Confluences Méditerranée                                   N°22                           Eté 1997

La "fibre pro-arabe" de Jacques Chirac

Jean-Christophe Ploquin
et Abderrahim Lamchichi

 

Jacques Chirac bénéficie d'une aura dans le monde arabe. Perçu comme l'héritier du général de Gaulle, le président de la République en a joué pour dynamiser la diplomatie française dans cette région. Mais les résultats concrets se font attendre.

La France se veut une puissance globale. Sa politique étrangère doit donc se décliner sur tous les théâtres d'opération, diplomatiques et parfois militaires. Elle se veut au sein de l'Union européenne une "force d'attraction, d'imagination et de leadership", un rôle qu'elle souhaite particulièrement exercer dans le monde arabe et dans le bassin méditerranéen. "La mer Méditerranée appartient à notre espace stratégique. C'est le Mexique de l'Union européenne", résume lapidairement un conseiller du président de la République.
"La politique arabe et méditerranéenne" de la France, pesant label estampillé après quelques remontrances des Israéliens jugeant un peu courte l'appellation "politique arabe" d'abord affichée par les néogaullistes revenus au pouvoir, n'est certes pas la première priorité de la diplomatie française. Les états-majors politiques se préoccupent d'abord de la construction européenne et de l'évolution de l'OTAN. Toutefois, deux ans après l'élection de Jacques Chirac aux plus hautes fonctions de l'Etat, son parcours présidentiel est déjà parsemé de dates et de symboles soulignant son intérêt pour une région où le général de Gaulle reste l'emblème magnifié d'une France indépendante et sensible aux intérêts des Arabes.
Les premiers chefs d'Etat à rendre visite au nouveau leader français furent ainsi le président égyptien Hosni Moubarak et le roi Hussein de Jordanie. Le Maroc, dès juillet 1995, et la Tunisie, trois mois plus tard, furent parmi ses premières destinations non-européennes. En avril de cette même année, Paris contribua de façon décisive au vote de la résolution 986 du Conseil de sécurité de l'ONU autorisant des exportations limiitées de pétrole irakien en échange de l'importation par Bagdad de nourritures et de biens de première nécessité.
L'activisme français au Proche-Orient fut ensuite souligné avec éclat lors de la médiation en mars-avril 1996 du ministre des Affaires étrangères, Hervé de Charette, entre Israël, la Syrie et le Liban, pour tenter d'obtenir un arrêt des hostilités entre l'Etat hébreu et le Hezbollah pro-iranien au Liban-sud. L'accord final, négocié sous le patronage américain, aboutit à la création d'un comité de surveillance du cessez-le-feu au Liban sud co-présidé par les Etats-Unis et la France. Six mois plus tard, la tournée de Jacques Chirac au Proche-Orient (Syrie, Israël, Territoires autonomes palestiniens, Jordanie, Liban et Egypte) permit à la France de proclamer son attachement à la sécurité d'Israël et à la naissance d'un Etat palestinien, un discours que peu d'Etats occidentaux sont en mesure d'afficher avec autant de netteté.
La question s'est dès lors posée de savoir si ce verbe haut signifiait une nouvelle conception, plus ambitieuse, de la présence française dans le monde arabe et méditerranéen, après l'ère mitterrandienne. Les années de pouvoir socialiste avaient été marquées par la participation française à la guerre du Golfe et par un soutien permanent et appuyé à l'OLP. Paris s'était en outre désengagé du Liban, tentant de trouver un terrain d'entente avec la Syrie, longtemps honnie. Envers les Etats du Golfe et, après quelques tâtonnements au Maghreb, la diplomatie française avait adopté une politique pragmatique de soutien des régimes en place.
Revenant au pouvoir après sa victoire aux élections législatives de mars 1993, la droite poursuivra cette politique. Tout juste affirme-t-elle plus radicalement ses préférences en Algérie, où l'interruption des élections législatives en décembre 1991 avait choqué certains dirigeants socialistes. Le gouvernement Balladur, sous l'impulsion du ministre de l'intérieur, Charles Pasqua, et du ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, juge que les islamistes représentent une menace pour l'Hexagone, et Paris use de toute son influence dans les instances internationales pour obtenir un rééchelonnement de la dette algérienne, favorable au régime. La diplomatie française, sous l'impulsion de ministres sensibilisés à la cause israélienne comme François Léotard, Simone Veil ou François Fillon, profite en outre de la dynamique de paix enclenchée en août 1993 à Oslo pour multiplier les accords bilatéraux avec l'Etat hébreu.
"Il n'y a pas de politique arabe de la France", avait un jour déclaré le socialiste Roland Dumas, alors ministre des Affaires étrangères. Jacques Chirac, en entrant au palais de l'Elysée, fait le pari inverse, poussé par la satisfaction manifestée dans plusieurs capitales arabes après son élection. "On n'échappe pas à son mythe, explique un diplomate français spécialiste des pays arabes. Dès l'élection, nous avons eu à gérer l'héritage de de Gaulle. Nous avons reçu des instructions de l'Élysée expliquant qu'il y avait là une rente à exploiter".
La consolidation de l'héritage passera principalement par le verbe. Le 8 avril 1996, à l'université du Caire, dans un discours programme sur les relations entre la France, l'Europe, le monde arabe et la Méditerranée, le président français affirme que "la politique arabe de la France doit être une dimension essentielle de sa politique étrangère". "Je souhaite lui donner un élan nouveau, dans la fidélité aux orientations voulues par son initiateur, le général de Gaulle", explique-t-il. Le sceau confirmant aux yeux des Etats arabes sa filiation avec le fondateur de la Vème République arrive quelques minutes plus tard, lorsque Jacques Chirac afflrme qu'il "n'y aura de paix durable que si sont respectés le droit à l'autodétermination du peuple palestinien et ses aspirations légitimes à disposer d'un Etat". "Un vif débat avait agité le ministère des Affaires étrangères pour savoir si la notion d'Etat palestinien devait être évoquée ou pas ce jour-là, raconte un diplomate français. C'est l'Elysée qui a tranché, dans un sens favorable".
Commence alors, selon de nombreux observateurs, une idylle entre la France, qui se pose en partenaire complémentaire des Etats-Unis dans la région, et la plupart des régimes arabes soucieux d'échapper à 1'unipolarisation de la région autour des intérêts américains et israéliens. Dans une région où la cause palestinienne sert d'étalon du pro-arabisme des Occidentaux, la France apparaît une nouvelle fois en pointe lorsque Jacques Chirac, après une visite houleuse de la vieille ville de Jérusalem, prononce le 23 octobre 1996 un discours devant le Conseil législatif palestinien réuni à Ramallah. "Victimes d'une histoire qui n'était pas la leur, les Palestiniens sont devenus un peuple sans terre", constate-t-il avant de faire vibrer la corde sensible de tous les musulmans: "Il ne pourra y avoir de paix excluant "la ville de la paix", Jérusalem", lance-t-il, provoquant les applaudissements debout du chef de l'OLP Yasser Arafat.
Grâce à ces positions fortes, la France aura gagné une audience insoupçonnée auprès des régimes arabes qui lui permet aujourd'hui de tempérer la colère de certains de ces gouvernements face à l'intransigeance du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. Cette aura est toutefois d'autant plus fragile que le verbe reste désincarné. La diplomatie française dans la région s'appuie en effet davantage sur une volonté politique d'exister que sur des intérêts militaires, stratégiques ou commerciaux que l'Etat français aurait à défendre. La politique énergétique du pays, notamment, échappe de plus en plus à la puissance publique. Le commerce extérieur de la France avec les pays arabes est presque marginal par rapport au volume total de ses échanges. La menace militaire des pays du sud de la Méditerranée envers l'Hexagone est nulle. Les quatre millions de musulmans vivant en France pèsent en revanche un peu dans la définition de la diplomatie française.
"C'est une diplomatie pour elle-même, qui plus est sans grand moyen, qui rend possible de possibles changements à 90', ironise un diplomate. En ce qui concerne le conflit israélo-palestinien, on commence ainsi à entendre à Paris qu'Oslo a fait son temps, qu'il faut faire son deuil de la dynamique impulsée par le trio Rabin-Pérès-Arafat". Un discours qui pourrait retentir sur le projet de partenariat euro-méditerranéen qui, sans une paix effective entre Israéliens et Arabes, perd toute chance de survivre.
La puissance du verbe chiraquien gagnerait en outre à s'adosser plus franchement à la politique européenne. "Le cadre euro-méditerranéen est l'un des rares où nous sommes entre nous, sans intervention extérieure", se réjouit un conseiller présidentiel, avant de se targuer tout de go de ce qu'"en permanence, la position française devient la position européenne". Paris a, de fait, obtenu à l'automne 1996 la nomination d'un envoyé spécial de l'Union européenne pour le Proche-Orient, l'Espagnol Miguel Moratinos, qui rend compte directement au Conseil européen rassemblant les chefs d'Etat et de gouvernement des Quinze. Cette première dans les annales diplomatiques européennes est pour les Français un test grandeur nature de la future Politique étrangère et de sécurité commune (PESC). Mais par son activisme souvent mal coordonné, Paris aiguise souvent la susceptibilité de ses partenaires alors que les trois institutions clés de l'Union européenne, la Commission, le Conseil des chefs d'Etat et de gouvernement et le Parlement, adoptent sur la Méditerranée et le monde arabe des positions très proches et toujours en phase avec celles de la France. Le nouvel élan impulsé par Jacques Chirac dans ces régions serait vite retombé sans la puissance financière et la logistique des Quinze.

Jean-Christophe Ploquin et Abderrahim Lamchichi