La démocratie dans la vision américaine du Moyen-Orient : Point de vue arabe
Yassîn Haj-Saleh
Suite aux attentats du 11 septembre les Etats-unis ont développé une nouvelle
stratégie au Moyen-Orient, une nouvelle dynamique politique et idéologique a vu
le jour, perceptible dans les initiatives et dans les déclarations américaines.
Cet article tente de cerner cette vision américaine du Moyen-Orient et la place
qu’y occupe la démocratie.
Après les attentats du 11 septembre 2001, la
place du Machrek arabe en particulier et du monde arabe en général dans la
stratégie américaine a été profondément modifiée. En effet, bien que les
relations arabo-américaines fussent longtemps régies par les polarisations de la
guerre froide, la fin de cette dernière n’a pas conduit à une révision radicale
des fondements de ces relations avant le 11 septembre, ce qui signifie que les
plans et les accommodements de la guerre froide ont pris fin au Moyen-Orient
avec une décennie de retard par rapport au reste du monde. Pourtant, la
réduction de l’Union soviétique aux dimensions d’une puissance locale et
l’inauguration de ce que George Bush-père avait appelé «le nouvel ordre mondial»
ont coïncidé avec la deuxième guerre du Golfe qui s’est achevée par la
destruction et l’encerclement de l’Irak, par la «libération» de la très célèbre
principauté pétrolière du Koweit. La célébration militaire de la fin de la
guerre froide sur le plan international a été justement la raison pour laquelle
les arrangements dus à cette guerre n’ont pas été révisés au Moyen-Orient. La
victoire enregistrée par les Etats-Unis, leurs alliés européens et leurs
«clients» a évité à la puissance dominante de revenir sur les fondements de son
hégémonie moyen-orientale, c’est-à-dire la protection des régimes arabes
conservateurs, l’identification stratégique et politique avec Israël et
l’opposition à toute démarche indépendantiste arabe. L’hostilité vindicative à
l’Irak, manifestée lors de la deuxième guerre du Golfe et du blocus qui l’a
suivie, sapait à la base toute opportunité pour que naisse une puissance
indépendante dans cette région du monde, considérée comme trop sensible pour
être confiée à son peuple. Si l’on avait pu croire pendant quelque temps que les
Etats-Unis œuvraient par le biais du processus de Madrid pour un règlement
global du conflit israélo-palestinien, l’équation constante de la relation
américano-israélo-arabe n’a pas tardé à s’imposer de nouveau : une garantie
américaine affichée pour la supériorité qualitative d’Israël sur les pays arabes
réunis et une vigilance constante pour que ces pays ne parviennent jamais à agir
en commun.
«La guerre contre le terrorisme» a été la grande devise de la politique
américaine au Moyen-Orient après le 11 septembre. A travers cette guerre,
l’administration de Bush-fils s’est intéressée activement au Moyen-Orient, après
avoir abandonné le conflit israélo-palestinien et déclaré qu’elle n’allait pas
gaspiller ses efforts à prendre des initiatives politiques dont les résultats
n’étaient pas assurés. Accompagnant l’action militaire qui a emporté deux
régimes en moins de deux ans grâce à la stratégie prônée par les
néo-conservateurs pour «changer les régimes» et «re dessiner les cartes», une
nouvelle dynamique politique et idéologique a vu le jour ; elle est perceptible
dans les initiatives et dans les déclarations américaines. Et c’est en
considérant les initiatives, les réflexions, les plans destinés à «instaurer la
démocratie» et en examinant les mesures pratiques, militaires, diplomatiques et
juridiques qui s’inscrivent dans la «guerre contre le terrorisme» que nous
allons tenter de cerner la vision américaine du Moyen-Orient et la place qu’y
occupe la démocratie.
Initiatives, initiatives…
Le discours prononcé le 12.12.2002 par le chef de la diplomatie américaine a
inauguré une série d’initiatives américaines centrées sur la démocratie au Moyen-Orient.
Dans ce qu’il a appelé «initiative de partenariat américano-moyen-oriental»(1), M.
Powell dit : «J’annonce aujourd’hui une initiative qui place fermement les
Etats-Unis dans le camp du changement, de la réforme, d’un nouvel avenir pour le
Moyen-Orient». Il décrit son initiative comme étant «un pont entre les
Etats-Unis et le Moyen-Orient, entre nos gouvernements et nos peuples, un pont
qui comble le vide avec l’énergie, les idées, le financement». Le financement
commencerait avec une «forte impulsion» de l’ordre de 29 millions de dollars et
la promesse de l’augmenter progressivement à hauteur d’un milliard de dollars.
Le pont serait édifié sur trois piliers pour combler les trois failles dont nous
souffrons, selon le diagnostic de M. Powell : une économie de libre-échange pour
combler la faille du chômage, un régime politique ouvert pour combler la faille
de la liberté, une réforme éducative pour combler la faille du savoir.
Auparavant, M. Powell a pris soin de délimiter les trois priorités de la
politique américaine au Moyen-Orient, qui sont : «Gagner la guerre contre le
terrorisme, désarmer l’Irak et mettre fin au conflit israélo-arabe».
Nous avons là un programme tripartite complet composé d’une analyse théorique
(les priorités), d’un diagnostic clinique (les failles) et d’un traitement
médical (les piliers), sans oublier la «forte impulsion» financière de 29
millions de dollars.
Une question se pose d’emblée : Est-ce qu’il existe une relation évidente entre
l’analyse, le diagnostic et le traitement ? Les Arabes n’ont-ils pas d’autres
priorités, comme une solution équitable du conflit israélo-arabe ou la
modernisation, la démocratisation internes des régimes politiques,
indépendamment des exigences américaines et israéliennes qui risquent de griller
cette démocratisation et de nuire à sa crédibilité ? N’existe-t-il pas un lien,
d’une part, entre la tragédie palestinienne, la politique de puissance
israélienne soutenue par les Américains, le terrorisme, et d’autre part, le
manque de sécurité éprouvé par tous les Arabes et exploité par des gouvernants
non élus en vue d’affermir leur dictature ? Ne pouvons-nous pas expliquer «les
armes de destruction massive» que possédaient – ou cherchaient à posséder –
certains pays arabes (armes primitives s’il en est et ne pouvant être comparées
ni en quantité ni en efficacité avec l’arsenal que possède Israël) par le
sentiment de faiblesse et d’insécurité que ressentent les Arabes, et non par la
volonté, inconcevable, de troubler la sécurité d’une puissance colossale comme
Israël ?
Or, l’importance de l’initiative réside dans sa fonction, non dans son contenu.
Cette fonction est éclairée par le contexte dans lequel elle fut présentée :
celui de la mise en place réussie d’une «juste cause» contre l’Irak, élaborée
par l’équipe toute-puissante des néo-conservateurs avant même d’accéder à la
Maison-Blanche(2). Dans son discours, Powell donne à l’Irak le choix entre
détruire ses armes ou se les faire détruire. A peine trois mois plus tard, il
déclare lui-même devant le Conseil de Sécurité qu’il dispose «de preuves
indéniables» confirmant la possession par l’Irak d’armes de destruction massive.
Immédiatement après, les Américains ajouteront «les frappes chirurgicales» au
traitement tripartite et à la première «forte impulsion» financière. Pour ce qui
est des dix mille Irakiens tués au cours de l’opération, ils sont considérés
comme «dommages collatéraux».
Burns : après l’invasion de l’Irak et la chute du régime de Saddam Hussein,
William Burns, le Secrétaire d’Etat adjoint chargé des affaires du Moyen-Orient,
propose un plan composé de quatre points pour un changement démocratique dans la
région : 1) Accorder à l’ouverture des régimes politiques une importance
beaucoup plus grande qu’auparavant. 2) Placer le changement démocratique au sein
d’une stratégie plus vaste qui comprendrait la résolution du conflit
israélo-palestinien, la reconstruction d’un Irak florissant et démocratique, la
réforme des économies de la région. 3) Le virage vers la démocratie devrait être
global, c’est-à-dire qu’il ne saurait se limiter à la tenue d’élections, mais
comprendrait aussi la création d’institutions démocratiques, l’instauration d’un
Etat de droit, la renaissance des sociétés civiles, etc. 4) Le changement
démocratique devrait venir de l’intérieur de la région, mais beaucoup de choses
pourraient être entreprises par les Etats-Unis et par les autres pays
démocratiques(3).
Bush : le 09.05.2003, au milieu des célébrations de la victoire, le président
Bush propose «la création en dix ans d’une zone de libre-échange économique
entre les Pays arabes et les Etats-Unis, et cela pour apporter l’espoir et des
opportunités de travail aux gens de cette région». Il établit une relation
évidente entre cette zone et l’obtention de «capitaux par les petites et les
moyennes entreprises», avec la garantie de traiter avec ces entreprises «selon
des règlements protégeant leurs transactions, leurs propriétés et leurs biens
immobiliers», et de remplacer la corruption par des «marchés libres et des lois
équitables». Le fruit qui résulterait de tout cela serait que «les peuples du
Moyen-Orient vont pouvoir vivre dans la prospérité et la liberté».
En l’absence d’un plan complet élaboré avec un partenariat international, plan
dans lequel s’intègrent à la fois la réforme économique et la solution de la
question israélienne, toute proposition comme celle d’une «zone de libre-échange
économique» ne pourra être qu’un pas de plus vers une mainmise totale de
Washington sur les économies de la région.
Cheney : Elisabeth Cheney(4) estime de son côté que «l’extrémisme gagne en général
les peuples qui manquent d’espoir et d’opportunités». Elle ajoute : «Je crois
tout simplement qu’il existe au monde des puissances qui ne croient ni à la paix
ni à la liberté et qui n’accordent aucune importance à la liberté de l’être
humain». Paroles simplistes, triviales et sectaires, émanant d’une puissance qui
n’a pas peu contribué à fermer les portes de «l’espoir et des opportunités»
devant les Arabes. Par ailleurs, Mme Cheney n’oublie pas d’apporter son écot à
la surenchère démocratique en affirmant «la nécessité pour la région d’une
réforme de l’éducation, de l’économie, de la politique et d’un renforcement du
rôle de la femme».
Bush : L’initiative la plus marquante pour la démocratisation de la région reste
cependant celle du président George Bush, rendue publique le 06.11.2003 : «Les
Etats-Unis ont adopté une nouvelle politique et une offensive pour instaurer la
démocratie au Moyen-Orient». Quelle est l’essence de cette stratégie ? Le
président ne nous donne aucune réponse, mais nous laisse entendre que l’invasion
de l’Irak constitue un jalon dans cette stratégie et que «la construction d’un
Irak libre au cœur du Moyen-Orient sera un événement clef de la révolution
démocratique mondiale». Il nous laisse constater que tout ce qui se passe en
Irak aujourd’hui est une étape dans «la construction de l’Irak libre». Bush
énumère ensuite les réalisations démocratiques qui ont eu lieu au Maroc, à
Bahreïn, à Oman, au Qatar, au Yémen, au Koweït, en Jordanie et en Afghanistan.
Il fait allusion aux «premiers pas vers la réforme» en Arabie saoudite et
encourage le peuple égyptien à s’engager dans la voie de la démocratie, comme il
s’est auparavant engagé dans le chemin de la «paix». Bush réussit à oublier le
Liban et la Libye, quoique pour des raisons différentes. Les agents de la CIA
négociaient avec le tyran libyen les conditions de sa «reddition préventive»
pendant que leur président prononçait son discours. En ce qui concerne le Liban,
il est évident que ce pays trouble la «limpidité éthique» du tableau manichéen.
En effet, il y a d’un côté les pays démocratiques ou les pays en voie de
démocratisation qui, comme par hasard, sont soumis aux Américains, et de l’autre,
les pays qui soutiennent le terrorisme, qui détiennent des armes de destruction
massive et qui sont nécessairement non démocratiques. Or, le Liban, malgré tous
les défauts de son système politique, est plus démocratique que tous ces amis
des Etats-Unis ; il vaut mieux donc l’oublier. Quant au peuple palestinien,
dirigé pourtant par des dirigeants élus, il n’est cité que pour dénigrer ces
dirigeants qui «entravent la réforme démocratique, nourrissent la haine et
encouragent la violence»(5).
Par ailleurs, l’Iran n’est cité que pour dénier l’importance du pluralisme et du
dynamisme politique qui le distinguent.
Le contexte de «la stratégie offensive pour la liberté au Moyen-Orient» diffère
radicalement des initiatives et des explications qui l’ont précédé. De nombreux
observateurs ont signalé la nécessité, pour l’administration américaine,
d’amorcer un nouveau virage pour justifier la guerre contre l’Irak et
l’occupation du pays, après avoir échoué à y trouver des armes de destruction
massive. En effet, après l’initiative du partenariat américano-moyen-oriental
qui visait à échafauder une noble cause justifiant la guerre contre l’Irak et
les pertes humaines américaines, il ne fallait pas moins d’une «stratégie
offensive pour la liberté». Mais la raison la plus importante n’en demeure pas
moins la prochaine campagne électorale au cours de laquelle le président
américain et son équipe s’attendent à ce que le Parti démocrate monte en épingle
le dossier irakien pour saper leur chance de réélection(6). Et c’est dans cette
perspective que la démocratisation des Arabes devient nécessaire à l’actuel
occupant de la Maison-Blanche ; la liberté ou la dignité des Arabes concernés
n’y ont rien à voir.
Le véritable électeur au Moyen-Orient
En occupant l’Irak, les Etats-Unis ont occupé une position qui leur permet de
gérer directement le système des interactions entre les pays de la région,
d’être le point de croisement inévitable du réseau moyen-oriental et de
constituer la référence absolue pour tout ce qui concerne les relations entre
ces pays. L’on pourrait se demander comment il serait possible d’effectuer ce
passage vers la démocratie dans la région alors que le pouvoir suprême se trouve
entre les mains des Américains, et non des peuples, et que le véritable électeur
est l’Amérique, non les millions d’Arabes à qui l’on promet la démocratie(7). Ce
serait possible uniquement si les intérêts américains dans la région se
trouvaient en phase avec les intérêts des peuples arabes. Or, rien ne nous
permet de telles suppositions, surtout lorsqu’il s’agit de faire coïncider le
tournant démocratique arabe avec la guerre contre le terrorisme et avec les
intérêts américains, stratégiques et pétroliers au Moyen-Orient.
D’un autre côté, la composition du Conseil intérimaire de gouvernement en Irak a
dévoilé la conception ethnique et confessionnelle de la vision américaine de la
démocratie au Moyen-Orient. Trois principes sont probablement à la base de cette
vision : l’héritage orientaliste qui voit la région comme une mosaïque
d’éléments antagonistes et non comme des peuples capables de produire des
systèmes représentatifs, une volonté commune et des partis politiques modernes ;
l’héritage dévastateur de Saddam Hussein qui a bloqué le processus d’intégration
du peuple irakien et détruit toute forme de vie politique moderne ; le besoin
pour les Américains de devenir la référence suprême de communautés
confessionnelles et ethniques figées, antagonistes, repliées sur elles-mêmes. Il
est remarquable que la vision des Etats-Unis est exactement celle des différents
groupes religieux sectaires ; elle ne s’en éloigne que pour se subordonner
quelques agents locaux en Irak, du genre d’Ahmad Chalabi ou Iyad ‘Allâwî.
Ainsi, que ce soit dans l’ensemble du Moyen-Orient ou dans le laboratoire
irakien dont devrait sortir le modèle démocratique censé accélérer la
démocratisation de la région selon la stratégie du domino(8), la position des Etats-Unis est celle de «la» référence absolue et souveraine. Cette position
«non constitutionnelle» est la négation même de toute possibilité d’instaurer
une démocratie réelle dans le monde arabe.
Scénarios
Un mélange détonant a été produit par l’incompréhension profonde et systématique
des peuples de la région, de leur histoire, de leurs aspirations et de leur
culture, par le parti pris enraciné en faveur d’Israël, par la capacité de tuer
beaucoup de gens et de le faire sans scrupules. Cette situation augure d’une
période de troubles et de désordre qui risque de durer plusieurs décennies et
pourrait même déboucher, selon certains analystes, sur une catastrophe
apocalyptique.
Mais il existe un autre scénario. Étant donné l’importance des intérêts
américains dans la région et l’engagement américain durable pour maintenir la
supériorité israélienne au détriment des Arabes, à quoi s’ajoute un sentiment
grandissant dans certains cercles américains selon lequel la démocratie
renforcerait les forces hostiles aux Américains, les initiatives américaines
pourraient constituer une porte de sortie de l’impasse politique, stratégique et
économique dans laquelle se trouvent les régimes despotiques de la région. Car,
en s’alignant sur les Américains, en approuvant leurs plans et en devenant les
bases de leur domination totale, certains régimes, comme celui de la Libye, et
peut-être bien de la Syrie, pourront amortir les pressions américaines sans
faire pour autant des concessions démocratiques à leurs peuples. Dans ce cas, la
«démocratie arabe» évoluerait entre deux limites : d’un côté, le retrait du
parapluie américain qui protège les dictatures, y compris celles des pays
traditionnellement amis des Etats-Unis comme l’Arabie saoudite et l’Egypte, et
de l’autre, l’interdiction faite aux forces indépendantistes, démocratiques ou
islamistes de tirer profit de la remise à flot des régimes en place. Le résultat
probable de ce scénario serait la modernisation des régimes despotiques, amenés
ainsi à réduire les pratiques flagrantes de répression, à accepter un pluralisme
politique contrôlé et à accorder une plus grande liberté aux capitaux privés
reliés aux sociétés étrangères, américaines en particulier. Tout en prenant des
colorations différentes selon les pays, une telle issue aura des fondements
identiques : des régimes à la souveraineté réduite et à la répression sélective,
dirigée uniquement contre les patriotes démocrates, selon des schémas déjà
expérimentés en Amérique latine.
Existe-t-il des chances pour une véritable démocratisation ? Sauf révision des
fondements de la relation Etats-Unis/Moyen-Orient, la réponse est tout
simplement : non. Or rien ne pousse les Américains à réviser ces fondements :
les dictatures arabes sont faibles et préfèrent traiter secrètement avec les
Etats-Unis ; les mouvements démocratiques arabes sont encore faibles. La forme
actuelle des relations arabo-américaines engendre naturellement un troisième
acteur disposé au fanatisme, à la fermeture et au terrorisme. Le voici, notre
cercle infernal : une hégémonie étrangère brutale et agressive, des dictatures
meurtrières et corrompues, des intégrismes obtus et fanatiques. Heureusement, le
tableau est plus mouvementés, plus coloré et moins rigide. En effet, il importe
de souligner que toute amélioration de l’ambiance générale dans n’importe quel
pays arabe se répercute dans tous les autres par un renforcement du mouvement
démocratique.
Il n’en reste pas moins qu’une représentation démocratique des peuples arabes ne
peut aller de pair avec la forme actuelle de l’hégémonie américaine sur les
décisions militaires, stratégiques et économiques dans la région. Certains
analystes américains influents n’ignorent pas qu’il serait difficile de
démocratiser les régimes arabes tout en sauvegardant les intérêts américains.
Malgré son discours officiel, l’administration américaine envisage de plus en
plus le succès de courants non favorables aux politiques américaines si des
scrutins libres sont organisés dans les pays arabes et islamiques(9). La solution
probable de ce problème serait, du point de vue américain, de réviser le concept
de démocratie selon le système prôné par Douglas Feith en 1998, fondé sur «un
gouvernement limité, des libertés individuelles, mais en écartant la majorité du
pouvoir»(10). Dans le même sens, le directeur de planification politique à
l’Institut Washington pour les politiques du Moyen-Orient, Robert Satlov,
suggère d’orienter l’entreprise de démocratisation des pays islamiques selon les
huit leçons qu’il a tirées de l’expérience internationale, à savoir : 1) Il
existe plusieurs modèles de démocratie. 2) Les élections ne font pas la
démocratie. 3) La démocratie a besoin de temps. 4) La démocratie est fondée sur
un public informé et cultivé. 5) Des médias indépendants et responsables sont
nécessaires. 6) Les femmes sont nécessaires à la démocratie. 7) Les réformes
politiques et économiques doivent être menées conjointement. 8) Tout en étant
soutenue de l’extérieur, il vaut mieux que la démocratie soit construite de
l’intérieur(11). Ainsi, en huit coups préventifs, Satlov a frayé une large
autoroute pour mieux reculer devant toute transformation démocratique qui
résulterait d’une mauvaise interprétation des objectifs de ces héritiers de
Jefferson, nourris de l’idéalisme de Wilson !
De ce qui précède, il ne faudrait pas conclure à l’existence d’une hostilité
fondamentale entre la démocratie arabe et les Etats-Unis, ni à la fatalité d’une
opposition entre les intérêts arabes et les intérêts américains. Nous avons
plutôt cherché à mettre en évidence l’opposition entre la formule de soumission
et d’hégémonie qui gère les relations des Américains avec les pays arabes et les
chances de succès des virages démocratiques dans ces pays, tout en soulignant
que l’histoire de ces relations n’a jamais connu que ce seul cas de figure.
Sachant que l’intensité, la profondeur et l’étendue de l’hégémonie américaine
actuelle n’aident pas à la naissance ou à la stabilité de démocraties effectives
dans la région, toute initiative de démocratisation qui ne partirait pas d’une
révision des fondements de la stratégie américaine au Moyen-Orient n’aboutira à
rien. Le maintien des pivots traditionnels de l’hégémonie, à savoir :
l’omnipotence d’Israël, le maintien de la chaîne pétrolière entre les mains des
Américains et l’échafaudage des régimes politiques du Golfe tout autour, ainsi
que la «guerre contre le terrorisme», fait apparaître les projets de
démocratisation comme une tentative de rénovation du système de domination
américaine dans la région.
Les Etats-Unis ont beaucoup à faire s’ils comptent vraiment consolider les
opportunités de la démocratie au Moyen-Orient. Il leur faut d’abord cesser de
soumettre celle-ci à leur propre agenda d’intérêts pétroliers et stratégiques,
comme nous l’avons constaté dans le discours du président Bush du 06.11.2003 qui
a omis de mettre la Libye sur la liste des pays ayant obtenu de mauvaises notes
en matière de démocratie ! Il leur faut ensuite cesser d’apporter un soutien
militaire, économique et diplomatique aveugle à Israël. Il leur faut aussi
cesser d’inventer des forces démocratiques plus connues du Pentagone et de la
CIA que des malheureux peuples du Moyen-Orient et de faire semblant qu’il
n’existe pas des forces démocratiques authentiques dans le monde arabe.
La voie royale vers le changement démocratique dans le monde arabe passe en
effet par le changement du régime en Israël. Cela ne signifie pas que les autres
régimes du Moyen-Orient ne doivent pas changer, mais que le Moyen-Orient est
fondamentalement un système régional non démocratique puisqu’il a été formé à
partir de deux types complémentaires de dictature : la dictature qu’exerce
Israël sur les Arabes, et sur les Palestiniens en particulier, et la dictature
des régimes arabes. A cela s’ajoute deux autres dictatures, situées
géographiquement en dehors de la région : d’abord celle de la Grande-Bretagne
entre les deux guerres mondiales, ensuite celle des Etats-Unis. Comment la
démocratie aurait-elle pu naître ? Les Arabes qui subissent ces quatre pressions
de quatre despotismes sont par définition des «terroristes», des «fanatiques»
qui guettent l’occasion de détruire la civilisation et d’assaillir «la seule
démocratie» du Moyen-Orient. Il faut donc les surveiller de près, les contenir
dans un réseau de bases militaires et les frapper durement de temps à autre…
Il est impossible d’articuler la démocratie à ce système despotique
quadripartite. Le Moyen-Orient est né de la spoliation, du mensonge et de la
violence ; pour le démocratiser il faudrait le changer, c’est-à-dire «changer
les régimes», «redessiner les cartes» pour de bon, mais dans le sens de la
résolution de la question israélienne qui interdit toute stabilité et contrarie
toute possibilité de démocratisation. Il n’y a pas de crise au Moyen-Orient : le
Moyen-Orient est lui-même la crise.
Yassîn Haj-Saleh est
écrivain.
Traduction de Rania Samara
Notes :
1. The US Middle East partnership initiative.
http://www.mafhoum.com/press4/124P1.htm.
2. Mohamad Hasaneyn, «Haykal : Un Empereur du Texas», Al-Safir du 01.05.2003.
3. William Burns, «Le Changement démocratique et la politique américaine au
Proche-Orient», Al-Hayat du 20.06.2003.
4. Responsable aux Affaires Etrangères du Programme de développement
démocratique dans le Monde arabe. Quotidien Al-Hayat du 08.02.2003.
5. M. Powell s’inquiète à son tour pour la réforme palestinienne. Il estime que
: «Après avoir constaté que les Etats-Unis ne vont pas entraver les efforts
d’Israël pour se défendre contre le terrorisme palestinien, les pressions se
sont fait fortes dans la société palestinienne pour la mise en place d’une
véritable réforme». Colin Powell, «A strategy of partnership», Foreign Affairs,
January/February 2004, www.foreignaffairs.org
6. Cf : Phillis Bennis, Bush on Middle East " Democracy " & " Ending occupation
" in Irak, www.fpip.org. 21 novembre 2003.
L’auteur de ces lignes estime que la pression causée par les pertes américaines,
ajoutée à l’approche des élections, pourrait amener les Américains à remplacer
la démocratisation de l’Irak par l’irakisation de la guerre.
7. Selon un rapport américain «le maintien des principes démocratiques et leur
large diffusion en Irak constituera la première ligne de défense des intérêts
stratégiques américains». Le projet américain pour la démocratisation de la
région.
http://alarabnews.com/alshaab/GIF/09-11-2002/n1.htm.
8. La théorie du domino ne peut s’appliquer du moment que les Américains
s’appliquent à isoler l’Irak de son environnement. Cf. l’Institut Washington
pour la politique du Moyen-Orient, Lecture politique n° 726 du 17.03.2003. Le
rapport gouvernemental : Le Domino et les éventualités démocratiques au Moyen-Orient
après Saddam,
http://www.asharqalarabi.org.uk/center/mutabaat-saddam1.html.
9. Ian Urbina, «Is the US ready for democracy in the Middle East ?»,
http://www.merip.org/ewspaper_opeds/IU us ready
democracy.htm.
10. Robert Blecher, «Free people will set the course of History : Intellectuals,
Democracy and American Empire»,
http://www.merip.org/mero/interventions/interv.html.
11. Robert Satlov, «Soutenir la démocratie dans le Monde islamique : évaluation
de la dernière proposition de la politique des Etats-Unis». L’article de Satlov
est daté du 11.12.2002, c’est-à-dire un jour avant l’initiative de Powell.
http://www.asharqalarabi.org.uk/center1/mutabaat-us5.htm.