Confluences Méditerranée                                   N°20                            Hiver 1996-97

Terrorismes et violence politique

Jean-Paul Chagnollaud

 

Le bassin méditerranéen n'en finit pas d'être traumatisé par la résurgence systématique de violences de toutes sortes qui elles-mêmes engendrent une terrible dynamique de la haine. L'Algérie tout particulièrement s'enfonce chaque jour davantage dans une spirale suicidaire dont personne ne voit la fin malgré les appels au retour à la paix civile qui se multiplient. Le Proche-Orient a basculé, à nouveau, dans le vertige de la violence avec les attentats du Hamas et les très graves affrontements survenus au cours du "jeudi noir". C'est pourquoi, il nous a paru utile d'ouvrir quelques pistes de réflexion dans un dossier consacré aux terrorismes et à la violence politique. Comme la notion même de terrorisme est extrêmement ambiguë, nous proposons ici quelques points de repères.

La première difficulté d'approche du terrorisme tient à son introuvable définition. Le terme se trouvant à l'interface des sciences sociales et de la politique, il est pratiquement impossible d'arrêter une définition qui soit à la fois pertinente et opérationnelle dès lors que cette appellation renvoie toujours à des connotations très négatives que les acteurs politiques peuvent utiliser pour disqualifier l'autre.
D'une certaine manière, on peut toujours devenir le terroriste de quelqu'un; c'est, en effet, un truisme que de rappeler que, dans certaines configurations politiques ou militaires, tel acteur sera terroriste pour les uns et héros ou résistant pour les autres. Comme cette qualification est un moyen de disqualification, elle devient une arme politique redoutable: l'adversaire traité de "terroriste" n'a plus droit à la moindre considération; il est ravalé à un niveau infrapolitique d'où sont exclues toutes les règles du jeu politique. Avec un terroriste, il n'est pas question de discussion, de négociation ou a fortiori de compromis car cela signifierait une reconnaissance de nature politique qui est, par définition, exclue. Comme l'acteur qualifié de terroriste n'existe pas politiquement, il apparaît légitime de tout tenter pour l'empêcher de nuire. Le registre de l'action glisse ainsi du politique au policier: dans cette logique, on ne discute pas avec un terroriste, on le combat.
La méthode est sans appel puisqu'elle permet de faire condamner moralement celui contre lequel on se bat. Dans certains cas, elle correspond à une réalité quand, par exemple, le combat est mené contre des hommes prêts à tout parce qu'enfermés dans des systèmes idéologiques totalement sectaires. Mais, dans d'autres situations, le "terroriste" peut être, pour les siens, un vrai combattant voire un résistant qui se bat pour une cause légitime que l'adversaire entend, par tous les moyens, déconsidérer, La méthode relève alors de l'amalgame. Un amalgame d'autant plus facile à faire que les frontières entre ces différentes hypothèses sont extrêmement floues. A certaines époques, des réseaux et des complicités ont existé entre des organisations très isolées et des mouvements beaucoup plus enracinés, entre certains groupes européens et des Palestiniens, par exemple.
L'observateur extérieur peut bien tenter de démêler cet écheveau complexe formé de manière indissociable de faits et d'interprétations, il se heurte toujours en dernière instance à l'utilisation du terme "terrorisme" dans telle circonstance par tel ou tel acteur. Si la recherche d'une définition achevée paraît donc vaine, cela n'empêche pas d'en repérer quelques éléments.
En français, son étymologie remonte à l'époque de la Révolution où, après la chute de Robespierre, il fut employé pour désigner ceux qui avaient soutenu ou appliqué la politique de Terreur des années 1793-1794. Le terme "terreur", beaucoup plus ancien, désigne une peur extrême qui bouleverse, paralyse ou affole. Des formules comme "glacé de terreur" ou "muet de terreur" montrent bien, par les images auxquelles elles renvoient, ce qu'elles impliquent sur le plan psychologique. A partir de là, les définitions proposées privilégient tel ou tel aspect du phénomène. Ainsi pour Raymond Aron, "une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques"(1). Cette définition n'es pas séparable des circonstances historiques majeures auxquelles l'auteur se réfère principalement - la Seconde Guerre mondiale et la guerre d'Algérie - puisqu'il ajoute aussitôt qu"'en ce sens, les attentats dits indiscriminés des révolutionnaires sont terroristes, comme l'étaient le bombardements anglo-américains de zones". L'essentiel tient donc pou lui dans cette dimension psychologique: l'acte commis impressionne e affecte fortement les esprits dans des conditions qui varient beaucoup selon les contextes. Les bombardements contre l'Allemagne avaient pour objectif d'affaiblir le moral de l'ennemi en faisant régner la peur; en Algérie, les actes terroristes aboutissaient à répandre la terreur dans 1 population européenne mais aussi, par l'effet de répression tout aussi indiscriminée qu'ils provoquaient, à casser toute possibilité de relation entre les deux communautés; comme l'écrit l'auteur, "tous ont peur et chacun est seul".
Pensant à un contexte tout à fait différent, Benyamin Netanyahu avant qu'il ne devienne Premier ministre d'Israël - estime que le terrorisme est "le meurtre systématique et délibéré d'innocents pour inspirer la peur à des fins politiques". Il vise ici les attentats commis contre des innocents (qui implicitement sont des civils israéliens ou des citoyens juifs Wimporte où dans le monde) en insistant sur le fait que, par de tels actes, la distinction entre combattants et non combattants est complètement gommée. Dans la mesure où les victimes du terrorisme n'ont rien à voir avec le conflit qui est à l'origine de ces actes, la formule paraît pertinente; mais une telle approche paraît aussi fragile car, à l'évidence, bien des actes de guerre entraînent la mort de civils innocents; et surtout on voit bien pointer la subjectivité de l'auteur qui n'accepterait certainement pas, par exemple, que le bombardement du village libanais de Canaa par l'aviation israélienne qui a fait une centaine de victimes innocentes en avril 1996, soit considéré comme une action terroriste alors que, selon les propres termes de sa définition, cela est incontestable...
La définition de Paul Wilkinson est plus précise puisque pour lui, le terrorisme est "l'usage systématique d'une violence politique par des petits groupes conspirateurs dont le but est d'influencer des positions politiques plutôt que de défaire matériellement l'ennemi. L'intention de la violence terroriste est psychologique et symbolique". On retrouve ici des éléments importants comme la dimension psychologique de l'acte, mais son analyse des acteurs paraît quelque peu réductrice puisqu'il n'envisage que des "petits groupes conspirateurs" en laissant de côté les mouvements de libération qui ont eu recours à des actions de ce type et les Etats qui peuvent aussi agir de cette manière.
S'il n'est pas utile de poursuivre cet examen de définitions, on peut au moins retenir quelques-unes des questions qu'elles posent.

La diversité des acteurs

La diversité des acteurs susceptibles de recourir à des actes terroristes est très grande: du petit groupe d'individus voire d'un individu isolé jusqu'à de puissants services spéciaux qui relèvent d'un Etat. En s'inspirant notamment de l'analyse de Gérard Chaliand(2) on peut distinguer au moins trois types principaux: les mouvements de libération, les sectes politiques et les Etats.
Les mouvements de libération ont été au coeur des combats pour l'autodétermination dans toute la phase de décolonisation aujourd'hui pratiquement achevée. Avec beaucoup de différences selon les situations, ces mouvements étaient, pour la plupart, plus ou moins bien implantés, dans la population au nom de laquelle ils prenaient les armes; qu'il s'agisse, parmi bien d'autres, du FLN en Algérie, de l'OLP en Palestine, du FNL au Sud-Vietnam, du PAIGC en Guinée-Bissau ou encore du FPLE en Erythrée. Certains rassemblaient de nombreux combattants d'autres beaucoup moins, mais l'essentiel n'était pas leur nombre - même s'il constituait un facteur d'importance - mais bien leur représentativité et leur capacité à s'enraciner dans la population qui ainsi pouvait les reconnaître comme fondamentalement à leurs côtés. Compte tenu du rapport de forces toujours défavorable dans lequel ils évoluaient, et même lorsqu'ils disposaient d'éléments constitutifs d'une armée, ils avaient surtout recours à la guérilla sous toutes ses formes, c'est-à-dire à des actions de harcèlement contre des objectifs militaires et économiques de l'ennemi évitant toute opération frontale dans laquelle ils n'auraient eu aucune chance. Même si ces actions étaient presque toujours qualifiées de "terroristes" par l'adversaire, elles relevaient d'abord d'une volonté globale de se battre contre une occupation ou une répression subie par toute la population ou, en tout cas, une très grande majorité de cette population. Mais, en même temps, il est clair qu'à certains moments de ce combat, ces mouvements pouvaient aussi avoir recours à des actions de type terroriste. Le terrorisme devient alors souvent un substitut à la guérilla quand celle-ci devient impraticable parce que le déséquilibre des forces est trop important comme ce fut le cas, par exemple, pour les Palestiniens à la fin des années soixante. Evoquant les détournements d'avions par le FPLP de Georges Habache, Régis Debray(3) écrit "ce genre d'opérations n'est pas la poursuite de la guérilla par d'autres moyens, mais un substitut publicitaire à son absence, pour compenser l'incapacité d'une organisation à faible base populaire à faire le coup de feu sur le terrain. Alors, on transplante dans l'ubiquité spectaculaire - l'écran de télé un combat localement impossible".
Les sectes politiques sont des organisations sans base populaire, complètement obsédées par leur vision déformée du monde. Bien qu'elles soient sans doute parfois manipulées par certains acteurs politiques et qu'elles puissent séduire quelques fragments désemparés de la société, elles ne représentent qu'elles-mêmes. Elles sont cependant très dangereuses car elles sont prêtes à tout pour traduire par la violence une rhétorique dogmatique dont le contenu idéologique apparaît presque secondaire puisque seule compte l'action qu'elles mènent avec toute la détermination dont est capable le fanatisme. L'Europe de la fin des années soixante-dix a ainsi connu des groupes comme les Brigades rouges en Italie, la Fraction armée rouge en Allemagne ou Action directe en France. Aujourd'hui ce type de sectes arcboutées sur des thématiques révolutionnaires n'existe plus mais d'autres groupes ont brutalement surgi ailleurs pour fomenter des attentats meurtriers, notamment sur le sol français. Leurs caractéristiques sont très différentes de celles des groupes européens que je viens d'évoquer, mais elles ont au moins en commun cette haine de l'autre qui conduit à l'assassinat indiscriminé.
La notion d'Etat terroriste a été plusieurs fois utilisée pour désigner notamment plusieurs pays du Moyen-Orient soupçonnés d'avoir commandité des attentats contre des biens et des personnes en Occident: ce fût le cas de la Syrie, de l'Iran, de la Libye et de l'Irak. S'il ne fait aucun doute que ces Etats ont eu recours à ce type de pratiques à certains moments, la décision de leur désignation comme Etats terroristes renvoie à de multiples motivations qui, pour l'essentiel, relèvent beaucoup plus des intérêts des Etats qui la prennent que d'une situation spécifiquement liée à l'utilisation de certaines formes de violence. Cette désignation qui vaut condamnation et donc sanctions est le fait des Etats-Unis ou/et de l'Europe qui entendent ainsi réagir contre des actes meurtriers totalement inacceptables mais aussi déstabiliser un acteur particulièrement gênant pour les politiques qu'ils veulent conduire comme pour les intérêts qu'ils veulent défendre. La condamnation, une fois encore, n'est donc pas d'ordre éthique - même si on cherche à s'en prévaloir - mais bien politique au sens le plus machiavélien du terme. L'attitude à l'égard de la Syrie est très révélatrice à cet égard: pendant plusieurs années - placée sur la liste des Etats terroristes - elle fut l'objet de sanctions internationales, mais dès qu'elle a choisi le "bon côté" dans la guerre du Golfe, elle est devenue un Etat fréquentable d'autant qu'il a bien fallu admettre l'importance de son rôle au Proche-Orient. La notion d'Etat terroriste est donc aussi vague que le terme "terroriste" puisqu'elle renvoie à plusieurs formes de recours à la violence dans le champ spécifique des relations internationales qui se caractérise d'abord par l'absence de toute véritable régulation permettant de l'évacuer.
Certains auteurs comme Ted Robert Gurr(4) utilisent d'ailleurs le terme dans une acception plus globale: l'Etat terroriste ne serait pas seulement celui qui commandite des actions de terrorisme international (qu'il faudrait d'ailleurs préciser) mais surtout celui qui utilise massivement la violence à l'intérieur de son propre territoire. Cette utilisation systématique de la violence a pour but de faire régner la terreur non seulement chez tous les opposants potentiels mais aussi à l'égard de tous ceux que le régime en place considère comme dangereux. On pense ici à la distinction que faisait Hannah Arendt entre "l'ennemi objectif' et "le suspect"; le premier étant désigné comme tel par le pouvoir sans qu'il n'ait rien entrepris, le second ayant effectivement agi contre le régime(5). On voit bien que cette forme de terreur prend ici un sens bien différent: elle ne concerne pas seulement quelques individus mais bien des catégories entières de la population; elle n'est pas seulement une menace mais bien un processus organisé dont l'objectif est de broyer physiquement toute opposition qui s'affirme comme telle ou qui est considérée comme telle. Il ne s'agit pas uniquement d'impressionner mais dans bien des cas de détruire. Ces analyses renvoient en fait à des formes d'Etats totalitaires et à des types d'Etat autoritaires qui, au sein de l'appareil d'Etat, ont fait une place centrale aux moyens de répression et à la police secrète. Cette dimension psychologique essentielle n'a cependant que bien peu de rapports avec celle qui fonctionne dans des attentats terroristes car ici l'acte n'est ni erratique ni aléatoire, il est systématique et constant. Par ailleurs, toute publicité est bannie car tout doit être feutré, rampant et insidieux. Dans ce type de régimes, la déportation, l'emprisonnement ou le meurtre se font en silence surtout lorsqu'ils sont massifs. Le silence, l'oubli et l'occultation sont les vecteurs privilégiés de l'angoisse qui étreint tout individu puisque rien ne peut le mettre à l'abri d'une soudaine et brutale répression. Un des fondements de ces régimes est d'organiser un total éniiettement social (là encore parfaitement décrit par Hannah Arendt) dans lequel l'individu ne peut plus trouver ni le moindre repère ni le moindre soutien. Il se retrouve isolé à la merci de la toute-puissance du pouvoir d'Etat. Personne n'ose ainsi se manifester même pour prétendre savoir ce qui a pu arriver à ceux qui ont disparu. Ces Etats ont évidemment en commun de n'être en rien des Etats de droit même s'ils cherchent à se dissimuler derrière les oripeaux de la démocratie formelle en organisant des scrutins complètement verrouillés.
Quand l'Etat n'agit pas directement, il le fait au moyen de groupes clandestins qui agissent alors en toute impunité; ainsi dans les années soixante-dix et quatre-vingt, en Amérique latine ou dans des pays comme l'Afrique du Sud, les régimes disposaient "d'escadrons de la mort" dont la mission consistaient à terroriser et à assassiner les opposants. Ce sont aussi ces types d'Etat qui pratiquent, souvent systématiquement, cette forme extrême de terreur individualisée qu'est la torture.
Il serait cependant erroné de croire que ces Etats auraient le monopole de l'action terroriste internationale sous réserve évidemment de l'inépuisable débat sur la qualification des actes. Comment, en effet, analyser l'action de services spéciaux d'Etats démocratiques qui vont tenter des opérations de déstabilisation d'un régime ou qui enlèvent voire assassinent tel ou tel acteur politique étranger jugé dangereux. A cet égard, il serait utile de distinguer les Etats terroristes et le terrorisme d'Etat. L'utilisation de la première formule enferme l'analyse dans certaines catégories en laissant croire que ces pratiques ne seraient que de leur seul fait alors qu'en réalité bon nombre d'Etats qui n'entrent pas dans cette classification ont eu recours à ce types de pratiques. Ainsi au Proche-Orient, Israël a pratiqué un véritable terrorisme d'Etat en utilisant les moyens les plus divers et les plus sophistiqués. Le massacre de civils lors du bombardement de Canaa en avril 1996 est un exemple récent mais il y en a eu beaucoup d'autres comme les assassinats de nombreux responsables palestiniens dans les années soixante-dix ou encore celui d'Abou Jihad au début de l'Intifada. L'Algérie n'est pas considérée comme un Etat terroriste mais personne ne peut douter un instant que le régime n'ait mis en place un véritable terrorisme d'Etat.

Puissance de l'impact psychologique

Dans nos systèmes démocratiques qui ont construit des chemins d'accès au politique fondés sur l'exclusion de la violence, la brutale irruption d'actes terroristes, le plus souvent incompréhensibles, est absolument inacceptable sur les plans éthique et politique. En définitive, l'acte terroriste constitue toujours une atteinte à l'intégrité de la vie humaine qu'il s'agisse de prises d'otages, d'attentats indiscriminés ou a fortiori d'assassinats, dont sont victimes le plus souvent des personnes totalement étrangères au conflit et donc "innocentes".
Compte tenu de sa logique globale, l'acte terroriste provoque presque toujours une très forte individualisation de la victime que les médias font aussitôt très largement connaître. En raison de cette très forte médiatisation, chacun devient alors une sorte de spectateur engagé directement confronté à une situation concrète à laquelle il ne peut pas rester indifférent. L'odieux chantage à la vie humaine pénètre si profondément dans l'univers intime que chacun s'y trouve impliqué. C'est sans doute ce processus d'intense personnalisation des victimes qui provoque cette forte émotion d'autant plus prégnante que l'acte menace d'être répété; ainsi quand un attentat se produit quelque part en plein Paris et que la télévision donne à voir, dans tous ses détails, les circonstances de l'événement et l'identité des victimes, chacun se sent d'autant plus concerné que cela peut lui arriver demain ailleurs. Lorsqu'à Jérusalem, une bombe explose en plein centre ville dans un autobus, le simple fait de monter le lendemain dans un autre devient une épreuve angoissante. La puissance de l'impact psychologique est donc une dimension absolument capitale du terrorisme. Il n'est d'ailleurs jamais vraiment proportionnel au nombre de victimes même si bien entendu cet aspect est essentiel. Ce qui compte d'abord est cette relation intime qui s'établit entre la victime d'un acte terroriste et l'opinion. Sans cette personnalisation multidimensionnelle, l'émotion ne s'exprime pas ou peu. Il suffit pour s'en convaincre de constater le considérable décalage émotionnel qui existe sur ce plan entre les réactions à des opérations terroristes et d'autres situations qui sont pourtant intrinsèquement plus tragiques. Quand on apprend ainsi que telle guerre fait des milliers de morts ou que la famine dans le Sahel provoque un désastre humanitaire, l'attention est beaucoup plus relâchée quand cela ne confine pas à l'indifférence totale. Ici le danger est lointain et les victimes inconnues; cette double caractéristique de la distance et de l'anonymat empêche l'émergence de la moindre émotion sauf pour les quelques personnes qui ont des raisons de se sentir concerné. Ce qui s'est passé en Bosnie est assez typique à cet égard: en trois ans, les pires exactions - tortures, viols, exécutions sommaires, massacres de civils - ont été commises à une grande échelle sans que l'opinion publique européenne n'en ait été vraiment bouleversée même au moment des massacres perpétrés par les Serbes à Srebrenica en 1995.
A l'inverse de ces situations, l'acte terroriste fait entrer "le spectateur" dans le drame sans qu'il puisse s'en détourner en raison de l'ampleur que lui confère les médias. Cet élément lui donne sa force et, dans une certaine mesure, son efficacité à court terme; mais à court terme seulement. Il est incontestable que certaines causes oubliées ont été . redécouvertes" par l'action terroriste; une fois encore, l'exemple palestinien s'impose: réduits dans les années cinquante à la dimension squelettique de réfugiés, le long chemin qui les a conduits vers une reconnaissance internationale est donc passé par le terrorisme d'affirmation. Mais dans le même temps, la logique de cette forme de terrorisme, comme de toutes les autres, porte en elle sa propre négation. Elle s'inscrit dans un mouvement qui enclenche aussitôt sa propre remise en cause. Elle ne peut guère résister ni à la répétition ni à la durée, Dès l'instant, qui arrive vite, où les effets négatifs l'emportent en raison de l'intensité de la réprobation que l'acte a suscité, le gain politique est nul. Ainsi alors que les Palestiniens voulaient se faire entendre, ils se sont faits condamner et pendant longtemps ils ont été répertoriés comme des terroristes avec toutes les conséquences que nous avons évoquées.
Dans d'autres cas qui renvoient notamment à diverses formes de marchandage par un groupe ou un Etat, il est clair que si des concessions sont faites dans une première phase ceux qui ont eu recours à ces méthodes finissent souvent par le payer très cher. C'est vrai pour les groupes qui tôt ou tard sont repérés et détruits ou en tous cas complètement disqualifiés et pourchassés. Quant aux Etats qui ont pu commanditer ce type d'opérations, ils ne s'en sortent que s'ils sont puissants et stratégiquement incontournables. Si la Syrie, inscrite sur la liste des Etats terroristes, n'a plus trop de soucis à se faire dans ce domaine c'est qu'elle a su s'imposer au Proche-Orient grâce notamment à sa capacité d'adaptation tactique qui 1'a même conduite à se ranger dans la coalition dirigée par les Américains pendant la guerre du Golfe en 1991. Par contre la Libye du colonel Khadafi qui ne pèse guère sur le plan géopolitique et qui a cru pouvoir jouer sur ces registres (notamment dans les explosions en vol de deux avions), est aujourd'hui dans une situation d'isolement international qui la pénalise gravement.
De manière générale, l'action terroriste finit souvent par renforcer celui qui était visé: étant considérée comme foncièrement illégitime, il est donc légitime d'utiliser tous les moyens pour la combattre. Le consensus est assuré. L'erreur serait cependant de considérer que seule une réponse répressive suffirait à son éradication dans une configuration politique donnée. Le tonitruant sommet de Charm-el Cheikh d'avril 1996 qui a rassemblé tant de chefs d'Etat pour condamner le terrorisme sous toutes ses formes et coordonner la lutte contre ses auteurs apparaît tragiquement insuffisant au regard des véritables défis que ces violences expriment. S'il est, en effet, absolument indispensable de prendre toutes les mesures contre le terrorisme, celles-ci ne sont pas seulement d'ordre sécuritaire. Les initiatives d'ordre économique, sociale et politique sont bien plus fondamentales car elles seules permettent d'arracher les racines de ces violences aveugles.

Jean-Paul Chagnollaud

 

Notes :
1. Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Calmann-Lévy, 1962.
2.· Gérard Chaliand, Terrorismes et guérilla, Flammarion, 1985.
3.  Régis Debray, Loués soient nos seigneurs, Gallimard, 1996.
4.  Rapport présenté à l'Association internationale de science politique, Paris juillet 1985.
5. Hannah Arendt, Le système totalitaire, Seuil 1972.