Islam-Occident: la confrontation?
Abderrahim Lamchichi
La désintégration de l'ordre bipolaire du monde, issu de Yalta, suscite inquiétudes et peurs. Le système international, désormais multicentré, fragmenté, imprévisible, se trouve de plus en plus livré à une dynamique de l'éclatement, au brouillage des repères idéologiques hérités de la guerre froide, à l'aggravation des problèmes anciens ou à l'apparition de nouveaux périls: césure entre le Nord et le(s) Sud(s), guerres régionales, conflits nationalistes alimentés souvent par des idéologies régressives, exacerbation des replis identitaires, dissémination de la violence, crise sociale avec ses cortèges de misère et d'exclusions, etc.
Au-delà de ces visions outrancièrement caricaturales, des suspicions
et des anathèmes mutuellement alimentés, au-delà de l'absolutisation d'antagonismes
supposés entre Islam et Occident ensembles géopolitiques et culturels non
irréductibles les uns par rapport aux autres , ne convient-il pas mieux de
favoriser les analyses sérieuses et dépassionnées? C'est-à-dire des analyses
soucieuses non seulement de rendre compte (autant que possible) de la complexité des
situations, mais également de rectifier les lieux communs et les préjugés tenaces. Des
analyses qui tentent aussi, par-dessus tout, de rapprocher les cultures, de favoriser les
dialogues des civilisations et les solidarités entre sociétés.
C'est en tous cas le souci de Confluences Méditerranée qui ouvre ce dossier sur
Islam-Occident: la confrontation?
Ce numéro s'articule autour de trois axes de réflexion :
L'on s'interrogera, tout d'abord, sur les origines historiques et la permanence du thème
(apparemment bien ancré aujourd'hui encore dans l'imaginaire collectif, des deux côtés
de la Méditerranée) de la confrontation entre Islam et Occident.
Les extrapolations idéologiques qui accentuent les antagonismes entre les deux
civilisations ont-elles tout de même une base dans la réalité historique? Quels ont
été les rapports entre civilisations islamique et chrétienne, puis entre le monde
musulman contemporain et les sociétés occidentales? Quelles représentations
idéologiques en ont donné les principaux protagonistes des deux côtés? Les tensions
actuelles peuvent-elles être simplement considérées comme la version récente d'un
conflit séculaire qui aurait vu s'affronter la chrétienté et l'islam?
A côté de cette dimension historique, la première partie du dossier sera également
consacrée à la mise en perspective de différents points de vue, de différentes
perceptions du rapport entre Islam et Occident: l'islam vu par des Occidentaux, l'Occident
vu par des musulmans. Etant entendu que l'histoire méditerranéenne n'est pas faite que
de conflits et de confrontations, mais aussi de brassages et d'échanges fructueux
(humains, économiques et intellectuels).
Cette première dimension des rapports entre Islam et Occident nous
incite, pour revenir aux problèmes contemporains, à réfléchir sur la signification (et
la part) de la dimension culturelle et civilisationnelle dans l'explication des
phénomènes de changements et de conflits politiques.
Dans quelle mesure peut-on analyser les bouleversements actuels du monde (un monde marqué
plus qu'auparavant par la crise des valeurs, l'épuisement des grands débats
idéologiques, la perte de sens et de repères...) par référence à la notion de
culture?
Le monde serait-il uniquement façonné par les interactions entre civilisations,
religions et cultures? Ou bien les dimensions politique et socio-économique (notamment
les rapports Nord/Sud) continuent-elles à jouer un rôle déterminant, dans le contexte
actuel de mondialisation des échanges et de globalisation économique?
Que signifie la notion de culture considérée in globo? Et celle de "conflit
des cultures? Les identités collectives et les cultures, ne sont elles pas le fruit de
constructions historiques, de dynamiques des acteurs individuels et collectifs? Ne
sont-elles donc pas en mouvement, en perpétuelle mutation? Comme l'écrit Philippe
Moreau-Defarges(1): "Les cultures, les civilisations n'ont
jamais été des blocs isolés (...); au contraire, ce sont des nuds de valeurs, de
représentations en contact avec les autres civilisations. Il y a tension, interaction
entre les forces techniques, économiques et les reformulations identitaires (tant hors de
l'Occident qu'à l'intérieur même de l'Occident), toute différence nationale,
religieuse, sociale, étant usée sous le frottement permanent de la mondialisation et
tentant, au même moment, de se réinventer. C'est la mort des mythes, le
"désenchantement du monde" (Max Weber). Mais les mythes renaissent sans
cesse
"
Dès lors, comment analyser le recours actuel massif au religieux comme expression de
revendications politiques et culturelles? Pourquoi le besoin de reconnaissance identitaire
choisit-il de s'exprimer aujourd'hui essentiellement dans le registre religieux?
Cependant, peut-on réduire le phénomène du fondamentalisme musulman à cette seule
dimension "culturelle"? Les causes de l'effervescence islamiste ne sont-elles
pas, à vrai dire, multiples: culturelles certes, mais aussi idéologiques,
socio-économiques, démographiques, historiques, géopolitiques, théologiques,
intellectuelles, etc.
Plus fondamentalement, les cultures ne sont pas des entités pérennes et immuables s'imposant unilatéralement aux individus et aux groupes sociaux. L'Islam et l'Occident ne sont pas irréductibles l'un à l'autre. Aux thèses qui, en Occident, enferment l'islam dans une vision réductrice, il convient d'opposer des analyses les plus objectives possibles permettant de rendre compte de la complexité et de la richesse d'une civilisation très dense, plurielle, extraordinairement variée, et de sociétés très diverses travaillées, comme toutes les autres, par des problèmes et des tensions multiples... Aux tenants de l'islamisme radical qui diabolisent l'Occident, et à tous les partisans du retour à une "authenticité" chimérique, il convient également de rappeler que le monde musulman ne pourra relever avec succès les immenses défis du XXIème siècle, s'il n'aborde, avec détermination, audace et esprit critique, son rapport à la modernité. L'histoire est faite d'inter-pénétrations culturelles multiples et d'échanges économiques, aujourd'hui davantage encore qu'hier. Les cultures ne sauraient donc s'ignorer ou s'enfermer sur elles-mêmes, au risque de se condamner à être reléguées à la périphérie d'un système de plus en plus inter-dépendant; elles sont forcées de cohabiter, de s'ouvrir aux différentes influences extérieures, d'accueillir l'Autre en soi-même. Sans se renier, tout en sauvegardant les acquis positifs et vivants de leur passé, elles sont obligées de se "contaminer" les unes les autres... Comme l'a récemment souligné Ignacio Ramonet: "Peut-on diviser le monde contemporain en quelques civilisations cohérentes, aux contours bien identifiables? De tels concepts globalisants ne sont-ils pas fondés sur l'hypothèse de sujets purs, largement mythiques et mystifiants? Peut-on sous-estimer les effets de mélange, de métissage et, en fin de compte, de modernisation qu'ont entraîné les colonisations? Il n'y a pas d'étanchéité des formations humaines, cultuelles et culturelles. L'histoire de l'humanité est comme un soleil noir; c'est le récit des échanges de tous ordres entre les êtres humains."(2)
Une deuxième partie du dossier est consacrée à une analyse critique
d'un certain nombre de pratiques qui cristallisent une part non négligeable des peurs à
l'encontre de l'islam.
Premier exemple symptomatique: la question du statut de la femme dans le droit musulman;
ou encore: la question dite du Foulard islamique qui a suscité en France notamment, tant
de controverses et de passions. Enjeu politique et culturel crucial, la place de la femme
musulmane dans la société moderne n'a cessé de révéler des interrogations
contradictoires qui concernent avant tout la gestion des tensions (notamment identitaires)
entre une religion s'estimant menacée dans ses fondements traditionnels et une modernité
très souvent vécue comme un processus d'exclusion, générateur de malaises et de
frustrations.
Attitude de rupture autant que volonté de réappropriation de cette modernité, le voile
(valorisé culturellement par des musulmanes, simples croyantes ou militantes islamistes,
mais sociologiquement et historiquement minoritaire) redevient un enjeu identitaire. Une
telle perception et la pratique qui l'accompagne, se sont évidemment accentuées avec les
échecs de la modernisation, les malaises socio-culturels et psychologiques consécutifs
à une urbanisation chaotique et mal maîtrisée... Le voile est ainsi devenu un emblème,
un instrument de maintien d'une certaine "intégrité" morale et culturelle, une
défense contre les agressions d'une société perçue comme violente et immorale, un mode
particulariste de gestion du rapport (tant individuel que collectif) à des sociétés en
pleine mutation... En même temps, il sert d'instrument et de symbole aux idéologies qui
tendent à maintenir les femmes dans un statut de dépendance et d'infériorité
(professionnelle, juridique, sociale...) intolérable, empêchant leur émancipation et
leur accès à l'égalité et à la liberté.
Autre exemple traité dans ce dossier: dans quelle mesure, les discours sécuritaires en
Europe, les politiques des visas et, plus généralement, les politiques de l'immigration
et les lois sur la nationalité... sont-ils parfois sous-tendus par une représentation
négative de l'islam, religion désormais bien ancrée dans l'espace européen, mais
considérée, trop souvent hélas, par une partie de l'opinion, comme antinomique avec les
règles de la démocratie et de la laïcité ?
A cet égard, les récents attentats qui ont ensanglanté Paris et d'autres villes de
France ne manqueront pas d'avoir des conséquences désastreuses. Ils risquent
malheureusement d'accentuer les incompréhensions mutuelles et de dégrader davantage
encore l'image de l'Islam et des musulmans dans l'opinion, alors même que les adeptes de
la deuxième religion de France ne sauraient être comptables des actes barbares
perpétrés par des groupuscules fanatisés et/ou manipulés.
Partie intégrante de la population de France, victime, au même titre que les autres
composantes de la société, du terrorisme aveugle, la population musulmane partage les
souffrances et les traumatismes causés par ces actes inqualifiables; dans son immense
majorité, elle éprouve, sans nul doute, de la compassion et de la solidarité envers
toutes les familles endeuillées. Dans un contexte aussi grave (comme pendant la guerre du
Golfe), la sérénité et la dignité dont elle a fait preuve constituent, à coup sûr,
la meilleure réponse aux sombres desseins de tous ceux qui tentent de ranimer les haines
et d'exacerber les peurs.
Nous ne savons pas exactement qui a semé la mort dans les rues de Paris ou de Lyon: chefs
islamistes cyniques et sans scrupules, qui utilisent le désespoir de certains jeunes? Ou
groupuscules manipulés par des services étrangers (en l'occurrence, la "Sécurité
militaire" algérienne)? Quelle que soit la réponse à cette question, le terrorisme
est abject et n'a aucune justification; y faire face est un devoir civique et moral. Mais
il convient également d'éviter la stigmatisation de toute une population, car on ne fait
de la sorte qu'ajouter au désarroi social des dévastations psychologiques aux
conséquences redoutables. L'objectif des intégristes (ou des Etats qui les manipulent)
ne consiste-t-il pas précisément à provoquer la panique et, finalement, à attiser les
tensions entre les diverses composantes de la communauté nationale?
Contre ces amalgames aux effets néfastes, il convient de rappeler une évidence: la
population musulmane est constituée d'individus, de familles, de groupes, dont les
pratiques religieuses, les convictions philosophiques, les origines sociales et
culturelles, les aspirations et les rêves... sont extraordinairement diversifiés.
Certes, il ne sert à rien d'occulter les réalités en minimisant
l'impact du prosélytisme intégriste sur certains jeunes des banlieues. L'islamisme
radical ici comme ailleurs se nourrit du désespoir et des frustrations; il
retourne à son profit (en les dévoyant) les besoins de ressourcement identitaire; il est
le produit d'un malaise social et culturel; il nous révèle ici aussi, à sa manière,
combien l'Islam de France est divisé, fragmenté, incapable d'imposer et de faire
reconnaître ses institutions représentatives. Mais il serait tout à fait erroné
d'apprécier l'Islam de France à l'aune de quelques organisations qui prétendent parler
et agir en son nom. Comme il est encore plus erroné de le juger en fonction des
turbulences politiques qui secouent les sociétés musulmanes, maghrébines ou
algérienne. De même, il est abusif d'accréditer l'idée que les jeunes des banlieues
sont systématiquement embrigadés dans des mouvements islamistes radicaux, ou bien encore
que l'islam français en général est incompatible avec les lois de la République et les
règles et valeurs de la laïcité.
Faire face au terrorisme est un devoir de toute la Nation, de tous les citoyens soucieux
de paix civile, de sauvegarde du lien social et de respect des lois communes. Mais il faut
éviter les stéréotypes nourris par certains commentateurs hâtifs, amalgamant islam,
intégrisme, immigration, banlieues, délinquance, terrorisme... Les crimes du terrorisme
doivent être combattus avec les moyens d'un Etat de droit; c'est ce qui fait la force des
démocraties par rapport aux régimes autoritaires et totalitaires; c'est ce qui fait
aussi la solidité des valeurs auxquelles ces démocraties se réfèrent pour fonder le
lien social et la gestion politique de la cité.
Ces crimes doivent donc être combattus à l'aide d'une police et d'une autorité
judiciaire respectueuses des règles de la République et du droit démocratique. De
même, en ce qui concerne le traitement médiatique de ces questions, il ne faut point
céder aux fantasmes (désignation d'un bouc émissaire, méfiance à l'égard de la
population musulmane dans son ensemble, suspicion envers l'immigration, fut-elle
clandestine...). Ainsi la juxtaposition dans un projet de loi récent, présenté par le
garde des sceaux, de mesures anti-terroristes, de dispositions visant le respect de la
présence policière dans les quartiers dits sensibles et de textes tendant à durcir la
législation d'exception (en étendant, par exemple, à l'aide aux étrangers en situation
irrégulière la liste des crimes considérés comme des actes de terrorisme...) est une
démarche dangereuse, car elle risque d'accentuer, dans l'opinion, la confusion entre
jeunes des banlieues et groupes islamistes terroristes, sans parler de son effet néfaste
en matière de recul des libertés individuelles. Or, dans une démocratie et dans un Etat
de droit, les citoyens et les étrangers, quelles que soient leurs convictions
religieuses, ont droit à la dignité, au respect, à la sécurité, à l'exercice des
libertés fondamentales (publiques et privées), aux garanties de la Constitution et du
droit démocratiques. Céder sur ces principes fondamentaux, c'est affaiblir la
démocratie et faciliter l'objectif des poseurs de bombes qui est de dévoyer l'Etat de
droit et d'altérer ses institutions. A terme, l'on court le risque de favoriser de
dangereuses crispations sur des particularismes identitaires, pouvant conduire à un
système de représentation communautariste aux antipodes du modèle de la citoyenneté
française. Avec au bout, le cloisonnement et la fragmentation d'une société déjà
atteinte par la "fracture sociale" et dont le lien social ne cesse de se
désagréger sous l'effet de diverses exclusions et ségrégations...
L'urgence aujourd'hui est double: mobiliser tous les moyens (économiques, techniques et
financiers, éducation et interventions sociales, épanouissement de la vie
associative...) pour inverser les tendances aux exclusions et sortir les quartiers
difficiles de la crise urbaine et sociale; combattre les préjugés xénophobes d'où
qu'ils viennent, par la promotion d'un vrai dialogue interculturel, en particulier dans
les espaces décisifs où se modèlent les diverses représentations de l'autre; écoles
et manuels scolaires, enseignement des langues, éditions et traductions, médias...
Une troisième partie, enfin, abordera (d'un point de vue
géostratégique et militaire) le thème des peurs et des menaces que suscite le
phénomène de l'islamisme radical à l'échelle régionale ou internationale. Etant
entendu que certains observateurs et acteurs de la vie internationale croient pouvoir y
déceler le principal risque stratégiques de l'après guerre froide, le nouveau péril
que l'Occident devra inévitablement affronter (en s'y préparant militairement, ajoutent
d'autres).
Dans quelle mesure l'exacerbation des différences culturelles constitue-t-elle, pour
certaines puissances régionales ou groupes sociaux, un moyen de légitimation de discours
et de pratiques visant à s'opposer aux normes du droit international et à la pratique de
la diplomatie et de la politique étrangère classiques? Quels sont les enjeux
géopolitiques (internationaux, régionaux) de l'utilisation par certains Etats (Arabie
Saoudite, Iran, Soudan, Pakistan, Afghanistan...) de groupes islamistes? Sont-ils un moyen
pour ces Etats, d'exprimer des revendications, de contester l'ordre international, de
s'imposer comme puissances régionales, etc?
Quelle est l'attitude des puissances occidentales (Etats-Unis, Europe...) et de certaines
organisations internationales (notamment l'OTAN) face à l'éruption d'un tel phénomène?
Existe-t-il une véritable "internationale islamiste" (sorte de "Komintern
vert")? Ou bien, est ce un mythe, dont la fonction est de transformer l'islam en un
démon menaçant la société internationale, après la disparition de l'antagonisme
Est-Ouest caractéristique de la période antérieure à la chute du mur de Berlin?
L'islamisme ne s'inscrit-il pas dans des réalités locales et nationales, aux antipodes
d'un centre politique ou d'une puissance islamiste unifiée?
Pourtant, si l'on s'accorde sur le fait que le "péril islamiste" est largement
fantasmé, cela implique-t-il qu'il faille en minimiser les conséquences? L'absence de
structuration géopolitique de l'islamisme, l'incapacité des mouvements islamistes à se
fédérer (malgré les tentatives iranienne, soudanaise ou saoudite), leur insertion dans
le cadre d'Etats nations constitués et les rivalités les opposant les uns aux autres...
rendent l'hypothèse d'une coalition intégriste peu réaliste; les risques pour
l'équilibre international ne sont pas considérables (malgré l'anti-occidentalisme
croissant du discours et des pratiques islamistes, le développement de réseaux de
terrorisme...). Pourtant, ces mouvements représentent d'abord un péril pour les
libertés dans les pays où ils prennent racine; ne sont-ce pas les démocrates (et parmi
eux, les femmes) arabes et musulmans qui sont les premières victimes de l'activisme
islamiste alors même que la majorité des musulmans ne trouvent aucune
incompatibilité entre la pratique de leur foi et les principes de la démocratie?
L'on s'interrogera également sur la pertinence des analyses tendant à
considérer un certain nombre de conflits actuels (Proche Orient, Algérie) comme relevant
de conflits identitaires. Dans quelle mesure ces conflits peuvent-ils avoir une importante
dimension culturelle? Peut-on les considérer comme ayant un rapport quelconque avec les
relations tendues entre Islam et Occident? L'islam politique serait-il devenu (comme le
postulent désormais ouvertement certains hauts responsables occidentaux) la principale
menace pour la paix, le principal péril pour la sécurité internationale? Les mouvements
fondamentalistes eux-mêmes ne sont-ils pas très divers? Cette effervescence
politico-religieuse (avec les violences qu'elle charrie, trop souvent) trouve-t-elle ses
sources dans le texte coranique ou bien plutôt dans des contextes sociaux et politiques
de crise: chômage et exclusion des jeunes, oppression politique et interdiction du
pluralisme, échec des idéologies nationalistes autoritaires, profonds déséquilibres
urbains, démographiques, sociaux... parfois, domination étrangère, etc?
En tout cas, l'islamisme radical, avec ses multiples ramifications et courants, est loin
de résorber toutes les expressions, riches, et variées, de l'islam contemporain. Il y a
une pluralité de courants de pensée (modernistes, libéraux ou progressistes,
traditionalistes, intégristes, laïcs, réformateurs musulmans...), une grande diversité
des débats, des controverses et des points de vue qui s'expriment sur tous les sujets de
société (laïcité, droits de l'homme, émancipation de la femme, rénovation de la
religion, assimilation des acquis positifs de la modernité intellectuelle et
politique...) dans le monde arabo-musulman.
Enfin, dans chacune des contributions de ce numéro de Confluences-Méditerranée,
une question transversale et fondamentale est abordée: celle de la pertinence même de la
formule Islam/Occident. Utilisée le plus souvent (dans le langage médiatique ou dans
certaines théorisations abusives sur l'inéluctabilité d'un affrontement global des
cultures) de manière antinomique ou polémique et dans une perspective d'opposition
absolutisée, l'expression Islam/Occident est impropre. Car elle confronte une religion
(appréhendée comme un système homogène, clos, monolithique, sans considération de
l'extraordinaire diversité et complexité qu'elle recouvre) et un espace géopolitique et
culturel (lui-même extrêmement divers et complexe), oubliant, notamment que l'islam
partie intégrante de l'aire méditerranéenne, composante essentielle de la
culture européenne a pu (continue de) contribuer à l'histoire politique,
intellectuelle, religieuse, sociale, artistique... de l'Europe.
Aujourd'hui, la présence de plus de dix millions de musulmans sur cette terre d'Europe,
la proximité géographique du continent européen avec le monde arabe, turc et musulman
en général, l'intensité des échanges et des brassages... imposent de se débarrasser
des stéréotypes, de substituer la dynamique du dialogue à la logique suicidaire des
replis et des affrontements, de se redécouvrir mutuellement, d'affirmer, contre les
idéologies agressives et régressives, une volonté d'écoute, de respect mutuel, de
critique de soi et d'ouverture à l'autre... afin de commencer véritablement à bâtir un
avenir commun.
Notes :