Terrorismes et violence politique
Le bassin méditerranéen n'en finit pas d'être traumatisé par la résurgence systématique de violences de toutes sortes qui elles-mêmes engendrent une terrible dynamique de la haine. L'Algérie tout particulièrement s'enfonce chaque jour davantage dans une spirale suicidaire dont personne ne voit la fin malgré les appels au retour à la paix civile qui se multiplient. Le Proche-Orient a basculé, à nouveau, dans le vertige de la violence avec les attentats du Hamas et les très graves affrontements survenus au cours du "jeudi noir". C'est pourquoi, il nous a paru utile d'ouvrir quelques pistes de réflexion dans un dossier consacré aux terrorismes et à la violence politique. Comme la notion même de terrorisme est extrêmement ambiguë, nous proposons ici quelques points de repères.Jean-Paul Chagnollaud
La première difficulté d'approche du terrorisme tient à son
introuvable définition. Le terme se trouvant à l'interface des sciences sociales et de
la politique, il est pratiquement impossible d'arrêter une définition qui soit à la
fois pertinente et opérationnelle dès lors que cette appellation renvoie toujours à des
connotations très négatives que les acteurs politiques peuvent utiliser pour
disqualifier l'autre.
D'une certaine manière, on peut toujours devenir le terroriste de quelqu'un; c'est, en
effet, un truisme que de rappeler que, dans certaines configurations politiques ou
militaires, tel acteur sera terroriste pour les uns et héros ou résistant pour les
autres. Comme cette qualification est un moyen de disqualification, elle devient une arme
politique redoutable: l'adversaire traité de "terroriste" n'a plus droit à la
moindre considération; il est ravalé à un niveau infrapolitique d'où sont exclues
toutes les règles du jeu politique. Avec un terroriste, il n'est pas question de
discussion, de négociation ou a fortiori de compromis car cela signifierait une
reconnaissance de nature politique qui est, par définition, exclue. Comme l'acteur
qualifié de terroriste n'existe pas politiquement, il apparaît légitime de tout
tenter pour l'empêcher de nuire. Le registre de l'action glisse ainsi du politique au
policier: dans cette logique, on ne discute pas avec un terroriste, on le combat.
La méthode est sans appel puisqu'elle permet de faire condamner moralement celui contre
lequel on se bat. Dans certains cas, elle correspond à une réalité quand, par exemple,
le combat est mené contre des hommes prêts à tout parce qu'enfermés dans des systèmes
idéologiques totalement sectaires. Mais, dans d'autres situations, le
"terroriste" peut être, pour les siens, un vrai combattant voire un résistant
qui se bat pour une cause légitime que l'adversaire entend, par tous les moyens,
déconsidérer, La méthode relève alors de l'amalgame. Un amalgame d'autant plus facile
à faire que les frontières entre ces différentes hypothèses sont extrêmement floues.
A certaines époques, des réseaux et des complicités ont existé entre des organisations
très isolées et des mouvements beaucoup plus enracinés, entre certains groupes
européens et des Palestiniens, par exemple.
L'observateur extérieur peut bien tenter de démêler cet écheveau complexe formé de
manière indissociable de faits et d'interprétations, il se heurte toujours en
dernière instance à l'utilisation du terme "terrorisme" dans telle
circonstance par tel ou tel acteur. Si la recherche d'une définition achevée paraît
donc vaine, cela n'empêche pas d'en repérer quelques éléments.
En français, son étymologie remonte à l'époque de la Révolution où, après la chute
de Robespierre, il fut employé pour désigner ceux qui avaient soutenu ou appliqué la
politique de Terreur des années 1793-1794. Le terme "terreur", beaucoup plus
ancien, désigne une peur extrême qui bouleverse, paralyse ou affole. Des formules comme
"glacé de terreur" ou "muet de terreur" montrent bien, par les images
auxquelles elles renvoient, ce qu'elles impliquent sur le plan psychologique. A partir de
là, les définitions proposées privilégient tel ou tel aspect du phénomène. Ainsi
pour Raymond Aron, "une action violente est dénommée terroriste lorsque
ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement
physiques"(1). Cette définition n'es pas séparable des
circonstances historiques majeures auxquelles l'auteur se réfère principalement - la
Seconde Guerre mondiale et la guerre d'Algérie - puisqu'il ajoute aussitôt qu"'en ce
sens, les attentats dits indiscriminés des révolutionnaires sont terroristes,
comme l'étaient le bombardements anglo-américains de zones". L'essentiel
tient donc pou lui dans cette dimension psychologique: l'acte commis impressionne e
affecte fortement les esprits dans des conditions qui varient beaucoup selon les
contextes. Les bombardements contre l'Allemagne avaient pour objectif d'affaiblir le moral
de l'ennemi en faisant régner la peur; en Algérie, les actes terroristes aboutissaient
à répandre la terreur dans 1 population européenne mais aussi, par l'effet de
répression tout aussi indiscriminée qu'ils provoquaient, à casser toute possibilité de
relation entre les deux communautés; comme l'écrit l'auteur, "tous ont peur et
chacun est seul".
Pensant à un contexte tout à fait différent, Benyamin Netanyahu avant qu'il ne devienne
Premier ministre d'Israël - estime que le terrorisme est "le meurtre
systématique et délibéré d'innocents pour inspirer la peur à des fins
politiques". Il vise ici les attentats commis contre des innocents (qui
implicitement sont des civils israéliens ou des citoyens juifs Wimporte où dans le
monde) en insistant sur le fait que, par de tels actes, la distinction entre combattants
et non combattants est complètement gommée. Dans la mesure où les victimes du
terrorisme n'ont rien à voir avec le conflit qui est à l'origine de ces actes, la
formule paraît pertinente; mais une telle approche paraît aussi fragile car, à
l'évidence, bien des actes de guerre entraînent la mort de civils innocents; et surtout
on voit bien pointer la subjectivité de l'auteur qui n'accepterait certainement pas, par
exemple, que le bombardement du village libanais de Canaa par l'aviation israélienne qui
a fait une centaine de victimes innocentes en avril 1996, soit considéré comme une
action terroriste alors que, selon les propres termes de sa définition, cela est
incontestable...
La définition de Paul Wilkinson est plus précise puisque pour lui, le terrorisme est "l'usage
systématique d'une violence politique par des petits groupes conspirateurs dont le
but est d'influencer des positions politiques plutôt que de défaire
matériellement l'ennemi. L'intention de la violence terroriste est psychologique
et symbolique". On retrouve ici des éléments importants comme la dimension
psychologique de l'acte, mais son analyse des acteurs paraît quelque peu réductrice
puisqu'il n'envisage que des "petits groupes conspirateurs" en laissant de
côté les mouvements de libération qui ont eu recours à des actions de ce type et les
Etats qui peuvent aussi agir de cette manière.
S'il n'est pas utile de poursuivre cet examen de définitions, on peut au moins retenir
quelques-unes des questions qu'elles posent.
La diversité des acteurs
La diversité des acteurs susceptibles de recourir à des actes
terroristes est très grande: du petit groupe d'individus voire d'un individu isolé
jusqu'à de puissants services spéciaux qui relèvent d'un Etat. En s'inspirant notamment
de l'analyse de Gérard Chaliand(2) on peut distinguer au moins trois
types principaux: les mouvements de libération, les sectes politiques et les Etats.
Les mouvements de libération ont été au coeur des combats pour l'autodétermination
dans toute la phase de décolonisation aujourd'hui pratiquement achevée. Avec beaucoup de
différences selon les situations, ces mouvements étaient, pour la plupart, plus ou moins
bien implantés, dans la population au nom de laquelle ils prenaient les armes; qu'il
s'agisse, parmi bien d'autres, du FLN en Algérie, de l'OLP en Palestine, du FNL au
Sud-Vietnam, du PAIGC en Guinée-Bissau ou encore du FPLE en Erythrée. Certains
rassemblaient de nombreux combattants d'autres beaucoup moins, mais l'essentiel n'était
pas leur nombre - même s'il constituait un facteur d'importance - mais bien leur
représentativité et leur capacité à s'enraciner dans la population qui ainsi pouvait
les reconnaître comme fondamentalement à leurs côtés. Compte tenu du rapport de forces
toujours défavorable dans lequel ils évoluaient, et même lorsqu'ils disposaient
d'éléments constitutifs d'une armée, ils avaient surtout recours à la guérilla sous
toutes ses formes, c'est-à-dire à des actions de harcèlement contre des objectifs
militaires et économiques de l'ennemi évitant toute opération frontale dans laquelle
ils n'auraient eu aucune chance. Même si ces actions étaient presque toujours
qualifiées de "terroristes" par l'adversaire, elles relevaient d'abord d'une
volonté globale de se battre contre une occupation ou une répression subie par toute la
population ou, en tout cas, une très grande majorité de cette population. Mais, en même
temps, il est clair qu'à certains moments de ce combat, ces mouvements pouvaient aussi
avoir recours à des actions de type terroriste. Le terrorisme devient alors souvent un
substitut à la guérilla quand celle-ci devient impraticable parce que le déséquilibre
des forces est trop important comme ce fut le cas, par exemple, pour les Palestiniens à
la fin des années soixante. Evoquant les détournements d'avions par le FPLP de Georges
Habache, Régis Debray(3) écrit "ce genre d'opérations
n'est pas la poursuite de la guérilla par d'autres moyens, mais un substitut publicitaire
à son absence, pour compenser l'incapacité d'une organisation à faible base
populaire à faire le coup de feu sur le terrain. Alors, on transplante dans
l'ubiquité spectaculaire - l'écran de télé un combat localement impossible".
Les sectes politiques sont des organisations sans base populaire, complètement obsédées
par leur vision déformée du monde. Bien qu'elles soient sans doute parfois manipulées
par certains acteurs politiques et qu'elles puissent séduire quelques fragments
désemparés de la société, elles ne représentent qu'elles-mêmes. Elles sont cependant
très dangereuses car elles sont prêtes à tout pour traduire par la violence une
rhétorique dogmatique dont le contenu idéologique apparaît presque secondaire puisque
seule compte l'action qu'elles mènent avec toute la détermination dont est capable le
fanatisme. L'Europe de la fin des années soixante-dix a ainsi connu des groupes comme les
Brigades rouges en Italie, la Fraction armée rouge en Allemagne ou Action directe en
France. Aujourd'hui ce type de sectes arcboutées sur des thématiques révolutionnaires
n'existe plus mais d'autres groupes ont brutalement surgi ailleurs pour fomenter des
attentats meurtriers, notamment sur le sol français. Leurs caractéristiques sont très
différentes de celles des groupes européens que je viens d'évoquer, mais elles ont au
moins en commun cette haine de l'autre qui conduit à l'assassinat indiscriminé.
La notion d'Etat terroriste a été plusieurs fois utilisée pour désigner notamment
plusieurs pays du Moyen-Orient soupçonnés d'avoir commandité des attentats contre des
biens et des personnes en Occident: ce fût le cas de la Syrie, de l'Iran, de la Libye et
de l'Irak. S'il ne fait aucun doute que ces Etats ont eu recours à ce type de pratiques
à certains moments, la décision de leur désignation comme Etats terroristes renvoie à
de multiples motivations qui, pour l'essentiel, relèvent beaucoup plus des intérêts des
Etats qui la prennent que d'une situation spécifiquement liée à l'utilisation de
certaines formes de violence. Cette désignation qui vaut condamnation et donc sanctions
est le fait des Etats-Unis ou/et de l'Europe qui entendent ainsi réagir contre des actes
meurtriers totalement inacceptables mais aussi déstabiliser un acteur particulièrement
gênant pour les politiques qu'ils veulent conduire comme pour les intérêts qu'ils
veulent défendre. La condamnation, une fois encore, n'est donc pas d'ordre éthique -
même si on cherche à s'en prévaloir - mais bien politique au sens le plus machiavélien
du terme. L'attitude à l'égard de la Syrie est très révélatrice à cet égard:
pendant plusieurs années - placée sur la liste des Etats terroristes - elle fut l'objet
de sanctions internationales, mais dès qu'elle a choisi le "bon côté" dans la
guerre du Golfe, elle est devenue un Etat fréquentable d'autant qu'il a bien fallu
admettre l'importance de son rôle au Proche-Orient. La notion d'Etat terroriste est donc
aussi vague que le terme "terroriste" puisqu'elle renvoie à plusieurs formes de
recours à la violence dans le champ spécifique des relations internationales qui se
caractérise d'abord par l'absence de toute véritable régulation permettant de
l'évacuer.
Certains auteurs comme Ted Robert Gurr(4) utilisent d'ailleurs le
terme dans une acception plus globale: l'Etat terroriste ne serait pas seulement celui qui
commandite des actions de terrorisme international (qu'il faudrait d'ailleurs préciser)
mais surtout celui qui utilise massivement la violence à l'intérieur de son propre
territoire. Cette utilisation systématique de la violence a pour but de faire régner la
terreur non seulement chez tous les opposants potentiels mais aussi à l'égard de tous
ceux que le régime en place considère comme dangereux. On pense ici à la distinction
que faisait Hannah Arendt entre "l'ennemi objectif' et "le suspect"; le
premier étant désigné comme tel par le pouvoir sans qu'il n'ait rien entrepris, le
second ayant effectivement agi contre le régime(5). On voit bien que
cette forme de terreur prend ici un sens bien différent: elle ne concerne pas seulement
quelques individus mais bien des catégories entières de la population; elle n'est pas
seulement une menace mais bien un processus organisé dont l'objectif est de broyer
physiquement toute opposition qui s'affirme comme telle ou qui est considérée comme
telle. Il ne s'agit pas uniquement d'impressionner mais dans bien des cas de détruire.
Ces analyses renvoient en fait à des formes d'Etats totalitaires et à des types d'Etat
autoritaires qui, au sein de l'appareil d'Etat, ont fait une place centrale aux moyens de
répression et à la police secrète. Cette dimension psychologique essentielle n'a
cependant que bien peu de rapports avec celle qui fonctionne dans des attentats
terroristes car ici l'acte n'est ni erratique ni aléatoire, il est systématique et
constant. Par ailleurs, toute publicité est bannie car tout doit être feutré, rampant
et insidieux. Dans ce type de régimes, la déportation, l'emprisonnement ou le meurtre se
font en silence surtout lorsqu'ils sont massifs. Le silence, l'oubli et l'occultation sont
les vecteurs privilégiés de l'angoisse qui étreint tout individu puisque rien ne peut
le mettre à l'abri d'une soudaine et brutale répression. Un des fondements de ces
régimes est d'organiser un total éniiettement social (là encore parfaitement décrit
par Hannah Arendt) dans lequel l'individu ne peut plus trouver ni le moindre repère ni le
moindre soutien. Il se retrouve isolé à la merci de la toute-puissance du pouvoir
d'Etat. Personne n'ose ainsi se manifester même pour prétendre savoir ce qui a pu
arriver à ceux qui ont disparu. Ces Etats ont évidemment en commun de n'être en rien
des Etats de droit même s'ils cherchent à se dissimuler derrière les oripeaux de la
démocratie formelle en organisant des scrutins complètement verrouillés.
Quand l'Etat n'agit pas directement, il le fait au moyen de groupes clandestins qui
agissent alors en toute impunité; ainsi dans les années soixante-dix et quatre-vingt, en
Amérique latine ou dans des pays comme l'Afrique du Sud, les régimes disposaient
"d'escadrons de la mort" dont la mission consistaient à terroriser et à
assassiner les opposants. Ce sont aussi ces types d'Etat qui pratiquent, souvent
systématiquement, cette forme extrême de terreur individualisée qu'est la torture.
Il serait cependant erroné de croire que ces Etats auraient le monopole de l'action
terroriste internationale sous réserve évidemment de l'inépuisable débat sur la
qualification des actes. Comment, en effet, analyser l'action de services spéciaux
d'Etats démocratiques qui vont tenter des opérations de déstabilisation d'un régime ou
qui enlèvent voire assassinent tel ou tel acteur politique étranger jugé dangereux. A
cet égard, il serait utile de distinguer les Etats terroristes et le terrorisme d'Etat.
L'utilisation de la première formule enferme l'analyse dans certaines catégories en
laissant croire que ces pratiques ne seraient que de leur seul fait alors qu'en réalité
bon nombre d'Etats qui n'entrent pas dans cette classification ont eu recours à ce types
de pratiques. Ainsi au Proche-Orient, Israël a pratiqué un véritable terrorisme d'Etat
en utilisant les moyens les plus divers et les plus sophistiqués. Le massacre de civils
lors du bombardement de Canaa en avril 1996 est un exemple récent mais il y en a eu
beaucoup d'autres comme les assassinats de nombreux responsables palestiniens dans les
années soixante-dix ou encore celui d'Abou Jihad au début de l'Intifada. L'Algérie
n'est pas considérée comme un Etat terroriste mais personne ne peut douter un instant
que le régime n'ait mis en place un véritable terrorisme d'Etat.
Puissance de l'impact psychologique
Dans nos systèmes démocratiques qui ont construit des chemins
d'accès au politique fondés sur l'exclusion de la violence, la brutale irruption d'actes
terroristes, le plus souvent incompréhensibles, est absolument inacceptable sur les plans
éthique et politique. En définitive, l'acte terroriste constitue toujours une atteinte
à l'intégrité de la vie humaine qu'il s'agisse de prises d'otages, d'attentats
indiscriminés ou a fortiori d'assassinats, dont sont victimes le plus souvent des
personnes totalement étrangères au conflit et donc "innocentes".
Compte tenu de sa logique globale, l'acte terroriste provoque presque toujours une très
forte individualisation de la victime que les médias font aussitôt très largement
connaître. En raison de cette très forte médiatisation, chacun devient alors une sorte
de spectateur engagé directement confronté à une situation concrète à laquelle il ne
peut pas rester indifférent. L'odieux chantage à la vie humaine pénètre si
profondément dans l'univers intime que chacun s'y trouve impliqué. C'est sans doute ce
processus d'intense personnalisation des victimes qui provoque cette forte émotion
d'autant plus prégnante que l'acte menace d'être répété; ainsi quand un attentat se
produit quelque part en plein Paris et que la télévision donne à voir, dans tous ses
détails, les circonstances de l'événement et l'identité des victimes, chacun se sent
d'autant plus concerné que cela peut lui arriver demain ailleurs. Lorsqu'à Jérusalem,
une bombe explose en plein centre ville dans un autobus, le simple fait de monter le
lendemain dans un autre devient une épreuve angoissante. La puissance de l'impact
psychologique est donc une dimension absolument capitale du terrorisme. Il n'est
d'ailleurs jamais vraiment proportionnel au nombre de victimes même si bien entendu cet
aspect est essentiel. Ce qui compte d'abord est cette relation intime qui s'établit entre
la victime d'un acte terroriste et l'opinion. Sans cette personnalisation
multidimensionnelle, l'émotion ne s'exprime pas ou peu. Il suffit pour s'en convaincre de
constater le considérable décalage émotionnel qui existe sur ce plan entre les
réactions à des opérations terroristes et d'autres situations qui sont pourtant
intrinsèquement plus tragiques. Quand on apprend ainsi que telle guerre fait des milliers
de morts ou que la famine dans le Sahel provoque un désastre humanitaire, l'attention est
beaucoup plus relâchée quand cela ne confine pas à l'indifférence totale. Ici le
danger est lointain et les victimes inconnues; cette double caractéristique de la
distance et de l'anonymat empêche l'émergence de la moindre émotion sauf pour les
quelques personnes qui ont des raisons de se sentir concerné. Ce qui s'est passé en
Bosnie est assez typique à cet égard: en trois ans, les pires exactions - tortures,
viols, exécutions sommaires, massacres de civils - ont été commises à une grande
échelle sans que l'opinion publique européenne n'en ait été vraiment bouleversée
même au moment des massacres perpétrés par les Serbes à Srebrenica en 1995.
A l'inverse de ces situations, l'acte terroriste fait entrer "le spectateur"
dans le drame sans qu'il puisse s'en détourner en raison de l'ampleur que lui confère
les médias. Cet élément lui donne sa force et, dans une certaine mesure, son
efficacité à court terme; mais à court terme seulement. Il est incontestable que
certaines causes oubliées ont été . redécouvertes" par l'action terroriste; une
fois encore, l'exemple palestinien s'impose: réduits dans les années cinquante à la
dimension squelettique de réfugiés, le long chemin qui les a conduits vers une
reconnaissance internationale est donc passé par le terrorisme d'affirmation. Mais dans
le même temps, la logique de cette forme de terrorisme, comme de toutes les autres, porte
en elle sa propre négation. Elle s'inscrit dans un mouvement qui enclenche aussitôt sa
propre remise en cause. Elle ne peut guère résister ni à la répétition ni à la
durée, Dès l'instant, qui arrive vite, où les effets négatifs l'emportent en raison de
l'intensité de la réprobation que l'acte a suscité, le gain politique est nul. Ainsi
alors que les Palestiniens voulaient se faire entendre, ils se sont faits condamner et
pendant longtemps ils ont été répertoriés comme des terroristes avec toutes les
conséquences que nous avons évoquées.
Dans d'autres cas qui renvoient notamment à diverses formes de marchandage par un groupe
ou un Etat, il est clair que si des concessions sont faites dans une première phase ceux
qui ont eu recours à ces méthodes finissent souvent par le payer très cher. C'est vrai
pour les groupes qui tôt ou tard sont repérés et détruits ou en tous cas complètement
disqualifiés et pourchassés. Quant aux Etats qui ont pu commanditer ce type
d'opérations, ils ne s'en sortent que s'ils sont puissants et stratégiquement
incontournables. Si la Syrie, inscrite sur la liste des Etats terroristes, n'a plus trop
de soucis à se faire dans ce domaine c'est qu'elle a su s'imposer au Proche-Orient grâce
notamment à sa capacité d'adaptation tactique qui 1'a même conduite à se ranger dans
la coalition dirigée par les Américains pendant la guerre du Golfe en 1991. Par contre
la Libye du colonel Khadafi qui ne pèse guère sur le plan géopolitique et qui a cru
pouvoir jouer sur ces registres (notamment dans les explosions en vol de deux avions), est
aujourd'hui dans une situation d'isolement international qui la pénalise gravement.
De manière générale, l'action terroriste finit souvent par renforcer celui qui était
visé: étant considérée comme foncièrement illégitime, il est donc légitime
d'utiliser tous les moyens pour la combattre. Le consensus est assuré. L'erreur serait
cependant de considérer que seule une réponse répressive suffirait à son éradication
dans une configuration politique donnée. Le tonitruant sommet de Charm-el Cheikh d'avril
1996 qui a rassemblé tant de chefs d'Etat pour condamner le terrorisme sous toutes ses
formes et coordonner la lutte contre ses auteurs apparaît tragiquement insuffisant au
regard des véritables défis que ces violences expriment. S'il est, en effet, absolument
indispensable de prendre toutes les mesures contre le terrorisme, celles-ci ne sont pas
seulement d'ordre sécuritaire. Les initiatives d'ordre économique, sociale et politique
sont bien plus fondamentales car elles seules permettent d'arracher les racines de ces
violences aveugles.
Notes :