Confluences Méditerranée                                   N°46                  Eté 2003

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Maroc :
Interrogations et inquiétudes

Abderrahman Youssoufi

L’élargissement de l’Union européenne est un processus sans doute naturel. Dans un avenir proche d’autres pays de l’Europe centrale et des Balkans ont vocation à rejoindre les dix nouveaux pays appelés à intégrer l’Union le 1er mai 2004. L’Europe, dont les premiers balbutiements virent le jour au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, s'édifie, malgré les hauts et les bas, devant nos yeux, chaque jour davantage.

 

I. L’élargissement au regard de la Méditerranée

La crise irakienne a certes mis en exergue des divergences profondes non seulement entre les pays d’ores et déjà membres mais également entre certains pays membres et d’autres amenés à intégrer l’Union prochainement. La lettre des «huit» et la position pro-américaine de la plupart des pays d’Europe centrale et orientale sur la question irakienne laisseront des traces : des divergences de fond qui, tout en portant sur la nature et l’intensité des liens transatlantiques, soulèvent en fait la question de la nature et de l’identité même de l’Europe que chacun des pays cherche à construire. Mais si la crise irakienne a opposé les gouvernements, il est symptomatique de souligner l’opposition très massive des peuples de l’Union à la guerre anglo-saxonne et leur rejet de la vision unilatérale du monde de l’actuelle administration américaine.
 L’élargissement de l’Union est un défi lancé d’abord à l’Europe et aux Européens. Il suppose une refonte globale de l’échafaudage institutionnel de l’Union et des modalités de fonctionnement et d’interaction de ses diverses instances. Un nouvel équilibre est à trouver qui puisse permettre à une union à 25, un jour à 30, de fonctionner sans à-coups permanents. Les travaux de la convention apporteront des réponses qui prendront sans doute du temps pour se matérialiser.
Mais l’élargissement soulève aussi des interrogations et des inquiétudes dans les zones de voisinage de l’Europe. Au sud de la Méditerranée, la perception que l’on se fait, ici et là, de l’élargissement de l’Union européenne est loin d’être univoque. L’édification de l’Europe suscite à la fois espoir et inquiétude : l’espoir de voir émerger une Europe qui sert de contrepoids à la puissance à vocation «globale» des Etats-Unis d’Amérique, une Europe qui progressivement contribue à arrimer ses zones de proximité, en particulier son flanc sud et est-méditerranéen, à sa croissance économique, mais aussi à ses standards de niveau de vie, de libertés, de droits de l’homme, de démocratie, l’inquiétude de voir émerger au nord de la Méditerranée une Europe «puissance», qui déploie les arguments naturels de toute-puissance vis-à-vis de ses marges et les «cantonne» au delà du limes au-lieu de les arrimer.
Au Maroc, l’intégration de l’Union n’est pas perçue de manière fondamentalement négative, même si l’épisode malencontreux de l’îlot marocain et méditerranéen «tourah» et les solidarités quasi automatiques qu’il a suscitées à l’encontre du Maroc au sein de l’Union, en dépit de tout bon sens et des évidences tant géographiques qu’historiques, ont laissé au sud du détroit un certain malaise.
Les opérateurs économiques marocains ont tendance à considérer comme plutôt positif l’élargissement de l’Union. Celui-ci augmente en effet la taille de ce marché «naturel» qu’est le marché européen. Les préférences commerciales dont bénéficient les productions marocaines à l’exportation à destination de l’Union, dans le cadre de l’accord d’association Union européenne-Maroc, sont amenées à s’étendre à des marchés qui sont loin d’être négligeables, tels que les marchés polonais, hongrois, tchèque. Les produits du textile-confection, de l’agriculture et de l’agro-industrie marocaine ont désormais un potentiel de diversification en termes de destination non négligeable, d’autant que l’accord d’association liant le Maroc à l’Union, entré en vigueur le 1er mars 2000, prévoit des adaptations techniques et juridiques en cas d’élargissement de l’Union.
D’un autre côté, l’élévation du niveau de vie et de rémunération dans les nouveaux pays européens, mais également les rapprochements des niveaux de protection sociale de ces pays avec ceux en vigueur dans l’Union, devraient se traduire par une évolution des systèmes productifs vers de nouvelles spécialisations qui ne manqueront pas d’accélérer le mouvement de délocalisation de certaines branches et donc d’ouvrir ainsi de nouveaux créneaux aux acteurs économiques du sud et de l’est de la Méditerranée.
 Au Maroc, dans les cercles gouvernementaux et au-delà, la volonté est d’aller de l’avant avec l’Union. Il y est question non seulement de respecter les engagements pris en œuvrant à la mise en œuvre scrupuleuse de l’accord d’association, mais aussi de fonder une nouvelle relation avec l’Union. A Rabat, on estime qu’entre le statut de partenaire «associé» et celui de membre à part entière de l’Union il y a une marge importante qu’il s’agit d’investir dans le cadre d’un statut «avancé», un statut qui permettrait au Maroc, tout en n’étant pas membre de l’Union, de bénéficier d’un accompagnement privilégié ainsi que des programmes spécifiquement européens.
Une telle démarche rejoint, pour une certaine part, la nouvelle politique de voisinage, telle qu’elle est déclinée par le Président de la Commission européenne, Romano Prodi, lorsqu’il parle de «cercles d’amis de l’Union allant de la Russie au Maroc» ainsi que par la Communication de la commission européenne au Conseil et au Parlement européen du 11 mars 2003 intitulée Europe élargie : un nouveau cadre pour les relations avec les voisins de l’Est et du Sud («Wider Europe»).
Dans ce texte clé on peut lire : «Le 1er mai 2004, l’Union européenne entrera dans une nouvelle phase historique. Une population totale de plus de 450 millions d’habitants et un pib de 10 000 milliards d’euros conféreront à une Union élargie à 25 un poids politique, géographique et économique bien plus important sur le continent européen…L’élargissement donne donc un nouvel élan aux efforts déployés pour se rapprocher des 385 millions d’habitants qui se trouveront aux frontières extérieures terrestres et maritimes de l’Union, à savoir la Russie, les nei occidentaux et les pays du Sud de la Méditerranée. Avec l’adhésion des nouveaux Etats membres, l’Union aura plus intérêt encore à renforcer ses relations avec ses nouveaux voisins. Au cours de la prochaine décennie et au-delà, la capacité de l’Union à garantir à ses citoyens la sécurité, la stabilité et le développement durable ne pourra plus être dissociée de l’intérêt qu’elle portera à une coopération plus étroite avec ses voisins…. L’Union devrait offrir à ses voisins de nouvelles perspectives d’intégration économique en contrepartie de leurs progrès concrets dans le respect des valeurs communes et la mise en œuvre effective des réformes politiques, économiques et institutionnelles, notamment dans l’alignement de leur législation sur l’acquis. Plus spécifiquement, elle devrait leur offrir une perspective de participation au marché intérieur ainsi que la poursuite de l’intégration et de la libéralisation afin de promouvoir la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux (les quatre libertés). Si un pays atteint ce niveau, il est aussi proche de l’Union sans être membre».
Le Maroc s’inscrit dans cette vision. L’état d’avancement des réformes tant politiques qu’économiques en cours dans ce pays le prédispose à aspirer à un statut autre que celui de simple pays associé. Le Maroc déploie, à cet égard, une double démarche :
- une démarche nationale tendant à le rapprocher de l’Union sur les plans tant «physique» et économique (infrastructures autoroutières, maritimes et aéroportuaires, interconnexions électriques, gazoducs…) que normatif (rapprochement des législations…) et politique (renforcement de l’Etat de droit, promotion des droits de la femme…) ;
- une démarche régionale visant à décloisonner les économiques au sud de la Méditerranée, à travers des accords bilatéraux de libre-échange mais aussi sous-régionaux tels que la quadrilatérale d’Agadir (accord de libre-échange entre le Maroc, la Tunisie, l’Egypte et la Jordanie).
Ces deux démarches sont indissociables. Elles projettent le Maroc dans son espace naturel : l’espace euro-méditerranéen.

II. Avancées et vicissitudes du partenariat euro-méditerranéen

Le processus né en novembre 1995 à Barcelone a nourri bien des espoirs et engendré beaucoup de déceptions, même si ne sont déçus que ceux qui se sont fait trop d’illusions, car il était évident, dès le départ, que Barcelone serait un processus de longue haleine.
Même si cela ne justifie pas les lenteurs du processus, ce n’est, en effet, pas une mince affaire que de concevoir et de bâtir un cadre régional euro-méditerranéen, une «maison commune» entre 27 entités, 15 entités européennes et 12 du sud et de l’est de la Méditerranée, des entités à des stades de développement politique, économique et social différents, que sépare un fossé en termes de niveau de vie.
Pourtant, ce qui a été fait au cours des huit dernières années dans le cadre du processus de Barcelone est loin d’être négligeable, même si les entraves au processus sont multiples. Ce qui demeure à faire est considérable.
Un des premiers acquis du processus est sans doute le fait que le concept de l’Euro-Méditerranée a fait son chemin. L’idée euro-méditerranéenne continue de vivre, malgré les hauts et les bas, ce qui, au départ, n’était pas évident. Le processus n’a pas toujours été bien accueilli et a même été parfois décrié dans certaines régions du monde arabe. Il est apparu à beaucoup comme une démarche hégémonique de l’Europe, la construction d’une Méditerranée de l’Europe, avec des soubassements à caractère d’abord géopolitique et sécuritaire.
Le deuxième acquis du processus tient au fait que le cadre euro-méditerranéen est devenu malgré tout un forum de rencontres et de dialogue. Il n’a jamais été autant question de coopération en Méditerranée que depuis le lancement du processus de Barcelone. On se rencontre dans le cadre euro-méditerranéen à Valence, à Bruxelles ou ailleurs, pour parler non seulement d’immigration, mais aussi de règles d’origine, de coopération douanière, de transports et de communications, de droits de l’homme et de libertés, de justice et de gouvernance, d’environnement, de dialogue des cultures et des religions, entre autres thèmes. En fait, il ne s’est tenu autant de rencontres euro-méditerranéennes, sur un aussi grand nombre de thèmes, à des niveaux aussi divers que depuis novembre 1995.
Entre-temps, et c’est le troisième acquis, la trame des accords d’association euro-méditerranéens se renforce. Le puzzle se forme lentement mais sûrement. Aux premiers pays ayant signé un accord d’association avec l’Union européenne, la Tunisie, le Maroc, Israël, l’autorité palestinienne, sont venus se joindre récemment l’Egypte, le Liban, l’Algérie. Il ne reste désormais plus que la Syrie avec laquelle l’ue a entamé des négociations mais aussi la Libye, qui, dans le processus, a toujours rang d’observateur et qu’il faudra bien un jour intégrer au processus, ne serait-ce que parce que ce pays a une façade méditerranéenne de 1 700 km.
Mais surtout, quatrième acquis, le processus de Barcelone est à l’origine d’une certaine prise de conscience de la nécessité d’accélérer l’intégration sous-régionale au sud de la Méditerranée. C’est dans ce cadre que s’explique la multiplication des accords bilatéraux de libre-échange au sud de la Méditerranée, le lancement, en mai 2000, de l’initiative d’Agadir, qui vise à mettre en place une zone de libre-échange entre le Maroc, la Tunisie, l’Egypte et la Jordanie, l’accélération, depuis 1998, entre 14 pays arabes, du démantèlement tarifaire au sein de la zone de libre-échange arabe, ainsi qu’une certaine réactivation des structures de l’Union du Maghreb arabe.
Le cinquième acquis du partenariat est sans doute le processus récent de rénovation des mécanismes et procédures du programme meda. En effet, le processus euro-méditerranéen a longtemps souffert de l’image de ce programme, fortement critiqué non seulement pour la modicité des financements mobilisés, mais aussi et surtout pour la lenteur des décaissements et la concrétisation des projets. La conséquence en a été le décalage très important entre les montants engagés d’une part, les montants décaissés et les projets concrètement réalisés d’autre part. Un progrès a été récemment réalisé qui mérite d’être souligné et qui devrait se traduire par une atténuation du gap anormal existant entre les engagements et les décaissements, à savoir la décentralisation vers les délégations de l’Union européenne dans les pays méditerranéens de la gestion et du suivi des projets.
Enfin, dernier acquis du processus de Barcelone, et non des moindres, le fait que celui-ci participe sans doute à stimuler les réformes économiques structurelles dans certains pays du sud de la Méditerranée. L’exemple du Maroc est, à cet égard éloquent. La plupart des lois à caractère économique élaborées et adoptées au cours des dernières années ont visé à rapprocher la législation marocaine relative à l’environnement de l’entreprise et des affaires des standards européens.
Il y a cependant, il faut l’admettre, une lecture moins optimiste du processus de Barcelone. Pour beaucoup le partenariat euro-méditerranéen fait du sur place et manque de visibilité. Il y aurait ainsi une Méditerranée virtuelle, la Méditerranée-projet de Barcelone d’un côté, et la Méditerranée réelle, la Méditerranée vécue de l’autre côté. Cette impression de sur place, sans être totalement fondée, s’explique par de nombreux facteurs.
La situation au Moyen-Orient est sans doute la principale des entraves à l’évolution naturelle du partenariat euro-méditerranéen. Le Moyen-Orient est une plaie ouverte qui contamine toute la Méditerranée et au-delà l’ensemble des relations internationales. Elle est une des causes de ce sentiment de blocage du processus. Elle explique en partie les semi-échecs de Malte, de Stuttgart, de Marseille et de Valence. Elle empêche l’adoption d’une Charte pour la paix et la stabilité en Méditerranée. Mais surtout, au-delà du déni de justice quotidien que subissent les Palestiniens, un membre du partenariat euro-méditerranéen, Israël, a sapé impunément les réalisations de ce même partenariat en détruisant systématiquement toutes les infrastructures édifiées grâce à des financements européens consentis dans le cadre du processus de Barcelone. La guerre portée en Irak par la «coalition» conforte encore davantage les incompréhensions et approfondit les rancœurs et les suspicions de part et d’autre de la Méditerranée. L’onde de choc de la troisième guerre du Golfe n’a pas fini d’être ressentie.
La deuxième raison qui explique peut-être l’image du processus est le sentiment partagé par beaucoup que la Méditerranée n’est pas vraiment une priorité pour l’Union européenne. L’Union a manifestement d’autres priorités : l’élargissement, la lutte contre le terrorisme, la convention sur la rénovation des institutions, la politique de sécurité et de défense commune, les relations transatlantiques… La Méditerranée est une priorité parmi tant d’autres, mais lorsque les priorités sont nombreuses, il n’y a en fait plus de priorités.
La troisième entrave au processus qui contribue à altérer l’image que celui-ci peut donner est ce que l’on pourrait appeler l’esprit de Schengen, celui de la «Méditerranée forteresse» et qui apparaît à beaucoup comme incompatible avec l’esprit de Barcelone, celui de la Méditerranée trait d’union. Sans vouloir occulter la problématique de l’immigration clandestine, la Méditerranée peut-elle se réduire seulement à un projet de libre-échange, de libre circulation des biens, des services et des capitaux ? En fait, la Méditerranée, ce sont aussi les hommes et les femmes, la jeunesse de la Méditerranée. La Méditerranée, ce devrait être une relative liberté de circulation pour ceux qui la font : les étudiants, les chercheurs, les hommes d’affaires, les sportifs, les hommes de culture, les ong. Lorsque les entraves à la circulation des personnes en Méditerranée se renforcent sous couvert de lutte contre l’immigration clandestine, il est naturel que le décalage entre le projet méditerranéen et la réalité vécue s’approfondisse. Le Sommet européen de Thessalonique, en juin 2003, risque de conforter l’idée de l’Europe forteresse : il n’y est question que de «centres de transit», d’accords de réadmission et de système d’information des visas.
Le programme meda n’a pas, paradoxalement, puisqu’il s’agit pour l’essentiel de dons, contribué à donner une image positive au processus euro-méditerranéen, bien au contraire. Sans doute les attentes étaient -elles trop fortes, les illusions trop ancrées. Nul doute cependant que meda n’ait déçu, par ses lenteurs et sa bureaucratie – qui n’a d’ailleurs rien à envier à celle des pays bénéficiaires – presque tous ceux qui devaient en bénéficier, et à juste titre lorsque l’on connaît les méandres inférents à un projet depuis sa programmation jusqu’à sa concrétisation.
Le caractère limité du libre-échange programmé dans les accords d’association et le fait que celui-ci se réduise aux biens industriels ne contribuent pas à améliorer l’image du processus de Barcelone. Le libre-échange demeure bancal et empêche l’expression des avantages comparatifs. L’Europe reste attachée, injustement, à sa politique agricole commune, qui réduit l’accès des produits agricoles sud-méditerranéens aux marchés européens. Elle a certes pris des engagements sur le plan multilatéral, à Doha, en matière de baisse graduelle des mesures de soutien et des subventions à l’exportation, mais ceux-ci ne changent pas fondamentalement, à moyen terme, l’édifice de la pac et le régime consenti aux exportations agricoles des pays du sud de la Méditerranée.
 Enfin, il ne fait pas non plus de doute qu’une des entraves au processus est la lenteur des réformes politiques et économiques dans de nombreux pays du sud de la Méditerranée, qui avancent certes, mais parfois trop lentement, sur le plan de la libéralisation de leurs économies, de la mise à niveau de leur législation économique, de l’amélioration de la gouvernance économique, de la mise en place des conditions de l’attraction des investissements étrangers mais aussi de la réforme de leurs administrations et de leur système judiciaire.
Le processus euro-méditerranéen est plus que jamais une nécessité. Il l’était avant septembre 2001. Il l’est tout autant depuis. Mais pour lui donner vie, il s’agit d’abord d’éteindre le brasier moyen-oriental. Traiter la question du Moyen-Orient, remettre le processus de paix sur les rails, redonner espoir aux peuples de la région est une urgence : l’Europe en est consciente. Elle s’y attelle. Elle a les moyens de faire pression sur le cours des événements si elle en a la volonté politique.
Le renforcement de l’intégration régionale sud-sud est, par ailleurs, un des avenirs de la Méditerranée. L’initiative d’Agadir, du 8 mai 2001, qui prévoit la mise en place d’une zone de libre-échange entre le Maroc, la Tunisie, l’Egypte et la Jordanie, est une des plus prometteuses. Elle est indissociable du processus de Barcelone puisque les 4 pays qui se sont engagés dans ce processus ont en commun d’être liés par des accords de libre-échange bilatéraux, d’avoir déjà signé des accords d’association avec l’Union européenne et d’être membres de l’omc. L’entrée en vigueur de l’accord quadrilatéral, paraphé à Amman le 11 janvier 2003, est imminente.
Il s’agit en troisième lieu de progresser dans les instruments du marché unique, c’est-à-dire d’avancer dans la concrétisation des recommandations de la Conférence sur la coopération régionale qui s’est déroulée à Valence en janvier 1999. La progression sur le cumul paneuro-méditerranéen des règles de l’origine, notamment, est un des aspects les plus importants. Un protocole est en cours de négociation qui devrait aboutir à Palerme incessamment lors de la rencontre des ministres du Commerce du processus euro-méditerranéen. Le cumul (bilatéral, diagonal, total) des règles d’origine est un formidable instrument de renforcement de la coopération régionale. Mais il y a également le rapprochement des normes, règles et réglementations dans des domaines tels que les douanes, la fiscalité, les marchés publics, la concurrence et les droits de la propriété intellectuelle.
La Méditerranée passe également par le renforcement des mécanismes d’accompagnement de l’investissement, mais aussi d’amélioration des conditions d’accueil de l’investissement. Il s’agit là d’une responsabilité partagée.
La Méditerranée passe surtout par la trame des relations qui peut se tisser entre les sociétés civiles, les ong et le mouvement associatif notamment, les jeunes en particulier. Le projet de fondation euro-méditerranéenne, de renforcement du programme Euro-Med jeunesse et d’extension du programme tempus aux partenaires méditerranéens est, à ce titre, de bon augure.
C’est Jordi Pujol, Président de la Généralitat de la Catalogne qui l’affirme chaque fois qu’il en a l’occasion. En novembre 1995, l’idée méditerranéenne avait au moins deux «champions», autrement dit deux locomotives au nord de la Méditerranée : la France et l’Espagne. Il n’est ainsi pas dénué de sens que le Partenariat euro-méditerranéen ait été lancé en Espagne, dans la capitale catalane, une vieille cité aux racines méditerranéennes, mais sans doute aussi la plus européenne des grandes villes espagnoles.
Il n’est pas dénué de sens que la première conférence ministérielle euro-méditerranéenne ait eu lieu en novembre 1995, quelques années après l’immense chambardement qu’a connu l’Europe avec l’implosion de l’Union soviétique, l’émancipation des «démocraties populaires», la réunification allemande et le traité de Maastricht. Le partenariat euro-méditerranéen est d’abord né d’une volonté d’équilibre, entre une Allemagne qui redécouvre sont hinterland centre et nord-européen et des pays latino-méditerranéens – France, Espagne et Italie – soucieux du devenir de leur flanc sud, la Méditerranée.
L’élargissement, tel qu’il se dessine, et malgré l’adhésion prévue de Malte et de Chypre, accentue manifestement le tropisme centre et nord-européen de l’Union, à un moment où la Méditerranée n’a pas, n’a quasiment plus de «champion». Dans une Europe à 25, la France, l’Espagne et l’Italie risquent d’avoir de plus en plus de difficultés à faire entendre la voix de la mer intérieure, la voix de la Méditerranée.

Abderrahman Youssoufi, ancien Premier ministre du gouvernement marocain

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