En finir avec l'occupation
Rencontre avec Marwan Barghouti
Jean-Paul Chagnollaud
Marwan Barghouti appartient à cette nouvelle génération de responsables
politiques palestiniens qui a vécu tous les traumatismes que la population de
Cisjordanie et de Gaza a subis depuis une vingtaine d'années ; comme il le dit
lui-même : "J'ai tout connu : l'occupation, la prison, la torture, la
déportation et la première Intifada"... Aujourd'hui, il est un des leaders les
plus populaires dans les territoires palestiniens ; selon un sondage récent, il
apparaissait au cinquième rang des personnalités les plus appréciées par les
Palestiniens. En tête, très largement, figure Yasser Arafat, suivi d'assez loin
par le chef du Hamas, Ahmed Yassin. Ensuite, on trouve un personnage atypique
bénéficiant d'un grand prestige moral, Haïdar Abdelshafi, qui fut notamment le
patron de la délégation palestinienne à la conférence de Madrid, puis Saeb
Erekat, sans doute le négociateur le plus impliqué dans le processus de paix
depuis dix ans et, enfin, Marwan Barghouti, juste devant Faycal Husseini et
Hanan Achrawi. Son organisation, le Fatah, apparaît nettement comme le parti
dominant dans les territoires. L'influence des formations de gauche - fplp, fdlp,
et ppp (ex-pc) - semble désormais très réduite alors qu'elles ont eu longtemps
une assez forte implantation, notamment à travers de multiples activités
militantes. Quant aux islamistes, leur poids politique s'est très sensiblement
affaibli, même si leur influence est loin d'être négligeable.
Nous l'avons rencontré à Ramallah dans son bureau où régnait une atmosphère très
lourde à la mesure des tensions constantes que l'on ressent partout de Naplouse
à Gaza puis dans un lieu beaucoup plus apaisé où il a pu s'exprimer plus
tranquillement. Ce qui ressort d'abord de ces conversations, c'est sa déception
profonde et même son évidente amertume quand il évoque toutes ces années de
négociations qui n'ont finalement rien donné sinon une terrible accumulation de
frustrations : "Nous nous sommes pleinement engagés dans ce processus de
négociations et il a échoué à nous donner l'indépendance. Au cours de celles qui
ont eu lieu à Camp David (en juillet 2000) et à Taba (en janvier 2001), les
Israéliens ont essayé d'obtenir comme une sorte de réorganisation de
l'occupation en Cisjordanie et à Gaza Ils ne voulaient faire de véritable
compromis ni sur les colonies, ni sur Jérusalem, ni sur le droit au retour des
réfugiés. Alors de quel type d'accord sont-ils en train de parler? De quel genre
de paix ? Tout au long de ces discussions, Barak a tenté de faire pression sur
nous en nous demandant de faire rapidement des concessions pour éviter l'arrivée
de Sharon au pouvoir. Cela ne nous a pas impressionnés. Et Sharon est au
gouvernement maintenant mais pour combien de temps, six mois, un an ?"
"Le seul langage que les Israéliens comprennent"
La discussion en vient ensuite à cette situation très radicalisée qu'on peut
constater partout dans les territoires palestiniens comme dans les débats avec
des Israéliens à Tel-Aviv, Jérusalem ou Haïfa. D'un ton à la fois navré et
déterminé, il explique qu'après des années de résistance pacifique et de
négociations, il en est arrivé à la conclusion que le combat politique doit être
renforcé par la lutte armée : "C'est terrible à dire mais le seul langage que
les Israéliens comprennent en définitive est celui de la force. Je sais bien
qu'ils le disent aussi de nous avec leur formule classique "les Arabes ne
comprennent que la force". Mais c'est la réalité. Il nous faut donc avoir aussi
recours à la lutte armée car c'est notre droit de résister à l'occupation par
tous les moyens. Il faut comprendre à quel point elle est absolument
insupportable au quotidien. Je vous donne un seul exemple : en tant que député
du Parlement palestinien, je voulais faire installer un réseau d'eau entre
Ramallah et un village situé à trois kilomètres... En six ans d'efforts, je n'ai
pas réussi à le faire parce qu'il me fallait une autorisation du gouvernement
militaire israélien qui ne me l'a jamais donnée. Savez-vous que depuis 1967 les
Israéliens n'ont jamais construit une seule salle de classe pour les écoles
palestiniennes ni le moindre centre de santé ? C'est pourquoi il faut absolument
en finir, par tous les moyens. Dans les territoires palestiniens, il ne faut pas
leur laisser la moindre tranquillité”. Et pourtant, ajoute-t-il aussitôt : "Ce
n'est pourtant pas ce que nous voulons. Je suis triste quand j'apprends qu'un
Israélien a été tué. Mais nous n'avons plus le choix ; ils veulent tout :
occuper, coloniser et parler... Nous cherchons avant tout à nous défendre. Quand
ils n'hésitent pas à assassiner nos cadres politiques, comment ne pas réagir par
la violence ? Et ce sont aussi des actes absurdes : un de ceux qui sont tombés
récemment sous leurs balles est un homme qui a participé à des dizaines de
réunions politiques avec des Israéliens pour dialoguer ! Et on l'a tué parce
qu'il disait non à l'occupation. Et croyez-vous que quand nous aurons eu mille
morts cela arrêtera les boîtes de nuit de Tel-Aviv ? Je le répète, nous avons le
droit de résister à l'occupation par tous les moyens en Cisjordanie, à Gaza et à
Jérusalem-Est. Par contre, nous sommes contre toute forme d'actes militaires en
Israël même. Pour nous c'est très clair".
Quelques jours plus tôt, deux Israéliens avaient été tués à Tulkarem alors
qu'ils étaient là - semble-t-il - simplement pour rencontrer des Palestiniens
sur le plan professionnel. Cette affaire qui faisait évidemment la première page
des journaux israéliens était importante notamment en raison de son caractère
exceptionnel. Avant l'Intifada et depuis des années, les civils israéliens
pouvaient aller dans les villes ou les villages palestiniens en toute sécurité
dès lors qu'ils y venaient de manière pacifique. Dans ce nouveau climat, la
question était donc de savoir quel était le contexte de ce double meurtre :
s'agissait-il d'un acte isolé ou d'un acte politique ? La réponse fut sans
ambiguïté : "Je ne connais pas encore tous les détails de cette affaire mais les
Israéliens devaient s'attendre à des représailles palestiniennes puisqu'ils ont
assassiné - il y a quelques semaines - un des leaders du Fatha de cette ville.
Un de ceux qui sont accusés d'avoir tué ces Israéliens est son neveu. C'est donc
bien un acte politique".
Cela signifie-t-il qu'il n'y a que la violence dans la stratégie actuelle des
Palestiniens ? "Non, même maintenant nous continuons à avoir recours à des
méthodes non violentes comme, par exemple, le boycott des produits israéliens
dans les territoires palestiniens..."
La conversation en vient ensuite à cette peur insidieuse et omniprésente qui
taraude aujourd'hui tant d'Israéliens pour ne pas dire tous les Israéliens. Sa
réaction à ce sujet apparaît sereine comme si on venait d'aborder une question
qui lui est vraiment très familière, comme s'il avait une longue habitude de
cette attitude faite d'un mélange de peur et de dureté... "Oui. Ils ont peur. A
chaque instant important de mes relations avec eux et dans des situations très
différentes, j'ai toujours senti cette peur. Ils nous occupent et ils ont peur.
Ils nous placent systématiquement depuis trente-trois ans dans des situations de
totale insécurité et c'est eux qui ont peur. Même quand j'ai été torturé, avant
Oslo, j'avais l'impression là aussi qu'ils avaient peur... Ces attitudes
contradictoires sont déconcertantes : ils sont forts mais ils se prétendent
faibles. Un ancien député du Meretz que je connais bien me disait en privé :
"Nous les Israéliens, nous avons le sentiment de n'avoir plus d'avenir." Je lui
ai répondu que j'étais prêt à échanger avec lui pour avoir enfin un présent qui
pour nous est si difficile depuis si longtemps".
Au moment de cette rencontre, Sharon venait d'être élu mais son gouvernement
n'était pas encore constitué ; la dernière information à ce sujet était
l'annonce du renoncement définitif de Barak à en être membre. Cela fournit
l'occasion de revenir sur les conditions du retour de Sharon sur l'avant-scène
politique avec sa visite provocatrice sur l'esplanade des Mosquées. "Le
responsable de cette escalade est aussi Barak car il a commis des erreurs
majeures lorsque le chef du Likoud a voulu se rendre sur l'esplanade. Il a
mobilisé des centaines d'hommes qui ensuite ont tiré sur la foule. Il aurait pu
gérer cette affaire sans recourir à la force pour apaiser la tension. Mais il
n'a pas su le faire et en trois jours tout a basculé avec des dizaines de morts
palestiniens".
"Il ne faut pas que le monde nous laisse seuls face aux Israéliens"
Marwan Barghouti revient sur ces événements pour insister sur le fait qu'ils
sont bien à l'origine de cette Intifada Al-Aqsa : "C'est cette répression
meurtrière, sur fond d'immenses frustrations accumulées depuis des années, qui a
déclenché cette nouvelle Intifada. En aucune manière, ce ne fut le résultat
d'une décision politique. C'est d'abord la réaction spontanée d'une population
qui n'en peut plus... Quant à notre résistance, elle est d'abord une révolte
populaire. Nous n'avons pas d'armée. Nous avons eu beaucoup de morts et de
blessés dont certains le sont gravement. Et qu'on cesse de nous dire qu'on
envoie des enfants combattre des soldats alors que cela représente une angoisse
terrible pour les parents qui ne peuvent pas empêcher leurs enfants d'aller se
battre pour en finir avec l'occupation. Ces adolescents ne supportent plus cet
enfermement qui dure depuis qu'ils sont nés.... La violence initiale est d'abord
dans le fait même de l'occupation. Quant à Sharon, on le connaît. On sait ce
qu'il est capable de faire. Les Israéliens l'ont élu pour punir les Palestiniens
de s'être révoltés et donc pour se rassurer car ils croient qu'il va leur
apporter la sécurité. Mais dans trois ou six mois, ils comprendront que c'est
impossible : Sharon ne peut pas leur apporter la sécurité. En agissant ainsi,
les Israéliens essaient de fuir la réalité, de la contourner. Nous allons faire
ce qu'il faut pour qu'ils comprennent qu'ils n'auront pas de sécurité tant que
durera l'occupation. Car nous aussi nous voulons la sécurité. Et l'occupation
c'est pour nous l'insécurité absolue".
Face à une situation si dramatique, une des solutions provisoires théoriquement
possibles serait l'envoi d'une force d'interposition qui permettrait à la fois
de protéger la population palestinienne de la répression israélienne - qui est
particulièrement brutale au quotidien même si les médias occidentaux n'en
parlent guère - et de préparer un retrait de l'armée israélienne sans doute dans
le cadre d'un règlement global. Cela a été demandé à plusieurs reprises par
Yasser Arafat sous réserve d'une certain nombre de conditions politiques. Est-ce
toujours une demande palestinienne ? "Nous sommes en faveur d'une telle
initiative si cette force venait prendre la place de l'armée d'occupation
israélienne et non pas s'installer à côté. Nous ne voulons pas d'une zone tampon
entre nous et les Israéliens car dans ce cas cette force serait une force de
protection de l'armée d'occupation... Il y a de multiples agressions contre les
Palestiniens ; chaque jour nous avons des morts et de nombreux blessés... et
donc nous faisons appel à la communauté internationale pour qu'elle prenne une
telle initiative. Pour qu'une force vienne prendre la place des Israéliens,
observer son retrait des territoires palestiniens et faciliter la vie des
Palestiniens en attendant un règlement global. Il ne faut pas que le monde nous
laisse seuls face aux Israéliens. Les manifestations de soutien qui ont lieu un
peu partout et tout particulièrement en Europe sont très importantes pour nous.
Cela nous donne le sentiment que nous ne sommes pas seuls et nous aide beaucoup
sur le plan moral dans notre lutte pour l'indépendance palestinienne".
Etes-vous en faveur de la reprise des négociations ? "Oui, mais sur des bases
claires. Il n'est plus question de discuter de pourcentages de retraits limités
de l'armée d'autant que les Israéliens n'appliquent par les accords qu'ils
signent. Après Camp David, on s'est senti nu : il n'y avait plus rien, ni accord
intérimaire ni perspective d'accord sur le statut final. Nous voulons
l'application des résolutions des Nations unies et d'abord l'application de la
242, c'est-à-dire l'application du principe : la paix en échange des
territoires. En attendant, la situation est très difficile et va sans doute
encore se détériorer avec Sharon au pouvoir. Mais nous avons beaucoup
d'expérience de ce type de confrontation avec les Israéliens et nous avons la
mémoire de la précédente Intifada. En dépit de toutes les souffrances que nous
endurons, nous avons la volonté de continuer notre combat jusqu'à la fin de
l'occupation. C'est pourquoi, je pense qu'à l'avenir les Israéliens vont
souffrir aussi. Nous allons réussir à créer une nouvelle configuration dans
laquelle ils auront à payer un coût élevé pour cette occupation. C'est notre
moyen de gagner notre l'indépendance et de mettre fin à l'occupation et cela
quel que soit le nom du Premier ministre en Israël".
Propos recueillis et traduits par Jean-Paul Chagnollaud.