1988-2002 : chronique d'une guerre sans fin
Ihsane El-Kadi
Retour sur 14 années, toujours pas closes, de violences armées en Algérie et sur les mécanismes ainsi que les différentes étapes de cette guerre…
Crescia est un joli village au style colonial. Il se situe à 20 km du centre d'Alger dans le Sahel, cette bande verte du sud-ouest d'Alger toute en collines et en vallons qui sépare la grande plaine de la Mitidja des stations balnéaires de la côte algéroise. Tout comme les autres villages du Sahel, Douera, Baba-Hassen, Draria, Crescia a connu un boom de l'immobilier lors des 20 dernières années. Il a profité du mouvement migratoire des nouveaux riches et d'une partie des classes moyennes quittant les appartements étroits du centre-ville pollué d'Alger. Des lotissements de villas ont envahi le Sahel faisant se toucher les anciens villages entre eux. La nouvelle banlieue bourgeoise d'Alger se développe donc sur son flanc ouest, tandis que la banlieue populaire s'est étendue à l'est et au sud. Tout serait banal dans cette histoire digne de n'importe quelle grande ville du tiers monde en mutation, tout, s'il n'y avait pas eu la nuit du jeudi 13 au vendredi 14 juin 2002 une attaque terroriste nocturne qui a fait 12 morts aux portes de Crescia. Deux familles, parents et enfants, ont été surprises dans leurs maisons et tuées par balles par un petit groupe d'assaillants qui a mitraillé un peu plus tard cinq jeunes qui avaient le malheur de se trouver sur le chemin de sa retraite. Le massacre a frappé un quartier d'habitats précaires. Depuis 10 ans qu'elle dure, cette guerre touche les pauvres quasi-exclusivement. Mais elle empêche les riches de vivre normalement, comme à Crescia et dans le Sahel où il ne s'était rien passé de grave depuis 1998 et où brutalement la tombée de la nuit redevient sinistre.
Toutes les apparences de la normalité
Tout le paradoxe de la situation algérienne est contenu dans
cette actualité. L'après-guerre a commencé, mais la guerre n'est pas finie. A
Crescia, dans le Sahel et dans le reste de l'Algérie, la vie se poursuit
trépidante à la levée du jour. Les commerces sont bien achalandés, les marchés
jamais autant parfumés de fruits de saison et les enfants gais et bruyants. 650
personnes sont pourtant mortes depuis le début de l'année 2002 du fait des
violences politiques. Le massacre de Crescia a bien sûr fait la une de tous les
journaux, d'autant que deux jours plutôt une autre attaque terroriste contre un
transporteur urbain faisait aussi 12 morts au cœur même de la ville de Médéa,
une des plus touchées par les violences. A chaque fois les forces de sécurité
sont prises de court. Dans le quartier du Télégraphe près de Crescia où s'est
produite l'attaque, il y avait 12 citoyens armés par l'Etat et chargés de
défendre les autres. Un seul d'entre eux a pu tirer un coup de feu lorsque tout
était fini. Comment vivre en état d'alerte permanente lorsque le pays présente
toutes les apparences de la normalité et que les discours ont décidé de parler
de la guerre au passé ? Même Silvio Berlusconi, le président du Conseil italien
en visite officielle en Algérie, venait juste de passer une nuit dans une
résidence d'Etat dans le Sahel du côté de Zéralda. Tout ne pouvait donc être que
normal.
Les nouveaux massacres surprennent toujours l'opinion nationale accrochée
cliniquement à l'idée que le plus dur est passé. Les titres des journaux
éclaboussés de sang déchirent le voile. L'émotion est alors forte. Sans plus.
Plus personne dans le champ public de ce pays n'arrive à contenir l'idée
envahissante de la fatalité des actes terroristes. Les Algériens ont renoncé à
l'espoir de la paix. Ils ont choisi de s'adapter depuis des années à une guerre
de «faible intensité», dont les responsables politiques du pays promettent la
fin pour bientôt. En fait toute la chronique des années terribles de
l'insurrection islamiste en Algérie se raconte comme l'histoire de promesses non
tenues et d'adaptations pragmatiques des citoyens aux conséquences désastreuses
des rendez-vous manqués.
Parti politique ou daâwa islamique ?
Ali Benhadjar était un des chefs de cette rébellion. A 48 ans
cet ancien directeur d'établissement scolaire tente de refaire sa vie en tenant
une boutique d'herbes médicinales, une affaire de famille située au cœur du
marché central de Médéa à 90 km au sud d'Alger. Pourquoi a-t-il rejoint le
maquis un soir de l'automne 1993 ? Son récit recoupe l'intrigue qui a accouché
d'une décennie de guerre civile en Algérie. Au début il y a la période folle de
tous les espoirs, celle qui est ouverte par les émeutes d'octobre 1988 durant
lesquelles plus de 500 personnes, des jeunes en écrasante majorité, tombent sous
les balles de l'armée algérienne (anp), déployée en catastrophe pour «rétablir
l'ordre public». L'après-octobre 88 révèle au grand jour une luxuriante
diversité politique de la société. C'est la sortie, à la fois dramatique et
festive, de la pensée unique et du système fln, le vieux parti qui a conduit la
libération du pays du colonialisme français, puis l'effort de développement
économique du pays depuis 1962. Ali Benhadjar appartenait alors à l'une des
branches de la mouvance islamiste. Il est connu à Médéa pour être «un imam
libre», c’est-à-dire un partisan de la dâawa islamique, la prédication pour une
société et un Etat qui vivent selon les préceptes de la charia musulmane. Un
premier tournant du drame qui se prépare s’est joué dans les premiers mois de
l’ouverture démocratique d’après-octobre 1988. La mouvance islamiste a oscillé
entre deux démarches stratégiquement divergentes. La première était de
poursuivre au grand jour le travail de dâawa parmi les couches populaires de la
société algérienne et d’islamiser en profondeur les comportements sociaux. La
seconde consistait à s'emparer de l'espace politique qui s'est ouvert pour
conquérir d'abord le pouvoir et utiliser les moyens de l'Etat pour aboutir à
l'islamisation de la société.
Ali Benhadjar appartenait au courant dit de la Djez'ara, une variante de
l'islamisme non rattachée à l'idée de la grande Oumma de l'islam, mais à celle
plus moderne de nation. La Djez'ara faisait partie des nombreux courants
islamistes qui ont opté pour la première démarche, celle de poursuivre la daâwa
et de ne pas constituer un parti politique. La conséquence en est importante.
L'islamisme politique partisan va s'organiser au départ sans une frange
importante de ses cadres religieux. Le Front islamique du salut (fis) souffre
dès sa naissance, en février 1989, d'un sous-encadrement politique. Il est alors
le lieu de toutes les surenchères. Il s'en va à la conquête des institutions
sans réfléchir sur les rapports de force réels du moment.
Les promesses de la voie électorale
Le virage vers l'affrontement n'est pourtant pas encore
fatal. Le fis gagne très largement les élections locales de juin 1990 et la voie
royale, c'est-à-dire pacifique, vers le pouvoir semble soudainement possible.
Promesse dangereuse. Elle provoquera le spectaculaire ralliement des partisans
de la daâwa à la pratique politique. Deux nouveaux partis islamistes naissent à
côté du fis. Le courant de la Djez'ara, lui, décide de rejoindre les rangs du
fis. A partir de ce moment-là, l'ensemble du courant islamiste est lancé sur le
chemin de la conquête du pouvoir politique. Il est pris dans l'engrenage
électoral. Le travail à long terme sur les mœurs sociales est précipité dans
l'urgence des échéances politiques, au rythme des exigences de la base populaire
du fis : «le pouvoir par les élections ou sans les élections, tout de suite».
Ali Benhadjar et ses amis qui ont rejoint le fis ne peuvent pas résister à la
radicalisation politique de leur nouvelle organisation. Pour se placer dans
l'appareil d'un parti qui a gagné sans eux, ils cèdent eux aussi à la surenchère
politique. Aux promesses du gouvernement réformateur de Mouloud Hamrouche de
respecter les nouvelles règles du jeu démocratique s'ajoutent les promesses des
chefs du fis d'aboutir très vite à une dawla islamia (Etat islamique). Personne
ne peut plus tempérer les attentes de changement au sein des millions de
partisans du fis.
La guerre commence dans les esprits. Elle est programmée dans un fort
ressentiment social qui travaille le pays depuis plusieurs années. Il faut se
souvenir que l'Algérie de 1991 aligne sa cinquième année consécutive de
récession économique. Les cours du pétrole s'étaient effondrés en 1986 et avec
eux toute l'économie publique adossée pesamment aux subsides de l'Etat.
L'opulence des anciens commis de l'Etat convertis dans le secteur privé dans les
années 80 devient soudainement insupportable pour une jeunesse qui n'a plus de
débouchés. L'Algérie était un pays sans possédants après le départ des colons en
1962, un pays égalitaire par accident. En trois décennies la stratification
sociale a été fulgurante, alors même que le discours officiel du populisme
socialisant promettait toujours l'égalité entre tous. Promesse, promesse.
Ali Benhadjar est candidat aux élections législatives de sa circonscription
électorale de Médéa. Nous sommes à la fin de l'année 1991 et le dérapage vers la
confrontation a déjà commencé. Il a déjà fait un séjour durant les trois mois de
l'été dans un camp de détention administrative dans le Sud algérien. Le fis a
organisé une grève générale qui a évolué en désobéissance civique pour protester
contre un découpage électorale outrageusement défavorable. Le pouvoir a accepté
de revoir sa copie mais plus rien n'est comme avant. Les principaux chefs
politiques du fis ont été arrêtés et transférés devant la justice militaire.
Mais le parti n'est pas dissous. Il décide finalement de participer aux
élections. Les urnes vont trancher.
Décembre 1991 : le piège se referme
La répression du mouvement de contestation du fis en juin
1991 est le premier virage vers l'abîme. Entre juin et décembre 1991, c'est la
drôle de guerre. Les plus radicaux des islamistes, un courant minoritaire qui
n'a jamais cru à la voie politique légale pour arriver à un Etat islamique,
s’estiment libérés de leur serment de loyauté à l'égard de leaders du fis qui ne
sont plus là pour les convaincre du bien-fondé du travail politique. Les
premiers groupes armés se sont mis en place dès l'automne de cette année-là.
Jusque-là ils ont tort de choisir la voie armée. Les candidats du fis, hormis 7
de leurs chefs emprisonnés, peuvent se présenter aux élections. Mieux encore,
ils vont rafler plus de la moitié des sièges de l'Assemblée nationale dès le
premier tour. Ali Benhadjar est facilement élu à Médéa. Son nom figure sur le
Journal officiel de la république algérienne, aux côtés de tous ceux qui ont
obtenu plus de 50% des bulletins exprimés dès le premier tour.
Si l'affrontement pouvait encore être évité, cette large victoire du fis,
inattendue par le président Chadli Bendjedid et son chef du gouvernement, Ahmed
Ghozali, le rend presque inévitable. A ce moment de leur courte histoire du
pluralisme, les Algériens n'ont pas encore de penchants électoraux
définitivement arrêtés. Le fis a perdu 1,3 million de voix par rapport à son
score de juin 1990 aux élections locales. C'est le système électoral uninominal
majoritaire qui a rendu sa victoire écrasante.
Durant toutes les années de la guerre, les hommes politiques algériens se sont
querellés au sujet de l'attitude qu'il convenait d'adopter après la victoire
électorale promise au fis au lendemain du premier tour des élections
législatives en décembre 1991. Fallait-il laisser se poursuivre le vote et
laisser le fis former un gouvernement sachant que le véritable pouvoir était
encore détenu par un président de la République non islamiste, ou fallait-il
tout stopper et dissoudre le fis comme cela s'est produit ? Une chose est
certaine, les chefs de l'armée algérienne peuvent difficilement soutenir qu'ils
savaient que leur décision d'interrompre le vote allait entraîner une guerre
civile de 10 années au moins.
Cette décision et ses suites ont une conséquence qui n'a pas été calculée. Elle
donne définitivement raison à ceux des islamistes qui n'avaient jamais cru à la
voie politique. La campagne de recrutement massif dans les groupes armés allait
pouvoir démarrer.
Le pays otage des extrêmes
Dans les premiers mois de 1992, l'internement de milliers de
militants et de sympathisants du fis dans les camps du Sud va définitivement
achever de faire basculer le pays dans la violence. Les attentats contre les
policiers s'intensifient. Le président Mohamed Boudiaf, un chef historique de la
Révolution algérienne contre le colonialisme français, est assassiné par un de
ses gardes du corps. Il était la solution «légitime» trouvée par les militaires
à la crise. Le 26 du mois d'août de l'an I du chaos, explose une bombe à
l'aéroport d'Alger. Il y a plus de vingt morts. La guerre sera sale.
Ali Benhadjar ne rejoindra le maquis qu'en septembre 1993. Le député fraîchement
élu a été détenu pendant près d'un an dans un camp au sud. Après sa libération
il s’aperçoit qu'il a perdu son travail d'enseignant. Il connaît les chefs de la
guérilla dans la région de Médéa. Son choix est cependant de revenir à la daâwa.
Il fréquente la mosquée proche de son domicile de Ktitène, le quartier populaire
de Médéa et suit de près l'évolution de la situation. Mais voilà qu'il est à
nouveau convoqué par un procureur de la République d'une lointaine ville du sud
de l'Oranie. Légaliste, il se rend à la convocation et se retrouve cette fois-ci
en prison. Le tribunal le condamne à six mois fermes parce qu'il a donné à un de
ses amis un livre d'un auteur égyptien jugé séditieux. Le livre était en fait en
vente libre dans toutes les librairies. A sa sortie de prison à la fin de l'été
93 Ali Benhadjar choisit finalement de faire le saut et de rejoindre le gia
(Groupe islamiste armé).
En l'espace de trois années, de la fin de 1988 à la fin de 1991, l'encadrement
historique de l'expression islamiste en Algérie a, sous le poids des événements,
été amené à abandonner le travail de la daâwa religieuse pour celui inédit de
l'action politique et électorale, puis ensuite à renoncer à celle-ci pour
plonger dans la résistance armée au régime.
Tout le cachet sordide, inhumain et irrationnel de cette insurrection armée va
venir de là ; de la place marginale qu'y tiendront les élites islamistes des
années 80, accusées toutes d'avoir trompé le peuple en l'engageant sur le chemin
dévoyé de la politique partisane et de l’électoralisme. La guerre va enlever la
parole au peuple pendant longtemps certes, mais aussi aux hommes politiques.
Ceux qui ont soutenu le coup de force de l’armée vont se ranger derrière son
effort de répression et ceux y qui étaient opposés vont subir les événements.
Le sort des éléments politisés n’est pas plus brillant dans les maquis
islamistes. Très vite, Ali Benhadjar s’aperçoit que si le gia est encore tenu
dans les alentours de Médéa par les anciens du fis, prêts à négocier avec le
pouvoir, son commandement national est, lui, entre les mains d'éléments hostiles
à toute solution politique. Fin 1994 il ne fait pas bon pour un élément du gia
être vu par son émir avec un texte de Ali Benhadj ou de Abassi Madani, les chefs
historiques du fis. L'initiative des premières opérations armées contre le
régime revient à une poignée de radicaux qui développe un esprit de corps autour
de ce sentiment patrimonial. Eux ont choisi la voie du djihad pendant que les
dirigeants du fis circulaient encore dans les allées du pouvoir impie, le
taghout. Tout est dit : pas question de laisser la politique revenir à la barre
de cette insurrection. C'est le djihad jusqu'à la victoire.
1994, l'année terrible du GIA
Les conséquences de cette mainmise des activistes les plus
violents sur l'insurrection sont dramatiques. Plus les semaines passent et plus
ils radicalisent leur actes afin d'asseoir un peu plus leur légitimité et de
rompre toutes les amarres avec la norme sociale. Fin mai 1993 tombe Tahar Djaout
premier journaliste assassiné d'une liste de près de 100 victimes. Suivent des
représentants de tous les pans de la société insoumise au dogme intégriste : les
universitaires, les médecins, les artistes, les anciens moudjahidines, les
syndicalistes, les femmes surtout. Au mois de janvier 1995 un attentat suicide à
la voiture piégée frappe le commissariat central de la police à Alger. Le bilan
est effroyable. Les civils qui passaient dans la rue sont les principales
victimes. La guerre est devenue totale et les Algériens sont encore loin
d'imaginer ce que cela va signifier pour eux.
Le gia s'acharne donc en cette année 1994 à imposer par le prix du sang son
contrôle social des populations exposées, c'est-à-dire dans tous les villages et
toutes les petites villes des zones où il est implanté. Les interdits pleuvent.
Les hommes ne doivent plus fumer, écouter de la musique, pratiquer les jeux de
hasard ; les jeunes ne doivent surtout pas répondre à la convocation au service
militaire. Pour toute contravention à ce code de conduite la sanction est la
mort. Les femmes doivent mettre le hidjab. Dans la plaine de la Mitidja près
d'Alger des coiffeuses ont été assassinées.
L'année 1994 est celle de l'apogée de l'insurrection, celle du plus grand nombre
d'attentats. A la fin du printemps la fréquence la plus forte atteint 200 morts
en moyenne par semaine. La répression est tout aussi féroce. Les arrestations,
les disparitions, les exécutions sommaires flambent. Un chef politique algérien
a eu cette formule malheureuse : «la peur doit changer de camp». Les militaires
se sentent dédouanés. Les premiers témoignages sur des dépassements graves
remontent à la surface.
Un enjeu politique de taille explique cette flambée. Le gia a organisé dans les
montagnes de l'Ouarsenis, au sud-ouest d'Alger, un congrès du tawhid
(unification) au mois de mai. C'est un demi-succès. Une partie minoritaire de la
guérilla veut rester fidèle aux chefs du fis et met son combat sous leur
direction politique. Elle fonde l'armée islamique du salut, l'ais, qui sera
inévitablement le concurrent du gia sur le terrain. La logique du gia est de
mettre à genoux militairement le régime en mettant le pays à feu et à sang. Dès
lors les négociations qui s'ouvrent officiellement en août 94 entre les chefs
emprisonnés du fis et la présidence de la République algérienne apparaissent
comme une trahison. Le gia se déploie pour les torpiller. Il arrivera à ses
fins. La dynamique de la violence sera plus forte. Même Ali Benhadj, le plus
populaire des dirigeants du fis, est contraint d'en tenir compte. Il fait
parvenir un courrier à l'émir national du gia Chérif Gousmi dans lequel il se
déclare près à se mettre sous son commandement dans la voie légale du djihad. A
la fin de 1994 et au début de 1995 le dialogue a vécu. Les militaires sont
décidés à écraser l'insurrection. Il est minuit dans la décennie. Les sabotages
économiques se chiffrent désormais par milliards de dinars, les assassinats
d'étrangers ont mis le pays sous quarantaine, le détournement de l'Airbus d'Air
France à partir de l'aéroport d'Alger achève de donner de l'Algérie l'image d'un
pays qui n'est plus sous le contrôle de ses autorités. Et c'est vrai.
Premier tournant
Tout le monde s'accorde aujourd'hui à dire que l'indicible
point d'inflexion à partir duquel la guérilla islamiste va lentement commencer à
refluer se situe à peu près à cette date du début de 1995.
Deux événements ont concouru à ce tournant qui va s'avérer majeur dans le
rapport des forces sur le terrain. Le premier est le début de l'armement des
populations qui demandent à se défendre elles-mêmes contre le terrorisme. Les
groupes de patriotes se constituent un peu partout dans le pays. Le second est
le début des liquidations physiques dans le camp islamiste.
L'Etat n'a pas pu défendre les citoyens. Plusieurs milliers en sont morts en 3
ans de violences terroristes. Les armes sont finalement distribuées et cela
donne très vite des résultats. La collaboration contrainte des villageois avec
les groupes armés peut diminuer. Leurs soutiens se sentent désormais en danger.
Le mouvement d'autodéfense va s'amplifier au fil des mois. Il provoque des
échecs directs sur le terrain aux groupes armés.
Ali Benhadjar est un témoin de premier ordre de la naissance puis de
l'aggravation des dissensions au sein du gia. L'été 1995, le chef de file du
courant auquel appartient Ali Benhadjar, un imam fort connu d'Alger répondant au
nom de Mohamed Saïd est attiré par le commandement du gia dans un guet-apens.
D'autres assassinats d'éléments de la Djez'ara suivent. En fait, c'est le début
de l'épuration dans les maquis du gia de tous les éléments qui sont, à cause de
leur attachement politique au fis, soupçonnés d'être favorables à une solution
politique du conflit. Un autre front va absorber l'énergie destructrice des
maquis islamistes ; c'est la rivalité gia-ais. Dès le milieu de l'année 95, elle
devient mortelle. Les groupes s'entretuent. L'initiative de paix du Contrat
National de Rome arrive presque trop tard dans ce contexte. Ce texte signé par
plusieurs partis d'opposition ainsi que par un représentant du fis tente une
ouverture en direction du pouvoir militaire algérien. La paix est encore
peut-être possible. Mais à ce moment-là les autorités algériennes, président
Zeroual en tête, ne veulent plus discuter de ces conditions. Elles ont mis plein
cap sur une autre voie, celle des élections présidentielles.
Entre temps le gia s'isole un peu plus en menant sa guerre sur le territoire
français. A la fin de l'été 1995 le pari des autorités est de rétablir une part
de la légitimité très entamée du pouvoir politique. La guerre a commencé par des
élections interrompues, le début de la solution viendra d'une élection menée à
terme.
La défaite symbolique de l'islamisme armé
Le 16 novembre 1995, des millions d'Algériens, 65% du
corps électoral officiellement, sortent pour aller choisir un président de la
République parmi quatre candidats. Les groupes armés ont menacé de mort les
électeurs. Pour l'islamisme armé la défaite est cuisante. Les Algériens se sont
sentis investis d'une mission : redonner un mandat à l'autorité de l'Etat pour
qu'il puisse reprendre l'initiative dans cette terrible crise. Les Algériens ne
veulent pas d'un Etat islamique, même s'ils n'ont aucune sympathie pour le
régime militaire qui domine le pays. Rien ne sera plus pareil après le 16
novembre. La séparation entre les maquis islamistes et la population est
consommée, en particulier pour le gia. Pendant quelques semaines un air grisant
de possibilité de paix plane sur le pays. Le général en retraite, Lamine
Zeroual, largement élu, ferme les camps de détention du Sud. La mesure est
spectaculaire. Mais dans le même temps les services de sécurité continuent leurs
exactions, enlèvements, exécutions sommaires. Erreur, les mauvais jours ne sont
pas finis. Le gia a une revanche à prendre. Dans un premier temps, elle reste
dans la continuité de ses actions passées. 1996 sera l'année des bombes et des
coups d'éclat sinistres. Alger connaît une série horrible d'attentats à la
voiture piégée. Sept moines trappistes de Tibehirine sont kidnappés près de
Médéa puis assassinés.
Ali Benhadjar a tiré ses conclusions. Le gia est tenu par des déviants. Il
décide de créer la Ligue islamique pour la dâawa et le djihad (lidd). Tout comme
l'ais, il se donne une ligne de conduite dans sa résistance armée au pouvoir
algérien. Il fait la guerre aux éléments armés, pas aux civils. L'écart va se
creuser un peu plus avec le gia lorsque celui-ci héritera d'un émir national
particulièrement cynique : Antar Zouabri. Pour une partie des Algériens qui
pensaient être à l'abri des incursions terroristes, c'est le début d'un
cauchemar sans équivalent.
1997, l'été des massacres près d'Alger
En 1997, les Algériens se préparent à élire leur première
Assemblée nationale pluraliste après l'interruption du vote de décembre 1991.
Entre temps les violences ont modifié l'âme du pays. Les souffrances sont
partout visibles. Des associations de victimes du terrorisme sont nées ; les
familles de disparus, des victimes des services de sécurité, se rencontrent pour
prendre des initiatives. La situation sociale est désastreuse après trois années
d'application de recettes économiques du fmi pour remettre à flot les comptes du
pays. La monnaie nationale a été dévaluée, les prix libérés, les salaires
bloqués. Les entreprises publiques licencient à tour de bras lorsqu'elles ne
ferment pas. Les signes de pauvreté envahissent les espaces publics. Ce n'est
pas tout. Le gia en pleine décomposition a décidé de punir plus durement les
populations qui ne le soutiennent plus depuis 1995. C'est l'avènement de la
terrible fatwa de Abou Talha (Antar Zouabri) qui rend licite le meurtre de tout
ce qui vit : hommes, femmes, vieillards, enfants. Il s'agit de les empêcher de
vivre sous le régime du taghout, et ainsi de sauver leur âme auprès de Dieu :
montée en cadence d'une opération polpotienne, à la manière des Khmers rouges.
Le premier massacre à grand nombre de victimes a lieu fin 1996 à Sidi Lekbir
dans la montagne au-dessus de Blida, à 50 km d'Alger. D'autres suivront durant
le printemps dans toutes les wilayas (départements) du centre mais aussi au
centre-ouest. Ni le couvre-feu, ni les quelques citoyens armés n'y peuvent rien.
Les bilans se comptent toujours en dizaines. La pression morale sur les chefs
politiques du fis, pour quelques-uns à nouveau en liberté, devient alors
pesante. Peut-on se taire devant cela ? Les Algériens n'ont plus les ressources
mentales pour manifester dans la rue comme en 1993 et en 1994. Devant cette
escalade dans l'horreur, ils sont sans voix. Et ce n'est pas fini. Le lent
processus qui a démarré au début de la décennie et qui a radicalisé des jeunes
Algériens sur la base de l'intégrisme islamiste atteint ses ultimes
implications. Personne parmi les oulémas (savants) ou des dirigeants politisés
n'est plus là dans les maquis du gia pour redonner du sens à cette guérilla. La
bride est lâchée devant l'abominable. En juillet, août et septembre 1997, quatre
massacres dans le pourtour d'Alger font plus de mille morts. Presque à chaque
fois le temps suffisait aux militaires pour venir aux secours des suppliciés.
Ils ne l'ont pas fait. La période la plus folle des 10 années de guerre a pour
théâtres les quartiers périphériques d'Alger. Durant de longues semaines, les
citoyens sont persuadés que ce sont des services de sécurité qui assassinent la
nuit. Ils font le guet. C'est la panique. L'été 1997 aura deux conséquences
importantes. Il met fin à une négociation secrète en cours avec Abassi Madani,
le numéro un du fis, qui devait, au terme d'un accord, appeler à une trêve à la
télévision nationale. Il contraint les chefs de l'ais à prendre eux-mêmes
l'initiative de cet appel. L'ais prend ses distances avec les actions du gia et
les condamne. Le sentiment de culpabilité est trop lourd. Après l'islamisme
armé, c'est l'islamisme politique radical qui est atteint par le discrédit moral
des grands massacres qu'il n'aura pas eu la force d'empêcher. Coup de grâce
symbolique, plus de mille paysans pauvres sont massacrés entre les derniers
jours de 97 et les premiers de 98, dans les montagnes de l'ouest du pays. Les
éléments de l'ais sont les premiers sur les lieux pour filmer et dégager leur
responsabilité.
1998-1999 : la trêve qui change si peu la vie
Depuis le premier jour, les Algériens savaient que le chemin
de la paix passait par des discussions entre le pouvoir et les islamistes en
rébellion. Ce n'est pas tout à fait ce qui est arrivé. Le scénario d'un accord
politique entre les représentants du pouvoir politique (président de la
République et gouvernement) et les responsables du fis a été abandonné au profit
d'un accord direct entre gens d'armes : les chefs de l'armée algérienne d'un
côté et les chefs de l'insurrection armée de l'autre. C'est l'émir national de
l'ais, Madani Mazrag, proche du fis, qui a déclaré une trêve de son organisation
à partir du 1er octobre 1997. Ali Benhadjar accepte rapidement de suivre
l'exemple de Mazrag. La lidd rejoint la trêve. D'autres organisations satellites
de l'ais font de même sur les recommandations des chefs politiques du fis qui
soutiennent publiquement l'initiative de Mazrag. 5000 éléments environ ont
renoncé à la lutte armée. Ils évoluent avec leurs armes dans des cantonnements.
L'événement est important, mais pas décisif. L'essentiel de la nuisance
terroriste contre les populations est toujours entre les mains du gia qui a
éclaté en plusieurs organisations plus ou moins radicales. Les populations les
plus démunies continuent de trinquer : les bergers, les paysans isolés dans les
zones montagneuses, les jeunes désœuvrés qui veillent la nuit dans un café de
leur village et qui se croient à l'abri, les voyageurs des transports
collectifs. La mort continuent de frapper les mêmes, sans relâche. En Kabylie où
s'est fortement implantée une organisation dissidente du gia, c'est à l'impôt
révolutionnaire que sont soumis villageois et voyageurs. Tous les villages n'ont
pas fait le choix de s'armer. Le sentiment anti-pouvoir est fort dans cette
région. Pour de nombreux Kabyles, si les terroristes ne s'en prennent qu'aux
militaires et pas à la population alors celle-ci doit rester neutre dans ce
conflit : équilibre périlleux que l'assassinat en juin 1998 de Matoub Lounès,
chanteur populaire rebelle, va faire pencher vers l'affrontement avec le
pouvoir. Les jeunes Kabyles ont décidé, contre tout bon sens, que ce n'étaient
pas les islamistes qui leur avaient tué leur idole, mais le pouvoir.
La trêve de l'ais n'apporte donc pas la paix. La vie des Algériens ne change pas
vraiment. Plus encore la trêve ne trouve aucun débouché final. Le président
Zeroual n'a pas aimé la manière de faire des chefs de l'armée algérienne. Il
refuse de donner sa caution à l'accord. C'est l'accélération d'une crise qui
couvait depuis longtemps et qui va aboutir au départ annoncé du président.
Le pays va connaître son cinquième président en sept années depuis le départ de
Chadli Bendjedid et l'interruption du vote de 1991-92.
Les violences, elles, se poursuivent. Et les thèmes brûlants de ces années de
guerre deviennent des enjeux électoraux et des poudrières sociale : le sort des
disparus, la poursuite des généraux responsables de la non-protection des
population lors des massacres, les revendications des familles des victimes du
terrorisme. Des affaires éclatent tous les jours qui montrent que l'Etat n'a pas
respecté ses lois en luttant contre le terrorisme. A Relizane, à l'ouest du pays
le représentant local de la Ligue algérienne des droits de l'homme confond le
maire de la ville. Avec sa milice il est accusé de l'enlèvement et de la
disparition de plus de 300 personnes supposées être proches des terroristes. Les
rancœurs sont fortes dans la société. L'Algérie n'est pas sortie de la violence
armée que, déjà, elle est confrontée à toutes les affres de l'après-guerre.
La concorde civile : une fausse sortie de crise
Le 16 avril 1999, Abdelaziz Bouteflika est très mal élu au
terme d'un scandale électoral qui voit le retrait des six autres candidats aux
présidentielles. Mais Bouteflika a quelque chose à vendre aux Algériens : la
concorde civile. Cette grâce amnistiante a l'ambition de vider les maquis de
leurs occupants. Bien sûr les «égarés» de la rébellion islamiste devront passer
devant une commission probatoire présidée par un juge territorialement
compétent, pour voir s'ils n'ont pas commis un des crimes non couverts par
l'amnistie. Simple formalité, d'autant que pour l'essentiel les éléments qui,
début 2000, quittent les cantonnements, déposent les armes et rejoignent la vie
civile faisaient partie de l'ais ou des organisations satellites, en trêve
depuis octobre 1997. Ils ne sont pas concernés par la commission probatoire. Le
président Bouteflika a tenté de profiter du règlement définitif du sort de l'ais
pour étendre les mesures de grâce à d'autres éléments et obtenir une chute
spectaculaire de la nuisance terroriste. Le coup sera manqué. Il faudra réduire
par les armes «le terrorisme résiduel». En 2002 encore, le ministre de
l'Intérieur parle de 700 éléments armés qui continuent à perpétrer des actes de
violence, à l'image de celui de Crescia.
W Ali Benhadjar, lui, a suivi le mouvement. Il aura quitté le maquis en y
laissant toutes ses illusions et un fils de 18 ans abattu par la faction rivale
du gia. Les 80 survivants de son organisation sont rentrés chez eux à Médéa ou
dans les environs. Ils ont récupéré leur carte d'identité nationale et tentent
de s'insérer avec plus ou moins de bonheur dans la vie sociale. De ce point de
vue la concorde civile n'est pas un échec complet. Les Algériens qui ont dit oui
à cette loi par référendum ont généralement accepté le retour à la vie normale
des islamistes qui l'ont souhaité. De rares vendettas ont été signalées dans le
pays. Le sentiment dominant est qu'il faut bien que tout cela s'arrête un jour.
La sortie de la crise par le haut n'est plus possible. Les responsables
politiques des deux bords n'ont pas pu ou n'ont pas su l'engager. L'insurrection
islamiste a été dépolitisée. Elle ne peut plus être traitée que sécuritairement
dans l'avenir. C'est l'impasse du présent. Le gouvernement algérien compte sur
le choc du 11 septembre pour obtenir l'absolution puis l'aide militaire des
autorités occidentales. Personne ne sait quand cette guerre finira.
Ihsane El-Kadi, 44 ans, diplomé d'économie à la faculté d'Alger, journaliste indépendant (collaborateur notamment au Quotidien d'Oran, Algéria interface, la Croix), a suivi de près l'évolution de l'islamisme politique dans les années 80 et 90 en Algérie.