La "fibre pro-arabe" de Jacques Chirac
Jean-Christophe
Ploquin
et Abderrahim Lamchichi
Jacques Chirac bénéficie d'une aura dans le monde arabe. Perçu comme l'héritier du général de Gaulle, le président de la République en a joué pour dynamiser la diplomatie française dans cette région. Mais les résultats concrets se font attendre.
La France se veut une puissance globale. Sa politique étrangère doit
donc se décliner sur tous les théâtres d'opération, diplomatiques et parfois
militaires. Elle se veut au sein de l'Union européenne une "force d'attraction,
d'imagination et de leadership", un rôle qu'elle souhaite particulièrement exercer
dans le monde arabe et dans le bassin méditerranéen. "La mer Méditerranée
appartient à notre espace stratégique. C'est le Mexique de l'Union
européenne", résume lapidairement un conseiller du président de la
République.
"La politique arabe et méditerranéenne" de la France, pesant label estampillé
après quelques remontrances des Israéliens jugeant un peu courte l'appellation
"politique arabe" d'abord affichée par les néogaullistes revenus au pouvoir,
n'est certes pas la première priorité de la diplomatie française. Les états-majors
politiques se préoccupent d'abord de la construction européenne et de l'évolution de
l'OTAN. Toutefois, deux ans après l'élection de Jacques Chirac aux plus hautes fonctions
de l'Etat, son parcours présidentiel est déjà parsemé de dates et de symboles
soulignant son intérêt pour une région où le général de Gaulle reste l'emblème
magnifié d'une France indépendante et sensible aux intérêts des Arabes.
Les premiers chefs d'Etat à rendre visite au nouveau leader français furent ainsi le
président égyptien Hosni Moubarak et le roi Hussein de Jordanie. Le Maroc, dès juillet
1995, et la Tunisie, trois mois plus tard, furent parmi ses premières destinations
non-européennes. En avril de cette même année, Paris contribua de façon décisive au
vote de la résolution 986 du Conseil de sécurité de l'ONU autorisant des exportations
limiitées de pétrole irakien en échange de l'importation par Bagdad de nourritures et
de biens de première nécessité.
L'activisme français au Proche-Orient fut ensuite souligné avec éclat lors de la
médiation en mars-avril 1996 du ministre des Affaires étrangères, Hervé de Charette,
entre Israël, la Syrie et le Liban, pour tenter d'obtenir un arrêt des hostilités entre
l'Etat hébreu et le Hezbollah pro-iranien au Liban-sud. L'accord final, négocié sous le
patronage américain, aboutit à la création d'un comité de surveillance du
cessez-le-feu au Liban sud co-présidé par les Etats-Unis et la France. Six mois plus
tard, la tournée de Jacques Chirac au Proche-Orient (Syrie, Israël, Territoires
autonomes palestiniens, Jordanie, Liban et Egypte) permit à la France de proclamer son
attachement à la sécurité d'Israël et à la naissance d'un Etat palestinien, un
discours que peu d'Etats occidentaux sont en mesure d'afficher avec autant de netteté.
La question s'est dès lors posée de savoir si ce verbe haut signifiait une nouvelle
conception, plus ambitieuse, de la présence française dans le monde arabe et
méditerranéen, après l'ère mitterrandienne. Les années de pouvoir socialiste avaient
été marquées par la participation française à la guerre du Golfe et par un soutien
permanent et appuyé à l'OLP. Paris s'était en outre désengagé du Liban, tentant de
trouver un terrain d'entente avec la Syrie, longtemps honnie. Envers les Etats du Golfe
et, après quelques tâtonnements au Maghreb, la diplomatie française avait adopté une
politique pragmatique de soutien des régimes en place.
Revenant au pouvoir après sa victoire aux élections législatives de mars 1993, la
droite poursuivra cette politique. Tout juste affirme-t-elle plus radicalement ses
préférences en Algérie, où l'interruption des élections législatives en décembre
1991 avait choqué certains dirigeants socialistes. Le gouvernement Balladur, sous
l'impulsion du ministre de l'intérieur, Charles Pasqua, et du ministre des Affaires
étrangères, Alain Juppé, juge que les islamistes représentent une menace pour
l'Hexagone, et Paris use de toute son influence dans les instances internationales pour
obtenir un rééchelonnement de la dette algérienne, favorable au régime. La diplomatie
française, sous l'impulsion de ministres sensibilisés à la cause israélienne comme
François Léotard, Simone Veil ou François Fillon, profite en outre de la dynamique de
paix enclenchée en août 1993 à Oslo pour multiplier les accords bilatéraux avec l'Etat
hébreu.
"Il n'y a pas de politique arabe de la France", avait un jour déclaré
le socialiste Roland Dumas, alors ministre des Affaires étrangères. Jacques Chirac, en
entrant au palais de l'Elysée, fait le pari inverse, poussé par la satisfaction
manifestée dans plusieurs capitales arabes après son élection. "On n'échappe
pas à son mythe, explique un diplomate français spécialiste des pays arabes. Dès
l'élection, nous avons eu à gérer l'héritage de de Gaulle. Nous avons reçu des
instructions de l'Élysée expliquant qu'il y avait là une rente à
exploiter".
La consolidation de l'héritage passera principalement par le verbe. Le 8 avril 1996, à
l'université du Caire, dans un discours programme sur les relations entre la France,
l'Europe, le monde arabe et la Méditerranée, le président français affirme que "la
politique arabe de la France doit être une dimension essentielle de sa
politique étrangère". "Je souhaite lui donner un élan nouveau, dans la
fidélité aux orientations voulues par son initiateur, le général de
Gaulle", explique-t-il. Le sceau confirmant aux yeux des Etats arabes sa
filiation avec le fondateur de la Vème République arrive quelques minutes plus tard,
lorsque Jacques Chirac afflrme qu'il "n'y aura de paix durable que si sont
respectés le droit à l'autodétermination du peuple palestinien et ses
aspirations légitimes à disposer d'un Etat". "Un vif débat avait
agité le ministère des Affaires étrangères pour savoir si la notion d'Etat
palestinien devait être évoquée ou pas ce jour-là, raconte un diplomate
français. C'est l'Elysée qui a tranché, dans un sens favorable".
Commence alors, selon de nombreux observateurs, une idylle entre la France, qui se pose en
partenaire complémentaire des Etats-Unis dans la région, et la plupart des régimes
arabes soucieux d'échapper à 1'unipolarisation de la région autour des intérêts
américains et israéliens. Dans une région où la cause palestinienne sert d'étalon du
pro-arabisme des Occidentaux, la France apparaît une nouvelle fois en pointe lorsque
Jacques Chirac, après une visite houleuse de la vieille ville de Jérusalem, prononce le
23 octobre 1996 un discours devant le Conseil législatif palestinien réuni à Ramallah. "Victimes
d'une histoire qui n'était pas la leur, les Palestiniens sont devenus un peuple
sans terre", constate-t-il avant de faire vibrer la corde sensible de tous les
musulmans: "Il ne pourra y avoir de paix excluant "la ville de la
paix", Jérusalem", lance-t-il, provoquant les applaudissements debout du
chef de l'OLP Yasser Arafat.
Grâce à ces positions fortes, la France aura gagné une audience insoupçonnée auprès
des régimes arabes qui lui permet aujourd'hui de tempérer la colère de certains de ces
gouvernements face à l'intransigeance du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou.
Cette aura est toutefois d'autant plus fragile que le verbe reste désincarné. La
diplomatie française dans la région s'appuie en effet davantage sur une volonté
politique d'exister que sur des intérêts militaires, stratégiques ou commerciaux que
l'Etat français aurait à défendre. La politique énergétique du pays, notamment,
échappe de plus en plus à la puissance publique. Le commerce extérieur de la France
avec les pays arabes est presque marginal par rapport au volume total de ses échanges. La
menace militaire des pays du sud de la Méditerranée envers l'Hexagone est nulle. Les
quatre millions de musulmans vivant en France pèsent en revanche un peu dans la
définition de la diplomatie française.
"C'est une diplomatie pour elle-même, qui plus est sans grand moyen, qui
rend possible de possibles changements à 90', ironise un diplomate. En ce qui
concerne le conflit israélo-palestinien, on commence ainsi à entendre à Paris
qu'Oslo a fait son temps, qu'il faut faire son deuil de la dynamique impulsée par
le trio Rabin-Pérès-Arafat". Un discours qui pourrait retentir sur le projet de
partenariat euro-méditerranéen qui, sans une paix effective entre Israéliens et Arabes,
perd toute chance de survivre.
La puissance du verbe chiraquien gagnerait en outre à s'adosser plus franchement à la
politique européenne. "Le cadre euro-méditerranéen est l'un des rares
où nous sommes entre nous, sans intervention extérieure", se réjouit un
conseiller présidentiel, avant de se targuer tout de go de ce qu'"en permanence,
la position française devient la position européenne". Paris a, de fait,
obtenu à l'automne 1996 la nomination d'un envoyé spécial de l'Union européenne pour
le Proche-Orient, l'Espagnol Miguel Moratinos, qui rend compte directement au Conseil
européen rassemblant les chefs d'Etat et de gouvernement des Quinze. Cette première dans
les annales diplomatiques européennes est pour les Français un test grandeur nature de
la future Politique étrangère et de sécurité commune (PESC). Mais par son activisme
souvent mal coordonné, Paris aiguise souvent la susceptibilité de ses partenaires alors
que les trois institutions clés de l'Union européenne, la Commission, le Conseil des
chefs d'Etat et de gouvernement et le Parlement, adoptent sur la Méditerranée et le
monde arabe des positions très proches et toujours en phase avec celles de la France. Le
nouvel élan impulsé par Jacques Chirac dans ces régions serait vite retombé sans la
puissance financière et la logistique des Quinze.