Confluences Méditerranée                                   N°46                  Eté 2003

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L'Europe et l’autre Europe…
Ces dix candidats qui frappent à la porte

Predrag Matvejevic

L’élargissement de l’Union européenne à dix nouveaux pays a été fêté en grande pompe cette année à Bruxelles et très largement commenté par les médias tant l’événement est d’importance. Il marque en effet une nouvelle étape majeure dans l’aventure européenne qui, partie dans les années 50 des six pays fondateurs, concerne aujourd’hui une large partie du continent européen en attendant l’arrivée annoncée d’autres membres d’ici quelques années. Si cette ouverture ne peut être sérieusement critiquée, il en va autrement du choix du moment et de ses implications pour les relations de l’Europe avec la Méditerranée.

Les réactions nettement anti-européennes sont de plus en plus faibles ou limitées. Elles ne se font sentir que dans ce qu’il reste d’une certaine gauche qui aurait encore des comptes à régler avec le passé ou dans les milieux nationalistes ou ultra-conservateurs comme, par exemple, la «Ligue des familles polonaises» ou certaines autres organisations ou partis semblables, généralement minoritaires. D’autre part, dans le raz de marée pro-européen, il y a chaque jour plus de prudence ; on voit même apparaître certaines appréhensions somme toute souhaitables et positives. La volonté de «s’en sortir à tout prix» – de se libérer du passé et de son fardeau – se conjugue avec celle «d’y entrer coûte que coûte» et de devenir enfin membre d’une Europe unie. Il y a là, évidemment, de la précipitation, de l’improvisation, de l’irréfléchi, du manque d’habitude, de tout.
Le premier groupe de candidats posera assurément moins de problèmes que le second, mais suffisamment pour que ces derniers prolongent leur attente bien plus que prévu. Les questions réelles de l’autre groupe ne seront définitivement posées qu’en fonction des expériences, bonnes ou surtout mauvaises, que l’on aura tirées avec les premiers admis. Cela ne sera sûrement ni aisé ni encore moins confortable.

 Transitions plus longues que prévu

Personne ne s’attendait à ce que les transitions soient si longues, si lentes, si épuisantes. Dans l’euphorie qui a suivi la chute du Mur de Berlin et l’écroulement de l’urss, tout semblait être à portée de la main. Les privatisations ont été plus ou moins scandaleuses, même dans la République tchèque, en Hongrie ou en Pologne, sans parler de la Russie, de la Roumanie, etc. Malte ou Chypre ne connaissent pas ce genre de problèmes, mais elles couvrent tout de même un espace moins important. Quoi qu’il en soit, ces deux îles constituent autant d’ancres jetées dans la mer Méditerranée et ce geste pourrait même prendre, à l’avenir, une signification plus que symbolique. L’Europe oublie ou néglige «le berceau de l’Europe» : la Méditerranée.
Il a fallu plus de temps que l’on ne croyait pour rattraper les régimes du soi-disant «socialisme réel» : niveau de production, échanges, sécurité sociale, retraites, etc. Un pays comme la Slovénie, que l’on cite souvent comme un bon modèle de transition, a mis plus de sept ans pour rattraper la Slovénie elle-même de 1990. L’aide énorme qu’avait fournie l’Allemagne de l’Ouest à sa sœur mal mariée à l’Est montre bien l’ampleur des moyens que nécessitent ces transformations structurelles. Le travail préparatoire n’aura pas été partout achevé au moment de l’admission des candidats dans l’Union et on peut s’attendre dans les années qui viennent à plus d’une sorte de difficultés ou d’empêchements imprévus et inattendus. Il faudrait d’ores et déjà compter avec.

Nouvelles frontières

La nouvelle Union européenne, celle qui comptera dix membres de plus d’ici deux ans, aura l’obligation d’être une gardienne sévère des nouvelles frontières. Je l’imagine difficilement. Ceux qui avaient vécu hier encore ce problème, qui étaient habitués aux frontières étanches ou peu perméables, frontières qu’il fallait parfois transgresser avec ruse ou force, il est difficile de les voir comme de nouveaux gardiens de l’entrée. Les frontières devront se faire autrement accueillantes et franchissables qu’avant. Je ne sais si les «décideurs» auront assez de compréhension pour poser ces problèmes et les résoudre d’une manière satisfaisante. En tout cas cela sera coûteux et probablement désagréable.

Entre l’Union européenne et l’otan

On fait souvent un lien entre l’admission à l’Union européenne et la présence dans l’otan. Ce lien ne devrait pas être indispensable ni surtout aller de soi. Doit-on vraiment passer par le purgatoire d’une alliance militaire qui a perdu son véritable adversaire pour mériter d’être admis à l’examen ? Il semble que cela soit exigé sans que l’on le sache exactement par qui. J’admire les réactions, malheureusement pas assez nombreuses, qui se sont manifestées à l’encontre d’une telle exigence dans les milieux plus culturels que politiques de certains pays candidats. Cela relève probablement du fait que l’Union européenne elle-même n’est pas pensée en termes de culture mais plutôt dans des relations économiques, étatiques, voire stratégiques. C’est, en dernière conséquence, se soumettre plutôt à la volonté des Etats-Unis que soutenir réellement un projet européen proprement dit. On peut y entrevoir une ombre de la guerre froide, de certains types d’alignements d’une époque révolue. Je ne sais pas pourquoi cela devrait être un critère (inavoué) pour faire partie de la nouvelle Union.

Questions culturelles

Dans les institutions européennes qui ont préparé l’admission des dix nouveaux pays dans l’ue – et on ne peut négliger ni leurs efforts ni certaines de leurs compétences en la matière –, les questions de la culture se sont rarement posées, comme par acquit de conscience. Nous vivons d’ailleurs une époque où l’intelligentsia européenne, après les erreurs qu’on lui impute à tort ou à raison, cherche à éviter des engagements trop directs ou trop explicites. Celle de l’ex-Europe de l’Est ne s’est pas encore remise de tout ce qui lui est arrivé. Ni l’une ni l’autre ne semblent en ce moment avoir voix au chapitre et ne cherchent pas trop à l’avoir. Ceci ne veut pas dire qu’on n’a pas d’opinions ou d’idées sur le sujet. J’ai essayé pendant plus d’un déplacement dans les régions est-européennes de recueillir et de classer sous forme d’alternatives les diverses manières dont l’Europe est vue par «l’autre Europe» : il serait souhaitable que l’Europe à venir soit moins européo-centriste que celle du passé, plus ouverte aux autres que l’Europe colonialiste, moins égoïste que l’Europe des nations, plus consciente d’elle-même et moins sujette à l’américanisation ; il serait utopique de s’attendre à ce qu’elle devienne, dans un temps prévisible, plus culturelle que commerciale, moins communautaire que cosmopolite, plus compréhensive qu’arrogante, moins orgueilleuse qu’accueillante, plus l’Europe des citoyens qui se donnent la main, moins «l’Europe des patries» qui se sont fait tant de guerres l’une à l’autre, et en fin de compte plus socialiste à visage humain (dans le sens que certains dissidents de l’ex-Europe de l’Est donnaient naguère à ce terme) et moins capitaliste sans visage. J’ajoute que nous sommes encore quelques-uns à penser à une forme quelconque de socialisme. Cela fait encore peur à beaucoup de gens, aux intellectuels nationaux autant qu’aux couches moyennes de la population.

Le regard de la Russie

La Russie n’est plus – et cela semble évident – ce qu’a été jusqu’à hier l’Union soviétique en dépit du fait qu’elle cherche toujours à jouer le rôle d’une grande puissance et réussit jusqu’à un certain point à en être une. Bien des choses dépendent de son évolution intérieure. Nous pouvons imaginer diverses Russies de demain en fonction de son passé, de sa force, de ses épreuves. Sera-t-elle une véritable démocratie ou une simple «démocrature»? Traditionnelle ou moderne ? «Sainte» ou profane ? Orthodoxe ou schismatique ? Plus «blanche» que rouge ou inversement ? Moins slavophile qu’occidentaliste ou vice-versa ? Aussi asiatique qu’européenne ou le contraire de l’un et de l’autre ? Une Russie que «la raison ne saurait embrasser et en laquelle on peut seulement croire» (comme le disait magnifiquement le poète Tioutchev au XIXe siècle) ou bien celle «robuste et au gros cul» (tolstozadaia) qu’a chantée Alexandre Blok durant la Révolution ? «Avec le Christ» ou «sans la croix» ? Simplement russe (rousskaïa) ou «de toutes les Russies» (vserossiskaïa) ? Quoi qu’elle devienne, elle devra compter avec tout ce que lui laisse l’ex-Union soviétique et tout ce dont elle l’a privée, peut-être à jamais. Nous autres, nés à l’Est et formés dans l’Autre Europe, nous devons énoncer des interrogations analogues devant tant de comportements conservateurs, d’attitudes traditionalistes, d’opacité dans la manière de gouverner ou de gérer les choses, de manque de transparence ou d’états d’esprit rétrogrades qui resurgissent dans bien des pays en même temps européens et coupés de l’Europe, surtout là où le déficit des traditions démocratiques semble évident, où les droits de l’homme continuent d’être bafoués et où l’Etat de droit est encore loin d’être constitué. Pour donner un exemple, il est utile d’observer comment la Serbie ou la Croatie accueillent avec hostilité les inculpations venant du Tribunal international de La Haye et refusent de lui livrer ceux qui, de toute évidence, avaient commis des crimes, tels Karadzic, Mladic et leurs semblables. Beaucoup accusent l’Europe d’exciter contre eux ce tribunal...

Contradictions des Balkans

Les autres «pays de l’Est» sont à présent ravagés par les dernières guerres balkaniques. Et cela va encore plus loin, quant on passe d’un pays à l’autre : malentendus entre la Serbie et le Monténégro, conflits entre les Kosovars albanais et serbes, séparation des nationalités en Bosnie-Herzégovine, relations tendues de la Grèce et de la Turquie, rapports ambigus entre la Bulgarie et la Macédoine, question hongroise en Transylvanie, roumaine en Moldavie, grecque et turque à Chypre, macédonienne en Grèce, serbe en Croatie, turque en Bulgarie, plus de deux millions d’exilés ou de «déplacés», mille et une manières d’assumer et de vivre une «identité post-communiste», de poser et d’essayer de résoudre la sempiternelle «question nationale» et celle des minorités, ou bien de réviser des frontières considérées comme «injustes» et «mal tracées», de subir ou de refuser la fameuse «balkanisation» qui, à l’instar du Destin dans les tragédies nées sous les cieux de cette péninsule, continue de séparer même ce qui paraissait indivis et indivisible.
Les partages s’y font sans qu’il reste grand-chose à partager. On a cru conquérir le présent et l’on ne parvient pas à maîtriser le passé. Dans nombre de ces pays, il a été nécessaire de défendre un patrimoine national ; il faut à présent, dans bien des cas, se défendre contre ce patrimoine même. Cela vaut également pour la mémoire : on devait la sauvegarder et elle semble maintenant punir ceux-là mêmes qui l’avaient sauvée. Bien des héritiers restent ainsi sans héritage.

Predrag Matvejevic est écrivain

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