Entretien avec Emile Habibi
Emile Habibi, écrivain célèbre et respecté, a toujours été une des grandes voix sexprimant au nom des Palestiniens qui, aprés 1948, se sont retrouvés comme étrangers sur leur propre terre dans lEtat qui venait de naître et qui nétait pas le leur. Pendant de nombreuses années, ils ont été victimes de spoliations et de multiples discriminations qui, pour une part, subsistent encore aujourdhui, même si leur situation actuelle nest plus comparable à celle des années 50 ou 60. Proche du parti communiste et longtemps député à la Knesset, Emile Habibi a toujours défendu le principe dune acceptation du plan de partage voté en 1947 par les Nations Unies. Ses positions lui ont valu de violentes critiques de nombreux intellectuels arabes et palestiniens. Il était donc important de connaître son point de vue au lendemain de laccord du 13 septembre.
Avant den venir à lactualité, pourriez-vous nous dresser un tableau des attitudes contemporaines des Arabes israéliens à légard dIsraël?
On peut distinguer deux courants dinégale
influence. Lun est principalement représenté chez beaucoup d'intellectuels qui
craignent, par dessus tout, que leur identité palestinienne ne soit menacée par ce
quils appellent "lisraélisation" des Arabes dIsraël,
cest à dire une intégration dans la société israélienne qui conduirait à la
dilution de leur personnalité culturelle.
Le second courant est trés répandu auprès des gens qui nont pas pour habitude de
théoriser ou de conceptualiser leur situation. Ils constituent la majorité de notre
peuple; confrontés aux contraintes et aux difficultés de la vie quotidienne, leurs
craintes sont bien éloignées de celles des intellectuels. Pour eux, la menace qui pèse
sur leur avenir est à linverse de lintégration: ils redoutent d'avoir, un
jour, à sexiler car ils ont toujours pris au sérieux les discours des groupes
politiques israéliens qui nont cessé de parler du transfert et de lexpulsion
des Arabes. Des groupes qui, dans le dernier gouvernement Shamir, avaient des
représentants au gouvernement.
Cest dans cette perspective quils ont longtemps interprété les multiples
mesures prises par Israël pour les reléguer à la périphérie de la société. Leur
préoccupation dominante a donc toujours été de tout faire pour tenter de trouver une
place au sein de cette société dans tous les domaines et notamment dans
léducation et la culture. Ce courant est de plus en plus important comme l'ont
montré les résultats des élections législatives et, en particulier, celles de 1992 où
la majorité des Arabes dIsraël a voté en faveur des partis sionistes de gauche
appartenant au camp de la paix .
Personnellement, je considère ce phénomène comme le
produit dune prise de conscience politique décisive. Le combat nest pas
appréhendé de manière idéologique mais d'une façon concrète et pragmatique.
Cest sur ces bases que la plupart des Arabes israéliens se déterminent dans leur
vie quotidienne comme dans les élections. Cest donc, en partie, grâce à ce
mouvement que le Likoud a été écarté du pouvoir et que la coalition menée par Rabin
et Pérès a été en mesure d'appliquer son programme de paix. Une telle attitude
s'avérait pourtant dautant plus difficile que lEtat dIsraël na
jamais voulu reconnaître ni lidentité des Palestiniens, ni leur réprésentation
par des députés arabes. Cela a toujours été dit ouvertement. Les gouvernements
successifs nont jamais admis que des votes arabes à la Knesset puissent soutenir
leurs coalitions quand il y a une décision fondamentale à prendre. Rabin lui même a
toujours écarté lidée que son gouvernement pourrait dépendre de votes arabes. A
lépoque du Likoud, cétait encore pire. Tout ceci a provoqué une cassure
entre les intellectuels et le peuple. Les premiers avancent des slogans et des mots
dordre qui ne sont pas suivis.
Quant à moi, je suis fier que mon peuple ait compris lenjeu et que ses réponses
aient été à la hauteur de la situation. Ainsi, aujourdhui, de nombreux Arabes
occupent des positions importantes au sein de la société israélienne: nous avons
beaucoup détudiants, nous sommes présents dans les services et la restauration;
nous avons des vedettes dans le théâtre, dans le football et dans bien dautres
secteurs. Et ce ne sont évidemment pas des faveurs octroyées par le gouvernement
israélien mais bien des succès obtenus grâce à lobstination et la détermination
des Arabes dIsraël.
Quelles furent les réactions de la société arabe israélienne à laccord du 13 septembre?
Comme les intellectuels sont en relation avec lOLP, les différences de sensibilité politique qui traversent la centrale palestinienne se retrouvent, dans une certaine mesure, parmi eux. Ainsi certains sont influencés par les organisations radicales tandis que dautres le sont par le courant du Fath. Au-delà de ces clivages, on peut dire que tous furent surpris et que beaucoup furent déçus. Mais comme Yasser Arafat lui-même conduit ce changement, ils ont accepté de ne pas sy opposer. Beaucoup ont cependant le sentiment dêtre coincés et se trouvent obligés dabandonner les positions qu'ils défendaient jusqu'alors; ce nest pas facile et quelques uns sont même discrédités. Mais, en définitive, ils ne représentent quune très petite partie des Arabes dIsraël.
Quant à limmense majorité de ce peuple, elle est
encore plus enthousiaste que les plus enthousiastes des Palestiniens des territoires
occupés. Et cela se comprend facilement: comme ils ont été contraints de coopérer avec
lEtat dIsraël, ils ont toujours vécu dans langoisse dêtre
accusés de traîtres ou de collaborateurs, en particulier par des intellectuels
palestiniens. Dans cette nouvelle situation, tout a basculé et désormais ils se sentent
à laise. Dautant plus qu'ils vont enfin pouvoir sortir de leur isolement par
rapport au monde arabe qui leur était interdit en raison de leur nationalité
israélienne.
Ils espèrent aussi que la reconnaissance mutuelle intervenue entre Israël et lOLP
pourra, à terme, faciliter leur propre lutte pour légalité des droits au sein de
la société israélienne. Jusquà présent elle leur était, en effet, refusée en
raison de létat de guerre.
Donc, vous croyez en cette dynamique...
Non seulement jy crois mais je pense avoir joué
un rôle, aussi modeste soit-il, pour que cette réconciliation historique soit
aujourdhui une réalité. Ce processus va réussir parce quil ny pas de
retraite possible ni pour les leaders israéliens ni pour les dirigeants palestiniens. Ni
les uns ni les autres ne peuvent revenir en arrière. Et tous savent que, sil
échouaient, ils seraient aussitôt dévorés par les requins de leur opposition. Imaginez
ce qui arriverait à Rabin et à son parti dans une telle hypothèse: leur avenir
politique serait ruiné. Et cest la même chose pour Yasser Arafat.
Dès la victoire de Rabin, jétais convaincu quil navait pas
dautre choix que davancer vers la paix puisquil sy était engagé
dans sa plate-forme électorale; sans cela il navait plus davenir politique.
Lautre raison essentielle est que le pas décisif qui vient dêtre franchi ne
doit rien au hasard. Il est, au contraire, le résultat naturel dun long processus
historique et même le seul résultat naturel possible. Pérès a cité Winston Churchill
qui affirmait que pour sortir dune situation très complexe, il fallait le faire
dun seul coup car on ne pouvait pas sy reprendre à deux fois.
Or, ce saut historique sest appuyé sur un terrain solide et stable formé par deux
réalités incontournables: le destin des Israéliens dans cette région nest pas et
ne sera pas celui des Croisés; les Palestiniens existent et aucune force ne pourra les
faire disparaître. Chacun des deux peuples a payé très cher pour arriver à construire
ces réalités.
Ce qui est survenu en Palestine, depuis des dizaines dannées, est tout à fait
comparable à ce qui sest passé ailleurs avec la colonisation européenne.
Initialement les Israéliens sont les agresseurs et nous avons été les victimes; mais
cela ne change rien: malgré tout cela nous devions faire ce compromis; il y a eu des
faits accomplis et nous devions les reconnaître.
Nous avons entendu des intellectuels affirmer que nous ne pouvions pas abandonner nos
rêves de toujours mais nous, nous ne voulons pas que notre peuple continue à vivre en
martyr. Ce qui est permis aux autres peuples doit lêtre aussi au nôtre. Personne
na contesté le droit de Nelson Mandela d'accepter un compromis; au nom de quoi le
contesterait-on aux Palestiniens?
Nous ne vivons plus au temps où il était possible de régler des questions nationales en
cherchant à anéantir les autres. Depuis 1974, les Palestiniens étaient en quête
dune solution de compromis mais ce nest que récemment que les Israéliens ont
compris que leur avenir ne pouvait pas se construire sur la négation du peuple
palestinien. Ils ont essayé mais ils ont échoué. Rabin, en particulier, a échoué dans
ses tentatives de briser lIntifada. Et pourtant ils ont eu le temps nécessaire pour
le faire avec lappui des Américains.
Nous sommes arrivés à un moment où toutes les options ont été tentées la
force, la non-reconnaissance, la négation de lAutre et ont échoué.
Beaucoup de gens me disaient: lavenir nous réserve le pire; je répondais: le pire
a déjà été essayé.
Pensez-vous que les Arabes israéliens vont aussi bénéficier de ce qui se prépare sur le plan économique?
Nous sommes déjà arrivés à la conclusion que nous
allons être laissés de côté. Les Palestiniens et les Israéliens vont sans doute
coopérer mais les Arabes israéliens qui ont de largent sont tenus à
lécart. Nous aurons cependant, peut-être, un bénéfice indirect par les
retombées du développement annoncé dIsraël. Par exemple, dans le domaine du
tourisme, à Nazareth en particulier... En tout cas, les Arabes israéliens espèrent voir
ainsi leur situation économique et sociale saméliorer.
Mais il faut savoir que nous ne vendrons ni nos biens ni nos villages même pour
léternité au paradis. Nous ne sommes pas les Turcs de Chypre. Ici, ce sont nos
terres. Nous avons vécu toute une vie de misère et de lutte en refusant toujours de
quitter notre patrie, même à lépoque où la situation était si éprouvante pour
nous. Aujourdhui, alors que nous pouvons enfin espérer recevoir les fruits de notre
tenacité, nous accepterions de partir? Evidemment non.
Je me souviens, dans les années cinquante, quand jétais député à la Knesset,
Ben Gourion sexprimait à la tribune pour dire quil ne comprenait pas pourquoi
les Palestiniens continuaient à sinfiltrer en Israël alors quils risquaient
dêtre jetés en prison ou tués. Cela montrait à quel point il ignorait ce que
lamour de la terre peut signifier pour des hommes déracinés.
Vous paraissez très amer quand vous parlez de tout cela...
Bien sûr que je suis amer. Je le suis quand je vois
tout ce que les dirigeants israéliens nous ont fait. Je le suis aussi quand je pense à
ces Palestiniens qui mont accusé dêtre un traître.
Aujourdhui, ils ne savent plus quoi dire puisquArafat et Rabin se serrent la
main! Alors ils prétendent que cette réconciliation est différente des relations que
jai entretenues en Israël avec les Israéliens. Et pourtant non, ce nest pas
différent. Jai toujours rêvé de ce moment. Je lai toujours voulu. Jai
fait tout ce que je pouvais pour que cela puisse arriver. Parce que jai compris le
sens de notre histoire.
Au moment de laccord, nous avons vu à la télévision une vieille femme
israélienne qui réagissait en disant: "désormais je sais quIsraël est là
pour rester, pour moi cest la même joie que lors de sa création". Elle
parlait de cet événement comme dune seconde naissance dIsraël et elle avait
raison. Vous savez je me souviens de cette époque, car je suis un vieil homme maintenant,
où les dirigeants sionistes faisaient tout pout arracher la reconnaissance des
Palestiniens. Et, de génération en génération, ils lont recherchée.
Aujourd'hui, ils lont. Cest la clé de leur avenir et de louverture des
portes du monde arabe. Pour nous, qui vivions au quotidien en Israël, cétait la
même chose. Nous avions besoin de leur reconnaissance sinon notre destin risquait
dêtre semblable à celui des Indiens aux Etats-Unis: parqués dans des réserves.
Il ny a pas si longtemps que siégeaient, dans le gouvernement israélien, des
ministres qui ne pensaient quà lexpulsion des Palestiniens... Tuer des
enfants palestiniens devenaient presque quelque chose de banal. Notre existence en tant
que Palestiniens était menacée. Pour la première fois, le mouvement sioniste est
obligé de reconnaître lexistence dun autre peuple en Palestine. Il est
révolu le temps où Golda Meir affirmait que le peuple palestinien nexistait pas.
Pensez vous que lantisémitisme se soit développé au sein de la société arabe isarélienne?
Lantisémitisme nest pas une maladie des
peuples orientaux mais bien des peuples occidentaux. Nous avons bien des maladies chez
nous mais pas lantisémitisme. Jamais nous ne lavons eu. Nous ne savons pas ce
que cest. Autrefois en Palestine, nous avons connu une situation d'harmonie dans les
relations quotidiennes entre les Arabes et les Juifs mais elle fut détruite par la
réalisation du projet du mouvement sioniste. Maintenant tout peut être différent. On
pourrait revenir, dune autre manière, à la coexistence des Juifs et des Arabes
comme autrefois.
Il y a une semaine, je participais à une manifestation à Naplouse en faveur de la
libération de prisonniers politiques palestiniens. A la fin, alors que chacun rentrait
chez soi, un jeune Palestinien fut appréhendé par les soldats israéliens qui bloquaient
la route. Je me suis approché d'eux pour discuter avec leur commandant et lui demander de
le laisser partir. Aprés un moment dhésitation, il a accepté. Un tel échange
était inconcevable avant cet accord. Ce nest quune petite anecdote mais elle
montre que quelque chose de nouveau est en train de se passer. Si le processus continue,
les relations entre les uns et les autres vont se transformer. Dautant que les
Israéliens et les Palestiniens se ressemblent: ils ont les mêmes faiblesses et les
mêmes folies. Souvent, dans mes livres, je me suis demandé qui était le plus fou:
lIsraélien ou le Palestinien? Je nai toujours pas trouvé de réponse...
En tant quécrivain, pensez-vous que les bouleversements en cours vont modifier ce que vous avez à exprimer?
Actuellement certains intellectuels prétendent que tout ce qui a été dit à propos de la question palestinienne na désormais plus aucune valeur. Dautres estiment que nous avons à changer notre langage. Ce nest pas ma manière de voir. La vraie question est de savoir ce qui était bon et ce qui ne létait pas ? Ce qui était bon reste bon et ce qui était mauvais reste mauvais... Donc, il est incontestable que certains doivent absolument changer ce quils écrivaient. Mais pas moi.
Entretien avec Emile Habibi conduit par Jean-Paul Chagnollaud et Régine Dhoquois-Cohen