Confluences Méditerranée                                   N°36                      Hiver  2000-2001

La France et la Corse : l'heure de vérité ?

Entretien avec Edmond Simeoni

L'engagement du docteur Edmond Simeoni au service de la cause corse est ancien. Il est connu et respecté même par ceux qui sont éloignés de son action militante. Ses analyses et ses prises de position sont toujours étudiées avec soin. C'est pourquoi il nous a paru souhaitable, à Confluences, en ce moment particulier où le dialogue récemment ouvert entre le gouvernement et les élus corses va trouver une première transcription législative, d'avoir son appréciation sur plusieurs points sensibles du dossier.Qu'on l'approuve (non sans inquiétudes) ou qu'on s'en inquiète en la condamnant, la démarche de Lionel Jospin avec ce qu'il est convenu d'appeler "le processus de Matignon" comporte des innovations politiques de grande portée. Pour la Corse mais aussi pour l'ensemble du pays. Dans un article : "Le Dialogue ou la mort", publié dans Le Monde le 2 décembre 1999, c'est-à-dire quelques jours avant que s'ouvrent les discussions de Matignon, le docteur Simeoni avait souligné l'urgence d'un changement d'approche ainsi que l'importance des enjeux : "Construire la paix, susciter l'adhésion des forces hier antagonistes à un projet commun, créer les conditions d'un nouveau départ." C'est avec ces préoccupations et autour de ces thèmes qu'ont été ordonnées nos principales questions. Sans s'attarder à l'excès sur le passé, il a cependant paru utile, auparavant, de remettre en perspective les évolutions anciennes qui pèsent encore aujourd'hui sur les choix d'avenir.

 

— Les évolutions envisagées à travers le processus de Matignon peuvent-elles, à elles seules, restaurer un vouloir-vivre-ensemble sans lequel les institutions, aussi ingénieuses soient-elles, ne peuvent que se gripper ? Quelle a été, entre Corses et "Continentaux", l'évolution des perceptions croisées de l'autre ? Quels peuvent être les moyens, autres que politiques, d'une restauration de cette confiance ?

Je comprends que l'opinion publique française, à laquelle on expose régulièrement que les Corses, gavés de passe-droits, ne paient pas leurs impôts et sont réfractaires à la loi, soit lasse. Aussi suis-je heureux que votre première question permette de replacer les relations entre l'île et l'ensemble français dans une perspective historique globale. L'image d'Epinal d'une Corse réduisant la République à une vache à lait risque de s'en trouver malmenée. Le bilan de la politique menée par l'Etat en Corse est en effet plus que contrasté. Certes l'intégration à une grande nation a garanti à l'île la sécurité extérieure et conféré à ses enfants la possibilité de trajectoires individuelles réussies et quelquefois brillantes, notamment dans l'appareil d'Etat ; certes, les gouvernements successifs ont, depuis plusieurs années, consenti des efforts financiers conséquents. Certes enfin, les liens sont étroits et incontestables, et rares sont les Corses à envisager une rupture totale avec la France. Rappelons néanmoins que si la Corse, qui était un pays indépendant, doté d'une constitution écrite - la première d'Europe -, est devenue française en 1769, ce n'est pas par la vertu du droit mais par la force des armes : une conquête militaire brutale, prolongée pendant des décennies par une répression féroce. Que l'île a eu à subir, pendant plus d'un siècle, une loi coloniale taxant les produits à l'exportation et détaxant les produits en provenance de métropole, avec pour conséquence la ruine totale de l'économie locale. Qu'elle a payé sans barguigner l'impôt du sang, sans jamais avoir droit à la création d'infrastructures de santé, de transports, de formation, de financement. Que son Peuple a été nié dans son existence, dans ses droits, dans sa langue et dans sa culture. Ces réalités historiques ne nous exonèrent pas de nos responsabilités propres, pas plus qu'elles ne nous confèrent un droit de créance inépuisable sur l'Etat. Mais elles interdisent à tout le moins aux responsables politiques français de traiter les Corses avec ce mélange d'exaspération teinté de condescendance, qui traduit souvent l'ignorance, et quelquefois la xénophobie. Il faut rompre avec de telles attitudes et les remplacer par le dialogue vrai, en vue de la définition d'une solution contractuelle satisfaisante pour toutes les parties.

— Vue du continent, la "mouvance nationaliste" semble avoir été marquée au cours des vingt-cinq dernières années par l'opposition entre une composante autonomiste dont vous êtes le principal représentant et une composante indépendantiste elle-même émiettée depuis une dizaine d'années en plusieurs mouvements rivaux qui combinent "vitrine légale" et action clandestine. Quels sont les facteurs proprement corses qui ont conduit à la dispersion intervenue ? L'audience de la démarche autonomiste est-elle appelée à s'élargir dans le nouveau contexte ?

La revendication nationalitaire moderne réapparaît au début des années 60 et s'exprime à travers un régionalisme marqué. Dès 1976, cette famille d'idées se scinde en deux branches distinctes : d'un côté, un mouvement autonomiste légaliste (pourtant à l'origine des événements d'Aléria en août 1975, ceci suite au refus total de l'Etat de toute avancée politique), de l'autre un mouvement indépendantiste radical, prônant la lutte armée. J'ai toujours pour ma part considéré que cette voie était sans issue et dangereuse, et que l'action démocratique était le moyen le plus sûr de lutter contre la situation d'injustice qui était faite aux Corses. Cependant, et dans un premier temps, le mouvement radical s'est considérablement renforcé, notamment grâce au romantisme révolutionnaire, à la valeur d'exemplarité des sacrifices consentis par nombre de ses militants, mais aussi à la situation de blocage politique engendrée par la connivence Etat-clanisme. Dans un second temps, ce mouvement a connu des crises profondes et, hélas ! des dérives tragiques. Après les drames et les affrontements internes meurtriers qui l'ont, dans les années 90, déchiré, le mouvement nationaliste dans son ensemble a su s'engager sur le chemin de la réconciliation. Il s'organise aujourd'hui autour de deux grand pôles, non conflictuels : d'un côté la coalition unità-corsica nazione (qui regroupe une dizaine d'organisations qui, toutes, soutiennent ou acceptent la clandestinité), de l'autre le pôle du nationalisme dit "démocratique" en ce qu'il refuse totalement toute clandestinité, pôle composé de deux mouvements, mossa naziunale et upc-scelta nova. Ceci étant posé, il est clair et cette conviction est partagée par tous que le plus sûr moyen de faire disparaître la violence politique est d'en supprimer le terreau, j'entends le non-développement, l'absence de démocratie notamment électorale, le déni de dignité, d'identité et de justice. Ce pari-là doit être relevé, à travers d'une part le retour à la paix civile, d'autre part et concomitamment grâce à la définition d'un pacte politique associant toutes les forces progressistes de l'île. À cet égard, l'obtention et la gestion heureuse d'un statut de large autonomie, comparable à celui dont bénéficient d'autres régions ou nations sans Etat d'Europe (la Catalogne ou le Val d'Aoste par exemple) peuvent fournir un horizon d'action et un point d'équilibre à la fois raisonnable et ambitieux.

— Un abandon explicite des violences clandestines n'a pas été posé en préalable par le gouvernement, et c'est pourquoi le dialogue a pu se nouer à Matignon. Les négociateurs sont cependant, chacun par rapport à son propre camp, sur une ligne de crête. Le compromis trouvé est fragile, et sa mise en œuvre risque d'être compromise par des surenchères. Du côté gouvernemental, en acceptant de se séparer de Jean-Pierre Chevènement, l'un des piliers de sa majorité et de surcroît un ministre très populaire, Lionel Jospin a donné plus que des gages du sérieux de sa démarche à l'égard de la Corse. De l'autre côté, n'est-on pas en droit d'attendre en contrepartie un changement d'attitude plus explicite à l'égard de la violence, une maîtrise plus effective de ceux, hommes et mouvements, qui sont tentés de reconquérir par une surenchère activiste, le terrain perdu au profit des négociateurs politiques ? Que sait-on sur ce point du débat au sein des formations nationalistes disposant d'une organisation clandestine ?

Lionel Jospin a érigé pendant de longs mois l'abandon de la violence en condition préalable à toute discussion politique de fond avec la Corse et ses représentants. J'avais écrit à l'époque que cette attitude de fermeté avait l'apparence de la cohérence mais conduisait à l'échec. D'abord parce qu'elle conférait aux clandestins un incroyable pouvoir de censure et d'empêchement, ensuite parce qu'il était urgent d'ouvrir le dialogue, tant il était manifeste que l'immense majorité des Corses, y compris au sein de la mouvance nationaliste radicale, était désireuse d'entrevoir des perspectives politiques sérieuses, seules garantes d'un retour définitif à la paix publique. Il faut donc se féliciter de l'initiative prise par le Premier ministre, mais également de sa volonté persistante à ce jour de maintenir le cap, nonobstant la surenchère et les polémiques contre le processus en cours. À cet égard, s'il est exact que la question du futur statut de l'île pose en filigrane un vrai et légitime débat sur la redéfinition de l'organisation politique et administrative française, il n'en reste pas moins que la Corse est une fois de plus devenue prétexte à surenchère politicienne, notamment avec pour toile de fond l'élection présidentielle. Il était dès lors logique, et même inévitable, que Lionel Jospin accepte de se séparer de M. Chevènement, qui multipliait les provocations. De leur côté, les nationalistes ont également multiplié les gages : sur le terrain public, les élus de corsica nazione, parties prenantes de la coalition unità et solidaires politiquement de l'action clandestine, ont adhéré à un projet qui ne prévoit par exemple ni reconnaissance du peuple corse ni pouvoir législatif de plein droit. Et les mouvements qui refusent la clandestinité (mossa naziunale et upc-scelta nova) ne se sont livrés à aucune surenchère et ont au contraire soutenu activement le processus. Du côté des clandestins, la principale structure, le flnc-Union des Combattants, a annoncé et respecté une trêve totale des attentats.
Ce contexte apaisé a enfin permis à la société corse de sortir de son attentisme et de son fatalisme, qui confinait parfois au désespoir. Le chemin parcouru en quelques mois le démontre. L'adhésion d'une large majorité des élus territoriaux (44 voix sur 51) au processus de Matignon, les initiatives de soutien et de mobilisation prises au sein des forces vives de l'île et de la diaspora, sont des indices qui démontrent que le corps social insulaire est prêt, dans sa grande majorité, à des changements profonds. Beaucoup reste néanmoins à faire, et les obstacles ne manqueront pas. Il n'existe pas de solution clefs en main de nature à garantir le dénouement immédiat d'un problème complexe, conflictuel, qui plonge ses racines dans l'histoire et au surplus véhicule des enjeux dépassant largement le cadre des seules relations entre la Corse et l'Etat.

— L'examen de certains points (corsisation des emplois, sort des prisonniers politiques, amnistie...) avait été délibérément différé ou écarté pour prévenir des difficultés politiques ou constitutionnelles. Sa réintroduction aujourd'hui par certains n'apparaît-elle pas pour le moins prématurée et ne risque-t-elle pas de bloquer l'avancée d'ensemble ?

L'ingénierie de la paix et de la confiance retrouvées est une construction de chaque jour, qui, pour déjouer le piège de provocations tristement prévisibles, doit combiner le pragmatisme et la ferme volonté réciproque d'aboutir. Le chemin tracé est certes imparfait mais il est le seul praticable. Les revendications de corsisation des emplois, de regroupement des prisonniers politiques ne font pas pour l'heure partie du processus de Matignon : préoccupations fortes de la base militante, elles sont logiquement rappelées par les élus nationalistes qui n'en font nullement un préalable. Je précise également que les prisonniers politiques corses ne bénéficient pas, à l'inverse des condamnés de droit commun, de remises de peines, ce qui est une discrimination choquante et illégale. Quant à la question de l'amnistie, il est légitime de rappeler que des mesures de ce type sont intervenues partout où des conflits de même nature ont été définitivement réglés. Mais si certaines forces hostiles au processus de Matignon posent aujourd'hui ce problème en termes polémiques, c'est qu'elles cherchent en fait, en exploitant la charge émotionnelle contenue par cet aspect des choses, à faire capoter l'accord.

— L'idée semble désormais prévaloir dans de larges cercles de l'opinion publique corse que "l'Europe des régions" permettra de desserrer l'étau du centralisme français en offrant un cadre plus accueillant à la diversité. Cette approche ne méconnaît-elle pas l'inconsistance de l'Union en tant que centre de pouvoir régulateur? Ne vaudrait-il pas mieux lutter prioritairement pour une refondation républicaine prenant en compte institutionnellement la diversité culturelle de la nation ? Comment concevez-vous aujourd'hui le triptyque Corse-France-Union Européenne ?

La construction européenne est à l'évidence une donnée majeure en termes politiques, économiques et juridiques. Elle a notamment conduit à une redéfinition totale de la notion de souveraineté (désormais éclatée), à une banalisation de la diversité culturelle, à la gestion de la complexité à travers des formes juridiques nouvelles et des processus croisés de régulation et d'adaptation évolutifs. Il est évident que tout ceci a ouvert à la Corse des perspectives largement insoupçonnées voici seulement 20 ans : accès aux fonds structurels européens ou encore échanges transfrontaliers. Il n'en reste pas moins que l'échelon étatique reste et restera présent dans les années à venir. De même, un "euro-optimisme" béat n'est pas de mise : la logique économique qui sous-tend la construction européenne risque, si elle n'est pas contrebalancée par des avancées en matière de protection sociale et par le comblement du déficit démocratique, d'être largement défavorable aux régions périphériques ou en retard de développement. La Corse, humblement eu égard à son poids économique et démographique, mais avec détermination au regard des enjeux politiques, doit renforcer sa présence sur la scène communautaire, et impliquer la France et ses partenaires européens dans la recherche d'une solution originale et satisfaisante pour l'île : cette solution négociée pourrait avoir valeur d'exemple dans la recherche des nécessaires complémentarités à inventer entre les trois principaux échelons du champ politique européen : région, Etat, Union européenne. La confrontation avec ce qui se fait ailleurs en Europe devrait également conduire à dissiper l'angoisse quasi existentielle de ceux qui ont de la République française une vision figée et monolithique : n'oublions pas que la grande majorité des Européens vit déjà, sans heurts, dans le fédéralisme ou le régionalisme politique.

— Si on excepte les deux extrêmes, d'un côté le retour à un système "jacobin" uniforme et centralisé, de l'autre l'indépendance, vers quel type de relations durablement stables entre la Corse et le reste de la nation peut-on raisonnablement tendre ? Les autonomistes se situent dans l'optique d'une relation avec le centre qui doit certes être profondément aménagée, mais dont le principe n'est pas remis en cause. Comment relient-ils leurs objectifs pour la Corse au débat français sur l'approfondissement de la régionalisation ?

La Corse n'a pas vocation à défaire la France pas plus qu'à la refaire. Le Commissariat général au Plan, en collaboration avec la datar, dans un rapport récent (n° 7 du 14 février 2000), fustige "le poids d'une culture centraliste", "la multiplicité et l'émiettement des cadres territoriaux", "l'absence de pouvoir législatif des collectivités territoriales et la faiblesse de leur pouvoir d'auto-organisation", “la faiblesse de leurs moyens financiers". C'est donc bien une nouvelle et immense réforme qui attend la France. Nous pourrions nous y retrouver, car nous n'aspirons nullement à bâtir un micro-État-Nation, totalement anachronique et inadapté. Néanmoins, la question corse ne se réglera pas seulement à travers une évolution institutionnelle. Il s'agit aussi et surtout d'une question fondamentalement politique qui pourrait se résumer ainsi : le peuple corse est une évidence historique et culturelle. Y a-t-il place pour cette évidence et pour son admission au sein de l'édifice politique et constitutionnel français ?

— À l'horizon qui est le sien, le processus de Matignon a écarté pour des raisons constitutionnelles la question de la reconnaissance du peuple corse. Mais nul ne doute que la question sera posée à nouveau, tant elle est centrale. Vous avez défini cette communauté comme "une communauté humaine riche de toutes celles et de tous ceux qui, quelles que soient leur origine, leur race ou leurs croyances aiment cette île et en épousent le destin". Les prises de position sur ce point sont parfois à front renversé : alors que Lionel Jospin reconnaissait déjà au début des années 90 le peuple corse comme composante du peuple français (projet Joxe), Paul Giacobbi (pourtant partisan du processus engagé) s'oppose à une telle reconnaissance en arguant que cette reconnaissance ouvrirait un droit presque automatique à l'indépendance. Par ailleurs, en se référant à la Polynésie, Jean-Guy Talamoni ( "Ce que veulent les nationalistes corses", Le Monde du 1er février 2000) souhaitait voir reconnue une citoyenneté proprement corse, avec des droits spécifiques. Face à cet ensemble de références, comment pourraient selon vous s'articuler idéalement les deux notions de peuple corse et de peuple français, de citoyen corse et de citoyen français ?

Vous avez raison de rappeler que notre conception du peuple corse repose sur le volontarisme et le droit du sol, et non sur le droit du sang. C'est une dimension essentielle, qui reflète à la fois une volonté de prendre en compte l'histoire (la Corse est et demeurera terre de brassage et d'accueil) et le choix déterminé d'enraciner notre revendication dans le progressisme et l'ouverture, en rejetant totalement toute conception fermée ou sectaire de l'identité. Il reste que la notion de "Peuple corse" a une forte valeur symbolique pour les deux parties : la France parce qu'historiquement le peuple, la nation et l'Etat sont indissociablement liés, et de façon quasi-mystique, les nationalistes corses parce que leur action se situe dans le fil historique, millénaire, de la lutte de ce petit peuple pour son droit à l'existence et à la dignité. Il faut, pour résoudre le problème, le dédramatiser et être pragmatique : l'avenir de l'île pas plus que celui de la France n’est suspendu à cette reconnaissance ou à son refus. Par contre, les deux partenaires sont concernés par la définition et l'application d'une politique qui instaure la paix et reconnaisse l'identité spécifique de l'île. Le processus de Matignon y prépare et c'est l'essentiel. Très rapidement, quand les résultats bénéfiques de la nouvelle politique seront avérés, quand l'Etat aura approfondi son processus de décentralisation en métropole, les deux partenaires seront rassurés quant au respect des engagements réciproques. Le problème pourrait être alors posé à nouveau, en abordant aussi des dimensions plus techniques, permettant de combiner citoyenneté régionale et citoyenneté française, mais également européenne.

— Dans le prolongement de la question précédente, que devient la notion d'égalité citoyenne qui, bien que jamais atteinte dans les faits, demeure néanmoins centrale dans notre système républicain ? Comment sera-t-elle gérée si "le pouvoir législatif encadré" prévu dans une première phase devait se transformer en pouvoir législatif autonome ? Il ne s'agit pas, ce disant, de préconiser "un retour autoritaire et brutal au droit commun", dont vous préveniez qu'il conduirait à l'échec. Mais comment tendre, dans le système des appartenances plurielles où nous sommes entrés, à leur plus juste articulation ?

Certains érigent l'égalité - abstraite - et l'unité - formelle - en dogmes intangibles. Ils défendent pourtant une citadelle vide : l'égalité n'est pas l'uniformité, et l'unité de la République est à géométrie variable. La citoyenneté française voisine déjà avec une citoyenneté néo-calédonienne. Le premier statut d'Autonomie interne de la Polynésie remonte à 1984 ; les spécificités juridiques applicables en Alsace sont héritées d'un passé bien plus lointain encore. Le futur statut de la Corse prévoit que la Collectivité territoriale de Corse se voie conférer un pouvoir d'adaptation, exercé sous le contrôle du Parlement national. Au terme d'une phase d'expérimentation, mise à profit pour faire l'apprentissage de ces nouvelles compétences et enraciner définitivement la paix civile, il est prévu que ce pouvoir d'adaptation soit définitivement conféré à la Collectivité de Corse. Je ne vois là rien que de très banal au regard de ce qui est déjà, et depuis fort longtemps, le droit commun de la plupart des régions d'Europe. C'est en fait le pari de l'intelligence, de l'espoir et de la responsabilité. Je suis persuadé qu'il sera gagné.

— La situation de l'économie corse est mal connue. Dans les commentaires, l'accent est généralement mis sur les facteurs négatifs - y compris les liens douteux entre politique et affaires - qui affectent son développement. Quels sont, à votre avis, les atouts insuffisamment exploités comme les freins (ne tenant pas tous aux défaillances gouvernementales) qui pèsent ainsi sur la vie économique ? Q'apporterait de ce double point de vue des impulsions et des risques un statut de large autonomie ?

Nos carences actuelles sont connues : des institutions pléthoriques, un corps social trop souvent déresponsabilisé, des dérives en matière d'argent public, un déficit en matière de culture d'entreprise et de dialogue social, une formation largement inadaptée, des déséquilibres macro-économiques importants, et pendant trop longtemps une dispersion des efforts et des crédits sans stratégie d'ensemble.
En sens inverse, les atouts ne manquent pas : 22 milliards de francs d'épargne locale, des richesses naturelles exceptionnelles, l'appartenance à l'Europe et l'ancrage méditerranéen, une importante diaspora, l'Université de Corse, une forte création de très petites pme, la mise en place d'outils financiers et technologiques performants. Il s'agit de mobiliser ces ressources, de les mettre en synergie et de réussir le pari du développement. À cet égard, la principale vertu du statut d'autonomie est d'abord l'instauration d'une véritable démocratie, avec des règles de fonctionnement et de gestion transparentes, et la responsabilisation des élus et des forces vives. C'est également une rationalisation de l'action publique, à travers une simplification administrative, permettant à l'administration locale de devenir plus opérationnelle et à l'Etat de se recentrer sur ses missions régaliennes. L'émergence d'une réelle culture démocratique, le développement économique partagé, la citoyenneté réelle et vécue sont les plus sûrs remparts aux dérives de tous ordres, et notamment mafieuses.

— La question de la langue est au cœur de la revendication identitaire corse. La manière dont elle a été traitée à Matignon innove. L'enseignement du corse, comme des autres langues régionales, était jusqu'ici subordonné au volontariat des enseignants et des élèves. Le renversement intervenu semble heureux en ce que l'on veut désormais intervenir au niveau de l'offre d'enseignement, en le généralisant et en l’insérant comme une matière normale de l'enseignement public. Le principe du volontariat est cependant maintenu pour les élèves. Les craintes relatives à une pression sociale excessive qui pourraient peser sur leur choix vous paraissent-elles fondées ? Sur la question de la langue elle-même, de la construction de son unité supra-dialectale, de la formation des maîtres etc., quelles sont désormais les urgences ?

La langue corse est un élément central de notre identité collective et nous voulons avoir les moyens de lui redonner sa place naturelle au sein des espaces public et privé. En la matière, la contrainte n'est ni possible, ni souhaitable, et nous avons pleinement conscience que si les mesures techniques peuvent féconder la volonté populaire de s'exprimer en langue corse, elles ne peuvent en aucun cas s'y substituer. Par contre, et à l'instar de ce qui s'est fait dans d'autres régions (je pense notamment à la Catalogne), une politique volontariste globale est un moyen décisif pour extraire une langue vernaculaire de l'oubli ou du ghetto. C'est donc à l'aune de l'objectif poursuivi que doivent être jugées les mesures mises en œuvre : concernant l'enseignement du corse à l'école, la généralisation de l'offre dans les écoles maternelles et élémentaires est une modalité qui peut s'avérer satisfaisante, dès lors que les moyens humains et pédagogiques suivent. Le risque de pression sociale sur les élèves et les familles ne désirant pas recevoir cet enseignement relève à mon sens du fantasme.

— Un certain nombre de faits du passé (tel le mot d'ordre "I Francesi Fora", une terminologie douteuse : "les allogènes", des comportements racistes à l'égard des Maghrébins...) ont brouillé la perception des revendications corses. Certes, ceci ne justifie en rien les stéréotypes anti-corses qui stigmatisent toute une communauté. Mais il demeure que les dérives précitées compromettent la restauration de la confiance. Quels sont les facteurs et les initiatives qui, au sein de la société corse, permettent d'après vous d'augurer les correctifs nécessaires et un redressement d'image ?

Condamnation de la xénophobie et du racisme, vigilance et mobilisation, mais également en amont éducation, responsabilisation, solidarité et sanctions sont des ingrédients actifs et efficaces sous tous les cieux. Le racisme est une lèpre, à combattre en Corse comme ailleurs.

— Une large majorité de Corses vit ailleurs que dans l'île. Pourtant, dans le débat sur l'avenir, peu nombreux sont ceux qui expriment directement projets ou opinions. Les liens maintenus sont multiples et habituellement très forts. Nombre de dossiers d'avenir pourraient aussi dépendre d'eux, qu'il s'agisse de l'économie (rapatriement d'épargne) ou de la culture (revitalisation de celle-ci). Comment voyez-vous le développement des relations avec la diaspora dans le cadre d'un processus de Matignon qui irait à son terme ?

La diaspora corse compte 7 à 800 000 personnes et représente un atout majeur en termes de savoir-faire, de moyens financiers, de relationnel. Le sentiment d'identité et d'appartenance y est souvent très fort. Nombreux sont ceux qui reviennent fréquemment dans l'île, qui s'impliquent dans des projets publics ou privés. Il faut s'attacher à mobiliser cette ressource humaine de façon encore plus rationnelle et plus efficace, à l'instar de ce que font d'autres peuples engagés dans des processus de construction nationale ou sociétale. Les Corses de la diaspora ont des devoirs envers la Corse, particulièrement à un moment où celle-ci se trouve à la croisée des chemins. Ils doivent y conserver des droits, et notamment celui d'être associé aux scrutins engageant l'avenir de l'île.

 

Propos recueillis par Robert Bistolfi.