Abderrahim Lamchichi
Au Maroc - comme dans d'autres pays du Maghreb et du Proche-Orient - l'arrivée massive sur le marché du travail de jeunes diplômés sans qualification et sans réelles perspectives d'avenir, réduits au chômage et à la marginalisation sociale, constitue le terrain privilégié de l'agitation islamiste. Toutefois, en raison du contrôle étroit, par la monarchie, du champ religieux, en raison d'une relative ouverture politique en direction d'une opposition limitée dans ses possibilités de critique mais qui canalise les mécontentements populaires, en raison de la référence constante du pouvoir à la tradition dynastique et à une version ouverte de l'islam, en raison de la tolérance à l'égard du renouveau confrérique et des pratiques religieuses populaires extrêmement variées et d'un jeu makhzénien complexe et subtile qui mêle référence à la tradition et à la modernité, intégration sélective et usure des opposants. Pour toutes ces raisons, la contestation islamiste ne semble pas (pour le moment) inquiéter le régime.
Néanmoins, cette contestation existe bel et bien, même si elle est
très mal connue. Cantonnée dans la clandestinité, constituée de groupuscules atomisés
et éclatés, elle peut profiter pourtant de la crise socio-économique et des tensions
susceptibles d'être provoquées par le caractère clientéliste de l'institution
makhzénienne et par la nature personnalisée et autoritaire du régime, pour capter les
frustrations et se renforcer.
Dès lors, il devient vital d'inventer et d'instaurer un vrai régime de liberté dans ce
pays. C'est, en effet, par le respect exigeant des droits de l'homme, par l'établissement
d'une authentique démocratie représentative assurant la participation politique et
l'intégration la plus large des citoyens, et c'est par une lutte plus efficace contre la
pauvreté et par la correction des profondes inégalités sociales, que ce pays pourra
éviter de succomber à la tentation islamiste ou à une confiscation militaire de
l'avenir.
Avant d'analyser le contexte de la montée de la contestation islamiste au Maroc, ainsi
que l'influence réelle des mouvements qui s'en réclament et l'attitude du pouvoir à
leur égard, il est intéressant de rappeler deux caractéristiques fondamentales du
régime marocain: la prééminence de la figure royale dans la Constitution et dans le
champ politique, et l'imbrication très étroite entre légitimité politique et
légitimité religieuse. Ces deux caractéristiques permettent de mieux comprendre
pourquoi l'islamisme est plus canalisé ici qu'ailleurs, mais aussi pourquoi les carences
de la légitimité démocratique fragilisent le système et peuvent permettre à
l'islamisme (ou à l'armée) de se constituer en une menace sérieuse pour la stabilité
du pays.
Sacralité et prééminence du pouvoir royal
La nouvelle Constitution marocaine (adoptée par référendum le 4
septembre 1992), considère le Maroc comme "une monarchie constitutionnelle,
démocratique et sociale" (art.1). Elle proscrit le parti unique: selon l'article 3,
"les organisations syndicales, les conseils communaux et les chambres
professionnelles concourent à l'organisation et à la représentation des citoyens. Il ne
peut y avoir de parti unique"). Elle considère que "tous les Marocains sont
égaux devant la loi" (art.5) et qu'ils jouissent de la liberté de circuler, de
s'associer et "d'adhérer à toute organisation syndicale et politique de leur
choix" (art.9).
Cependant, outre que ces beaux principes ont souvent été violés au mépris des règles
élémentaires de la démocratie et des droits de l'homme (les arrestations arbitraires de
militants marocains des droits de l'homme au lendemain des défilés du 1er mai 1994,
constituent un exemple récent de ces pratiques), d'autres articles de la Constitution
sont plus symptomatiques de la nature du régime et, pour ce qui nous intéresse
particulièrement ici, de l'imbrication étroite entre légitimité politique et
légitimité religieuse. C'est ainsi qu'à la devise "Dieu, la Patrie, le Roi"
(art.7), les articles 19 à 35 du titre II "De la royauté" soulignent la
concentration du pouvoir dans la personne du roi; d'autres articles plus nombreux encore
montrent que c'est autour de celui-ci que s'ordonne et se hiérarchise tout le pouvoir
politique.
En effet, le roi "Commandeur des croyants" est considéré comme le
"représentant Suprême de la Nation, Symbole de son unité, Garant de la pérennité
et de la continuité de l'Etat..." (art.19); sa "personne (...) est inviolable
et sacrée" (art.23), d'où l'article 37, relatif à la chambre des Représentants,
qui indique que les parlementaires en exercice peuvent être "poursuivis, arrêtés,
détenus ou jugés" lorsque leurs "opinions exprimées mettent en cause le
régime monarchique, la religion musulmane, ou constituent une atteinte au respect d- au
roi". Le roi nomme le Premier ministre ainsi que - sur proposition de ce dernier -
les autres membres du gouvernement et il peut mettre fin à leurs fonctions (art.24 et
59). Il préside le Conseil des ministres (art.25), promulgue la loi (art.26), peut
dissoudre la Chambre des Représentants par dahir (décret royal) (art.27 et 70), peut
adresser des messages (ne faisant l'objet d'aucun débat) à cette Chambre et à la Nation
(art.28)... En tant que "Chef suprême des Forces Armées Royales, il nomme aux
emplois civils et militaires et peut déléguer ce droit" (art.30). Il préside le
Conseil supérieur de la magistrature, le Conseil supérieur de l'enseignement et le
Conseil supérieur de la promotion nationale (art.32). Il nomme les magistrats (art.33),
exerce le droit de grâce (art.34) et peut proclamer, à tout moment, l'état d'exception
(art.35).
A ces pouvoirs extraordinairement étendus, il faut ajouter que le roi
peut demander à la Chambre qu'il soit procédé à une nouvelle lecture de tout projet ou
proposition de loi (art.66); cette nouvelle lecture ne pouvant être refusée (art.67). Il
peut passer outre au refus du Parlement pour s'adresser directement à la Nation par
référendum (art.68). La Constitution de 1972 prévoyait déjà ce cas de figure; ce fut
le cas en décembre 1989 lorsque la Législature, arrivée à terme, fut prorogée et ne
sera renouvelée qu'en 1993; ce fut également le cas pour la révision constitutionnelle
du 4 septembre 1992 qui, malgré quelques concessions, n'a pas profondément modifié les
rapports de force ni répondu positivement aux voeux de l'opposition qui réclamait un
pouvoir accru du Parlement dans l'élaboration des lois et dans le contrôle parlementaire
du gouvernement et, plus généralement, une véritable séparation des pouvoirs
législatif, exécutif et judiciaire. En outre, le roi exerce l'intégralité du pouvoir
législatif en cas de vacance parlementaire (art.71 et 101). Son rôle est prépondérant
au plan judiciaire (art.81: "Les jugements sont rendus et exécutés au nom du
Roi"; art. 82: "Les magistrats sont nommés par dahir sur proposition du Conseil
supérieur de la magistrature", ce dernier étant présidé par le roi, selon
l'article 84). Il nomme le président et quatre membres (sur huit) du Conseil
constitutionnel. Enfin, "l'initiative de la révision de la Constitution appartient
au Roi et à la Chambre des Représentants. Le Roi peut soumettre directement au
référendum le projet de révision dont il prend l'initiative" (art.97). "La
forme monarchique de l'Etat ainsi que les dispositions relatives à la religion musulmane
ne peuvent faire l'objet d'une révision constitutionnelle" (art.100).
Evidemment, la pratique juridique et politique vient appuyer cette dimension fondamentale
du régime marocain (soulignée à maintes reprises par la Constitution, comme on vient de
le voir, et par tous les autres textes officiels), à savoir: le monopole royal
quasi-absolu du champ politique. Et si l'on constate au Maroc - contrairement à bien
d'autres pays arabes - une ouverture politique en direction de l'opposition, gage du
dynamisme politique et du pluralisme qui caractérisent la société, il faut néanmoins
se rappeler que d'une part, le vrai pouvoir appartient au makhzen, et que d'autre part,
les formations de l'opposition (appelée d'ailleurs "Opposition de Sa Majesté")
sont extraordinairement limitées dans leurs possibilités de contestation et de critique.
Enserrés dans des rôles qui servent davantage le pouvoir (en particulier, vis-à-vis de
son image à l'étranger), les projets économiques, sociaux ou politiques alternatifs,
présentés par eux, sont rarement pris en considération même s'ils gardent, surtout par
le canal des organisations syndicales (UGTM, UMT, CDT...), un rôle de pression sociale et
de cristallisation des revendications et des mécontentements populaires.
D'une manière générale, le jeu politique est limité aux élites, le pluralisme est
étroitement contrôlé, le système politique verrouillé, avec une marge de manoeuvre
étroite laissée à une opposition qui, pendant longtemps, n'a eu le choix qu'entre
l'exclusion, voire la prison, ou la cooptation. Aujourd'hui, cette opposition jouit certes
d'une certaine liberté - rare dans les pays du tiers-monde pour ne pas être soulignée -
et qui se traduit par le droit d'expression dans des journaux et revues diversifiés (à
condition de ne pas critiquer l'institution monarchique), par le droit de réunion,
parfois même de grève, par une relative participation aux institutions locales ou
nationales
Mais elle ne peut prétendre ni limiter le pouvoir makhzénien, ni
remettre en cause les rapports de force et les équilibres fondamentaux du système.
Considérée donc comme étant d'essence divine, la souveraineté royale se place, de fait
et de droit, au-dessus de la loi et en dehors de la Constitution. Comme on vient de le
voir, le roi peut, par simple dahir suspendre, à tout moment, n'importe quelle
institution et s'accaparer la totalité des pouvoirs (l'article 35, relatif à l'état
d'exception, fut ainsi utilisé à plusieurs reprises: entre 1965 et 1970 et lors des deux
coups d'Etat de 1971 et 1972). La Constitution situe le monarque au-dessus des pouvoirs
exécutif, législatif ou judiciaire; sa légitimité étant supposée transcender les
aléas de la confrontation politique.
Le monopole du champ religieux
Ces rappels tendent à indiquer que la monarchie a su utiliser
l'histoire, la tradition et la religion pour dominer et verrouiller le champ politique.
Ils signalent aussi la fragilité d'un système qui cristallise, de plus en plus, les
contestations de ceux qui en sont exclus et que les islamistes, notamment, peuvent
exploiter pour affermir leurs positions.
Cette prétention à l'hégémonie sur le champ politique se double d'un monopole sur le
champ religieux. L'islam ainsi que la référence constante à la tradition dynastique et
au système makhzénien, étant constitués en support à la fois idéologique et
juridico-politique du régime. La légitimité royale s'appuie, en effet, sur l'islam en
tant que religion officielle (art.6 de la nouvelle Constitution: "L'Islam est la
religion de l'Etat qui garantit à tous le libre exercice des cultes") et sur
l'origine chérifienne de la dynastie alaouite (art.20: "La Couronne du Maroc et ses
droits constitutionnels sont héréditaires et se transmettent de père en fils aux
descendants mâles en ligne directe et par ordre de primogéniture de Sa Majesté Le Roi
Hassan II.").
Le régime marocain se caractérise donc par une interpénétration du champ politique et
du champ religieux et par un emboîtement de registres de valeurs divers: les uns
renvoyant aux catégories politico-juridiques modernes (Etat-nation, "Monarchie
constitutionnelle, démocratique et sociale", selon l'article 1 de la nouvelle
Constitution, institutions politiques, partisanes, syndicales ou associatives modernes,
Parlement, Conseil constitutionnel, Conseil économique et social, Conseil consultatif des
droits de l'homme, etc.) et les autres à des catégories traditionnelles (Bey'a ou
allégeance envers le souverain; Shari'a; makhzen ou autorité centrale fonctionnant aussi
bien à la tradition qu'à la modernité...)
Dans ce contexte, la mise en place d'un véritable processus d'institutionnalisation de
l'islam (quadrillage des mosquées et autres lieux de culte, contrôle étroit du corps
des 'Ulamâ' et des prêcheurs qui sont d'ailleurs des fonctionnaires, gestion
centralisée du patrimoine Habous...) renvoie, bien au-delà de la stricte dimension
religieuse, à des enjeux plus larges: à la fois politiques, sociaux et culturels.
Tout un arsenal juridique consacre la centralité de l'islam d'Etat dans la vie sociale et
dans la vie privée (que l'on songe au Code de la famille - Mudawana - contesté par
diverses associations féministes, malgré un certain nombre de concessions allant dans le
sens de l'égalité juridique des sexes). Le monopole par la monarchie du champ religieux
s'exprime également par l'utilisation de l'islam à des fins de répression ou de
stigmatisation de l'opposition laïque et progressiste (c'est ainsi, par exemple, que
l'atteinte à la légitimité religieuse du régime fut invoquée dès 1959 pour justifier
la dissolution du PLS - Parti de la libération et du socialisme, actuel PPS - Parti du
progrès et du socialisme). En outre, le pouvoir tente constamment de réactiver et de
renforcer les institutions religieuses à l'intérieur. C'est ainsi qu'un Haut Conseil des
'Ulamâ' du Maroc, présidé par Hassan II lui-même, fut créé en janvier 1980 avec pour
objectif de définir l'orthodoxie et de veiller à la conformité des prônes à
l'idéologie politico-religieuse officielle. Plus récemment encore, la Grande Mosquée
Hassan II à Casablanca, inaugurée en août 1993 est présentée comme le symbole de la
dimension spirituelle du Maroc et comme l'emblème d'un islam tolérant, moderne et
modéré. A l'extérieur du royaume, le pouvoir cherche à prendre le leadership du monde
islamique. Ainsi par exemple, le Comité al-Qods/Jérusalem, créé en mai 1979 à
l'initiative de la Conférence islamique, est présidé par le roi (Jérusalem étant le
second lieu saint de l'islam après la Mecque).
Autre exemple de cette confusion entre les domaines religieux et politique: dans chaque
mosquée du royaume, la prière est dite au nom du "Commandeur des croyants"
(Amîr al-Mou'minîne) qui, selon la Constitution, "veille au respect de
l'islam", et dispose aussi du pouvoir d'excommunication. Comme le rappelle Zakya
Daoud, "c'est de l'exercice de cette prérogative que se sont vus menacés quinze
parlementaires de l'Union socialiste des forces populaires (USFP) en 1981 parce qu'ils
refusaient de siéger, n'étant pas d'accord avec le fait que le mandat parlementaire
devrait être porté de quatre à six ans et voulant protester contre l'arrestation de
leur leader Abderrahim Bouabid. Menace d'une si totale gravité qu'ils se sont
inclinés".
L'irruption de l'islamisme
Mais, malgré ce contrôle étroit des discours, des pratiques et des
institutions religieuses, un ensemble de confréries hétérodoxes, d'associations
islamistes se réclamant de l'idéologie des Frères musulmans d'Egypte, de prédicateurs
indépendants et contestataires, ont vu le jour, dès le début des années soixante-dix,
particulièrement en milieu urbain et dans les banlieues défavorisées des grandes villes
(Casablanca, Rabat, Fès, Marrakech). A la faveur de la crise économique, des émeutes
urbaines qui ont scandé la vie sociale marocaine, et de la détresse matérielle et
morale de la jeunesse, ces groupes - nombreux, hétérogènes, mal connus, difficiles à
cerner -se sont progressivement orientés vers l'agitation et l'activisme. Ils furent
pourtant, à l'origine, impulsés par le régime lui-même qui s'en est servi dans la
répression de l'opposition de gauche et d'extrême-gauche. Aujourd'hui encore, la plupart
n'osent pas franchir le pas vers la contestation ouverte de l'ordre monarchique et
s'accommodent fort bien du système actuel.
Pourquoi certains de ces groupes contestent-ils, au nom de l'islam politique, un régime
qui fait pourtant de la confusion religieux/politique l'une des modalités centrales de sa
légitimation? Ont-ils donc une autre conception du religieux? Assurément, car, sans
entrer dans les détails (le discours de l'islamisme radical et sa thématique étant
largement connus, à présent), il convient de rappeler qu'à l'instar des autres
mouvements islamistes arabes, l'idéologie des islamistes marocains se veut l'expression
d'une double contestation: celle de l'Occident - incarnation du mal absolu, à leurs yeux
- et celle des Etats et des élites, issus de la décolonisation. Signalons d'abord, que
leur cible principale ce sont les intellectuels, les partis de gauche et les associations
laïques ou féministes. Le pouvoir monarchique a utilisé cette détestation, par les
islamistes, des valeurs de liberté et de laïcité incarnées par les courants de
l'opposition, pour les combattre, dans les années soixante-dix. Ensuite, il convient de
remarquer que pour certains islamistes, les plus radicaux, la monarchie marocaine, en
dépit de la légitimité religieuse dont elle se pare, est perçue - à l'instar de la
dynastie Pahlavi en Iran - comme l'alliée de l'Occident, ayant donc trahi la
"religion vraie". De plus, par-delà la dimension strictement politique de leur
combat, ce qui intéresse davantage ces islamistes, c'est d'exercer une pression constante
sur la société pour l'amener à un retour chimérique à l'"ordre moral"
religieux.
En réalité, dans cette concurrence pour le "monopole de la production des biens de
salut" (Max Weber), il convient de distinguer trois phénomènes relativement
distincts même s'ils se recoupent dans la pratique: celui des prêcheurs autonomes qui
diffusent des prônes "enflammées" dans les petites mosquées privées des
quartiers populaires ou diffusent, dans tout le pays, des cassettes contenant les prêches
de l'Egyptien Cheikh A. Kichk, par exemple; celui des confréries rigoristes qui opèrent
aussi bien en milieu urbain qu'en milieu rural, avec leurs pratiques du mysticisme et
leurs nombreux réseaux communautaires et de solidarité, et dont les objectifs consistent
à répondre à la demande de sacré de larges fractions de la population (surtout jeune)
- déçues par une modernisation excluante et pathologique - par l'éducation religieuse,
l'encadrement, l'organisation spirituelle et matérielle des adeptes, la dénonciation de
la "dissolution des moeurs", etc.; enfin, le troisième phénomène est
constitué par l'islamisme radical: c'est-à-dire des associations (ou simplement des
leaders) inorganisées qui passent des discours et des pratiques cultuelles et culturelles
à l'activisme politique, voire à la violence et à l'assassinat.
Les deux premières formes d'engagement religieux sont largement
récupérées par le régime, tandis que les militants ou sympathisants de l'islamisme
radical stricto sensu se posent en contestataires de l'Etat et du système politique. A
l'attitude de fermeté vis-à-vis des activistes de cet islamisme, l'Administration locale
ou nationale exprime de la bienveillance, voire une volonté d'intégration, à l'égard
du renouveau confrérique et des prêcheurs libres.
Les rapports entre le régime marocain et les courants islamistes sont donc beaucoup plus
subtils que ceux qui ont marqué la Tunisie à la fin du règne de Bourguiba; ils
diffèrent de la stratégie répressive adoptée par Zine El Abidine Ben Ali, et sont à
l'opposé de l'attitude contradictoire des dirigeants algériens (reconnaissance légale,
sous Chadli, d'abord, répression féroce depuis l'arrêt du processus électoral en
janvier 1992à).
La sacralisation de l'institution monarchique, la présence d'un islam populaire très
enraciné dans la société (il convient d'ailleurs de parler de pratiques religieuses
extrêmement variées et plurielles), l'existence d'un courant salafi (réformisme
musulman) modéré aussi bien dans certains milieux proches du pouvoir qu'au sein de
l'élite qui avait mené le mouvement de libération nationale (par exemple, au sein du
principal parti de l'opposition nationaliste, le Parti de l'Istiqlal, dont la figure
emblématique est celle du réformiste musulman Allal al-Fassi), ont permis au régime
monarchique d'établir un modus vivendi avec différents courants politico-religieux. A
cela, il faut ajouter le contrôle étroit exercé sur les réseaux confrériques et sur
les multiples associations de prédication, ainsi que la récupération de la thématique
islamiste et l'intégration de certains de ses leaders (exemple: Abdelilah Benkirane, de
l'Association pour la Réforme et le Renouveau/al-Islâh wa-l-Tajdîd). Grâce à cette
stratégie multiforme, le pouvoir a réussi à marginaliser les courants de l'islamisme
les plus radicaux qui refusent de se plier à l'ordre monarchique. Ceux-ci restent donc
cantonnés essentiellement dans les milieux étudiants ou sont relégués à la
clandestinité. Il faut signaler aussi que la répression vise parfois les associations de
prédication (Da'wa), ou les prêcheurs libres, quand le pouvoir - selon les circonstances
politiques et sociales - craint que leur prosélytisme ne déborde les structures du champ
religieux pour alimenter la contestation politique ouverte du régime.C'est ainsi que dès
la fin 1989, les autorités ont ordonné la dissolution du principal mouvement islamiste,
particulièrement actif dans les années soixante-dix et quatre-vingt, al-'Adl wal-Ihsân
(Justice et Bienfaisance) ainsi que l'arrestation de nombreux militants et la mise en
résidence surveillée de son leader Abdessalam Yacine à Salé. Rappelons que ce dernier
est la figure de proue de l'islamisme marocain: fils de paysan berbère, professeur
d'arabe puis inspecteur de l'enseignement primaire, il fut incarcéré en 1974 pour avoir
violemment critiqué le régime monarchique et la personne du roi, dans une lettre ouverte
à Hassan II, intitulée L'islam ou le déluge, où se mêlent remontrances et invectives,
sermon religieux et admonestation du monarque, dénonciation de la corruption au sein de
l'Administration et conseils amicaux au Prince
Une telle attitude, jugée
impertinente, lui vaudra trois ans d'enfermement dans un hôpital psychiatrique, puis à
nouveau trois ans de prison et une mise à la retraite anticipée en 1977.
Un autre exemple, plus ancien, de cette attitude d'impulsion, d'encadrement puis de
répression et d'interdiction de l'islamisme radical, concerne l'Association de la
jeunesse islamique (Jamâ'at al-Shabîbat al-Islâmiyyah). Créée en 1973, cette
association fut à l'origine une initiative des autorités officielles qui l'utilisèrent
dans la lutte contre l'opposition de gauche en milieu étudiant. Devenue progressivement
un vecteur de radicalisation et de contestation du régime, elle sera dissoute en 1975
sous l'accusation de complicité d'un de ses membres dans le meurtre d'Omar Benjelloun,
leader de l'Union socialiste des forces populaires (USFP, principal parti de l'opposition
de gauche) le 18 décembre 1975. Et, à l'instar d'Abdelkrim Moutî' (inspecteur de
l'enseignement secondaire, autre figure emblématique de l'islamisme marocain), ses
militants seront tous contraints à l'exil, après un procès retentissant au début des
années quatre-vingts.
Mais malgré cette attitude de fermeté, voire de répression parfois féroce, à l'égard
des groupes islamistes les plus radicaux, en particulier depuis l'aggravation de la crise
algérienne, le comportement du pouvoir vis-à-vis de l'ensemble de la mouvance
fondamentaliste reste nuancé: celui-ci tente d'intégrer les autres courants dans une
politique globale de réactivation d'une idéologie à forte connotation religieuse, mais
qui reste ouverte aux exigences des temps modernes. En même temps, il maintient des liens
étroits de solidarité et de clientélisme avec les réseaux denses relevant des
structures traditionnelles de religiosité, en les associant à sa politique de
"ré-islamisation" (dans la modernisation) de la société. Le phénomène de
renouveau confrérique et celui des associations de prédication (aussi bien en milieu
urbain qu'en milieu rural) sont largement tolérés, voire récupérés et même parfois
impulsés par le régime. L'Administration locale tente, en effet, de nouer des relations
étroites avec les représentants de ces associations, se montrant réceptive à leur
langage, à leurs pratiques et à leurs revendications.
Tout ceci explique, dans une large mesure, l'état d'atomisation,
d'affaiblissement, de marginalisation et le peu d'ancrage populaire (en tout cas l'absence
d'une influence significative) des mouvements de l'islamisme radical stricto sensu. Les
mouvements les plus activistes, qui prônent la rupture radicale avec le système et la
violence pour renverser le régime, demeurent à l'état groupusculaire et clandestin.
(Ces groupes, très mal connus, existent pourtant; un exemple tout récent nous est fourni
par l'annonce de l'arrestation, le 19 mai 1994, de huit islamistes - six Marocains et deux
Algériens - qui ont été présentés devant le procureur du tribunal militaire de Rabat
sous l'accusation de port d'armes et de munitions à c'est dire que l'agitation des
islamistes en Algérie ne laisse pas indifférents certains activistes de l'islamisme
radical marocain.).
Certains leaders les plus représentatifs des mouvements nés dans les années
soixante-dix, ont évolué vers un "islamisme de compromis" avec le régime et
ont choisi la stratégie de la "pression" pour la "moralisation" de la
vie politique et socio-culturelle. Mais il existe d'autres militants plus jeunes et plus
actifs qui n'hésitent pas à manifester aussi bien dans les campus universitaires que
dans la rue (comme en janvier-février 1979, pour protester contre la présence du Shâh
d'Iran au Maroc; en mars 1979, lors des manifestations contre les accords de Camp David;
en 1990 et 1991, pendant la guerre du Golfe; et à chaque émeute urbaine contre la hausse
des prix et la dégradation des conditions de vie: janvier 1981, janvier 1984, décembre
1990, etc.).
Au total, si l'islamisme n'a pas réussi - comme il l'a fait en Algérie ou en Egypte - à
s'imposer de manière significative sur la scène politique et dans la vie sociale et si
le Maroc résiste encore aujourd'hui à l'idéologie théocratique dont l'islamisme se
veut le porte-drapeau, c'est en raison du jeu habile d'une monarchie qui a su encadrer le
champ religieux, éviter le piège d'une laïcisation autoritaire imposée par le haut,
répondre aux diverses sollicitations grâce notamment au système makhzénien, aux
multiples réseaux de clientélisme et aux stratégies de récompenses et d'alliances sans
cesse renouvelées, puiser dans la tradition les moyens de préserver une relative
stabilité et intégrer le changement social en acceptant aussi de se placer sur le
registre de la modernité.
Mais c'est surtout en raison du pluralisme politique, syndical, associatif, culturel qui -
s'il n'a pas toujours caractérisé la vie politique et sociale marocaine, loin s'en faut
- a pu finalement s'imposer au régime (longtemps séduit par la tentation dictatoriale)
grâce au combat audacieux et de longue haleine d'une opposition elle-même pluraliste,
hostile au parti unique et marquée aussi bien par le réformisme musulman, que par le
nationalisme et le socialisme arabes, le modernisme ou la laïcité. Ce multipartisme
continue de jouer un rôle salutaire d'expression et de canalisation des poussées de
mécontentement.
Plus profondément, l'attachement de ce pays aux traits culturels profonds hérités de
son passé lointain, l'appropriation de certaines caractéristiques permanentes de son
histoire, le respect de la tradition et d'une version tolérante et ouverte de l'islam,
tout en lui garantissant une identité et une souveraineté sûres d'elles-mêmes, lui ont
permis - grâce aussi à des règles subtiles du jeu politique - d'amorcer le processus de
modernisation et d'ouverture sur le monde sans trop de contradictions qui se sont
révélées ailleurs, comme on le sait, redoutables pour la stabilité politique et
l'équilibre social.
Mais l'on peut se demander si les modes de régulation politique - qui
ont assuré jusque-là une certaine forme de consensus - et si les modes d'intégration de
forces sociales diverses dans un jeu institutionnel complexe - qui ont permis à l'Etat
makhzénien et au reste de la société de nouer des rapports fondés sur la
représentation des intérêts, la modulation des influences et donc sur une certaine
stabilité - ne sont pas aujourd'hui en crise.
De même si l'"expérience démocratique" a fini par enraciner dans les esprits
les notions de pluralisme, de compromis, d'élargissement des espaces de liberté et de
respect des droits de l'homme, celle-ci souffre de graves carences: n'est-elle pas perçue
comme une "démocratie octroyée et surveillée", ce qui n'est précisément pas
la définition d'une authentique démocratie. Car si le Maroc garantit
constitutionnellement les libertés fondamentales (art. 5 et 9) ainsi que le pluralisme
politique et syndical (art. 3), la pratique montre que les compétitions électorales sont
souvent entachées de nombreuses irrégularités, voire d'intimidations de la part des
représentants d'un pouvoir qui n'hésite pas à intervenir directement dans l'orientation
des scrutins. D'autre part, malgré une représentation pluraliste effective, quoique
tardive (le "bloc de l'opposition" formé de l'USFP, de l'Istiqlal et de l'OADP,
ayant manqué de peu, lors des dernières élections législatives de juin 1993, la
majorité absolue, en raison notamment de la désignation du tiers des députés par les
"Grands électeurs" acquis à l'Administration et à la majorité
gouvernementale), le Parlement continue, de fait, à être une chambre d'enregistrement
des décisions gouvernementales et à mettre sous forme législative les initiatives du
Palais, sans discussion. Plus grave encore, malgré l'institution d'un Conseil consultatif
des droits de l'homme (mai 1990), les organisations humanitaires (telles Amnesty
International ou la Ligue marocaine des droits de l'homme) constatent sans cesse, dans
leurs rapports, les violations répétées des droits de l'homme. Citons, à titre
d'exemple, le rapport du Sénat américain qui a constaté, en janvier 1993, que la
condition des droits de l'homme s'était dégradée et que le Conseil consultatif des
droits de l'homme était manipulé par le gouvernement à des fins de propagande.
Aucun Marocain - fut-il leader politique et syndical reconnu (on pense au sort qui fut
réservé, il y a peu, au dirigeant de la Confédération Démocratique du Travail, Noubir
Amaoui) ou simple citoyen - n'est à l'abri d'une mesure administrative arbitraire visant
à l'emprisonner, l'assigner à résidence ou l'empêcher d'exercer ses droits
d'expression et de déplacement... dès que ses déclarations sont jugées
irrévérencieuses à l'égard de la monarchie ou de la religion.
Dans un tel système, la représentation des courants politiques n'a de
sens que dans la mesure où elle sert prioritairement le pouvoir; l'opposition est
soigneusement enserrée dans le cadre d'un pacte politique qui ne saurait remettre en
cause ni les principes essentiels du régime ni la reproduction des positions acquises; le
pluralisme politique et syndical s'apparente moins à un système ouvert de compétition
démocratique qu'à un système de cooptation-participation garantissant la fidélité au
gouvernement monarchique et au souverain qui contrôlent rigoureusement les cercles de
loyauté. La "démocratie hassanienne" est donc susceptible, à tout moment,
d'être remise en cause par le cabinet royal lui-même (n'oublions pas que, jusqu'aux
élections communales d'octobre 1992, le Maroc a vécu neuf ans sans recours aux urnes, au
nom de l'union sacrée pour la récupération du Sahara).
Plus fondamentalement encore, au-delà de l'apparence de l'Etat centralisé et
bureaucratique, un autre pouvoir parallèle fonctionne qui s'est constitué autour du
cabinet royal et des conseillers du roi (ceux-ci ont plus d'influence que le gouvernement
et les différents départements ministériels, à l'exception notable de l'immuable
ministre de l'Intérieur Driss Basri). Ce pouvoir réel tranche en dernier ressort
lorsqu'il s'agit de problèmes importants, laissant aux technocrates de l'Etat moderne la
gestion des choses, ce système makhzénien est avant tout un "gouvernement des
hommes" (contrôle des diverses sources de pouvoir et des échanges matrimoniaux,
vrais arbitrages, distribution des richesses selon les réseaux familiaux, de clans ou
d'origines géographiques...).
L'objectif de ce pouvoir consiste certes à satisfaire des attentes multiples, à
réaliser des arbitrages efficaces entre des intérêts divergents et à assimiler les
mutations sociales et politiques en maintenant un équilibre et une stabilité favorables
à la paix civile. Et il faut reconnaître qu'il y a relativement réussi jusqu'à
maintenant. Mais un tel système conduit immanquablement à des effets pervers. Ainsi par
exemple, la subordination de l'économie à la politique et la limitation de l'autonomie
de la société civile qui en découle, induisent des comportements procédant davantage
de normes néo-patrimoniales que d'une culture étatique moderne; les appétits de pouvoir
prennent trop souvent le pas sur les intérêts à long terme de la société;
l'immobilisme politique tend à l'emporter sur un véritable changement intégrant les
aspirations du plus grand nombre... A ces effets pervers, et au phénomène d'usure que
connaît le mode de fonctionnement du Makhzen, il convient d'ajouter une série de
déséquilibres accumulés ces dernières années à cause des politiques d'austérité
génératrices d'inégalités sociales et de marginalisation des jeunes (le chômage qui
frappe au moins 30% de la population active, touche 50% des 15-30 ans).
Dès lors, les risques de rupture sociale ou de changement politique
brusque et radical paraissent sérieux. Les mutations rapides qui affectent le pays
engendrent des demandes nouvelles, surtout de la part des couches sociales ascendantes
urbaines et des classes moyennes dont le niveau de vie tend à décliner. Celles-ci ne
peuvent plus se satisfaire ni d'un statu quo même rénové ni d'un régime dont la
pérennisation pourrait s'avérer préjudiciable à leurs aspirations et à leurs
intérêts. En outre, les défis technologiques, financiers, industriels, culturels et
politiques nouveaux auxquels le Maroc - comme du reste, la plupart des jeunes nations du
Sud - est confronté en cette fin de XXe siècle, ne semblent pas du tout surmontables
quoiqu'en disent certains experts sur "le nouveau dragon du Maghreb"! pour la
simple raison que le système éducatif et de formation est dans un état déplorable. Par
ailleurs, les incertitudes pèsent sur la capacité du régime à imposer une formule
efficace et durable de régulation sociale et politique face aux nouveaux enjeux et aux
conflits qui peuvent surgir, et ce en dépit de l'ouverture démocratique, de la
libéralisation économique et du dynamisme dont ont fait preuve investisseurs et
entrepreneurs marocains.
Si - comme on a tenté de le montrer - l'agitation islamiste ne semble pas, pour le
moment, représenter une véritable menace, une compétition éventuelle entre divers
groupes et diverses alliances est à envisager, surtout en cas de succession monarchique.
Comme le suggère Jean-Claude Santucci, on ne peut écarter ni l'hypothèse d'une
recomposition autour de l'armée et de la bourgeoisie, ni d'autres coalitions intégrant
militaires et élites occidentalisées, ou militaires et islamistes "modérés",
ni l'hypothèse d'une dictature militaire au cas où l'islamisme, comme en Algérie,
deviendrait menaçant. Cependant l'hypothèse la plus optimiste et la plus probable
demeure celle d'une plus grande ouverture du champ politique permettant la réalisation
d'avancées significatives en termes de démocratisation, afin de répondre de manière
plus satisfaisante à la demande sociale et de préparer le pays à une sorte de
transition comparable à celle qu'a connue l'Espagne de Juan Carlos.
Ainsi donc, pour que la société marocaine ne succombe ni à la
tentation théocratique islamiste, ni aux sirènes populistes, ni à une confiscation
militaire du pouvoir, il est indispensable d'établir à la fois un régime de liberté et
un système efficace de correction des profondes inégalités sociales et d'éradication
de la pauvreté. Or, contrairement à ce qu'affirment maints observateurs, les conditions
pour l'instauration d'une stabilité politique durable ne semblent malheureusement pas
tout à fait réunies. Cette stabilité nécessite la mise en place de l'Etat de droit et
d'une démocratie représentative authentique. Ce qui suppose un certain nombre
d'exigences décisives, à savoir: la garantie des libertés individuelles,
l'épanouissement d'un véritable espace public démocratique, la rupture avec le système
de soumission de la société civile à l'Etat makhzénien, l'indépendance du juridique
et du politique vis-à-vis d'un système de normativité qui se réfère au "droit
divin", la non sacralisation de l'institution monarchique, la libération de tous les
prisonniers d'opinion, la liberté de l'information, la lutte contre les flagrantes
injustices sociales et contre cet état de fait où des fortunes colossales sont amassées
par une minorité de privilégiés dans un pays où beaucoup d'enfants sont obligés de
mendier pour survivre
La légitimité royale - qui s'appuie sur le pouvoir absolu du monarque, la religiosité
d'Etat, la tradition dynastique, les liens de clientélisme et de soumission au Makhzen -
peut désormais difficilement se concilier avec la légitimité démocratique, fondée,
elle, sur la souveraineté de la loi, l'égalité des droits des citoyens, l'alternance
véritable au pouvoir, l'indépendance de la justice, la garantie effective des libertés
individuelles
Il faut donc privilégier cette légitimité démocratique, consolider la citoyenneté et
instaurer plus de justice sociale: il s'agit là de choix certes ambitieux mais décisifs
pour freiner l'extension de l'extrémisme islamiste.