Confluences Méditerranée                                   N°46                  Eté 2003

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Egypte :

«T’attends toujours qu’elle tombe amoureuse de toi»

Ahmed Al-Attar

 Le Caire. Un bar sombre qui ressemble à une grande cave. Les petites bougies allumées sur chaque table représentent les seules sources de lumière. Au fond, presque dans le noir, on distingue à peine le bar. Devant le bar, en deuxième plan, trois tables. La première est occupée par deux hommes, la deuxième est occupée par une femme et deux hommes et la troisième est vide.
En premier plan, une table avec un homme assis de profil. Fin de la trentaine, calme, brun, de type européen, habillé en jeans et chemise d’été, plutôt décontracté. Surgit de la partie sombre où se trouve le bar un homme, début de la trentaine au teint mat, habillé d’une veste bleue en lin, d’un jean Calvin Klein et d’un T-shirt blanc. Deux bières à la main, il s’assoit et donne une bière à l’homme assis de profil en lui disant :
- Je n’arrive pas à croire qu’elle soit partie vers l’est ?
- Mais qu’est-ce que ça peut te foutre qu’elle aille vers l’est, l’ouest ou vers Jupiter même ? Tu vas arrêter un peu de te mêler de ses affaires?
(Silence, chacun prend une gorgée de bière)
- T’attends toujours qu’elle tombe amoureuse de toi ?
(Il ne répond pas et continue à boire)
- Quand est-ce que tu vas apprendre qu’ici ce n’est pas comme ta ville ? Peu importe la taille de ta ville ou les prestigieux noms qu’elle porte, Paris de l’Orient, la Princesse de la Méditerranée. Peu importe le nombre d’histoires gravées sur les murs de ses ruelles âgées de milliers d’années ; elle ne ressemblera pas à nos villes. Tes villes- villages, où les gens se connaissent, se parlent et se rencontrent par hasard dans des rues, où des centaines de milliers de personnes passent chaque jour sous une chaleur étouffante, n’ont rien à voir avec nos villes. Tes fortes émotions de joie et de peine, que tu exprimes sans réflexions ni conscience de ton entourage, à n’importe quelle heure de la journée ou de la nuit, n’ont pas leur place ici.
Quand est-ce que tu vas apprendre que, contrairement aux décennies précédentes, ce n’est plus la couleur de ta peau ni celle de tes cheveux qui te porte préjudice ; aujourd’hui c’est plutôt ton existence même qui te porte préjudice.
Alors arrête de me parler de l’Europe et de la direction qu’elle a choisi de prendre et ne commence surtout pas avec tes théories sur l’origine de la culture contemporaine occidentale et les liens culturels tissés à travers des siècles entre le nord et le sud de la Méditerranée. Personne ne te croira. Comment veux-tu que quelqu’un puisse croire que tes ancêtres mécréants, fils de Mohamed le Bédouin du désert, ont redécouvert et traduit l’héritage grec, l’origine même de la fierté de l’Europe, pourtant interdit d’accès pendant des siècles au sein même du continent qui porte le nom de la ravissante jeune femme que Zeus a séduite en Taureau blanc aux cornes dorées, que le travail de tes ancêtres dans les différents domaines de la connaissance a été le puits dans lequel leurs collègues européens ont puisé pour construire la base qui est à l’origine du savoir actuel, regroupant non seulement le savoir des grecs mais aussi celui des Indiens et des Chinois pourtant loin de nous, et que tout cela a été transmis tout naturellement dans ce bassin méditerranéen qui ressemble à la baignoire où ton fils joue tous les soirs à l’heure du bain avec ses jouets en plastique fabriqués en Chine ?
 Personne ne te croira. Il suffit de te regarder, soucieux et incertain, agressif et aigri, fier et dangereux, pour comprendre que ce n’est pas vrai. Il suffit d’aller dans ta ville qui n’est autre qu’une définition vivante du Chaos et de la misère pour comprendre que ce n’est pas vrai. Il suffit de lire les statistiques économiques et sociales et les analyses des régimes politiques en place depuis l’éternité, et qui ne changent que par une intervention Divine ou Américaine, pour comprendre que les histoires que tu racontes ne sont inscrites nulle part ailleurs que dans ta tête, ta tête lourde des mille et une histoires, des mille et une excuses, des mille et une explications… de ton existence.
 Alors, voilà. L’Europe a choisi et son choix ne t’a pas inclus. Et malgré ton intelligence instinctive, ton héritage culturel et ton métissage intellectuel, tu n’as rien vu venir. Tu croyais que d’un jour à l’autre tu aurais une valeur aux yeux de la belle Europe ? Elle qui t’a tellement utilisé, traîné derrière elle et souvent maltraité telle une garce qui ne pense qu’à son plaisir aux dépens des hommes qu’elle croise. Tu croyais vraiment qu’elle allait t’aimer un jour ?
Tu n’a jamais fais partie de son choix et tu n’en feras jamais partie. Pour elle tu n’es qu’un des moyens d’atteindre ses rêves et ses envies, qui coûtent parfois très cher. Et quand un soir elle sera toute seule, faute d’amant disponible, elle t’appellera, peut-être. Et tu te sentiras, pour quelques secondes, comme si c’était toi qu’elle avait choisi. Mais quelques minutes plus tard, le vide à l’autre bout de fil te rappellera que tu t’es trompé encore une fois.
Elle partira et elle te laissera tout seul avec tes histoires à attendre son prochain coup de fil, qui peut-être n’arrivera jamais.
Un conseil, arrête de l’aimer, elle n’est pas pour toi cette Europe.

Ahmed Al-Attar est metteur en scène, auteur dramatique et traducteur indépendant égyptien résidant à Paris et travaillant en Egypte et au Moyen Orient.

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