Confluences Méditerranée                                   N°12                     Automne 1994

Géopolitique des mouvements islamistes en Méditerranée

Jean-Paul Chagnollaud

 

Le débat public largement relayé par les médias s'est, depuis quelques années, focalisé sur les mouvements islamistes apparus un peu partout dans l'espace musulman: dans le monde arabe, la Turquie, l'Iran et de nombreux pays asiatiques et africains. De quelque côté qu'on se tourne, il apparaît clairement que ces mouvements font peur.

Ils font peur parce qu'ils se réfèrent à un projet politique totalement inacceptable pour toute personne attachée aux libertés individuelles, aux droits de l'Homme et, bien entendu, à la dignité de la femme. De ce point de vue, le bilan des régimes islamiques est absolument accablant, qu'il s'agisse de l'Iran, du Soudan, mais aussi de l'Arabie Saoudite dont on parle beaucoup moins, sans doute parce qu'elle s'est toujours comportée en fidèle alliée de l'Occident. Dans de telles conditions, il serait donc complètement erroné de sous-estimer le danger que ces mouvements politiques représentent pour les valeurs qui fondent les systèmes libéraux et démocratiques. Il est évident qu'il faut se donner les moyens d'y voir clair et de les combattre d'autant qu'ils ne laisseront passer aucune occasion d'accroître leur influence et d'imposer leurs vues dès qu'ils seront - ici ou là - en situation de le faire. Quant aux leaders islamistes qui s'expriment dans la presse occidentale, comme tout récemment Hassan Tourabi, ils cachent derrière un discours apaisant et un sourire convenu, une redoutable détermination politique et une grande aptitude tactique à mettre en oeuvre un projet qui n'est rien moins que totalitaire .
Qu'il faille donc être vigilant, ferme et déterminé pour contrer et réduire ces courants ne suffit cependant pas pour comprendre l'ampleur des inquiétudes qu'ils suscitent ni la violence avec laquelle ils sont rejetés. A lire ou à entendre certains observateurs ou certains hommes politiques en France ou ailleurs, l'Occident serait menacé d'un danger islamiste présent partout jusque dans nos écoles laïques qui seraient même "prises d'assaut" par l'intégrisme (pour reprendre le titre récent d'un hebdomadaire parisien).
Cette fébrilité irrationnelle qui donne parfois lieu à d'étonnantes gesticulations idéologiques dès qu'il est question du fait islamiste ne peut s'expliquer seulement par la montée - réelle - de ces mouvements, ni par les risques - réels - qu'ils font courir aux sociétés dans lesquelles ils se développent et, dans une moindre mesure, aux nôtres. Au-delà du phénomène lui-même, ce fait islamiste, pour des raisons historiques et culturelles qui tiennent à notre rapport séculaire et conflictuel à l'islam, sert de catalyseur, de point de fixation, de lieu de défoulement à de profondes angoisses contemporaines qui plongent leurs racines dans une véritable métamorphose du monde conduisant tant d'hommes et de femmes à perdre leurs repères fondamentaux. En une vingtaine d'années, en effet, nos références économiques, politiques et idéologiques se sont effondrées pour laisser progressivement la place à cet univers changeant, fluide et incertain dans lequel nous vivons aujourd'hui.

Marx n'avait sans doute pas tout à fait tort lorsqu'il insistait sur le caractère décisif de la dimension économique; en tout cas, il est certain que les mutations du monde actuel tiennent pour beaucoup à de nouvelles organisations du travail et de l'économie à l'échelle mondiale, par rapport auxquelles nos sociétés nanties se trouvent déstabilisés. Ce que par un aveuglement obstiné, beaucoup de nos responsables politiques continuent d'appeler pudiquement "la crise économique" est, en réalité, une phase de transition radicale vers une économie mondialisée où rien ne sera plus comme avant même si les accords du GATT cherchent à en réguler les flux.
Cette situation inédite a déjà produit en Europe des millions d'exclus dont une grande part a très peu de chances d'être réinsérée parce que ces changements ne sont pas conjoncturels mais bien structurels. Dans son livre très stimulant L'économie mondialisée (Dunod, 1993), Robert Reich montre bien à quel point les nationaux d'un pays ne sont plus aujourd'hui "sur un même bateau". Ainsi, par exemple, tandis que ceux qu'il appelle les travailleurs routiniers, frappés de plein fouet par cette mondialisation, sont sur un navire en train de sombrer, ceux qu'il nomme les manipulateurs de symboles ont embarqué sur un vaisseau qui prend le large avec confiance. Dans de telles conditions, les bases de notre système qu'on croyait solide et qui reposaient sur une situation d'hégémonie, sont à repenser complètement pour s'adapter à ce nouveau monde en train de naître. Quand on voit les bouleversements dramatiques que tout cela provoque dans nos pays européens qui, quoi qu'on en dise, demeurent riches et puissants, qu'on imagine un moment le désarroi total dans lequel bien d'autres, plus faibles et plus fragiles, sont plongés. Un désarroi d'autant plus terrible que les dirigeants d'un bon nombre de ces pays ont rendu leur situation encore plus insupportable en menant une politique économique désastreuse, en transformant l'Etat en un système clientéliste gangrené par la corruption et en imposant un régime autoritaire...
C'est dans ces béances que se sont engouffrées, un peu partout dans le monde, toutes sortes de mouvements : populistes, nationalistes ou islamistes.

L'implantation actuelle des islamistes est donc liée à l'état de crise et de malaise que ces sociétés connaissent. Là o- les défaillances multiples se sont accumulées au point de produire un énorme gâchis, là où les régimes en place croyaient pouvoir, sans dommage, se passer d'une véritable légitimité, là où les grandes utopies des années 50 ou 60 ont été balayées par de brusques retours à la réalité, les islamistes se sont affirmés non pas seulement de manière discursive mais bien en réussissant à s'insérer dans les multiples replis de la société pour aider à combattre ses maux et soulager ses douleurs. En ce sens, il faut comprendre que les islamistes ont su ainsi assumer des fonctions sociales et politiques majeures.
Fonction de soutien d'abord: ce sont eux qui, le plus souvent, ont trouvé les meilleurs moyens d'apporter de substantielles aides aux familles les plus démunies qui en avaient tant besoin. Ils l'ont fait avec suffisamment d'efficacité et d'apparent désintéressement pour obtenir en retour de fortes reconnaissances et tisser ainsi de multiples réseaux de fidélité.
Fonction sécurisante par les valeurs qu'ils défendent auprès d'une société qui sent bien que tout se fissure, se désagrège, se délite, à commencer par la famille qui a toujours constitué l'élément fondamental de stabilité. Si une telle approche apparaît en Occident comme une régression d'autant plus inacceptable qu'elle implique une totale soumission de la femme, pour ces mouvements et leurs sympathisants elle est avant tout conservatrice - au sens premier du terme: les islamistes, en prétendant réinterpréter un code culturel commun à tous, redonnent des repères ou contribuent à les consolider surtout auprès de ceux qui n'ont perçu la modernité que de manière négative.
Fonction tribunitienne aussi : ce sont eux qui assument l'organisation de la nécessaire protestation contre les déviances et les insuffisances d'un appareil d'Etat impuissant, fermé et souvent aussi corrompu. Beaucoup d'hommes et de femmes - et pas seulement ceux des couches populaires - qui ont assisté à ces gâchis en spectateurs réduits au silence, ont trouvé dans le discours islamiste les termes d'une dénonciation qu'ils ne pouvaient eux-mêmes exprimer.
Enfin, les islamistes donnent l'illusion d'ouvrir des perspectives à tous ceux qui, complètement marginalisés, ressentent un immense besoin de reconnaissance et de dignité; en particulier, ceux qui savent que le précieux capital constitué par le fait d'avoir vingt ans est promis à une brutale et complète dévalorisation si la situation perdure. Ce n'est pas un hasard si la base sociologique de ces mouvements est constituée par les générations nées dans les années 60 et 70.

Face à ces situations extrêmement préoccupantes, deux attitudes me paraissent indispensables, d'un double point de vue politique et intellectuel.
Pour préserver l'avenir, il est essentiel que les Etats européens (dans leurs relations bilatérales comme au niveau communautaire) cessent de se contenter de réponses étriquées qui se déploient presque exclusivement sur le terrain sécuritaire, sans doute pour tenter d'apaiser avant tout les angoisses diffuses de l'opinion publique. Bien s-r, quand on sait ce qui se passe notamment en Algérie, cette réponse sécuritaire est une nécessité; mais ce serait une erreur dramatique que de vouloir s'en tenir là en procédant, de surcroît, à de dangereux amalgames consistant à voir un terroriste dans tout islamiste et un islamiste dans tout musulman. Pour être à la hauteur de ce défi, les réponses doivent se traduire par un effort global tant sur le plan politique que sur le plan économique. Ce n'est en effet qu'en s'attaquant aux causes profondes qui ont produit ce terreau sur lequel se développe le fait islamiste qu'on pourra vraiment espérer le réduire.
Sur le plan intellectuel, il est indispensable de tenter d'y voir clair en essayant de saisir chaque situation dans sa spécificité, en fonction de multiples combinaisons de facteurs historiques, culturels, politiques, économiques et démographiques. Souvent, les islamistes ne représentent que des courants minoritaires ayant bien peu de chances d'accéder au pouvoir dès lors que les gouvernements s'avèrent capables d'assumer les fonctions que nous évoquions. L'Algérie apparaît, en définitive, comme le seul cas où le drame soit à son paroxysme avec une société désemparée, un gouvernement dépassé et l'irruption d'une violence erratique.
Le constat d'ensemble doit donc être nuancé sauf sur un point crucial qui pourrait peser lourd dans les enjeux à venir: dans la plupart des cas, le jeu politique se réduit essentiellement à une confrontation plus ou moins brutale entre le gouvernement et les islamistes. Rares, très rares sont les mouvements démocratiques ayant suffisamment d'enracinement populaire pour s'imposer vraiment comme des acteurs à part entière.
Ce dossier a été conçu pour apporter une contribution à la compréhension des situations prévalant dans les pays musulmans de Méditerranée. Mais avant d'y venir, il faut aborder plus globalement le fait islamiste; c'est ce que Mohammed Arkoun nous aide à faire en nous proposant "un nouvel espace d'intelligibilité".

Jean-Paul Chagnollaud