Une nouvelle donne
Entretien avec
Elias Sanbar
Elias Sanbar, rédacteur en chef de la Revue d'études palestiniennes, insiste sur l'importance des dynamiques à l'oeuvre dans la société civile de Cisjordanie et de Gaza et dans les sociétés arabes. Par ailleurs, il analyse de manière approfondie le contenu des récentes négociations israélo-palestiniennes et explique pourquoi elles ont échoué.
Depuis la provocation d'Ariel Sharon sur l'Esplanade des mosquées jusqu'à son élection à la tête du gouvernement israélien, on a assisté à des bouleversements dont le sens est assez clair, mais dont la portée est plus difficile à apprécier. Quelle appréciation peut-on porter aujourd'hui sur la situation d'ensemble, en Israël comme dans les territoires occupés, après les changements intervenus au cours des derniers mois ?
Plusieurs observations peuvent être faites, au vu de l'évolution sur le
terrain après l'élection d'Ariel Sharon et le vote des délégués travaillistes qui ont
décidé de se joindre au gouvernement du Likoud. Sur la décision des travaillistes : on
remarquera d'abord qu'elle n'a été prise que par 600 des 1700 délégués de
l'assemblée réunie pour arrêter cette politique. La deuxième chose, liée aux
conditions dans lesquelles cette décision a été prise, est qu'à "la gauche"
du parti il y a de gros tourbillons internes, avec des repositionnements. Mais il faut
surtout dire de l'élection de Sharon qu'au-delà des peurs de la société israélienne
qu'elle exprime, c'est - après plus de trente ans de conflits et d'affrontements - un
déni persistant de l'autre. Ceci est très grave, et vient s'ajouter, sur un plan
essentiel, à la personnalité déjà très inquiétante du nouveau premier ministre
d'Israël.
Sur ce point, la dernière bataille au sein du parti travailliste est éloquente et
inquiétante aussi : l'enjeu, pour la majorité des délégués présents, n'a jamais
été de s'orienter vers une politique de reconnaissance de l'autre, contre la politique
d'hommes comme Sharon, mais de savoir qui, des travaillistes, serait ministre. Les
critères principaux, ceux qui ont quasiment déterminé l'issue de la bataille interne,
ont été des critères de carrière des divers dirigeants du parti. Cela montre à quel
point la situation est grave. Alors que les relations à long terme avec les Palestiniens
et toute la situation régionale sont d'une importance fondamentale, cette société se
perd dans des combinaisons politiciennes, avec des enjeux très ponctuels et immédiats,
quand la situation appelle un sursaut de vérité et de volonté à la hauteur de
l'immensité des problèmes à résoudre.
Un autre élément qu'il faut souligner est le suivant : il semble, à en juger par
l'évolution de la répression sur le terrain, que l'armée israélienne (ou certains de
ses secteurs) s'est vu octroyer de nouvelles libertés. Sous le gouvernement Barak,
quelles que soient les critiques que l'on peut porter à l'encontre de ce gouvernement,
nous savons que pendant la dernière période les Américains, sans trop intervenir,
avaient quand même mis un certain frein au degré d'escalade de la répression. Cette
relative réserve ne découlait pas d'un souci de ménagement de la partie palestinienne :
les Américains redoutaient seulement que les choses débordent sur le plan régional.
L'élément nouveau est que l'armée israélienne semble avoir reçu le feu vert pour une
certaine montée en puissance de la répression, comme si un scénario de confrontation
accrue était privilégié.
Troisième élément : il concerne les zones sous contrôle palestinien et se dessine au
bout de plusieurs mois de soulèvement. Mis à part la situation économique extrêmement
difficile, la situation sociale avec les effets terribles du blocus et de la répression
qui l'accompagne, il s'avère très nettement que l'Autorité nationale palestinienne est
totalement absente de la société. Certains, qui savent que cette Autorité, sur le plan
de la gestion de la vie sociale, était d'une totale incapacité, diront presque que c'est
une bonne chose dans la mesure où la société s'est sauvegardée en effectuant un retour
à ses réseaux traditionnels et aux formes de solidarité qu'ils assuraient. En tout cas,
toutes les personnes qui sont sur le terrain ou qui ont été sur le terrain l'attestent,
les localités palestiniennes ne tiennent en ce moment que par les structures de
solidarité traditionnelles. L'Autorité est totalement absente, l'appareil n'existe pas.
Donc, il n'y a pas de gestion de la résistance au sens, non pas de la direction de cette
dernière, mais de la capacité à assurer toutes les lignes arrière,
l'approvisionnement, l'aide
Tout cela est laissé aux réseaux de terrain.
Ce n'est pas une anarchie, car l'absence des autorités constituées a été
immédiatement remplacée par des solidarités traditionnelles très puissantes. Avant
même que l'Autorité ne vienne sur le terrain elles avaient déjà permis à la première
Intifada et à toute la résistance des territoires occupés de tenir le coup. Il y a là
un savoir-faire attesté et pratiqué par les gens, mais il n'empêche qu'un premier
constat, celui d'une défaillance et d'un échec grave de l'Autorité doit être fait.
Nous sommes aujourd'hui dans une situation où la société est debout, et elle est debout
non pas en vertu d'un héroïsme abstrait, mais parce que les gens savent que si le prix
est extrêmement lourd, ils ont en même temps la conviction d'être très proches malgré
tout - et cela peut paraître paradoxal - d'obtenir leurs droits. Il y a en effet dans la
société palestinienne le sentiment général de l'impossibilité d'un retour à la
situation antérieure, avec toutes ses tergiversations, ses dispositions non appliquées,
ses accords contournés, etc.. Une volonté de crever l'abcès parcourt toute la
société. Il y a également, je crois, dans la société palestinienne, un phénomène
très intéressant que l'on ne perçoit pas très bien de l'extérieur. Il est cependant
absolument évident et concret : sur le terrain, nous sommes en train d'assister à une
reprise en main de la situation par tous les réseaux organisés du Fatah. Certes, ce
dernier détient l'essentiel du pouvoir dans l'Autorité nationale, mais l'organisation
véritable, celle des militants du Fatah avait été très largement écartée par la
bureaucratie naissante et corrompue entourant l'appareil de l'Autorité nationale.
Aujourd'hui, il y a une espèce de ressaisissement par la base du mouvement, et le
phénomène est en train de se développer en direction de la base de l'opposition. Il ne
s'agit pas d'un rapprochement idéologique, mais d'une rencontre sur le terrain des
réseaux, d'une part l'organisation du Fatah qui est majoritaire dans la société,
d'autre part les réseaux de l'opposition palestinienne, et notamment ceux du Hamas. Ce
fait aussi constitue une donnée nouvelle importante.
Il faut ajouter que cette base ainsi décrite est dans un rapport particulier à Arafat,
une sorte de tête-à-tête personnalisé. Ce type de relation n'est pas nouveau. Il ne
faut pas oublier que dans toutes les crises, et elles sont nombreuses dans l'histoire de
l'olp, à tous les moments de crise, Arafat a établi un face-à-face direct avec sa base
ou son appareil. Un des exemples les plus frappants, visible par l'opinion extérieure,
fut le siège de Beyrouth : tout d'un coup, il y avait, d'un côté le peuple de Beyrouth,
ceux qu'Arafat appelait le peuple de Beyrouth, c'est-à-dire Libanais et Palestiniens
confondus, résistant à l'invasion, et d'un autre côté, lui-même, Arafat. Il y a des
moments où il joue cette carte-là, et il est très à l'aise dans ce type de relations.
Autre donnée de type socio-politique : tout comme dans la première
Intifada, les points pivots du soulèvement sont les camps de réfugiés, que ce soit en
Cisjordanie ou à Gaza. Il faut insister là-dessus, car on a tendance à penser de façon
très fausse que tant que les responsables de la résistance étaient à l'extérieur de
la Palestine, c'étaient les réfugiés qui la menaient sur le terrain ; mais qu'une fois
l'organisation politique rentrée au pays, ce n'était plus la population déjà établie
qui la menait, mais cette organisation. Ceci n'est pas vrai. Dans tous les cas de figure,
il y a un élément permanent : en première ligne sont les réfugiés, les gens du
premier front sont toujours les réfugiés. Pour des raisons évidentes, ce sont les
catégories de la société les plus acculées à la résistance et les plus menacées. Il
n'y a qu'à suivre la topographie des derniers événements : on verra bien que quand on
parle de Ramallah, il s'agit en fait des camps voisins, qui sont les plus mouvementés. Si
on parle de la région de Bethléem, on voit bien qu'il y a les camps autour, Hébron, et
ainsi de suite
Je ne dis pas que la population qui était déjà là au départ, qui
était déjà établie, ne prend pas part à la mobilisation ; mais les éléments moteur,
les pivots, sont encore une fois des gens des camps. Ce fait démontre aussi combien la
question du retour est présente, latente dans les territoires occupés, et qu'elle ne se
pose pas seulement dans les pays d'accueil en exil. L'exil est partout, il n'est pas
seulement vécu par les réfugiés au Liban, en Syrie, en Jordanie. La question se pose
aussi en Palestine même, et elle ne peut pas être éludée par une pirouette, ou
simplement par une sorte d'accord entre une Autorité palestinienne quelle qu'elle soit et
une autorité israélienne. On en reparlera plus loin.
L'environnement arabe ne doit pas être oublié non plus. On a l'impression que dès les
débuts du soulèvement palestinien une sorte d'ébullition s'était développée dans
quasiment toutes les capitales arabes, mais qu'aujourd'hui les choses se sont tassées,
qu'il y a comme un oubli, en tout cas une attitude d'expectative ou de spectateur par
rapport à ce qui se passe en Palestine. Je crois que l'impression est juste, cela semble
un peu plus calme, mais je crois aussi que ce calme peut être extrêmement trompeur. J'ai
personnellement le sentiment que "ça bouillonne" beaucoup plus qu'on ne
l'imagine ; la preuve en est - et cela nous le savons - dans les appels presque quotidiens
des alliés arabes des Etats Unis à leur protecteur, car le torchon brûle en quelque
sorte, car les tensions montent et que, à terme, les sociétés risquent de ne plus être
maîtrisables. On le sent très fortement en Jordanie, on le sent également en Egypte. On
le sent beaucoup aussi, et le fait ne peut pas laisser indifférents les Américains, en
Arabie Saoudite. La situation dans les pays arabes est volatile, malgré les apparences
d'une opinion publique amorphe (ce qui rend d 'ailleurs fortement critiques les militants
palestiniens).
La situation n'est pas du tout stable. S'y ajoute un facteur nouveau qui, en apparence,
n'est pas directement relié à la situation palestinienne. Dans le monde arabe
d'aujourd'hui, un débat de très grande ampleur, assez mouvementé, a lieu sur la
question de la citoyenneté, de la liberté et des droits individuels et collectifs.
Ce débat trouve par exemple son prolongement dans la tentative, très intelligente,
menée à Bahrein pour doter le pays d'une constitution avec deux chambres, l'une devant
être constituée de sénateurs nommés, et l'autre de représentants élus. A Bahrein
toujours, on a eu l'intelligence de libérer tous les prisonniers politiques et d'admettre
dans la campagne électorale l'opposition. Une pression analogue pour plus de droits et de
démocratie est active au Yémen, où l'intention de démocratiser les institutions a
été annoncée. Le cas de la Syrie peut encore être cité. C'est même le plus
intéressant : après l'arrivée au pouvoir du fils de l'ancien président Assad, il y a
eu un mouvement de libéralisation avec le lancement de clubs de débat, et comme une
traînée de poudre des pétitions ont circulé demandant plus de libertés pour la
société civile. Mais depuis, le parti unique est revenu à la charge, accusant tous ces
jeunes clubs d'être à la solde de l'étranger, d'importer ses idées, etc. Ces clubs ne
peuvent plus se réunir et agir qu'avec des autorisations préalables. Le raidissement est
net.
Les exemples cités sont différents. On aboutit même, pour l'instant, à des conclusions
opposées d'un pays à l'autre. Mais toutes les expériences montrent quand même qu'il y
a un vent qui parcourt tout le monde arabe, porteur d'idées de liberté, de droits du
citoyen, d'aspirations à une expression moins contrainte
Ces aspirations n'ont pas
de lien direct apparent avec l'Intifada, mais je suis convaincu qu'il y a un lien fort
entre les deux réalités. Telle est, me semble-t-il, sommairement résumée, la situation
d'aujourd'hui.
La situation dramatique dans les territoires occupés est mieux connue après tous ces mois d'Intifada. La vie quotidienne, avec les bouclages et la répression, apparaît toujours plus aléatoire. Mais en même temps, comme vous l'avez déjà souligné, la détermination palestinienne paraît telle que les choses ne pourront plus jamais être ou reprendre comme par le passé. Où en est-on, face à cela, du côté israélien ? Avec l'élection de Sharon, le refus de l'autre et sa non reconnaissance semblent l'avoir emporté. La relégation des Palestiniens aux "territoires de l'absence", pour reprendre votre expression, semble marquer une importante régression par rapport à ce qu'on affirmait avoir été atteint lors de la dernière étape des négociations. Avant que tout capote, où en était-on alors réellement?
Ce qu'il faut dire par rapport aux négociations, c'est qu'il y a eu une
avancée. Et c'est sur cette avancée que toute la propagande - il y a pas d'autre terme -
a ensuite joué pour faire supporter le poids de la crise par les Palestiniens : ceux-ci
n'auraient pas su apprécier la générosité inouïe dont on avait fait preuve à leur
égard. Le problème qui s'est posé avant la rencontre de Taba n'était pas tant de
reconnaître que les choses avaient avancé, car cela pouvait être reconnu. Mais ce qui
était demandé aux négociateurs palestiniens, c'était d'échanger les avancées
obtenues contre des aspirations historiques palestiniennes. En d'autres termes, le
problème a résidé dans le prix que les Israéliens ont demandé en échange de cette
petite avancée. Les Palestiniens auraient dû céder sur le chapitre des droits
fondamentaux qui sont à la base de leurs revendications depuis le début du conflit. Il y
a eu des avancées, non pas parce que les propositions israéliennes étaient acceptables,
mais parce qu'un certain nombre de sujets qui étaient interdits de discussion ont été
ouverts à celle-ci. Les Israéliens avaient en effet semblé passer d'une position de
raidissement total, qui s'exprimait souvent en termes d'éternité (comme pour
Jérusalem), en termes de blocage et d'immobilité (jamais nous ne discuterons, jamais
nous ne céderons), à une entrée dans la discussion avec des éléments concrets.
Il y a eu également des avancées dans le comportement, et ce n'est pas formel. Ce que je
veux dire par là ? Prenons par exemple la fameuse question des pourcentages, au sujet du
partage des territoires: le problème était d'abord que seuls les Israéliens estimaient
ce pourcentage, et nous savons que le calcul était complètement biaisé puisque ces
pourcentages étaient calculés par rapport à tout ce qu'ils n'avaient pas déjà
décidé d'annexer. La totalité de la Cisjordanie n'était pas prise en compte par eux
pour le fameux partage, mais seulement ce qu'ils voulaient bien mettre sur la table.
Jérusalem était donc exclue par eux, la Jérusalem métropolitaine, qui fait plus de 670
km2 aujourd'hui, qui faisait 67 km2 en 1967
Étaient exclus aussi toute la vallée
du Jourdain, une zone autour de Jéricho, toute une zone près de la ligne verte, les
grands blocs coloniaux, etc. Tout cela était exclu du calcul, et seul un pourcentage du
reste était pris en compte ! Sans entrer plus avant dans les pourcentages, un autre
élément doit être souligné, que peu de gens savent : jamais, jusqu'à Taba, les
Israéliens n'ont accepté de montrer des cartes. Le point est tout de même intéressant
: les Israéliens arrivaient avec un pourcentage déterminé, et lorsqu'on leur demandait
à quoi s'appliquait précisément ce pourcentage, il n'y avait pas de réponse, il n'y
avait pas de carte avancée. A Taba, finalement, des cartes ont été produites. Elles
n'étaient pas acceptables, mais elles étaient là, et ceci a représenté une avancée
plus que formelle. Tout cela doit être pris en compte. Mais le gros problème demeurait
qu'en échange de ces progrès, les Israéliens demandaient que soit mis fin à toutes les
aspirations nationales palestiniennes, à toutes les revendications, c'est-à-dire que
soit renié un siècle de luttes et de sacrifices sur des questions absolument
essentielles, telles que les colonies, Jérusalem, les réfugiés. Plus le reste : la
sécurité, l'eau et les ressources naturelles, etc. Donc, très vite, il est devenu
difficile de ne pas bloquer les choses dans la mesure où, les portes à peine
entrouvertes, les Israéliens demandaient que les Palestiniens cèdent en contrepartie sur
tous les autres points non traités. Et là, ce n'était pas possible.
Ces données, et la situation réelle, n'étaient pas connues du grand
public. Et ceci a permis le martèlement de la propagande d'un refus palestinien qui
aurait tout fait capoter et serait la cause de tous les échecs. Cette propagande, bien
relayée, s'est développée et n'a pas été sans effets dans les diverses opinions
occidentales. Mais je ne crois pas, cependant, que cela a vraiment "pris" : les
faits sont là.
Sur le fond, une double constatation résume l'état du dossier avant la rupture. Tout
d'abord, il faut constater - je l'ai dit - que s'il y a eu une avancée, le problème
réside dans le prix sans commune mesure que les Israéliens en demandaient. Le deuxième
constat est le suivant : nous sommes pratiquement arrivés aux questions du statut final.
Et c'est là que les Israéliens ont opté pour deux stratégies parallèles. En fait, ils
ont joué les deux simultanément.
Première stratégie : concernant toutes les questions en suspens, sauf celle du droit au
retour, ils ont pensé récolter maintenant le fruit des faits accomplis qu'ils ont
développés depuis neuf ans. Il faut ici rappeler, car c'est essentiel, ce que disaient
les accords d'Oslo (des accords aujourd'hui décriés, mais qui - si l'esprit en avait
été respecté - auraient pu ouvrir la voie à une sortie "par le haut" du
conflit). Le préambule des accords d'Oslo disait bien que la question de Jérusalem
devait être négociée, que le sort des colonies devait être négocié, que la question
des réfugiés aussi, et enfin - et surtout - qu'entre la signature d'Oslo et la
négociation, rien ne devrait être fait pour modifier la situation sur le terrain. Les
Israéliens ont tout d'un coup joué les naïfs sur tous ces points essentiels - et c'est
là qu'ils espéraient récolter les fruits disproportionnés de timides avancées - en
tenant implicitement le discours : "Oui, tout devait être négociable, mais regardez
la réalité : que voulez-vous qu'on y fasse ? Voyons donc, de manière réaliste, ce qui
est praticable, ce qui est jouable, et non plus ce qui relève des principes". A
partir de là, les Israéliens sont rentrés dans une stratégie d'échanges : échange de
colonies contre des petits bouts de terre qu'ils céderaient eux-mêmes (donc annexions et
échanges). Cette approche impliquait surtout, on n'en parle pas assez, des transferts de
population, car dans les parties que les Israéliens veulent annexer, il se trouve qu'il y
a des populations arabes, aujourd'hui, des populations qu'ils ne veulent pas garder. Et
cela est de l'ordre du non dit, mais il est très clair, quand on regarde les détails,
qu'il était prévu de les déplacer. Donc, de nouveau, un processus de purification
ethnique qui n'ose pas dire son nom, même si cette "purification" se ferait en
douceur et en vertu d'un accord arraché.
Seconde ligne stratégique : plutôt que de jouer les réalistes par rapport à une
situation qu'ils ont modifiée eux-mêmes sur le terrain, l'autre voie suivie par les
Israéliens a été celle du "jeu de la surprise". Ils l'ont fait en tenant le
discours suivant : "Comment pouvez-vous, vous Palestiniens, remettre sur le tapis
cette question des réfugiés ? Nous pensions qu'elle était réglée, vous n'en avez
jamais parlé pendant dix ans". Ceci, déjà, est faux : la question était inscrite
à l'ordre du jour et tout le monde en a parlé. Mais l'argument adopté pour écarter la
question a été celui de la bombe à retardement palestinienne, celui de la bombe
démographique. Les Israéliens entendaient démontrer ainsi la mauvaise foi latente du
négociateur palestinien et son désir très profond, bien qu'il ait signé la paix, de
déclencher un processus qui mènerait à la destruction de l'État d'Israël, lequel
serait noyé (c'est le discours) sous le raz-de-marée des réfugiés qui allaient
rentrer. Avec une telle argumentation, on entrait dans autre chose, dans une autre
démarche. Et ce n'est pas un hasard, parce que je crois que la question des réfugiés
(qui s'apparente bien entendu, à certains égards, à tous les autres grands dossiers de
la négociation) touche aussi à quelque chose de spécifique qui ne relève pas seulement
de la recherche d'un compromis. Si vous voulez, on peut en parler maintenant
Peut-on, auparavant, rappeler où les négociateurs en étaient arrivés avant la rupture sur le dossier de Jérusalem ?
Je n'entrerai bien sûr pas, dans le cadre qui est le nôtre ici, dans le
détail du partage discuté, avec les schémas oralement évoqués de découpage des
quartiers (les Israéliens eux-mêmes s'y perdaient). Sur Jérusalem, la concession
fondamentale des Israéliens c'est d'être passé de l'affirmation que la ville était la
capitale éternelle d'Israël à l'idée que cette capitale était partageable. Mais il
n'en demeurait pas moins que cette idée de partage, nouvelle, était assortie de
l'affirmation israélienne que rien ne serait jamais cédé - y compris pour les parties
qui seraient allouées aux Palestiniens - en termes de souveraineté. Comme je l'ai déjà
souligné, Jérusalem a été considérablement élargie, de sorte qu'elle fait plus de
dix fois - sur le plan administratif - sa surface initiale. A partir de là, les
Israéliens peuvent très bien céder une souveraineté sur des villages qui sont à la
périphérie de Jérusalem, des zones qui n'ont jamais constitué un enjeu pour eux, et
affirmer faussement : "Vous voyez, nous concédons de la souveraineté à
Jérusalem".
Mais la réalité n'est pas celle là. La réalité à traiter porte sur Jérusalem - Est,
dans ses frontières municipales de 1967. Or, lorsqu'ils parlent des différents quartiers
(palestiniens, juifs, arméniens ou autres) et de leur statut, malgré tout ce qu'ils
affirment au niveau de l'information, les Israéliens n'envisagent à aucun moment une
quelconque cession de souveraineté. La souveraineté sur la vieille ville - Barak n'a
cessé de le marteler - demeurera israélienne. Donc, ce qui aurait été cédé si les
négociations avaient abouti, n'aurait été qu'un transfert de gestion. Une sorte
d'autonomie. En bref : vous gérez les gens mais pas le sol, vous avez vos citoyens, à
vous de les gérer, mais nous gardons la propriété
Voilà, en résumé, pour
Jérusalem.
Toutes les questions en suspens sont certes essentielles tant qu'un compromis d'ensemble, équitable, n'a pas été trouvé. Mais dans le cas des réfugiés, la nature même du dossier semble appeler une approche spécifique au plan des principes. C'est ce que vous avez suggéré plus haut. Pouvez-vous préciser en quoi réside cette spécificité, et quels sont les principaux points de blocage ?
Sur la question des réfugiés, une prise de conscience des Israéliens
n'est pas encore intervenue. Nous assistons par contre à un retour tonitruant du
refoulé, qui provoque une véritable secousse tellurique: cela ne pouvait qu'être le cas
quand on connaît le rapport que les Israéliens entretiennent avec cette partie de leur
mémoire, avec au cur la question du déplacement forcé des Palestiniens en 1948.
L'histoire a été refoulée dans la mesure où elle touchait très profondément à
l'idée qu'ils avaient décidé de se forger des conditions de leur naissance. Les
réfugiés posaient un problème politique, un problème de territoire, un problème
humain
, mais ils interrogeaient surtout les Israéliens en tant que citoyens sur la
légitimité de leur État, sur la légitimité de son fait fondateur. Israël a toujours
occulté cette partie de son histoire, par un retournement formulé ainsi : "Comment
un État qui relève du Bien puisqu'il constitue la solution de la question juive,
puisqu'il est la riposte adéquate à la barbarie nazie, comment pourrait il, alors qu'il
combat le Mal absolu qu'a été le nazisme, qu'il est venu en réponse aux pogroms, à
l'exclusion et à l'antisémitisme, comment pourrait il être lui-même né dans des
conditions illégitimes ?" A partir de là, toute reconnaissance de la réalité des
faits équivaudrait à reconnaître sa propre illégitimité, donc à préparer soi-même,
disent les Israéliens, sa disparition, à ne plus avoir le droit d'exister, puisque la
naissance serait intervenue de façon illégitime. C'est un raisonnement complètement
erroné, mais il est opérant chez les Israéliens, il est vécu par eux de manière très
intense. On ne peut pas donc se contenter de le traiter uniquement en disant qu'il est
erroné. Les idées fausses ont parfois - malheureusement - plus de poids que toutes les
idées vraies, car elles peuvent peser lourdement dans l'esprit et le comportement des
gens
Des historiens israéliens ont commencé à remettre en cause ces références erronées
à une histoire reconstruite, qui a longtemps fait l'objet d'un consensus national. Avec
les nouveaux historiens en Israël, est apparue comme une remise en cause d'un tabou.
Celui-ci a été transgressé au niveau de la société dans son ensemble, toute la
société aujourd'hui en parle. Ceci constitue une incontestable avancée : malgré la
dureté de la réaction israélienne, de son rejet brutal, ce n'est pas une mince affaire
que ce tabou, ce refoulé fasse maintenant l'objet d'échanges sur la table des
négociations. Même si elle est rejetée, la question est là. Le problème est posé,
qu'on le veuille ou non. C'est évident.
Mis à part le fait que les Israéliens doivent à un moment donné reconnaître ce qu'ils
ont fait, il y a cinquante ans, pour pouvoir entrer dans une logique de réconciliation
avec leurs victimes, la deuxième chose qui apparaît très importante, c'est que la
reconnaissance de la question des réfugiés constitue un pas à franchir - et les
Israéliens sont très récalcitrants à le franchir, même parmi ceux qui sont de bonne
foi - pour entrer dans la normalité. C'est à dire d'être comme n'importe quel État, un
pays qui a des aspects positifs, mais aussi certains actes à son actif, pas très
glorieux. Le problème ici posé est d'accepter l'idée qu'Israël n'est plus un pays à
part, mais un pays qu'on peut critiquer, approuver, selon les actes posés. La
reconnaissance de la question des réfugiés c'est aussi - il faut le souligner - la perte
de l'impunité aux yeux du droit international. C'est admettre qu'Israël a commis des
actes inacceptables, c'est accepter la critique, c'est renoncer à l'impunité.
Les israéliens sont dans l'ensemble très réticents à renoncer à la situation
privilégiée qui était jusqu'ici la leur. C'est une perte qui n'est pas mince : outre
qu'il leur faudrait reconnaître ce qu'ils ont fait, les Israéliens redoutent qu'à
partir de là s'ouvrent toutes les portes de la critique.
Un dernier élément apparaît très important, qui est maintenant dans le débat (même
si les Israéliens refusent encore de le reconnaître). Il jouera beaucoup à mon avis :
les Israéliens demandent la fin du conflit, mais qu'est ce que cela veut dire pour eux ?
Quand on entend fin du conflit, du côté israélien, on pense à une projection dans
l'avenir : le conflit a pris fin, et il n'y aura plus désormais de question posée,
quelle qu'elle soit. En fait, lorsqu'il est demandé une signature aux Palestiniens au bas
d'un document affirmant la fin du conflit, on attend de cette signature un effet
rétroactif. En d'autres termes : "Il ne s'est rien passé en 1948, et nous sommes
donc légitimes". Pourquoi demandent-ils cela ? Pour pouvoir affirmer, dans le
prolongement : "Ce pays était à nous, nous n'avons donc chassé personne, il a
été de tout temps à nous, vous étiez chez nous, vous n'étiez pas chez vous, vous
Palestiniens". Mais le problème d'Israël demeure entier. Les Israéliens n'ont pas
besoin de reconnaissances étatiques : ils les ont. Il n'y a pas une seule puissance
importante au monde qui ne les ait reconnus. Ce qui leur pose problème, c'est leur
légitimation, cette fois-ci non plus au regard de leurs citoyens, mais au regard de leurs
victimes. Les enjeux sur ce point sont énormes, et cela explique l'explosion de colère
et d'incompréhension au sein même du camp de la paix israélien concernant les
réfugiés palestiniens. Malheureusement, l'extrême droite israélienne est infiniment
plus claire sur cette question. Son discours, cynique, est en effet le suivant: "Nous
vous avons mis à la porte, lorsque vous aurez les moyens de nous mettre à la porte, on
verra
.". C'est assumé : le crime est assumé et revendiqué.
On est donc confronté à cette difficulté du passage d'une mémoire particulière (celle des Israéliens qui se refusent encore, dans l'ensemble, à faire retour sur les conditions de la création de leur État) à une reconnaissance de l'autre qui impliquerait un regard autocritique sur le sort qui lui a été historiquement réservé. Pour sortir de l'impasse, on a évoqué parfois une transaction du type : Renonciation du côté israélien à la "loi du retour" (qui permet d'accueillir en Israël tout Juif désireux de s'y installer) ; renonciation du côté palestinien au "droit au retour" des réfugiés. Quelle appréciation portez-vous le sujet?
Il faut commencer par dire que la grande différence entre ces deux
notions - "loi du retour" et "droit au retour" - réside dans le fait
que les Palestiniens n'immigrent pas en Palestine : ils y sont chez eux. Un Russe ou un
Ukrainien peut en revanche "immigrer" en Israël. Il s'agit là d'une
distinction fondamentale, et non pas d'une subtilité sémantique : nous ne sommes pas des
immigrants en Palestine, nous sommes Palestiniens, et là réside toute la différence
entre les deux notions.
La question posée par la "loi du retour" relève de la souveraineté d'un
État, avec ses choix particuliers. En fait, la loi du retour israélienne c'est la
formulation des lois d'immigration israéliennes. De même qu'un autre pays ayant un État
pourrait dire : "Tous les ingénieurs, toutes les personnes ayant telle formation,
tel diplôme, etc. peuvent être acceptés comme immigrants", les Israéliens ont
posé : "Tout Juif, et c'est une qualification, a vocation à immigrer". Qu'ils
l'assoient sur la notion de ville (Jérusalem) et de terre promises, c'est leur discours
propre, mais la réalité c'est que la loi du retour formule - vue de l'extérieur - les
conditions de l'immigration en Israël. Les Palestiniens pourraient faire de leur côté
des lois d'immigration s'il y avait un État palestinien, en disant par exemple
(hypothèse volontairement caricaturale) : "L'État de Palestine a décidé d'ouvrir
ses portes à un million de Norvégiens". Ce serait une loi relative à
l'immigration. L'exemple, forcé, illustre à quel point "loi du retour" et
"droit au retour" ne peuvent être mis sur un plan d'équivalence, encore moins
de transaction.
Le "droit au retour" n'est pas un droit susceptible de faire l'objet d'un
échange contre quoi que ce soit à la demande d'Israël : il ne relève pas de la
souveraineté israélienne d'en traiter, car ce "droit au retour" relève d'un
droit fondamental, celui des êtres humains qui étaient là, en l'occurrence les
Palestiniens, à être chez eux. Il ne dépend donc pas d'un échange ou de la décision
d'une Autorité quelle qu'elle soit de le reconnaître ou d'y renoncer.
Ce raisonnement - pour des raisons analogues - s'applique également à l'Autorité
palestinienne. Le "droit au retour" des Palestiniens n'est pas une question qui
relève d'une décision de l'Autorité nationale palestinienne. Cette dernière peut le
défendre, essayer d'en obtenir l'application, mais elle n'est en rien à la source de ce
droit et de sa reconnaissance. Ce droit est propre au peuple de Palestine. Il s'est
d'ailleurs passé un épisode extrêmement intéressant à mon sens : au début du
soulèvement, il y a eu d'énormes rumeurs sur ce qui s'était passé à Camp David. Ces
rumeurs, qui ont été infirmées, affirmaient que l'Autorité nationale palestinienne
avait déjà décidé de brader ce droit au retour. La rumeur avait progressé et
énormément perturbé toute la diaspora palestinienne. Je me souviens sur ce point d'une
motion qui avait circulé et qui avait recueilli des dizaines de milliers de signatures :
les signataires disaient : "Ce droit est entre nos mains, c'est notre droit au
retour, en tant qu'individus, un droit fondamental à vivre dans notre pays. Nous n'avons
jamais délégué ce droit, et l'Autorité nationale ne peut pas en disposer, il n'émane
pas d'elle". Voilà pourquoi cette hypothèse abstraite d'échanger les deux droits
relève d'une confusion totale. D'ailleurs en vertu de quoi, s'il y a deux pays, avec deux
États, on interdirait aux Israéliens d'accueillir des juifs venant d'ailleurs ? Ils
seraient libres d'accueillir qui bon leur semble. De même l'État palestinien pourra
accueillir qui il voudra, car cela relève de la souveraineté interne. Le "droit au
retour" des réfugiés, en revanche, ne relève pas de la souveraineté interne car
c'est un droit humain fondamental.
Entretien réalisé par Robert Bistolfi et Bernard Ravenel le 27 février 2001.