Lintégration
politique et économique
des immigrés et de leurs enfants aujourdhui
Entretien avec Malek Boutih
Confluences Méditerranée a rencontré Malek Boutih, Président de SOS Racisme, et la interrogé sur les questions dintégration des immigrés.
En tant que président de sos Racisme, pensez-vous que le droit de vote des étrangers aux élections locales et nationales soit un instrument dintégration ?
Du point de vue des principes, sos Racisme est favorable au droit de vote
aux élections locales, mais pas aux élections nationales. Ce droit correspond pour nous
à une avancée démocratique, en matière de citoyenneté. La population vivant
aujourdhui à 80% dans les villes et de nouveaux enjeux de pouvoirs locaux
sétant dessinés au cours du XXe siècle, il nous apparaît important que toute la
population puisse être intégrée dans ce dispositif de vote.
Nous ne sommes pas favorables au droit de vote aux élections nationales pour la simple et
bonne raison quen France lon définit lidentité française autour du
concept de citoyenneté. Il faut tenir compte dun certain nombre de principes qui
définissent la citoyenneté : le code de la nationalité précise les conditions pour
quun individu devienne français ; lorsque les individus sont français, ils votent,
participent à la démocratie avec des devoirs et des obligations. Si lon séparait
cette citoyenneté de lidentité française, la question serait alors :
«quest-ce quêtre français ?». Il existerait donc deux niveaux de
citoyenneté en France : des citoyens vivant en France en tant quétrangers et des
citoyens vivant en France, qui sont français et ont la nationalité française. Peu à
peu, la nature et le juridisme ayant horreur du vide, la question «quest-ce
quêtre français ?», se poserait. Nous ouvririons la porte alors à une
définition ethnique, culturelle de lidentité et, à partir de là, nous serions en
rupture avec le concept républicain de lidentité. Donc, il est clair, pour nous,
que si lon veut voter aux élections nationales, il faut devenir français.
La deuxième réflexion, qui nous différencie de beaucoup dautres
associations antiracistes, est la suivante : nous estimons que lon prête au droit
de vote aux élections locales et à la citoyenneté des immigrés des vertus qui
nexistent pas. Je ne crois pas à ce simplisme considérant que, si les immigrés
votaient, le respect à leur égard serait plus grand dans le monde politique, et que la
prise en compte de leur situation serait plus importante, dautant que le problème
de létranger et de limmigré devient de plus en plus relatif dans les
préoccupations à légard des minorités. On a aujourdhui dans nos banlieues
des problèmes de «ghettoïsation», de marginalisation économique, sociale et
culturelle qui touchent des populations entières dont la plus grande partie est pourtant
française et possède le droit de vote. Dans les banlieues, dans les cités
aujourdhui, il existe des milliers délecteurs qui ont ce droit de vote, mais
qui ne sont pas pris en compte.
Ce phénomène sexplique : la conscience politique de cette population, sa capacité
à sexprimer politiquement, est faible, ce qui incite à relativiser la question du
droit de vote des étrangers. Le droit de vote aux élections locales est, pour nous, un
complément de citoyenneté, quelque chose de bénéfique pour la citoyenneté locale,
mais ce nest pas cette mesure symbole qui bouleverserait la donne. Il y a un
caractère romantique dans cette revendication, comme étant la dernière revendication de
la belle époque (...) Le droit de vote des immigrés nest pas la dissolution de
lidentité française, mais un ajustement, un apport supplémentaire, un
élargissement démocratique dans des zones nouvelles. Mais la question la plus importante
réside, à mon avis, dans la nécessité délever la conscience politique et
sociale de ceux qui en bénéficient.
Ne pensez-vous pas que ce droit de vote, accordé uniquement aux élections locales, rappelle la citoyenneté de seconde zone, en vigueur lors de la colonisation algérienne ?
Je ne crois pas que cette comparaison soit valable ; elle est erronée car, pendant la période coloniale, il existait des citoyens et des non-citoyens. La citoyenneté nexistait artificiellement que pour quelques caïds et quelques chefs de tribus. Ensuite, la comparaison entre la situation de lAlgérie coloniale un pays occupé par un autre et celle de la France daujourdhui où le débat tourne autour de la question de savoir sil faut ou non accorder un droit fondamental au sein de la nation française à des étrangers est pour le moins discutable. Ces comparaisons sont impropres, rapides et limitées. Je considère que le vrai risque réside dans linstitution de deux sortes de citoyenneté, qui conduirait à deux types de citoyens qui auraient paradoxalement les mêmes droits civiques, mais dont certains seraient de nationalité française et dautres ne le seraient pas. Cest un débat quil faut mener avec calme et sérénité, quil faut approfondir.
Selon vous, la construction politique de lEurope légitime-t-elle lattribution du droit de vote aux immigrés étrangers en France ?
Je ne pense pas que cette construction conduise à des conséquences décisives, en ce qui concerne notre sujet ; elle permet cependant de poser un cadre légal, dune autre nature il est vrai. Dun certain point de vue, un tabou psychologique a sauté. LEurope est un point dappui juridique et technique qui permet décarter des arguments demeurés jusque-là tabous, comme la réforme inévitable de la Constitution. La construction européenne oblige à recentrer le débat autour de ce qui est utile à notre nation. Est-ce que ce droit de vote est utile à la régulation sociale ? Permet-il déviter des ruptures entre les premières et les secondes générations ? Il favorise, selon nous, des continuités familiales, permet dasseoir lautorité de populations immigrées.
La double nationalité est-elle un facteur dintégration politique supplémentaire, selon vous ?
La double nationalité nous a été imposée ; elle est aujourdhui
porteuse de problèmes, car les Etats dorigine nous imposent dêtre leurs
citoyens. Ce nest pas une possibilité ouverte à notre génération, mais plutôt
un héritage. Je suis favorable à ce que les enfants dimmigrés choisissent leur
nationalité. Or, aujourdhui, cette nationalité nous est imposée. Depuis ma
majorité, je nai effectué aucune démarche administrative, nai renouvelé
aucun document administratif auprès des autorités algériennes, qui considèrent que je
suis leur citoyen. Les situations paradoxales surviennent lorsque la France et les
autorités françaises en Algérie ne nous considèrent plus comme des Français. A
lambassade de France en Algérie, il existe en effet deux catégories de Français :
les «Franco-Algériens» et les «Français-Français» ; les Franco-Algériens sont
reconnus au physique et traités différemment ; il en découle, chez certains
fonctionnaires, une acception «ethnique», voire «raciale» de la nationalité,
doù des discriminations inacceptables.
Je crois que cette double nationalité est porteuse dénormes problèmes. Je suis
donc plutôt favorable au choix de la nationalité. Il faut permettre la possibilité,
jusquà 18 ans, de la double nationalité et, une fois majeurs, les jeunes doivent
effectuer un choix : conserver la nationalité dorigine ou devenir français. Je
crois quil faut renégocier les accords dEvian. Ces accords sont
définitivement révolus. Je moppose totalement à lanalyse du président
algérien qui est venu récemment en France. Je ne crois pas que la France ait une dette
envers lAlgérie et que les immigrés doivent être les otages de concepts
pseudo-historiques, à présent dépassés, et qui sont encore aujourdhui
instrumentalisés par des pouvoirs (pays dorigine) dont les intérêts sont
diamétralement opposés à ceux de limmigration.
Pensez-vous que le débat actuel sur la torture en Algérie puisse réconcilier les Algériens et les Français, et permette aux Algériens de mieux sintégrer à la nation française ?
La position de sos Racisme consiste à dire quil faut reconstruire une mémoire historique, car nous sommes tous victimes de lhistoire officielle. Lhistoire officielle est une histoire politique camouflée qui occulte les contradictions actuelles en Algérie et en France. Je pense quil faut établir la vérité, permettre laccès aux archives, clarifier la situation des deux côtés. Car lhistoire de la torture par larmée française existe, comme existe celle du fln, et pas seulement dans le cadre de la guerre coloniale. Je crois quaujourdhui il existe un problème de torture en Algérie. Je crains que le débat en France camoufle cet état de fait. Pour nous donc, les chercheurs doivent pouvoir analyser en toute objectivité lhistoire coloniale. Lhistoire coloniale nest réductible ni à lapport de la civilisation par la France, ni à la barbarie organisée par la France ; il faut nuancer, tenir compte, par exemple, des rapports contradictoires à lidentité que cette page de lhistoire a engendrés. On ne peut comprendre les processus dintégration des jeunes dorigine algérienne, si lon nadmet pas que les mêmes Algériens étaient déjà des Français culturellement.
Dans les années 1985-1995, vous mettiez laccent sur la lutte contre le racisme. Aujourdhui vous semblez privilégier la lutte contre les discriminations. Est-ce seulement un changement sémantique ou votre conception du racisme a-t-elle évolué ?
Ce nest pas un changement sémantique, mais un changement
dorientation politique. Le fait de passer de lantiracisme à la lutte contre
les discriminations correspond à de nouvelles réalités sociologiques et politiques. En
effet, dun certain point de vue, le racisme du XXe siècle est mort,
cest-à-dire celui qui reposait sur le concept de domination culturelle ou ethnique
dune population sur une autre. Je crois que le racisme colonial ou
lantisémitisme tels quils ont existé avant et pendant la Seconde Guerre
mondiale sont moins importants, en raison de la mondialisation et de léducation
notamment. Les populations aujourdhui sont de moins en moins ignorantes. Elles sont
conscientes du caractère unique du genre humain. Mais, paradoxalement, alors que ce
racisme du XXe siècle est en train de mourir, un nouveau racisme est en train de naître.
Ce dernier est plus complexe : il sagit dun racisme «bâtard», hybride,
composé dun discours dexclusion sociale et de démarcation sociale.
Lorsque certaines personnes affirment quelles ne sont pas racistes, elles sont
persuadées dêtre sincères. Mais elles ne veulent pas vivre au milieu des Arabes
et des Noirs, car elles considèrent ces populations comme dangereuses. La peur de
limmigré et de létranger est en train de laisser place à la peur du jeune
de banlieue. Or, ce sont des citoyens qui ont la même nationalité, la même culture, et
qui sont nés dans le même pays. Il ne sagit pas de différence culturelle, de
différence de langage ou de différence de religion. Je crois quà travers la
montée des ghettos urbains sexpriment des peurs. Nous constatons quil existe
de nombreuses pratiques discriminatoires fondées sur une dialectique de rejet. Mais nous
nous apercevons que, dans les grands centres urbains, la discrimination vise de plus en
plus une catégorie qui cumule une identité particulière, la couleur de peau et une
situation sociale marquée par toutes les formes dexclusion dans des ghettos, dans
les banlieues défavorisées.
sos Racisme avait interpellé les pouvoirs publics, il y a plusieurs
années, pour dire que lintégration nétait pas seulement un phénomène
culturel, mais aussi un processus social et politique. En effet, on peut très bien être
intégré, voire «assimilé» à la nation française, devenir français, puis être
confronté à des réalités sociales violentes. Autant la seconde génération sest
fortement intégrée à la nation française on peut même affirmer que
«lassimilation», la «francisation» ont été extrêmement fortes, plus fortes
dailleurs pour les enfants dAlgériens que pour les enfants dItaliens,
dEspagnols ou de Polonais , autant elle connaît une marginalisation sociale
et politique très forte. Cette situation crée alors des confrontations, des logiques de
ghettos, de violence et daffrontements. Elle pourrait engendrer une sous-identité
nationale, par exemple, pour des Français musulmans, des Français de couleur, des
Français blacks, des Français beurs
En réussissant parfaitement, le processus
dintégration a mis en valeur une contradiction de lEtat français ; il y a un
hiatus entre les concepts égalitaires, républicains, ceux de citoyenneté (où la
dimension ethnique est inexistante), dune part, et les réalités concrètes
marquées par de nombreuses inégalités et discriminations, dautre part. En France,
existent aujourdhui deux catégories de Français. Dailleurs, les offres
demplois naffirment plus le caractère «Français» des profils recherchés,
mais indirectement spécifient : «Français dorigine française», «Français
blancs», ou encore bbr, ( «bleu, blanc rouge») pour ne pas dire clairement : «On ne
veut pas de faux Français!». On arrive donc à des situations paradoxales.
La République est un processus politique en construction ; mais il a connu des étapes
où elle a été conduite à renier les principes qui la fondent. Pendant la guerre
dAlgérie, par exemple, la France a failli remettre en cause son identité
républicaine, à partir du moment où cette identité était devenue artificielle ; dans
la réalité, la France occupait une autre nation et niait les droits de sa population. A
cette époque-là, la République était en danger. De même aujourdhui, avec la
mondialisation, lintégration dans le processus européen, peu à peu, tous les
fondements de lidentité républicaine risquent de sauter.
Quelles sont, selon vous, ces discriminations ? Et dans quelle mesure sont-elles des obstacles à lintégration à la France ?
La discrimination est une pratique, pas une idéologie. Elle existe concrètement dans le domaine professionnel, dans le marché du travail. Il semble que ce soit le terrain le plus privilégié des discriminations. La discrimination la plus importante, selon moi, réside cependant davantage dans le logement public. Aujourdhui, les pratiques publiques se réorganisent autour des notions de communautés ethniques, de couleur de la peau, etc. Ces pratiques sont porteuses de développements sociaux complètement différents de ce tout que lon a connu. Or, il ne peut exister de métissage de la société française, si les gens sont cantonnés dans des zones géographiques différentes.
Etes-vous favorable à la mise en place de quotas dans les hlm ?
Avant de répondre, il faut reconnaître lexistence dun vrai
changement, depuis les années 1980, dans les politiques dattribution de logements.
Ces pratiques sont en effet de plus en plus ségrégatives. Or, ce fait nest pas
reconnu par les pouvoirs publics qui continuent à faire croire que la concentration de
populations «de couleur» dans certains quartiers nest liée quau phénomène
de marginalisation économique, à celui de processus urbains naturels, de processus
volontaires de regroupements de populations. Or, si les banlieues deviennent des banlieues
ghettos, cest parce que nous avons laissé faire certaines pratiques. Si lon
reconnaît ce fait-là, la question qui se pose est la suivante : comment assure-t-on
léquilibre social et ethnique ?
Pour ma part, je souhaiterais un tirage au sort pour lattribution des logements. En
revanche, si lon accepte la politique des quotas, cela constituera un argument pour
«reghettoïser» les quartiers. Je suis favorable à labsence de toute
discrimination raciale dans les politiques dattribution de logements ; je suis
favorable à la poursuite, par tous les pouvoirs publics, de tous les organismes logeurs
privés qui pratiquent la discrimination. Or, à aucun moment, le préfet ou aucune
autorité na sanctionné les organismes de logement. Et là, les phénomènes
naturels de répartition de populations pourraient avoir lieu : des gens issus de
limmigration pourraient habiter dans les centres villes, parce quils ont en
les moyens financiers ; mais ils ny vont pas à cause de problèmes de
discrimination. Je crois que la discrimination, «positive» ou «négative», a un
certain sens dans les pays où les conflits raciaux ont atteint une très forte tension,
comme aux Etats-Unis, où eurent lieu lesclavage et les discriminations raciales.
Quels sont les résultats des tests sur les pratiques discriminatoires ?
Les discriminations ont-elles diminué, selon vous ?Notre objectif premier
nest pas exclusivement de faire disparaître les discriminations. Il existe une
incompréhension totale, de la part de certains observateurs, de notre initiative. Notre
but consiste dabord à faire prendre conscience aux populations des problèmes
auxquels elles sont confrontées. Nous pensons que la discrimination a pour effet de
culpabiliser ceux qui ont sont victimes. Par exemple, je nallais pas en boîte de
nuit parce que javais peur de me faire jeter dehors ; peu à peu je me suis rendu
compte que je naimais plus les boîtes de nuit, car en fait javais
inconsciemment intériorisé ce rejet. Ainsi, lun des objectifs de sos Racisme est
de «conscientiser» les victimes, pour permettre de les déculpabiliser, en portant à
lopinion la preuve de la réalité de ce quelles ressentent. Pendant très
longtemps, elles nétaient pas des victimes, mais considérées comme coupables. En
effet, les victimes de discriminations contestaient de moins en moins ces discriminations
dont elles faisaient lobjet, pensaient même quelles en étaient responsables
et finissaient par intégrer le discours discriminant. Bref, elles sadaptaient à la
discrimination. Aujourdhui, je ne crois pas quil y ait une volonté de la
société française de remettre en cause vraiment ces discriminations.
Certes, la discrimination est rejetée dun point de vue moral ; mais concrètement
elle «régule» les problèmes sociaux sur lesquels les pouvoirs publics nont pas
de prise, pour lesquels ils sont impuissants. Par exemple, si lon prend les
problèmes de violence, le gouvernement laisse chaque citoyen se débrouiller. Les
propriétaires de magasins, victimes de vols, appliquent eux-mêmes leurs propres lois :
ils trient leur clientèle. Il ny aura pas dissue positive au débat sur les
discriminations si les discriminés nont pas conscience de ce fait et sils
naffirment pas haut et fort le principe dégalité. Paradoxalement, cest
la réussite de lintégration qui est le ferment de la discrimination. La
discrimination nexisterait pas dans un pays à logique purement communautariste.
Etes-vous alors favorable à lorganisation communautaire de la société française ?
Jy suis absolument défavorable. Or, je pense que la discrimination
incite à une régulation communautaire de la société. Par exemple, à Londres, il
ny a pas de discrimination à lentrée des boîtes de nuit, pour la simple
raison que les Noirs nont pas envie daller avec les Blancs et que les Blancs
nont pas envie daller avec les Noirs. Le testing na pas pour objet
simplement de mettre à bas les discriminations, par un procédé médiatique, technique,
permettant davoir des outils juridiques, pour contester sur le terrain judiciaire et
pour faire disparaître par la politique de la menace judiciaire les pratiques
discriminatoires, mais de créer un début de conscientisation, un nouveau processus dans
la lutte antiraciste.
Ce nouveau processus est un processus de lutte de pouvoir, mais aussi de dialogue,
déducation, de sensibilisation de lopinion. Il existe deux sortes
dattitudes discriminatoires chez les gens que nous poursuivons : ceux qui assument
clairement cette politique et sont prêts à en payer le prix comme par exemple les
patrons de boîte de nuit qui préfèrent payer une amende plutôt que de faire entrer des
Arabes dans leur boîte de nuit et ceux, dautre part, qui dans le secteur
économique ne peuvent se permettre dadopter cette attitude comme les patrons
de supermarchés qui sont implantés dans les banlieues.
Y a-t-il de plus en plus dadhérents issus de limmigration maghrébine à sos Racisme ?
Denviron 30 000, pour lensemble des adhérents, dans la
deuxième moitié des années 1980, on est passé à 12 000 au milieu des années 1990, et
on est depuis trois ans entre 15 000 et 17 000. Aujourdhui, cette association a pour
but dorganiser une élite politique issue de limmigration. Elle ne
sadresse plus à la masse de la population, pas plus quà la marge. Son
objectif nest pas de faire adhérer uniquement les jeunes de banlieue, mais aussi
des gens économiquement ou politiquement insérés dans la société française, afin
dorganiser une élite porteuse du combat pour les années à venir. Ceux qui
adhèrent aujourdhui à sos Racisme sont plutôt des Français issus de
limmigration qui la considèrent comme un outil de défense. Le choix de sos Racisme
nest pas de devenir une association pour les «beurs» ou les «gens de couleur»,
cest clairement une association métissée.
Aujourdhui, nous avons besoin dacteurs, pas seulement de soutiens, comme
avant. Nous voulons faire naître une avant-garde politique, dans le cadre politique
républicain français. Il est vrai que des militants de notre association sont partis car
ils militaient, avec en tête des schémas simplistes: blanc/noir, raciste/pas raciste.
Nous pensons aujourdhui que les choses sont plus complexes. Nous avons donc adopté
une autre démarche, une autre manière de militer, une manière plus exigeante. Nous
voulons militer au quotidien, pas seulement organiser des manifestations.
Quels sont vos partenaires politiques aujourdhui ?
sos Racisme a entretenu des relations privilégiées avec le Parti socialiste et surtout avec François Mitterrand, qui avait des relations particulières avec certains mouvements sociaux (beaucoup plus dailleurs que le Parti socialiste). Nous avons eu des relations de dialogue avec le président Mitterrand, mais parfois aussi des relations conflictuelles. Par exemple, lorsquil a choisi de faire participer la France à la guerre du Golfe, nous nétions pas daccord et avons donc montré notre indépendance à légard du président de la République. Si, aujourdhui, il existe plus dautonomie avec le Parti socialiste et le pouvoir politique en général, cest parce quon assiste à un affaiblissement des partis politiques. La gauche elle-même sest révélée peu efficace dans la lutte contre les discriminations. Nous souhaitons élargir notre partenariat avec tous les républicains. Nous ne voulons pas enfermer la droite républicaine dans un débat où elle serait hostile aux immigrés. Nous désirons conquérir aussi lélectorat de la droite républicaine.
Etes-vous favorable à un nouveau recrutement de main-duvre étrangère dans les années à venir ?
Nous sommes pour la liberté de circulation des personnes et des biens. Mais nous considérons que les immigrés ne doivent pas être un instrument pour conduire une politique dajustement à la baisse des salaires. Nous souhaitons une nouvelle loi sur limmigration, afin de lier étroitement immigration, codéveloppement et humanitaire. Nous souhaitons que le concept dimmigration de travail saisonnier avec des garanties sociales émerge ; nous ne désirons ni ouverture totale ni fermeture totale des frontières, mais simplement une immigration contrôlée.
Propos recueillis par Dominique Baillet