Confluences Méditerranée                                   N°39                      Automne 2001

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L’intégration politique et économique
des immigrés et de leurs enfants aujourd’hui

Entretien avec Malek Boutih

 

Confluences Méditerranée a rencontré Malek Boutih, Président de SOS Racisme, et l’a interrogé sur les questions d’intégration des immigrés.

 

–  En tant que président de sos Racisme, pensez-vous que le droit de vote des étrangers aux élections locales et nationales soit un instrument d’intégration ?

Du point de vue des principes, sos Racisme est favorable au droit de vote aux élections locales, mais pas aux élections nationales. Ce droit correspond pour nous à une avancée démocratique, en matière de citoyenneté. La population vivant aujourd’hui à 80% dans les villes et de nouveaux enjeux de pouvoirs locaux s’étant dessinés au cours du XXe siècle, il nous apparaît important que toute la population puisse être intégrée dans ce dispositif de vote.
Nous ne sommes pas favorables au droit de vote aux élections nationales pour la simple et bonne raison qu’en France l’on définit l’identité française autour du concept de citoyenneté. Il faut tenir compte d’un certain nombre de principes qui définissent la citoyenneté : le code de la nationalité précise les conditions pour qu’un individu devienne français ; lorsque les individus sont français, ils votent, participent à la démocratie avec des devoirs et des obligations. Si l’on séparait cette citoyenneté de l’identité française, la question serait alors : «qu’est-ce qu’être français ?». Il existerait donc deux niveaux de citoyenneté en France : des citoyens vivant en France en tant qu’étrangers et des citoyens vivant en France, qui sont français et ont la nationalité française. Peu à peu, la nature et le juridisme ayant horreur du vide, la question «qu’est-ce qu’être français ?», se poserait. Nous ouvririons la porte alors à une définition ethnique, culturelle de l’identité et, à partir de là, nous serions en rupture avec le concept républicain de l’identité. Donc, il est clair, pour nous, que si l’on veut voter aux élections nationales, il faut devenir français.

La deuxième réflexion, qui nous différencie de beaucoup d’autres associations antiracistes, est la suivante : nous estimons que l’on prête au droit de vote aux élections locales et à la citoyenneté des immigrés des vertus qui n’existent pas. Je ne crois pas à ce simplisme considérant que, si les immigrés votaient, le respect à leur égard serait plus grand dans le monde politique, et que la prise en compte de leur situation serait plus importante, d’autant que le problème de l’étranger et de l’immigré devient de plus en plus relatif dans les préoccupations à l’égard des minorités. On a aujourd’hui dans nos banlieues des problèmes de «ghettoïsation», de marginalisation économique, sociale et culturelle qui touchent des populations entières dont la plus grande partie est pourtant française et possède le droit de vote. Dans les banlieues, dans les cités aujourd’hui, il existe des milliers d’électeurs qui ont ce droit de vote, mais qui ne sont pas pris en compte.
Ce phénomène s’explique : la conscience politique de cette population, sa capacité à s’exprimer politiquement, est faible, ce qui incite à relativiser la question du droit de vote des étrangers. Le droit de vote aux élections locales est, pour nous, un complément de citoyenneté, quelque chose de bénéfique pour la citoyenneté locale, mais ce n’est pas cette mesure symbole qui bouleverserait la donne. Il y a un caractère romantique dans cette revendication, comme étant la dernière revendication de la belle époque (...) Le droit de vote des immigrés n’est pas la dissolution de l’identité française, mais un ajustement, un apport supplémentaire, un élargissement démocratique dans des zones nouvelles. Mais la question la plus importante réside, à mon avis, dans la nécessité d’élever la conscience politique et sociale de ceux qui en bénéficient.

– Ne pensez-vous pas que ce droit de vote, accordé uniquement aux élections locales, rappelle la citoyenneté de seconde zone, en vigueur lors de la colonisation algérienne ?

Je ne crois pas que cette comparaison soit valable ; elle est erronée car, pendant la période coloniale, il existait des citoyens et des non-citoyens. La citoyenneté n’existait artificiellement que pour quelques caïds et quelques chefs de tribus. Ensuite, la comparaison entre la situation de l’Algérie coloniale – un pays occupé par un autre – et celle de la France d’aujourd’hui – où le débat tourne autour de la question de savoir s’il faut ou non accorder un droit fondamental au sein de la nation française à des étrangers – est pour le moins discutable. Ces comparaisons sont impropres, rapides et limitées. Je considère que le vrai risque réside dans l’institution de deux sortes de citoyenneté, qui conduirait à deux types de citoyens qui auraient paradoxalement les mêmes droits civiques, mais dont certains seraient de nationalité française et d’autres ne le seraient pas. C’est un débat qu’il faut mener avec calme et sérénité, qu’il faut approfondir.

– Selon vous, la construction politique de l’Europe légitime-t-elle l’attribution du droit de vote aux immigrés étrangers en France ?

Je ne pense pas que cette construction conduise à des conséquences décisives, en ce qui concerne notre sujet ; elle permet cependant de poser un cadre légal, d’une autre nature il est vrai. D’un certain point de vue, un tabou psychologique a sauté. L’Europe est un point d’appui juridique et technique qui permet d’écarter des arguments demeurés jusque-là tabous, comme la réforme inévitable de la Constitution. La construction européenne oblige à recentrer le débat autour de ce qui est utile à notre nation. Est-ce que ce droit de vote est utile à la régulation sociale ? Permet-il d’éviter des ruptures entre les premières et les secondes générations ? Il favorise, selon nous, des continuités familiales, permet d’asseoir l’autorité de populations immigrées.

– La double nationalité est-elle un facteur d’intégration politique supplémentaire, selon vous ?

La double nationalité nous a été imposée ; elle est aujourd’hui porteuse de problèmes, car les Etats d’origine nous imposent d’être leurs citoyens. Ce n’est pas une possibilité ouverte à notre génération, mais plutôt un héritage. Je suis favorable à ce que les enfants d’immigrés choisissent leur nationalité. Or, aujourd’hui, cette nationalité nous est imposée. Depuis ma majorité, je n’ai effectué aucune démarche administrative, n’ai renouvelé aucun document administratif auprès des autorités algériennes, qui considèrent que je suis leur citoyen. Les situations paradoxales surviennent lorsque la France et les autorités françaises en Algérie ne nous considèrent plus comme des Français. A l’ambassade de France en Algérie, il existe en effet deux catégories de Français : les «Franco-Algériens» et les «Français-Français» ; les Franco-Algériens sont reconnus au physique et traités différemment ; il en découle, chez certains fonctionnaires, une acception «ethnique», voire «raciale» de la nationalité, d’où des discriminations inacceptables.
Je crois que cette double nationalité est porteuse d’énormes problèmes. Je suis donc plutôt favorable au choix de la nationalité. Il faut permettre la possibilité, jusqu’à 18 ans, de la double nationalité et, une fois majeurs, les jeunes doivent effectuer un choix : conserver la nationalité d’origine ou devenir français. Je crois qu’il faut renégocier les accords d’Evian. Ces accords sont définitivement révolus. Je m’oppose totalement à l’analyse du président algérien qui est venu récemment en France. Je ne crois pas que la France ait une dette envers l’Algérie et que les immigrés doivent être les otages de concepts pseudo-historiques, à présent dépassés, et qui sont encore aujourd’hui instrumentalisés par des pouvoirs (pays d’origine) dont les intérêts sont diamétralement opposés à ceux de l’immigration.

– Pensez-vous que le débat actuel sur la torture en Algérie puisse réconcilier les Algériens et les Français, et permette aux Algériens de mieux s’intégrer à la nation française ?

La position de sos Racisme consiste à dire qu’il faut reconstruire une mémoire historique, car nous sommes tous victimes de l’histoire officielle. L’histoire officielle est une histoire politique camouflée qui occulte les contradictions actuelles en Algérie et en France. Je pense qu’il faut établir la vérité, permettre l’accès aux archives, clarifier la situation des deux côtés. Car l’histoire de la torture par l’armée française existe, comme existe celle du fln, et pas seulement dans le cadre de la guerre coloniale. Je crois qu’aujourd’hui il existe un problème de torture en Algérie. Je crains que le débat en France camoufle cet état de fait. Pour nous donc, les chercheurs doivent pouvoir analyser en toute objectivité l’histoire coloniale. L’histoire coloniale n’est réductible ni à l’apport de la civilisation par la France, ni à la barbarie organisée par la France ; il faut nuancer, tenir compte, par exemple, des rapports contradictoires à l’identité que cette page de l’histoire a engendrés. On ne peut comprendre les processus d’intégration des jeunes d’origine algérienne, si l’on n’admet pas que les mêmes Algériens étaient déjà des Français culturellement.

– Dans les années 1985-1995, vous mettiez l’accent sur la lutte contre le racisme. Aujourd’hui vous semblez privilégier la lutte contre les discriminations. Est-ce seulement un changement sémantique ou votre conception du racisme a-t-elle évolué ?

Ce n’est pas un changement sémantique, mais un changement d’orientation politique. Le fait de passer de l’antiracisme à la lutte contre les discriminations correspond à de nouvelles réalités sociologiques et politiques. En effet, d’un certain point de vue, le racisme du XXe siècle est mort, c’est-à-dire celui qui reposait sur le concept de domination culturelle ou ethnique d’une population sur une autre. Je crois que le racisme colonial ou l’antisémitisme tels qu’ils ont existé avant et pendant la Seconde Guerre mondiale sont moins importants, en raison de la mondialisation et de l’éducation notamment. Les populations aujourd’hui sont de moins en moins ignorantes. Elles sont conscientes du caractère unique du genre humain. Mais, paradoxalement, alors que ce racisme du XXe siècle est en train de mourir, un nouveau racisme est en train de naître. Ce dernier est plus complexe : il s’agit d’un racisme «bâtard», hybride, composé d’un discours d’exclusion sociale et de démarcation sociale.
Lorsque certaines personnes affirment qu’elles ne sont pas racistes, elles sont persuadées d’être sincères. Mais elles ne veulent pas vivre au milieu des Arabes et des Noirs, car elles considèrent ces populations comme dangereuses. La peur de l’immigré et de l’étranger est en train de laisser place à la peur du jeune de banlieue. Or, ce sont des citoyens qui ont la même nationalité, la même culture, et qui sont nés dans le même pays. Il ne s’agit pas de différence culturelle, de différence de langage ou de différence de religion. Je crois qu’à travers la montée des ghettos urbains s’expriment des peurs. Nous constatons qu’il existe de nombreuses pratiques discriminatoires fondées sur une dialectique de rejet. Mais nous nous apercevons que, dans les grands centres urbains, la discrimination vise de plus en plus une catégorie qui cumule une identité particulière, la couleur de peau et une situation sociale marquée par toutes les formes d’exclusion dans des ghettos, dans les banlieues défavorisées.

sos Racisme avait interpellé les pouvoirs publics, il y a plusieurs années, pour dire que l’intégration n’était pas seulement un phénomène culturel, mais aussi un processus social et politique. En effet, on peut très bien être intégré, voire «assimilé» à la nation française, devenir français, puis être confronté à des réalités sociales violentes. Autant la seconde génération s’est fortement intégrée à la nation française – on peut même affirmer que «l’assimilation», la «francisation» ont été extrêmement fortes, plus fortes d’ailleurs pour les enfants d’Algériens que pour les enfants d’Italiens, d’Espagnols ou de Polonais –, autant elle connaît une marginalisation sociale et politique très forte. Cette situation crée alors des confrontations, des logiques de ghettos, de violence et d’affrontements. Elle pourrait engendrer une sous-identité nationale, par exemple, pour des Français musulmans, des Français de couleur, des Français blacks, des Français beurs… En réussissant parfaitement, le processus d’intégration a mis en valeur une contradiction de l’Etat français ; il y a un hiatus entre les concepts égalitaires, républicains, ceux de citoyenneté (où la dimension ethnique est inexistante), d’une part, et les réalités concrètes marquées par de nombreuses inégalités et discriminations, d’autre part. En France, existent aujourd’hui deux catégories de Français. D’ailleurs, les offres d’emplois n’affirment plus le caractère «Français» des profils recherchés, mais indirectement spécifient : «Français d’origine française», «Français blancs», ou encore bbr, ( «bleu, blanc rouge») pour ne pas dire clairement : «On ne veut pas de faux Français!». On arrive donc à des situations paradoxales.
La République est un processus politique en construction ; mais il a connu des étapes où elle a été conduite à renier les principes qui la fondent. Pendant la guerre d’Algérie, par exemple, la France a failli remettre en cause son identité républicaine, à partir du moment où cette identité était devenue artificielle ; dans la réalité, la France occupait une autre nation et niait les droits de sa population. A cette époque-là, la République était en danger. De même aujourd’hui, avec la mondialisation, l’intégration dans le processus européen, peu à peu, tous les fondements de l’identité républicaine risquent de sauter.

– Quelles sont, selon vous, ces discriminations ? Et dans quelle mesure sont-elles des obstacles à l’intégration à la France ?

La discrimination est une pratique, pas une idéologie. Elle existe concrètement dans le domaine professionnel, dans le marché du travail. Il semble que ce soit le terrain le plus privilégié des discriminations. La discrimination la plus importante, selon moi, réside cependant davantage dans le logement public. Aujourd’hui, les pratiques publiques se réorganisent autour des notions de communautés ethniques, de couleur de la peau, etc. Ces pratiques sont porteuses de développements sociaux complètement différents de ce tout que l’on a connu. Or, il ne peut exister de métissage de la société française, si les gens sont cantonnés dans des zones géographiques différentes.

– Etes-vous favorable à la mise en place de quotas dans les hlm ?

Avant de répondre, il faut reconnaître l’existence d’un vrai changement, depuis les années 1980, dans les politiques d’attribution de logements. Ces pratiques sont en effet de plus en plus ségrégatives. Or, ce fait n’est pas reconnu par les pouvoirs publics qui continuent à faire croire que la concentration de populations «de couleur» dans certains quartiers n’est liée qu’au phénomène de marginalisation économique, à celui de processus urbains naturels, de processus volontaires de regroupements de populations. Or, si les banlieues deviennent des banlieues ghettos, c’est parce que nous avons laissé faire certaines pratiques. Si l’on reconnaît ce fait-là, la question qui se pose est la suivante : comment assure-t-on l’équilibre social et ethnique ?
Pour ma part, je souhaiterais un tirage au sort pour l’attribution des logements. En revanche, si l’on accepte la politique des quotas, cela constituera un argument pour «reghettoïser» les quartiers. Je suis favorable à l’absence de toute discrimination raciale dans les politiques d’attribution de logements ; je suis favorable à la poursuite, par tous les pouvoirs publics, de tous les organismes logeurs privés qui pratiquent la discrimination. Or, à aucun moment, le préfet ou aucune autorité n’a sanctionné les organismes de logement. Et là, les phénomènes naturels de répartition de populations pourraient avoir lieu : des gens issus de l’immigration pourraient habiter dans les centres villes, parce qu’ils ont en les moyens financiers ; mais ils n’y vont pas à cause de problèmes de discrimination. Je crois que la discrimination, «positive» ou «négative», a un certain sens dans les pays où les conflits raciaux ont atteint une très forte tension, comme aux Etats-Unis, où eurent lieu l’esclavage et les discriminations raciales.

– Quels sont les résultats des tests sur les pratiques discriminatoires ?

Les discriminations ont-elles diminué, selon vous ?Notre objectif premier n’est pas exclusivement de faire disparaître les discriminations. Il existe une incompréhension totale, de la part de certains observateurs, de notre initiative. Notre but consiste d’abord à faire prendre conscience aux populations des problèmes auxquels elles sont confrontées. Nous pensons que la discrimination a pour effet de culpabiliser ceux qui ont sont victimes. Par exemple, je n’allais pas en boîte de nuit parce que j’avais peur de me faire jeter dehors ; peu à peu je me suis rendu compte que je n’aimais plus les boîtes de nuit, car en fait j’avais inconsciemment intériorisé ce rejet. Ainsi, l’un des objectifs de sos Racisme est de «conscientiser» les victimes, pour permettre de les déculpabiliser, en portant à l’opinion la preuve de la réalité de ce qu’elles ressentent. Pendant très longtemps, elles n’étaient pas des victimes, mais considérées comme coupables. En effet, les victimes de discriminations contestaient de moins en moins ces discriminations dont elles faisaient l’objet, pensaient même qu’elles en étaient responsables et finissaient par intégrer le discours discriminant. Bref, elles s’adaptaient à la discrimination. Aujourd’hui, je ne crois pas qu’il y ait une volonté de la société française de remettre en cause vraiment ces discriminations.
Certes, la discrimination est rejetée d’un point de vue moral ; mais concrètement elle «régule» les problèmes sociaux sur lesquels les pouvoirs publics n’ont pas de prise, pour lesquels ils sont impuissants. Par exemple, si l’on prend les problèmes de violence, le gouvernement laisse chaque citoyen se débrouiller. Les propriétaires de magasins, victimes de vols, appliquent eux-mêmes leurs propres lois : ils trient leur clientèle. Il n’y aura pas d’issue positive au débat sur les discriminations si les discriminés n’ont pas conscience de ce fait et s’ils n’affirment pas haut et fort le principe d’égalité. Paradoxalement, c’est la réussite de l’intégration qui est le ferment de la discrimination. La discrimination n’existerait pas dans un pays à logique purement communautariste.

– Etes-vous alors favorable à l’organisation communautaire de la société française ?

J’y suis absolument défavorable. Or, je pense que la discrimination incite à une régulation communautaire de la société. Par exemple, à Londres, il n’y a pas de discrimination à l’entrée des boîtes de nuit, pour la simple raison que les Noirs n’ont pas envie d’aller avec les Blancs et que les Blancs n’ont pas envie d’aller avec les Noirs. Le testing n’a pas pour objet simplement de mettre à bas les discriminations, par un procédé médiatique, technique, permettant d’avoir des outils juridiques, pour contester sur le terrain judiciaire et pour faire disparaître par la politique de la menace judiciaire les pratiques discriminatoires, mais de créer un début de conscientisation, un nouveau processus dans la lutte antiraciste.
Ce nouveau processus est un processus de lutte de pouvoir, mais aussi de dialogue, d’éducation, de sensibilisation de l’opinion. Il existe deux sortes d’attitudes discriminatoires chez les gens que nous poursuivons : ceux qui assument clairement cette politique et sont prêts à en payer le prix – comme par exemple les patrons de boîte de nuit qui préfèrent payer une amende plutôt que de faire entrer des Arabes dans leur boîte de nuit – et ceux, d’autre part, qui dans le secteur économique ne peuvent se permettre d’adopter cette attitude – comme les patrons de supermarchés qui sont implantés dans les banlieues.

– Y a-t-il de plus en plus d’adhérents issus de l’immigration maghrébine à sos Racisme ?

D’environ 30 000, pour l’ensemble des adhérents, dans la deuxième moitié des années 1980, on est passé à 12 000 au milieu des années 1990, et on est depuis trois ans entre 15 000 et 17 000. Aujourd’hui, cette association a pour but d’organiser une élite politique issue de l’immigration. Elle ne s’adresse plus à la masse de la population, pas plus qu’à la marge. Son objectif n’est pas de faire adhérer uniquement les jeunes de banlieue, mais aussi des gens économiquement ou politiquement insérés dans la société française, afin d’organiser une élite porteuse du combat pour les années à venir. Ceux qui adhèrent aujourd’hui à sos Racisme sont plutôt des Français issus de l’immigration qui la considèrent comme un outil de défense. Le choix de sos Racisme n’est pas de devenir une association pour les «beurs» ou les «gens de couleur», c’est clairement une association métissée.
Aujourd’hui, nous avons besoin d’acteurs, pas seulement de soutiens, comme avant. Nous voulons faire naître une avant-garde politique, dans le cadre politique républicain français. Il est vrai que des militants de notre association sont partis car ils militaient, avec en tête des schémas simplistes: blanc/noir, raciste/pas raciste. Nous pensons aujourd’hui que les choses sont plus complexes. Nous avons donc adopté une autre démarche, une autre manière de militer, une manière plus exigeante. Nous voulons militer au quotidien, pas seulement organiser des manifestations.

– Quels sont vos partenaires politiques aujourd’hui ?

sos Racisme a entretenu des relations privilégiées avec le Parti socialiste et surtout avec François Mitterrand, qui avait des relations particulières avec certains mouvements sociaux (beaucoup plus d’ailleurs que le Parti socialiste). Nous avons eu des relations de dialogue avec le président Mitterrand, mais parfois aussi des relations conflictuelles. Par exemple, lorsqu’il a choisi de faire participer la France à la guerre du Golfe, nous n’étions pas d’accord et avons donc montré notre indépendance à l’égard du président de la République. Si, aujourd’hui, il existe plus d’autonomie avec le Parti socialiste et le pouvoir politique en général, c’est parce qu’on assiste à un affaiblissement des partis politiques. La gauche elle-même s’est révélée peu efficace dans la lutte contre les discriminations. Nous souhaitons élargir notre partenariat avec tous les républicains. Nous ne voulons pas enfermer la droite républicaine dans un débat où elle serait hostile aux immigrés. Nous désirons conquérir aussi l’électorat de la droite républicaine.

– Etes-vous favorable à un nouveau recrutement de main-d’œuvre étrangère dans les années à venir ?

Nous sommes pour la liberté de circulation des personnes et des biens. Mais nous considérons que les immigrés ne doivent pas être un instrument pour conduire une politique d’ajustement à la baisse des salaires. Nous souhaitons une nouvelle loi sur l’immigration, afin de lier étroitement immigration, codéveloppement et humanitaire. Nous souhaitons que le concept d’immigration de travail saisonnier – avec des garanties sociales – émerge ; nous ne désirons ni ouverture totale ni fermeture totale des frontières, mais simplement une immigration contrôlée.

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Propos recueillis par Dominique Baillet