La coopération euro-maghrébine,
une grande chance pour l'Europe
Raymond Barre
La mise en uvre d'une politique euro-maghrébine me paraît nécessaire pour au moins trois raisons(1).
La motivation d'une politique euro-maghrébine n'est pas seulement
liée à des intérêts de sécurité ni seulement inspirée par les traditions
historiques. L'Europe est en train de retrouver de vieilles affinités, d'essayer de se
réorganiser autour de zones spécifiques.
Si on observe ce qui se passe aujourd'hui, on voit les pays de l'ancien Empire
austro-hongrois se regrouper dans la "Pentagonale" ou le "Quintette de
Budapest", les Pays Baltes envisager de s'agréger dans un ensemble baltique, les
républiques du sud de l'ancienne Union soviétique regarder vers les pays au-delà de la
mer Noire.
Il est tout aussi évident que aussi bien sur le continent américain (marché
nord-américain nafta, mercosur en Amérique du Sud) que dans l'ensemble Asie-Pacifique,
il y a aujourd'hui dans le monde en plein changement, des tendances à des regroupements.
Nous observons un double phénomène: un phénomène de globalité qui est une
caractéristique majeure de notre époque et, en même temps, un phénomène de
regroupement qui tend à renforcer les identités et non à faire disparaître les
identités nationales ou l'identité de groupes humains ayant des caractéristiques
particulières.
La motivation d'une politique euro-maghrébines va donc bien au-delà des intérêts
économiques ou politiques: elle est fondamentalement géo-stratégique.
Un autre élément parait important dans le monde contemporain: le co-développement. Ce
qui caractérise, en effet, l'économie mondiale aujourd'hui et les divers ensembles qui
s'y constituent, c'est le développement réciproque. Le développement des uns dépend de
celui des autres et rejaillit sur ceux qui contribuent à un effort de solidarité. Dans
ce monde où les regroupements tendent à affirmer les spécificités et les
originalités, il y a une prise de conscience croissante d'une inter-dépendance, dont la
conséquence est que les objectifs du développement, de l'amélioration du niveau de vie,
du respect de la dignité de la personne humaine recherchés en commun servent le progrès
économique, social et humain de tous les pays de notre planète. Pour mettre en
uvre cette coopération réciproque, il faut tout d'abord contribuer de manière
décisive à l'accélération de la croissance économique des pays du Maghreb pour qu'ils
puissent maîtriser leurs problèmes de niveau de vie et d'emploi et, par ailleurs,
s'engager dans des actions permettant d'approfondir l'indispensable dialogue culturel.
La croissance économique est d'abord de la responsabilité des pays
eux-mêmes. Les pays du Maghreb doivent s'aider par une meilleure organisation économique
et sociale, par la mise en place de stratégies de développement et de politiques
rationnelles. Les politiques anti-natalistes ne sont pas l'alpha et l'omega de toute
politique de développement. Néanmoins, devant des rythmes très élevés de croissance
démographique, il ne semble pas possible d'éviter de mettre en uvre une politique
démographique qui n'est pas seulement une politique de contrôle des naissances, mais qui
est aussi une politique d'éducation et de formation qui peut porter des fruits
avant-même que l'élévation progressive du niveau de vie n'exerce son influence
inéluctable sur le taux de natalité.
Chacun des pays concernés doit poursuivre cette politique d'ajustement et de
libéralisation économique. Nous sommes dans un monde où l'échelle du marché et la
taille de l'économie comptent; or, les pays du Maghreb ont une taille qui ne leur permet
pas aujourd'hui d'avoir le développement qu'ils pourraient souhaiter ni l'influence
qu'ils désireraient avoir. C'est pour cela que les pays européens ont construit la
Communauté européenne car ils ont compris que chacun d'eux risquait un jour de ne plus
faire le poids. C'est pourquoi l'élargissement du marché par la mise en uvre d'une
politique tendant à la réalisation d'une zone de libre-échange maghrébine me parait
être une démarche intéressante.
Je suis d'une génération qui a vu en 1946-1947, les immenses difficultés auxquelles
l'Europe occidentale devait faire face au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Quand
les Américains ont offert l'aide Marshall, ils ont demandé aux pays intéressés de
créer l'Organisation Européenne de Coopération Economique afin de répartir et
d'utiliser efficacement les ressources financières qui étaient mises à notre
disposition. A ce moment-là, nous les Européens nous avons fait trois choses: d'abord
nous avons décidé d'examiner ensemble nos politiques d'investissement et nos politiques
structurelles pour éviter des doubles emplois qui créeraient des compétitions inutiles;
ensuite nous avons patiemment réalisé "la libération des échanges" au sein
de l'oece et progressivement restauré la convertibilité de nos monnaies; enfin, bien que
les économies aient des niveaux différents et que les rythmes d'ajustement n'aient pas
été les mêmes, nous avons utilisé l'ouverture progressive de nos marchés pour exercer
une pression à la modernisation, à la rationalisation et au développement de nos
entreprises.
Autant je suis convaincu que la simple ouverture des frontières n'a aucun sens s'il n'y a
pas une politique structurelle, autant je crois qu'une politique structurelle trouve un
adjuvant considérable dans la pression exercée par l'ouverture des marchés. Si j'avais
un vu à exprimer, ce serait que les pays de l'uma, en dépit de leurs difficultés,
mettent en place une organisation économique de coopération maghrébine, un peu du type
de ce qu'a été pour nous l'oece. L'un des objectifs d'une telle organisation serait de
mettre en place un programme d'ajustement structurel global avec l'appui de l'aide
extérieure qui serait répartie à bon escient. Il serait complété par la création
d'une zone de libre-échange euro-maghrébine au sein de laquelle la principale
contribution que les pays européens pourraient apporter serait l'ouverture de leur
marché aux produits agricoles et industriels fournis par ces pays(2).
L'aide est une bonne chose, mais selon l'expression consacrée "trade is better than
aid": le commerce est meilleur que l'aide.
Par ailleurs, ce qui me parait aussi nécessaire de la part des pays de
l'Europe latine, c'est l'engagement des entreprises et des hommes dans un mouvement de
délocalisation. Les Français ne vont pas suffisamment à l'étranger. Depuis que j'ai
été ministre du Commerce extérieur, je dois dire que c'est pour moi un leitmotiv. Trop
peu de jeunes hommes et maintenant de jeunes femmes puisqu'il y a égalité des
sexes vont exercer leur activité d'entreprise, au sens large du terme, dans les
pays étrangers et notamment dans les pays du Maghreb. Le mouvement de délocalisation de
nos entreprises est la meilleure façon de réaliser le développement réciproque. Je
connais des exemples d'entreprises petites ou moyennes qui végétaient en France et qui
se sont déplacées dans les pays du Maghreb où les conditions de coût et, je le
souligne, la qualité de la main d'uvre leur ont permis de réaliser très
rapidement des profits et de tenir aujourd'hui leur place dans la compétition.
Pour que cette délocalisation se réalise dans de bonnes conditions, notamment pour les
petites et moyennes industries, il convient de mettre en place des garanties et des
incitations aux investissements tant sur le plan européen que sur le plan français. Il
est tout aussi indispensable de donner une place particulière aux politiques de formation
professionnelle et aux politiques d'éveil des vocations d'entrepreneurs. Il faut former
ceux qui seront les ouvriers qualifiés ou les cadres qualifiés des entreprises de
demain, et pas seulement les diplômés: ne continuons pas à distribuer des parchemins
qui ne permettront pas d'obtenir des emplois. Essayons de donner aux jeunes une formation
professionnelle qui soit efficace. Il serait également très utile, notamment là où on
distribue beaucoup de diplômes, que l'on multiplie les sections de junior entreprises ou
les sections spéciales développant les vocations d'entrepreneurs.
Une agence euro-maghrébine pour la création d'entreprises comme celle qui existe en
France ne manquerait pas d'intérêt. Il en est de même de l'institution d'un fonds à
risques de financement ou de sociétés financières comme sofaris dont nous disposons en
France.
Ces insitutions permettraient de faciliter la prise de risques par les entreprises
françaises et européennes qui s'installeraient dans ces pays.
Un autre problème majeur est celui de la dette. Il est nécessaire de
la rééchelonner, surtout lorsqu'il s'agit de la dette publique. Un pays peut avoir, sur
le plan de la dette privée, le désir de ne pas se couper des possibilités ultérieures
de prêts de la part des banques commerciales. Mais, en ce qui concerne la dette publique,
rien n'empêche les gouvernements d'accorder, comme contribution au développement des
pays endettés un rééchelonnement de la dette conçu à partir de deux critères: d'une
part, rendre tolérable le service de la dette par rapport aux recettes d'exportation,
d'autre part, fixer un plafond de taux d'intérêt. Les pays endettés pourront ainsi
savoir quel est le montant exact de l'effort à accomplir, et ne pas être exposés, selon
les variations de taux d'intérêt qui dépendent de la conjoncture dans les pays
industrialisés et développés à en subir les conséquences qui peuvent être très
négatives pour eux.
En ce qui concerne la réduction de la dette, on pourrait examiner une extension du plan
Baker qui admet, pour un certain nombre de pays semi-industrialisés, une réduction du
montant de la dette, en particulier par vente de titres sur le marché secondaire.
Pourquoi, lorsqu'il s'agit de la dette publique et éventuellement de la dette privée, ne
pas considérer qu'une partie du service de la dette pourrait être affectée par les pays
débiteurs au financement d'investissements ou à un processus de privatisation
d'entreprises ou à la création d'entreprises privées?
Pour abattre les barrières qui nous séparent et aboutir à une
meilleure compréhension entre les peuples du Maghreb et de l'Europe, je voudrais faire
une suggestion: il faut intensifier davantage les rapports entre les groupes sociaux et
plus particulièrement impliquer les jeunes dans un mouvement d'ouverture et de rencontre.
Puisque nous pouvons nous inspirer d'expériences déjà réalisées, comment ne pas
évoquer le rôle qu'a joué entre la France et l'Allemagne, l'Office franco-allemand de
la jeunesse? Ou entre la France et le Québec, l'Office franco-québecois de la jeunesse?
Un Office euro-maghrébin de la jeunesse ne pourrait-il pas susciter des échanges
féconds entre les jeunes des deux côtés de la Méditerranée? Et pourquoi ne pas
essayer d'avoir entre les universités européennes et les universités du Maghreb un
prolongement du Programme Erasmus? Rien ne serait meilleur que d'organiser de tels
échanges. Non seulement pour que les étudiants du Maghreb viennent dans les universités
européennes mais pour que des étudiants européens puissent se rendre dans les
universités du Maghreb et apporter, le cas échéant, leurs capacités d'encadrement et
de "tutor-ship" comme cela se fait dans les pays anglo-saxons.
Pour conclure, je voudrais citer une allocution du Général De Gaulle qui, parlant des
rapports méditerranéens, disait: "Si nous voulons, autour de la Méditerranée,
construire une civilisation industrielle dans laquelle l'homme serait une fin et non un
moyen, alors il faudrait que nos cultures s'ouvrent très largement l'une à
l'autre."
La France a été la fille aînée de la Méditerranée, elle peut revendiquer ce
privilège. Je souhaite que dans ses rapports avec le Maghreb, où il y a toujours eu un
curieux mélange d'attirance et parfois de crainte, elle puisse résolument marquer sa
volonté de mener une politique inspirée par cette idée que la coopération
franco-maghrébine et la coopération euro-maghrébine sont une grande chance pour elle
comme pour l'Europe.
Raymond Barre est député et ancien Premier Ministre.
Notes :