Confluences Méditerranée                                   N°49                  Printemps 2004

 

La démocratie dans la vision américaine du Moyen-Orient : Point de vue arabe

Yassîn Haj-Saleh

Suite aux attentats du 11 septembre les Etats-unis ont développé une nouvelle stratégie au Moyen-Orient, une nouvelle dynamique politique et idéologique a vu le jour, perceptible dans les initiatives et dans les déclarations américaines. Cet article tente de cerner cette vision américaine du Moyen-Orient et la place qu’y occupe la démocratie.

Après les attentats du 11 septembre 2001, la place du Machrek arabe en particulier et du monde arabe en général dans la stratégie américaine a été profondément modifiée. En effet, bien que les relations arabo-américaines fussent longtemps régies par les polarisations de la guerre froide, la fin de cette dernière n’a pas conduit à une révision radicale des fondements de ces relations avant le 11 septembre, ce qui signifie que les plans et les accommodements de la guerre froide ont pris fin au Moyen-Orient avec une décennie de retard par rapport au reste du monde. Pourtant, la réduction de l’Union soviétique aux dimensions d’une puissance locale et l’inauguration de ce que George Bush-père avait appelé «le nouvel ordre mondial» ont coïncidé avec la deuxième guerre du Golfe qui s’est achevée par la destruction et l’encerclement de l’Irak, par la «libération» de la très célèbre principauté pétrolière du Koweit. La célébration militaire de la fin de la guerre froide sur le plan international a été justement la raison pour laquelle les arrangements dus à cette guerre n’ont pas été révisés au Moyen-Orient. La victoire enregistrée par les Etats-Unis, leurs alliés européens et leurs «clients» a évité à la puissance dominante de revenir sur les fondements de son hégémonie moyen-orientale, c’est-à-dire la protection des régimes arabes conservateurs, l’identification stratégique et politique avec Israël et l’opposition à toute démarche indépendantiste arabe. L’hostilité vindicative à l’Irak, manifestée lors de la deuxième guerre du Golfe et du blocus qui l’a suivie, sapait à la base toute opportunité pour que naisse une puissance indépendante dans cette région du monde, considérée comme trop sensible pour être confiée à son peuple. Si l’on avait pu croire pendant quelque temps que les Etats-Unis œuvraient par le biais du processus de Madrid pour un règlement global du conflit israélo-palestinien, l’équation constante de la relation américano-israélo-arabe n’a pas tardé à s’imposer de nouveau : une garantie américaine affichée pour la supériorité qualitative d’Israël sur les pays arabes réunis et une vigilance constante pour que ces pays ne parviennent jamais à agir en commun.
«La guerre contre le terrorisme» a été la grande devise de la politique américaine au Moyen-Orient après le 11 septembre. A travers cette guerre, l’administration de Bush-fils s’est intéressée activement au Moyen-Orient, après avoir abandonné le conflit israélo-palestinien et déclaré qu’elle n’allait pas gaspiller ses efforts à prendre des initiatives politiques dont les résultats n’étaient pas assurés. Accompagnant l’action militaire qui a emporté deux régimes en moins de deux ans grâce à la stratégie prônée par les néo-conservateurs pour «changer les régimes» et «re dessiner les cartes», une nouvelle dynamique politique et idéologique a vu le jour ; elle est perceptible dans les initiatives et dans les déclarations américaines. Et c’est en considérant les initiatives, les réflexions, les plans destinés à «instaurer la démocratie» et en examinant les mesures pratiques, militaires, diplomatiques et juridiques qui s’inscrivent dans la «guerre contre le terrorisme» que nous allons tenter de cerner la vision américaine du Moyen-Orient et la place qu’y occupe la démocratie.

Initiatives, initiatives…

Le discours prononcé le 12.12.2002 par le chef de la diplomatie américaine a inauguré une série d’initiatives américaines centrées sur la démocratie au Moyen-Orient. Dans ce qu’il a appelé «initiative de partenariat américano-moyen-oriental»
(1), M. Powell dit : «J’annonce aujourd’hui une initiative qui place fermement les Etats-Unis dans le camp du changement, de la réforme, d’un nouvel avenir pour le Moyen-Orient». Il décrit son initiative comme étant «un pont entre les Etats-Unis et le Moyen-Orient, entre nos gouvernements et nos peuples, un pont qui comble le vide avec l’énergie, les idées, le financement». Le financement commencerait avec une «forte impulsion» de l’ordre de 29 millions de dollars et la promesse de l’augmenter progressivement à hauteur d’un milliard de dollars. Le pont serait édifié sur trois piliers pour combler les trois failles dont nous souffrons, selon le diagnostic de M. Powell : une économie de libre-échange pour combler la faille du chômage, un régime politique ouvert pour combler la faille de la liberté, une réforme éducative pour combler la faille du savoir.
Auparavant, M. Powell a pris soin de délimiter les trois priorités de la politique américaine au Moyen-Orient, qui sont : «Gagner la guerre contre le terrorisme, désarmer l’Irak et mettre fin au conflit israélo-arabe».
Nous avons là un programme tripartite complet composé d’une analyse théorique (les priorités), d’un diagnostic clinique (les failles) et d’un traitement médical (les piliers), sans oublier la «forte impulsion» financière de 29 millions de dollars.
Une question se pose d’emblée : Est-ce qu’il existe une relation évidente entre l’analyse, le diagnostic et le traitement ? Les Arabes n’ont-ils pas d’autres priorités, comme une solution équitable du conflit israélo-arabe ou la modernisation, la démocratisation internes des régimes politiques, indépendamment des exigences américaines et israéliennes qui risquent de griller cette démocratisation et de nuire à sa crédibilité ? N’existe-t-il pas un lien, d’une part, entre la tragédie palestinienne, la politique de puissance israélienne soutenue par les Américains, le terrorisme, et d’autre part, le manque de sécurité éprouvé par tous les Arabes et exploité par des gouvernants non élus en vue d’affermir leur dictature ? Ne pouvons-nous pas expliquer «les armes de destruction massive» que possédaient – ou cherchaient à posséder – certains pays arabes (armes primitives s’il en est et ne pouvant être comparées ni en quantité ni en efficacité avec l’arsenal que possède Israël) par le sentiment de faiblesse et d’insécurité que ressentent les Arabes, et non par la volonté, inconcevable, de troubler la sécurité d’une puissance colossale comme Israël ?
Or, l’importance de l’initiative réside dans sa fonction, non dans son contenu. Cette fonction est éclairée par le contexte dans lequel elle fut présentée : celui de la mise en place réussie d’une «juste cause» contre l’Irak, élaborée par l’équipe toute-puissante des néo-conservateurs avant même d’accéder à la Maison-Blanche
(2). Dans son discours, Powell donne à l’Irak le choix entre détruire ses armes ou se les faire détruire. A peine trois mois plus tard, il déclare lui-même devant le Conseil de Sécurité qu’il dispose «de preuves indéniables» confirmant la possession par l’Irak d’armes de destruction massive. Immédiatement après, les Américains ajouteront «les frappes chirurgicales» au traitement tripartite et à la première «forte impulsion» financière. Pour ce qui est des dix mille Irakiens tués au cours de l’opération, ils sont considérés comme «dommages collatéraux».

Burns : après l’invasion de l’Irak et la chute du régime de Saddam Hussein, William Burns, le Secrétaire d’Etat adjoint chargé des affaires du Moyen-Orient, propose un plan composé de quatre points pour un changement démocratique dans la région : 1) Accorder à l’ouverture des régimes politiques une importance beaucoup plus grande qu’auparavant. 2) Placer le changement démocratique au sein d’une stratégie plus vaste qui comprendrait la résolution du conflit israélo-palestinien, la reconstruction d’un Irak florissant et démocratique, la réforme des économies de la région. 3) Le virage vers la démocratie devrait être global, c’est-à-dire qu’il ne saurait se limiter à la tenue d’élections, mais comprendrait aussi la création d’institutions démocratiques, l’instauration d’un Etat de droit, la renaissance des sociétés civiles, etc. 4) Le changement démocratique devrait venir de l’intérieur de la région, mais beaucoup de choses pourraient être entreprises par les Etats-Unis et par les autres pays démocratiques
(3).

Bush : le 09.05.2003, au milieu des célébrations de la victoire, le président Bush propose «la création en dix ans d’une zone de libre-échange économique entre les Pays arabes et les Etats-Unis, et cela pour apporter l’espoir et des opportunités de travail aux gens de cette région». Il établit une relation évidente entre cette zone et l’obtention de «capitaux par les petites et les moyennes entreprises», avec la garantie de traiter avec ces entreprises «selon des règlements protégeant leurs transactions, leurs propriétés et leurs biens immobiliers», et de remplacer la corruption par des «marchés libres et des lois équitables». Le fruit qui résulterait de tout cela serait que «les peuples du Moyen-Orient vont pouvoir vivre dans la prospérité et la liberté».
En l’absence d’un plan complet élaboré avec un partenariat international, plan dans lequel s’intègrent à la fois la réforme économique et la solution de la question israélienne, toute proposition comme celle d’une «zone de libre-échange économique» ne pourra être qu’un pas de plus vers une mainmise totale de Washington sur les économies de la région.


Cheney : Elisabeth Cheney
(4) estime de son côté que «l’extrémisme gagne en général les peuples qui manquent d’espoir et d’opportunités». Elle ajoute : «Je crois tout simplement qu’il existe au monde des puissances qui ne croient ni à la paix ni à la liberté et qui n’accordent aucune importance à la liberté de l’être humain». Paroles simplistes, triviales et sectaires, émanant d’une puissance qui n’a pas peu contribué à fermer les portes de «l’espoir et des opportunités» devant les Arabes. Par ailleurs, Mme Cheney n’oublie pas d’apporter son écot à la surenchère démocratique en affirmant «la nécessité pour la région d’une réforme de l’éducation, de l’économie, de la politique et d’un renforcement du rôle de la femme».

Bush : L’initiative la plus marquante pour la démocratisation de la région reste cependant celle du président George Bush, rendue publique le 06.11.2003 : «Les Etats-Unis ont adopté une nouvelle politique et une offensive pour instaurer la démocratie au Moyen-Orient». Quelle est l’essence de cette stratégie ? Le président ne nous donne aucune réponse, mais nous laisse entendre que l’invasion de l’Irak constitue un jalon dans cette stratégie et que «la construction d’un Irak libre au cœur du Moyen-Orient sera un événement clef de la révolution démocratique mondiale». Il nous laisse constater que tout ce qui se passe en Irak aujourd’hui est une étape dans «la construction de l’Irak libre». Bush énumère ensuite les réalisations démocratiques qui ont eu lieu au Maroc, à Bahreïn, à Oman, au Qatar, au Yémen, au Koweït, en Jordanie et en Afghanistan. Il fait allusion aux «premiers pas vers la réforme» en Arabie saoudite et encourage le peuple égyptien à s’engager dans la voie de la démocratie, comme il s’est auparavant engagé dans le chemin de la «paix». Bush réussit à oublier le Liban et la Libye, quoique pour des raisons différentes. Les agents de la CIA négociaient avec le tyran libyen les conditions de sa «reddition préventive» pendant que leur président prononçait son discours. En ce qui concerne le Liban, il est évident que ce pays trouble la «limpidité éthique» du tableau manichéen. En effet, il y a d’un côté les pays démocratiques ou les pays en voie de démocratisation qui, comme par hasard, sont soumis aux Américains, et de l’autre, les pays qui soutiennent le terrorisme, qui détiennent des armes de destruction massive et qui sont nécessairement non démocratiques. Or, le Liban, malgré tous les défauts de son système politique, est plus démocratique que tous ces amis des Etats-Unis ; il vaut mieux donc l’oublier. Quant au peuple palestinien, dirigé pourtant par des dirigeants élus, il n’est cité que pour dénigrer ces dirigeants qui «entravent la réforme démocratique, nourrissent la haine et encouragent la violence»
(5).
Par ailleurs, l’Iran n’est cité que pour dénier l’importance du pluralisme et du dynamisme politique qui le distinguent.
Le contexte de «la stratégie offensive pour la liberté au Moyen-Orient» diffère radicalement des initiatives et des explications qui l’ont précédé. De nombreux observateurs ont signalé la nécessité, pour l’administration américaine, d’amorcer un nouveau virage pour justifier la guerre contre l’Irak et l’occupation du pays, après avoir échoué à y trouver des armes de destruction massive. En effet, après l’initiative du partenariat américano-moyen-oriental qui visait à échafauder une noble cause justifiant la guerre contre l’Irak et les pertes humaines américaines, il ne fallait pas moins d’une «stratégie offensive pour la liberté». Mais la raison la plus importante n’en demeure pas moins la prochaine campagne électorale au cours de laquelle le président américain et son équipe s’attendent à ce que le Parti démocrate monte en épingle le dossier irakien pour saper leur chance de réélection
(6). Et c’est dans cette perspective que la démocratisation des Arabes devient nécessaire à l’actuel occupant de la Maison-Blanche ; la liberté ou la dignité des Arabes concernés n’y ont rien à voir.

Le véritable électeur au Moyen-Orient

En occupant l’Irak, les Etats-Unis ont occupé une position qui leur permet de gérer directement le système des interactions entre les pays de la région, d’être le point de croisement inévitable du réseau moyen-oriental et de constituer la référence absolue pour tout ce qui concerne les relations entre ces pays. L’on pourrait se demander comment il serait possible d’effectuer ce passage vers la démocratie dans la région alors que le pouvoir suprême se trouve entre les mains des Américains, et non des peuples, et que le véritable électeur est l’Amérique, non les millions d’Arabes à qui l’on promet la démocratie
(7). Ce serait possible uniquement si les intérêts américains dans la région se trouvaient en phase avec les intérêts des peuples arabes. Or, rien ne nous permet de telles suppositions, surtout lorsqu’il s’agit de faire coïncider le tournant démocratique arabe avec la guerre contre le terrorisme et avec les intérêts américains, stratégiques et pétroliers au Moyen-Orient.
D’un autre côté, la composition du Conseil intérimaire de gouvernement en Irak a dévoilé la conception ethnique et confessionnelle de la vision américaine de la démocratie au Moyen-Orient. Trois principes sont probablement à la base de cette vision : l’héritage orientaliste qui voit la région comme une mosaïque d’éléments antagonistes et non comme des peuples capables de produire des systèmes représentatifs, une volonté commune et des partis politiques modernes ; l’héritage dévastateur de Saddam Hussein qui a bloqué le processus d’intégration du peuple irakien et détruit toute forme de vie politique moderne ; le besoin pour les Américains de devenir la référence suprême de communautés confessionnelles et ethniques figées, antagonistes, repliées sur elles-mêmes. Il est remarquable que la vision des Etats-Unis est exactement celle des différents groupes religieux sectaires ; elle ne s’en éloigne que pour se subordonner quelques agents locaux en Irak, du genre d’Ahmad Chalabi ou Iyad ‘Allâwî.
Ainsi, que ce soit dans l’ensemble du Moyen-Orient ou dans le laboratoire irakien dont devrait sortir le modèle démocratique censé accélérer la démocratisation de la région selon la stratégie du domino
(8), la position des Etats-Unis est celle de «la» référence absolue et souveraine. Cette position «non constitutionnelle» est la négation même de toute possibilité d’instaurer une démocratie réelle dans le monde arabe.

Scénarios

Un mélange détonant a été produit par l’incompréhension profonde et systématique des peuples de la région, de leur histoire, de leurs aspirations et de leur culture, par le parti pris enraciné en faveur d’Israël, par la capacité de tuer beaucoup de gens et de le faire sans scrupules. Cette situation augure d’une période de troubles et de désordre qui risque de durer plusieurs décennies et pourrait même déboucher, selon certains analystes, sur une catastrophe apocalyptique.
Mais il existe un autre scénario. Étant donné l’importance des intérêts américains dans la région et l’engagement américain durable pour maintenir la supériorité israélienne au détriment des Arabes, à quoi s’ajoute un sentiment grandissant dans certains cercles américains selon lequel la démocratie renforcerait les forces hostiles aux Américains, les initiatives américaines pourraient constituer une porte de sortie de l’impasse politique, stratégique et économique dans laquelle se trouvent les régimes despotiques de la région. Car, en s’alignant sur les Américains, en approuvant leurs plans et en devenant les bases de leur domination totale, certains régimes, comme celui de la Libye, et peut-être bien de la Syrie, pourront amortir les pressions américaines sans faire pour autant des concessions démocratiques à leurs peuples. Dans ce cas, la «démocratie arabe» évoluerait entre deux limites : d’un côté, le retrait du parapluie américain qui protège les dictatures, y compris celles des pays traditionnellement amis des Etats-Unis comme l’Arabie saoudite et l’Egypte, et de l’autre, l’interdiction faite aux forces indépendantistes, démocratiques ou islamistes de tirer profit de la remise à flot des régimes en place. Le résultat probable de ce scénario serait la modernisation des régimes despotiques, amenés ainsi à réduire les pratiques flagrantes de répression, à accepter un pluralisme politique contrôlé et à accorder une plus grande liberté aux capitaux privés reliés aux sociétés étrangères, américaines en particulier. Tout en prenant des colorations différentes selon les pays, une telle issue aura des fondements identiques : des régimes à la souveraineté réduite et à la répression sélective, dirigée uniquement contre les patriotes démocrates, selon des schémas déjà expérimentés en Amérique latine.
Existe-t-il des chances pour une véritable démocratisation ? Sauf révision des fondements de la relation Etats-Unis/Moyen-Orient, la réponse est tout simplement : non. Or rien ne pousse les Américains à réviser ces fondements : les dictatures arabes sont faibles et préfèrent traiter secrètement avec les Etats-Unis ; les mouvements démocratiques arabes sont encore faibles. La forme actuelle des relations arabo-américaines engendre naturellement un troisième acteur disposé au fanatisme, à la fermeture et au terrorisme. Le voici
, notre cercle infernal : une hégémonie étrangère brutale et agressive, des dictatures meurtrières et corrompues, des intégrismes obtus et fanatiques. Heureusement, le tableau est plus mouvementés, plus coloré et moins rigide. En effet, il importe de souligner que toute amélioration de l’ambiance générale dans n’importe quel pays arabe se répercute dans tous les autres par un renforcement du mouvement démocratique.

Il n’en reste pas moins qu’une représentation démocratique des peuples arabes ne peut aller de pair avec la forme actuelle de l’hégémonie américaine sur les décisions militaires, stratégiques et économiques dans la région. Certains analystes américains influents n’ignorent pas qu’il serait difficile de démocratiser les régimes arabes tout en sauvegardant les intérêts américains. Malgré son discours officiel, l’administration américaine envisage de plus en plus le succès de courants non favorables aux politiques américaines si des scrutins libres sont organisés dans les pays arabes et islamiques
(9). La solution probable de ce problème serait, du point de vue américain, de réviser le concept de démocratie selon le système prôné par Douglas Feith en 1998, fondé sur «un gouvernement limité, des libertés individuelles, mais en écartant la majorité du pouvoir»(10). Dans le même sens, le directeur de planification politique à l’Institut Washington pour les politiques du Moyen-Orient, Robert Satlov, suggère d’orienter l’entreprise de démocratisation des pays islamiques selon les huit leçons qu’il a tirées de l’expérience internationale, à savoir : 1) Il existe plusieurs modèles de démocratie. 2) Les élections ne font pas la démocratie. 3) La démocratie a besoin de temps. 4) La démocratie est fondée sur un public informé et cultivé. 5) Des médias indépendants et responsables sont nécessaires. 6) Les femmes sont nécessaires à la démocratie. 7) Les réformes politiques et économiques doivent être menées conjointement. 8) Tout en étant soutenue de l’extérieur, il vaut mieux que la démocratie soit construite de l’intérieur(11). Ainsi, en huit coups préventifs, Satlov a frayé une large autoroute pour mieux reculer devant toute transformation démocratique qui résulterait d’une mauvaise interprétation des objectifs de ces héritiers de Jefferson, nourris de l’idéalisme de Wilson !
De ce qui précède, il ne faudrait pas conclure à l’existence d’une hostilité fondamentale entre la démocratie arabe et les Etats-Unis, ni à la fatalité d’une opposition entre les intérêts arabes et les intérêts américains. Nous avons plutôt cherché à mettre en évidence l’opposition entre la formule de soumission et d’hégémonie qui gère les relations des Américains avec les pays arabes et les chances de succès des virages démocratiques dans ces pays, tout en soulignant que l’histoire de ces relations n’a jamais connu que ce seul cas de figure. Sachant que l’intensité, la profondeur et l’étendue de l’hégémonie américaine actuelle n’aident pas à la naissance ou à la stabilité de démocraties effectives dans la région, toute initiative de démocratisation qui ne partirait pas d’une révision des fondements de la stratégie américaine au Moyen-Orient n’aboutira à rien. Le maintien des pivots traditionnels de l’hégémonie, à savoir : l’omnipotence d’Israël, le maintien de la chaîne pétrolière entre les mains des Américains et l’échafaudage des régimes politiques du Golfe tout autour, ainsi que la «guerre contre le terrorisme», fait apparaître les projets de démocratisation comme une tentative de rénovation du système de domination américaine dans la région.
Les Etats-Unis ont beaucoup à faire s’ils comptent vraiment consolider les opportunités de la démocratie au Moyen-Orient. Il leur faut d’abord cesser de soumettre celle-ci à leur propre agenda d’intérêts pétroliers et stratégiques, comme nous l’avons constaté dans le discours du président Bush du 06.11.2003 qui a omis de mettre la Libye sur la liste des pays ayant obtenu de mauvaises notes en matière de démocratie ! Il leur faut ensuite cesser d’apporter un soutien militaire, économique et diplomatique aveugle à Israël. Il leur faut aussi cesser d’inventer des forces démocratiques plus connues du Pentagone et de la CIA que des malheureux peuples du Moyen-Orient et de faire semblant qu’il n’existe pas des forces démocratiques authentiques dans le monde arabe.
La voie royale vers le changement démocratique dans le monde arabe passe en effet par le changement du régime en Israël. Cela ne signifie pas que les autres régimes du Moyen-Orient ne doivent pas changer, mais que le Moyen-Orient est fondamentalement un système régional non démocratique puisqu’il a été formé à partir de deux types complémentaires de dictature : la dictature qu’exerce Israël sur les Arabes, et sur les Palestiniens en particulier, et la dictature des régimes arabes. A cela s’ajoute deux autres dictatures, situées géographiquement en dehors de la région : d’abord celle de la Grande-Bretagne entre les deux guerres mondiales, ensuite celle des Etats-Unis. Comment la démocratie aurait-elle pu naître ? Les Arabes qui subissent ces quatre pressions de quatre despotismes sont par définition des «terroristes», des «fanatiques» qui guettent l’occasion de détruire la civilisation et d’assaillir «la seule démocratie» du Moyen-Orient. Il faut donc les surveiller de près, les contenir dans un réseau de bases militaires et les frapper durement de temps à autre…
Il est impossible d’articuler la démocratie à ce système despotique quadripartite. Le Moyen-Orient est né de la spoliation, du mensonge et de la violence ; pour le démocratiser il faudrait le changer, c’est-à-dire «changer les régimes», «redessiner les cartes» pour de bon, mais dans le sens de la résolution de la question israélienne qui interdit toute stabilité et contrarie toute possibilité de démocratisation. Il n’y a pas de crise au Moyen-Orient : le Moyen-Orient est lui-même la crise.


Yassîn Haj-Saleh
  est écrivain.
Traduction de Rania Samara


Notes :
1. The US Middle East partnership initiative.
http://www.mafhoum.com/press4/124P1.htm.
2. Mohamad Hasaneyn, «Haykal : Un Empereur du Texas», Al-Safir du 01.05.2003.
3. William Burns, «Le Changement démocratique et la politique américaine au Proche-Orient», Al-Hayat du 20.06.2003.
4. Responsable aux Affaires Etrangères du Programme de développement démocratique dans le Monde arabe. Quotidien Al-Hayat du 08.02.2003.
5. M. Powell s’inquiète à son tour pour la réforme palestinienne. Il estime que : «Après avoir constaté que les Etats-Unis ne vont pas entraver les efforts d’Israël pour se défendre contre le terrorisme palestinien, les pressions se sont fait fortes dans la société palestinienne pour la mise en place d’une véritable réforme». Colin Powell, «A strategy of partnership», Foreign Affairs, January/February 2004, www.foreignaffairs.org

6. Cf : Phillis Bennis, Bush on Middle East " Democracy " & " Ending occupation " in Irak, www.fpip.org
. 21 novembre 2003.
L’auteur de ces lignes estime que la pression causée par les pertes américaines, ajoutée à l’approche des élections, pourrait amener les Américains à remplacer la démocratisation de l’Irak par l’irakisation de la guerre.
7. Selon un rapport américain «le maintien des principes démocratiques et leur large diffusion en Irak constituera la première ligne de défense des intérêts stratégiques américains». Le projet américain pour la démocratisation de la région.
http://alarabnews.com/alshaab/GIF/09-11-2002/n1.htm
.
8. La théorie du domino ne peut s’appliquer du moment que les Américains s’appliquent à isoler l’Irak de son environnement. Cf. l’Institut Washington pour la politique du Moyen-Orient, Lecture politique n° 726 du 17.03.2003. Le rapport gouvernemental : Le Domino et les éventualités démocratiques au Moyen-Orient après Saddam, http://www.asharqalarabi.org.uk/center/mutabaat-saddam1.html
.
9. Ian Urbina, «Is the US ready for democracy in the Middle East ?»,
http://www.merip.org/ewspaper_opeds/IU us ready democracy.ht
m.
10. Robert Blecher, «Free people will set the course of History : Intellectuals, Democracy and American Empire»,
http://www.merip.org/mero/interventions/interv.html
.
11. Robert Satlov, «Soutenir la démocratie dans le Monde islamique : évaluation de la dernière proposition de la politique des Etats-Unis». L’article de Satlov est daté du 11.12.2002, c’est-à-dire un jour avant l’initiative de Powell. http://www.asharqalarabi.org.uk/center1/mutabaat-us5.htm
.

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