Nano Ruzin
A l'époque de la Yougoslavie titiste, la hiérarchie sociale entre les peuples balkaniques s'exprimait de manière fort originale. Les Yougoslaves avaient l'habitude de tourner en dérision leurs voisins balkaniques, ironisant sur leur sort de frustrés de l'est: "Pour vous, nous sommes l'Amérique". Dans les mêmes conditions d'économie communiste, toutefois légèrement mieux lotis que les champions absolus de la misère est-européenne Roumanie et Albanie , les Hongrois et les Bulgares quand ils s'adressaient aux Roumains et aux Albanais ajoutaient un "suffixe" différent au même slogan comparatif:: "Pour vous, nous sommes la Yougoslavie".
La Macédoine, dont la reconnaissance internationale de
fraîche date s'est faite dans des conditions sans précédent dans la pratique des
Nations Unies (reconnue le 8 avril 1993 sous le nom provisoire de Fyrom(1)
et sans les symboles de sa souveraineté) et pour laquelle les portes des organisations,
banques et associations internationales étaient jusqu'alors fermées, a réussi par la
"logique de l'illogique" a sauvegarder la paix et un certain équilibre
économique et social.
Le paradoxe est d'autant plus fort lorsqu'on connaît l'environnement défavorable
économique et politique du pays. En effet, la Grèce, unique membre balkanique de la
Communauté Européenne n'est pas du tout disposée à élargir les liens économiques et
commerciaux avec la "République de Skopje" telle que les voisins du sud
nomment la Macédoine à cause de problèmes triviaux liés au nom et aux symboles
nationaux (l'étoile de vergina) sur le drapeau macédonien. Le problème est original et
somme toute assez comique, c'est pourquoi le président de la République de Macédoine
Kiro Gligorov, le situe sur le plan du "folklore, de la mythomanie et d'un populisme
typiquement balkanique".
Au nord, la Macédoine a des frontières directes avec la Yougoslavie fédérale (Serbie
et Monténégro) qui subit les sanctions économiques des Nations Unies du fait de sa
participation indirecte à la guerre en Croatie et en Bosnie. Ces mêmes sanctions ont
fait subir à la République de Macédoine, qui a exporté en 1992 plus de 60% de sa
production vers la Serbie et le Monténégro, des pertes s'élevant à 1,5 milliard de
dollars. Par ailleurs, 70% de l'économie macédonienne est technologiquement dépendante
de la République Fédérale de Yougoslavie, ce qui explique la stagnation actuelle de
l'ordre de 35 à 40% de sa production industrielle. Enfin, à cause des sanctions et de la
baisse du pouvoir d'achat en Serbie, 40% des produits agricoles sont restés sur le
marché national, créant une sur-offre profitable aux consommateurs macédoniens.
A l'est, la Macédoine a des frontières avec la Bulgarie post-communiste, frontières
routières et ferroviaires suffisamment développées pour les échanges et la
coopération économique bilatérale. Enfin, à l'ouest "l'occident macédonien"
borde l'Albanie, l'Etat le plus démuni d'Europe qui, du fait de sa longue autarcie n'a
pas réussi à avoir de relations économiques et commerciales avec ses voisins.
Indépendamment des handicaps cités ci-dessus, il y a
tout de même eu une stabilisation provisoire de certains flux économiques, une hausse
contrôlée de l'inflation, des fluctuations modérées dans le domaine des salaires et de
la consommation, la mise en place de certains mécanismes d'économie de marché et la
création d'un marché de devises. 36 000 entreprises privées sont déjà enregistrées
et plus de 90% d'entre elles font du commerce. La dette extérieure de la Macédoine,
héritée de l'ex-Yougoslavie, s'élève à 1 milliard de dollars, tandis que celle du
Gouvernement atteint les 100 millions de dollars. Le système fiscal ne fonctionne
quasiment pas et c'est grâce à ce vide juridique qu'on a pu voir émerger des fortunes
personnelles en quelques jours.
Jusqu'à présent, aucun économiste n'a une vision à long terme de l'avenir économique
du pays. Le chaos de la transition économique est particulièrement bien illustré par le
professeur Nikola Uzunov: "Chez nous, les processus de transition se déroulent dans
un ordre assez curieux: d'abord l'économie de contrebande, puis l'économie grise et
peut-être, dans une dizaine d'années, aurons-nous des chances d'atteindre l'économie
régulière". Entre-temps le parlement macédonien a adopté la loi sur la
privatisation. Mais comme c'est souvent le cas dans les Etats est-européens, des avis
sceptiques concernant la privatisation se sont exprimés.
La scène politique est marquée par la personnalité du
Président Kiro Gligorov, derrière lequel se regroupe une coalition des partis de gauche
et les partis nationaux albanais. Ce leader expérimenté dont la popularité atteint des
proportions enviables (plus de 70% de la population soutien sa politique) aura marqué la
scène politique macédonienne par l'accomplissement de sa promesse: "La Macédoine
deviendra l'Oasis de paix des Balkans". Néanmoins sa stratégie de compromis, de
dialogue, de compréhension réciproque avec les partis albanais ainsi qu'avec la Grèce
ou les ex-républiques yougoslaves a provoqué des réactions acerbes de l'opposition, en
premier lieu de la part de la VMRO-DPMME(2). La popularité du parti
nationaliste est néanmoins en baisse. Il est vrai que "L'Homo Balkanicus"
chargé de mythes, symboles, légendes ainsi que d'innombrables références historiques
sur la spécificité de sa nation, représente une menace sérieuse pour la paix dans ce
bout de terre pacifique au milieu des Balkans.
La coalition au pouvoir constituée par le Parti social-démocrate et le Parti libéral
fait la promotion de la privatisation et de l'économie de marché. La VMRO persiste à
affirmer que le bloc de gauche n'a réalisé que quelques petits pas vers le centre,
gardant au passage tout le bagage communiste-marxiste subsistant dans la République. Pour
le moment, une seule chose est certaine: la différence entre ces deux blocs est bien
réelle. En fonction de critères nationaliste et populiste, le vrai champion de la
"natio-cratie" est bien la VMRO.
Le Parti social démocrate et le Parti libéral se sont coalisés avec les partis
albanais, estimant que c'est uniquement à travers le dialogue et la participation au
pouvoir que pourra être maintenue "l'unité émotionnelle" des Macédoniens et
des Albanais dans un Etat commun. Bien qu'il ait été question, à plusieurs reprises, et
de la part de différents commentateurs, de menaces géopolitiques (Serbie, Grèce),
historiques et culturelles (Bulgarie) et ethniques (Albanie), le Président Gligorov n'a
jamais mentionné un danger militaire direct provenant de l'un de ces quatre pays voisins.
Il a seulement exprimé quelques inquiétudes concernant la dégradation éventuelle de la
situation au Kosovo pouvant provoquer des implications néfastes sur la stabilité de la
Macédoine.
Objectivement, les défis à la stabilité de la
Macédoine peuvent être classés en deux groupes: les facteurs ethniques et les facteurs
géopolitiques.
Le facteur ethnique se présente sous trois aspects: au niveau des Albanais macédoniens,
les menaces de déstabilisation sont peut-être mineures, mais tout de même existantes,
s'exprimant par un sécessionnisme territorial et ethnique de la part des Albanais de la
Macédoine occidentale, tentés par la création d'une "République Illyrienne
Autonome". Les défenseurs de ce projet se regroupent au sein de "l'aile
dure" des partis politiques albanais exprimant leur mécontentement concernant la
constitution actuelle et le statut social et intellectuel des Albanais de Macédoine.
La dégradation de la situation au Kosovo en Serbie, dont la population d'origine
albanaise qui représente 92% de la populations totale entretient des liens traditionnels
familiaux, culturels et ethniques avec les Albanais de Macédoine, constitue un danger
beaucoup plus réel. En cas d'intervention militaire serbe au Kosovo, il est facile de
supposer que les Albanais de Macédoine apporteraient une aide solidaire à leurs
"frères de sang et de confession". Dans cette perspective, l'Albanie
interviendrait probablement, puisque c'est sur son territoire qu'en décembre 1992, fut
constitué le Comité de coordination de tous les Albanais des Balkans dont la fonction
consiste à promouvoir les ambitions de libération et d'émancipation de tous les
Albanais.
Le troisième aspect important est d'ordre ethnique: il s'agit de l'existence de petites
enclaves serbes dans les régions frontalières entre la Serbie et la Macédoine. Malgré
la manipulation des chiffres de la part des autorités serbes faisant état de l'existence
de 300 000 Serbes et en dépit de la fameuse tirade de Vuk Draskovic(3):
"Là où il y a des tombes serbes, la terre est serbe", les données du dernier
recensement de la population ont démontré qu'à peine 40 000 Serbes vivent actuellement
en Macédoine, sans concentration régionale. Cependant, les cas de la Croatie et de la
Bosnie nous rappellent que même ce pourcentage infime (2,17%) pourrait être suffisant
pour justifier des revendications et constituer un danger. Le fameux slogan guerrier
lancé par Dobrica Cosic: "Tous les Serbes dans un même Etat" suppose
irrémédiablement des prétentions territoriales vis-à-vis de la Macédoine.
Géographiquement, la Macédoine représente un
carrefour de première importance en Europe du sud-est. C'est sur ce petit territoire que
se confrontent traditionnellement les intérêts de bon nombre de puissances balkaniques
et européennes. "Il est extrêmement difficile de trouver en Europe un si grand
nombre d'intéressés pour un si petit espace comme c'est le cas en Macédoine",
constate le célèbre géopoliticien croate Radovan Pavic.
Le 10 août 1993 marque le quatre-vingtième anniversaire du partage des provinces turques
de Macédoine entre les alliés des guerres balkaniques, la Bulgarie, la Grèce et Serbie.
Dans cet accord colonial, la Macédoine du Pirine était octroyée à la Bulgarie, la
Macédoine Egéenne à la Grèce et la Macédoine du Vardar à la Serbie. Avec ce partage,
les Macédoniens avaient disparu constitutionnellement en tant que nation, pour ne
retrouver que bien plus tard, en 1944 (dans le cadre de la Yougoslavie de Tito) un statut
étatique, sur le territoire de la Macédoine du Vardar, ainsi que la reconnaissance
officielle de la nation macédonienne par l'Assemblée populaire de Serbie.
Dans les années quatre-vingt-dix, suite à la défaite
du communisme en Yougoslavie et la disparition de la Fédération, l'idéologie
nationaliste semble faire un retour de soixante-dix ans en arrière: "Tito a créé
la Macédoine", les "Macédoniens sont des touristes bulgares en Serbie du
sud", les "Macédoniens sont des Serbes bulgarisés" ou encore:
"Pourquoi le traité de Bucarest serait-il uniquement valable pour les Bulgares et
les Grecs qui ont réussi à conserver leur Macédoine respective tandis que la Serbie
voit sa Macédoine du Vardar devenir un Etat indépendant
?"
Si l'expansionnisme serbe avait suivi la logique géopolitique de son "expansion
naturelle", la Serbie actuelle s'étendrait jusqu'aux frontières nord de la Grèce.
Mais de toute évidence, à un certain moment le sentiment nationaliste a dépassé les
considérations géopolitiques, poussant Belgrade à agir en direction des terres du nord
où il y a une forte concentration de population serbe, c'est-à-dire vers la Croatie et
la Bosnie).
Une certaine logique de guerre prévoyait une chronologie infernale: Croatie, Bosnie puis
Macédoine. Malgré la clarté de certains arguments en faveur de cette logique, le
Président Gligorov n'a jamais cessé de souligner que "le danger au nord n'existe
pas mais que la situation objective au Kosovo constitue une crainte effective". Le
président serbe Slobodan Milosevic, assisté par ses généraux, s'efforce de persuader
et de rassurer l'opinion publique macédonienne et le gouvernement de Skopje" qu'ils
n'ont rien à redouter de leur part. Ces bons sentiments se sont d'ailleurs accentués
suite à la décision de l'Administration Clinton d'envoyer 300 soldats américains sur la
frontière Macédono-serbe. Bon gré, mal gré, les Balkans commencent à réfléchir en
termes de guerre. Sur le plan théorique, deux axes militaro-politiques ont vu le jour. Le
premier, majoritairement orthodoxe, allant dans le sens nord-sud, comprend la Roumanie, la
Serbie, (la Macédoine?) et la Grèce. Le deuxième axe, moins compact, allant dans le
sens est-ouest, regroupe dans une alliance à prédominance musulmane la
Turquie, la Bulgarie, (la Macédoine?) et l'Albanie. Par la logique des leçons de
l'histoire, il est évident qu'au travers de ces deux axes, s'ébauchent les rivalités
ancestrales de la France et de l'Allemagne concernant l'espace balkanique. Qu'il s'agisse
du premier axe, sous influence française ou du deuxième, sous domination germanique, la
Macédoine figure toujours avec un point d'interrogation sur son appartenance à l'un ou
à l'autre de ces groupements hypothétiques. En effet, la continuité et la
discontinuité des deux camps théoriques se juxtaposent précisément sur le "lopin
macédonien". Compte-tenu de la vocation orthodoxe de sa population, la logique
voudrait un rattachement à l'axe nord-sud. Mais c'est parmi les membres de ce même
groupement que se trouvent les plus grands adversaires de la Macédoine, la Grèce et la
Serbie, ainsi que la France qui repousse toujours la reconnaissance officielle de la
Macédoine. En revanche, les membres de l'axe est-ouest (Allemagne, Turquie, Bulgarie) se
sont montrés plus expéditifs, reconnaissant parmi les premiers ce nouvel Etat
balkanique.
Quoi qu'il en soit, une chose est certaine: la présence
des troupes américaines brouille les cartes européennes en Macédoine. Pour le moment,
les conséquences à long terme du premier "débarquement" américain sur le sol
d'un pays balkanique et slave, ne sont pas encore prévisibles. L'Europe, indifférente et
indécise, cède encore un corridor stratégique aux Américains. De son côté, le
président Gligorov déclarait il y a peu: "La présence américaine en Macédoine
constitue un facteur positif pour la stabilité et la paix dans la région
" Et
les Serbes de répliquer par médias interposés: "N'oubliez pas qu'en 1950, au
Vietnam, seule une trentaine d'Américains avaient débarqué en qualité de conseillers
militaires
"
Entre temps, les Macédoniens, chargés d'une énorme dose d'enthousiasme, s'efforcent de
maîtriser au mieux l'accent américain afin de pouvoir s'adresser à leurs voisins du
nord, jaloux de leurs atouts: "We are American for you
"
Nano Ruzin est professeur agrégé de sciences politiques de l'université "Kiril i Metodij" de Skopje.
Notes :