosévisme. Le pays est exsangue : guerres yougoslaves, système mafieux, fuite des
élites, paupérisation, sanctions internationales, bombardements de l'otan. Tout est à
reconstruire, sans compter les traumatismes psychologiques profonds et la question du
Kosovo, toujours lourde de sombres menaces pour l'ensemble du cône sud des Balkans.
Les élections législatives serbes du 23 décembre dernier ont confirmé cette
révolution calme et démocratique. Sur 250 sièges au Parlement serbe (ne pas confondre
avec le Parlement fédéral), la dos en a remporté 176, contre 37 au Parti socialiste de
Milosevic, 23 au Parti radical du fasciste Sesejl et 14 au petit Parti de l'unité serbe
(extrême droite). La jul de Mira Markovic et le spo de Vuk Draskovic ont complètement
disparu de l'échiquier politique.
La dos dispose donc des 2/3 des sièges, plus dix députés. Cela va lui permettre
d'amender la constitution sans aucun problème, du moins dans l'hémicycle.
Mais le nouveau tandem au pouvoir à Belgrade s'apparente au mariage de la carpe et du
lapin. Autant le président Kostunica est intègre, calme, raisonné, avançant sans faute
pas à pas, autant le Premier ministre, Djindjic, est arriviste, démagogue, voire
peut-être même corrompu. Le jour de Noël, il déclarait : "Nous allons créer le
gouvernement le plus rapide de la Serbie. A chaque problème, nous saurons réagir en 24
heures". Depuis dix ans, les démocrates bulgares et albanais tentent de se
débarrasser des mafias, sans succès. La Grèce a mis sept ans (1974-81) à accepter
l'alternative politique. Depuis 79 ans, la Turquie n'arrive pas à faire rentrer ses
militaires dans ses casernes. La question du Kosovo est ouverte dans l'espace yougoslave
titiste et post-titiste depuis 1968. Et M. Djindjic se fait fort de régler les problèmes
économico-mafieux, la question nationale et la transition démocratique en 24 heures !
De tous les pays de l'Europe centrale et orientale, la Serbie est aujourd'hui celui qui
est confronté aux problèmes les plus nombreux : économie exsangue, mafia omniprésente,
dislocation de l'espace national et punition de tous les criminels de guerre.
Après les échecs de la Grande Grèce (1922), de la Grande Bulgarie (1913, 1944), de la
Grande Croatie (1941), le temps est venu pour les Serbes de faire leur deuil de cette
Grande Serbie anachronique. Les Albanais du Kosovo oriental (Preshevo, Medvedja,
Bujanovac) feraient bien de méditer cet axiome de base balkanique.