Palestine :
L'urgence d'une force internationale de protection
Jean-Paul Chagnollaud et Bernard Ravenel
Ce texte a été écrit à la mi-juillet pour être envoyé au journal Le Monde. Le Monde nayant pas donné suite, nous avons choisi de le publier dans ce numéro sans rien y changer.
Produit dune pression grandissante de lopinion publique, la
prise en compte par le G8 de lenvoi dobservateurs internationaux au
Moyen-Orient représente un progrès sensible même si elle nest pas à la hauteur
des risques actuels, car elle ne peut représenter une alternative au déploiement
dune force internationale chargée de protéger la population civile palestinienne
sous occupation.
Or il y a urgence car, depuis quelques semaines, le conflit israélo-palestinien est
entré dans une phase critique qui risque de conduire dans les prochaines semaines à une
situation dramatique si la communauté internationale nentreprend pas une action
décisive pour stopper cette «course vers la catastrophe», pour reprendre la
formule du regretté professeur Leibovitz.
Dès maintenant larmée israélienne est sur le pied de guerre prête à mettre en
uvre un plan soigneusement élaboré visant à prendre le contrôle par la force
dune grande partie des territoires autonomes palestiniens pour anéantir lanp
et contraindre ses dirigeants à lexil.
La stratégie Sharon : retour sur le passé
Ce qui frappe dans la vision du Premier ministre israélien, cest
quelle renvoie à une autre époque comme si rien ne sétait passé depuis
trente ans. Pour lui, comme il la déclaré au journal israélien Haaretz,
«la guerre dindépendance dIsraël nest pas encore terminée»
(cf Le Monde du 18 avril 2001). Seul compte le rapport des forces; il faut donc
continuer à simposer aux Arabes par tous les moyens pour quils se soumettent.
Dans une telle perspective, lidée même de concession apparaît comme une marque de
faiblesse quon doit donc absolument éviter. Cest notamment pour cette raison
quil a violemment critiqué la décision dEhud Barak de retirer Tsahal du
Liban. Il ne faut donc pas sétonner que le recours à la violence ait été chaque
fois au cur de ses initiatives les plus importantes.
En 1970, on la complètement oublié, cest lui qui est chargé de la
répression à Gaza où déjà les habitants des réfugiés de 1948 pour la plupart
refusent loccupation qui sinstalle au lendemain de la guerre de 1967.
Il sera impitoyable : bannissement de plusieurs centaines de Palestiniens et internement
de milliers dautres après être entré en force à Gaza en rasant des milliers de
maisons pour faire place nette
Douze ans plus tard, en 1982, alors quil est ministre de la Défense du gouvernement
Begin, avec le feu vert des Etats-Unis, il franchit la frontière libanaise puis encercle
Beyrouth pour broyer définitivement lolp ; par cette guerre à outrance il voulait
aussi étouffer toute résistance de lolp en Cisjordanie et à Gaza pour la
remplacer par des interlocuteurs dociles à travers de fantomatiques Ligues de villages
créées pour loccasion. Cest durant ces épisodes terribles qui ont fait des
milliers de morts dans la population civile au Liban quil a laissé entrer des
milices chrétiennes qui ont massacré des centaines de Palestiniens sans défense dans
les camps de Sabra et Chatila
Le résultat de cette entreprise fut globalement désastreux : pour les
Palestiniens et pour les Libanais dabord bien sûr mais aussi par la suite pour les
Israéliens qui ont perdu beaucoup de jeunes dans cette guerre absurde puis dans
loccupation qui sensuivit pendant près de 20 ans
Cest lui aussi qui, depuis la fin des années 70, est le grand artisan de la
politique des implantations dans les territoires occupés
Tout porte à croire
quAriel Sharon na rien appris de ces échecs.
Tout porte à croire quil na aucune vision davenir pour
les peuples de la région en dehors dune situation de domination pour Israël. Tout
porte à croire donc quil va lancer une agression comparable à ce quil a fait
dans le passé. A lévidence, Ariel Sharon a commencé une campagne psychologique et
politique pour préparer les esprits en Israël et à létranger. Il a feint
daccepter le cessez-le-feu préconisé par la Commission Mitchell pour utiliser
ensuite le prétexte des violences qui continuent pour justifier une agression quil
prépare de longue date.
La question aujourdhui est donc de savoir quand cette offensive va commencer et
quelle en sera lampleur. Les assassinats de cadres palestiniens, le bombardement de
villes et de villages palestiniens, lutilisation de tanks, dhélicoptères et
même davions F16, les incursions répétées de Tsahal dans les zones A, le
couvre-feu imposé aux dizaines de milliers de Palestiniens dHébron qui vivent dans
la zone contrôlée par les Israéliens, les bouclages hermétiques apparaissent comme
autant déléments constitutifs de cette attaque programmée. Ce qui a été
jusquici erratique (et très relativement limité) pourrait ainsi devenir
systématique et massif sur lensemble des territoires palestiniens avec une énorme
concentration de moyens militaires. Doù le renforcement incessant, ces jours-ci en
particulier, du dispositif de Tsahal en Cisjordanie et à Gaza.
Mener à bien cette action suppose disoler encore davantage Yasser Arafat et
dobtenir le consensus ou, à tout le moins, la passivité des Etats-Unis et de
lUnion européenne. Déjà certains, à Washington et dans certaines capitales
européennes, commencent à se résigner et à shabituer à cette hypothèse en
avançant lidée que ce nest quaprès la prochaine guerre
israélo-palestinienne quon pourra penser à un accord politique entre les parties
Tous ces éléments de léquation rendent évident que seule une médiation internationale déterminée (Etats et société civile) peut renverser la logique de guerre qui est en train de simposer de manière presque inexorable ; un sondage effectué il y a quelques jours auprès des deux populations le confirme encore en montrant que 37% des Israéliens soutiennent lidée dune intervention en force contre lAutorité palestinienne et que 92% des Palestiniens estiment justifiées les actions armées contre les soldats de Tsahal dans les territoires....
Et lUnion européenne ?
Cest là que se pose la question du rôle de lEurope qui
malgré les efforts de la France est exclue de tout processus de médiation
politique alors que lAmérique ne peut plus mener le jeu. La Pax americana imposée
avec la guerre du Golfe ne fonctionne plus. Et maintenant que saccroît
linterdépendance de léconomie et des intérêts de sécurité de
lEurope avec lévolution du conflit israélo-palestinien, la contradiction
entre limportance de ces intérêts et la pauvreté de sa politique apparaît avec
éclat notamment dans la crise du projet euroméditerranéen lancé à Barcelone en 1995.
Alors quelle se dit en faveur du respect du droit et que le problème est
lapplication de la loi internationale par Israël pour que cesse loccupation
illégale des territoires palestiniens , lUE soutient une position
«équidistante» entre occupés et occupants comme si elle craignait dapparaître
comme pro-palestinienne. Ce qui dans les faits lamène à nexercer aucune
pression diplomatique, politique ou économique sérieuse sur Israël alors que seule
cette approche pourrait contribuer à une solution juste du conflit. Il suffit, en effet,
de rappeler que le chemin vers la paix a toujours été ouvert par de courageuses prises
de position «unilatérales» alors durement condamnées par Israël et que les
concessions faites par Tel-Aviv sont exclusivement venues après ce type de pressions,
depuis la Déclaration européenne de Venise en 1980 sur la représentativité de
lolp jusquau blocage de crédits par George Bush (père) pour mener Shamir à
la Conférence de Madrid
Il est temps que lEurope ose enfin assumer pleinement ses
responsabilités internationales avec les moyens qui sont les siens.
Sur le plan économique, son action devrait passer par un gel de laccord
dassociation signé avec Israël qui est fondé sur un certain nombre de principes
et dengagements que Tel-Aviv ne cesse de violer. Chris Patten le commissaire
européen chargé de ces questions a encore récemment dénoncé ces violations
sans en tirer vraiment les conséquences qui simposent.
Sur le plan diplomatique, lue devrait sinvestir pleinement dans le projet
denvoi dobservateurs internationaux en Palestine. Il ny a aucune raison
de laisser une fois encore les Etats-Unis agir de manière unilatérale. Quant à
largument selon lequel il faudrait laccord des deux parties, il ne résiste
pas une seconde à lanalyse juridique. Seule lautorité souveraine peut
valablement empêcher une présence étrangère sur son territoire. Or il est un principe
élémentaire de droit international qui conduit à refuser toute forme de délégation de
souveraineté à une puissance occupante. En aucun cas une occupation militaire ne peut
conférer la moindre parcelle de droit à la souveraineté. Ce principe dailleurs
découle du simple bon sens : ce nest pas parce que vous occupez par la force la
maison de votre voisin que vous pouvez en exercer les droits de propriété....
Au-delà de ce débat sur lenvoi urgent dune mission
internationale ad hoc, il faut rappeler quil existe un texte fondamental de droit
international parfaitement applicable à la situation qui prévaut dans les territoires
palestiniens : la IV ème Convention de Genève de 1949 relative à la protection des
personnes civiles en temps de guerre. Ce texte fait obligation à tous les Etats
signataires (donc aussi bien les Etats-Unis que les Etats européens notamment)...«de
faire respecter ses principes dans toute situation doccupation». Un mécanisme
de protection des populations civiles est expressément prévu avec la notion de «Puissance
protectrice». Deux articles suffisent à sen faire une idée. Larticle 9
stipule : «La présente Convention sera appliquée avec le concours et sous le
contrôle des Puissances protectrices». Et les commentaires autorisés (sous la
direction du cicr à Genève) précisent que «la Puissance occupante peut refuser
certaines Puissances dans le rôle de protecteur des populations mais pas toutes car ce
serait alors totalement contraire à lesprit de la Convention»; celle-ci
précise dailleurs, dans son article 47, que : «les personnes protégées qui
se trouvent dans un territoire occupé ne seront privées en aucun cas, ni daucune
manière du bénéfice de la présente Convention...»
Bref, on le voit, les instruments juridiques existent qui pourraient accompagner
lenvoi dobservateurs internationaux ou sy substituer. Encore faut-il
avoir le courage politique dexiger leur application.
En attendant, des missions de la société civile française et européenne vont aller sur
place pour témoigner, soutenir la population civile et demander aux Etats européens de
prendre leurs responsabilités.
De toutes façons, à un moment ou à un autre, une mission internationale viendra se déployer sur le terrain. La question est de savoir si elle sera envoyée avant lagression pour lempêcher et contribuer ainsi à un retour au dialogue politique ou seulement après pour compter les morts.
Jean-Paul Chagnollaud et Bernard Ravenel
Postface du 5 septembre 2001 :
Sans doute parce que le coût humain et diplomatique dune attaque denvergure contre les Territoires palestiniens savère trop élévé, le gouvernement Sharon na pas, pour le moment, mis à exécution ce projet dont les plans sont prêts depuis longtemps. Mais, au cours de cet été, il a pris de nouvelles initiatives qui ont encore attisé la haine et la violence en particulier avec lassassinat du leader du fplp et lentrée de Tsahal à Beit Jala. De son côté, la population israélienne na jamais connu, depuis 1993, une telle situation dinsécurité avec des attentats suicides en Israël même. La spirale de la violence sest donc encore intensifiée, rendant plus indispensable que jamais lenvoi dobservateurs internationaux ou, mieux encore, le déploiement dune force internationale dinterposition afin, de protéger la population civile palestinienne et dapaiser les tensions pour préparer lindispensable reprise du dialogue politique.