Confluences Méditerranée                                   N°12                    Automne 1994

Etat, légitimité religieuse et contestation islamiste au Maroc

Abderrahim Lamchichi

 

Au Maroc - comme dans d'autres pays du Maghreb et du Proche-Orient - l'arrivée massive sur le marché du travail de jeunes diplômés sans qualification et sans réelles perspectives d'avenir, réduits au chômage et à la marginalisation sociale, constitue le terrain privilégié de l'agitation islamiste. Toutefois, en raison du contrôle étroit, par la monarchie, du champ religieux, en raison d'une relative ouverture politique en direction d'une opposition limitée dans ses possibilités de critique mais qui canalise les mécontentements populaires, en raison de la référence constante du pouvoir à la tradition dynastique et à une version ouverte de l'islam, en raison de la tolérance à l'égard du renouveau confrérique et des pratiques religieuses populaires extrêmement variées et d'un jeu makhzénien complexe et subtile qui mêle référence à la tradition et à la modernité, intégration sélective et usure des opposants. Pour toutes ces raisons, la contestation islamiste ne semble pas (pour le moment) inquiéter le régime.

Néanmoins, cette contestation existe bel et bien, même si elle est très mal connue. Cantonnée dans la clandestinité, constituée de groupuscules atomisés et éclatés, elle peut profiter pourtant de la crise socio-économique et des tensions susceptibles d'être provoquées par le caractère clientéliste de l'institution makhzénienne et par la nature personnalisée et autoritaire du régime, pour capter les frustrations et se renforcer.
Dès lors, il devient vital d'inventer et d'instaurer un vrai régime de liberté dans ce pays. C'est, en effet, par le respect exigeant des droits de l'homme, par l'établissement d'une authentique démocratie représentative assurant la participation politique et l'intégration la plus large des citoyens, et c'est par une lutte plus efficace contre la pauvreté et par la correction des profondes inégalités sociales, que ce pays pourra éviter de succomber à la tentation islamiste ou à une confiscation militaire de l'avenir.
Avant d'analyser le contexte de la montée de la contestation islamiste au Maroc, ainsi que l'influence réelle des mouvements qui s'en réclament et l'attitude du pouvoir à leur égard, il est intéressant de rappeler deux caractéristiques fondamentales du régime marocain: la prééminence de la figure royale dans la Constitution et dans le champ politique, et l'imbrication très étroite entre légitimité politique et légitimité religieuse. Ces deux caractéristiques permettent de mieux comprendre pourquoi l'islamisme est plus canalisé ici qu'ailleurs, mais aussi pourquoi les carences de la légitimité démocratique fragilisent le système et peuvent permettre à l'islamisme (ou à l'armée) de se constituer en une menace sérieuse pour la stabilité du pays.

Sacralité et prééminence du pouvoir royal

La nouvelle Constitution marocaine (adoptée par référendum le 4 septembre 1992), considère le Maroc comme "une monarchie constitutionnelle, démocratique et sociale" (art.1). Elle proscrit le parti unique: selon l'article 3, "les organisations syndicales, les conseils communaux et les chambres professionnelles concourent à l'organisation et à la représentation des citoyens. Il ne peut y avoir de parti unique"). Elle considère que "tous les Marocains sont égaux devant la loi" (art.5) et qu'ils jouissent de la liberté de circuler, de s'associer et "d'adhérer à toute organisation syndicale et politique de leur choix" (art.9).
Cependant, outre que ces beaux principes ont souvent été violés au mépris des règles élémentaires de la démocratie et des droits de l'homme (les arrestations arbitraires de militants marocains des droits de l'homme au lendemain des défilés du 1er mai 1994, constituent un exemple récent de ces pratiques), d'autres articles de la Constitution sont plus symptomatiques de la nature du régime et, pour ce qui nous intéresse particulièrement ici, de l'imbrication étroite entre légitimité politique et légitimité religieuse. C'est ainsi qu'à la devise "Dieu, la Patrie, le Roi" (art.7), les articles 19 à 35 du titre II "De la royauté" soulignent la concentration du pouvoir dans la personne du roi; d'autres articles plus nombreux encore montrent que c'est autour de celui-ci que s'ordonne et se hiérarchise tout le pouvoir politique.
En effet, le roi "Commandeur des croyants" est considéré comme le "représentant Suprême de la Nation, Symbole de son unité, Garant de la pérennité et de la continuité de l'Etat..." (art.19); sa "personne (...) est inviolable et sacrée" (art.23), d'où l'article 37, relatif à la chambre des Représentants, qui indique que les parlementaires en exercice peuvent être "poursuivis, arrêtés, détenus ou jugés" lorsque leurs "opinions exprimées mettent en cause le régime monarchique, la religion musulmane, ou constituent une atteinte au respect d- au roi". Le roi nomme le Premier ministre ainsi que - sur proposition de ce dernier - les autres membres du gouvernement et il peut mettre fin à leurs fonctions (art.24 et 59). Il préside le Conseil des ministres (art.25), promulgue la loi (art.26), peut dissoudre la Chambre des Représentants par dahir (décret royal) (art.27 et 70), peut adresser des messages (ne faisant l'objet d'aucun débat) à cette Chambre et à la Nation (art.28)... En tant que "Chef suprême des Forces Armées Royales, il nomme aux emplois civils et militaires et peut déléguer ce droit" (art.30). Il préside le Conseil supérieur de la magistrature, le Conseil supérieur de l'enseignement et le Conseil supérieur de la promotion nationale (art.32). Il nomme les magistrats (art.33), exerce le droit de grâce (art.34) et peut proclamer, à tout moment, l'état d'exception (art.35).

A ces pouvoirs extraordinairement étendus, il faut ajouter que le roi peut demander à la Chambre qu'il soit procédé à une nouvelle lecture de tout projet ou proposition de loi (art.66); cette nouvelle lecture ne pouvant être refusée (art.67). Il peut passer outre au refus du Parlement pour s'adresser directement à la Nation par référendum (art.68). La Constitution de 1972 prévoyait déjà ce cas de figure; ce fut le cas en décembre 1989 lorsque la Législature, arrivée à terme, fut prorogée et ne sera renouvelée qu'en 1993; ce fut également le cas pour la révision constitutionnelle du 4 septembre 1992 qui, malgré quelques concessions, n'a pas profondément modifié les rapports de force ni répondu positivement aux voeux de l'opposition qui réclamait un pouvoir accru du Parlement dans l'élaboration des lois et dans le contrôle parlementaire du gouvernement et, plus généralement, une véritable séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. En outre, le roi exerce l'intégralité du pouvoir législatif en cas de vacance parlementaire (art.71 et 101). Son rôle est prépondérant au plan judiciaire (art.81: "Les jugements sont rendus et exécutés au nom du Roi"; art. 82: "Les magistrats sont nommés par dahir sur proposition du Conseil supérieur de la magistrature", ce dernier étant présidé par le roi, selon l'article 84). Il nomme le président et quatre membres (sur huit) du Conseil constitutionnel. Enfin, "l'initiative de la révision de la Constitution appartient au Roi et à la Chambre des Représentants. Le Roi peut soumettre directement au référendum le projet de révision dont il prend l'initiative" (art.97). "La forme monarchique de l'Etat ainsi que les dispositions relatives à la religion musulmane ne peuvent faire l'objet d'une révision constitutionnelle" (art.100).
Evidemment, la pratique juridique et politique vient appuyer cette dimension fondamentale du régime marocain (soulignée à maintes reprises par la Constitution, comme on vient de le voir, et par tous les autres textes officiels), à savoir: le monopole royal quasi-absolu du champ politique. Et si l'on constate au Maroc - contrairement à bien d'autres pays arabes - une ouverture politique en direction de l'opposition, gage du dynamisme politique et du pluralisme qui caractérisent la société, il faut néanmoins se rappeler que d'une part, le vrai pouvoir appartient au makhzen, et que d'autre part, les formations de l'opposition (appelée d'ailleurs "Opposition de Sa Majesté") sont extraordinairement limitées dans leurs possibilités de contestation et de critique. Enserrés dans des rôles qui servent davantage le pouvoir (en particulier, vis-à-vis de son image à l'étranger), les projets économiques, sociaux ou politiques alternatifs, présentés par eux, sont rarement pris en considération même s'ils gardent, surtout par le canal des organisations syndicales (UGTM, UMT, CDT...), un rôle de pression sociale et de cristallisation des revendications et des mécontentements populaires.
D'une manière générale, le jeu politique est limité aux élites, le pluralisme est étroitement contrôlé, le système politique verrouillé, avec une marge de manoeuvre étroite laissée à une opposition qui, pendant longtemps, n'a eu le choix qu'entre l'exclusion, voire la prison, ou la cooptation. Aujourd'hui, cette opposition jouit certes d'une certaine liberté - rare dans les pays du tiers-monde pour ne pas être soulignée - et qui se traduit par le droit d'expression dans des journaux et revues diversifiés (à condition de ne pas critiquer l'institution monarchique), par le droit de réunion, parfois même de grève, par une relative participation aux institutions locales ou nationales… Mais elle ne peut prétendre ni limiter le pouvoir makhzénien, ni remettre en cause les rapports de force et les équilibres fondamentaux du système.
Considérée donc comme étant d'essence divine, la souveraineté royale se place, de fait et de droit, au-dessus de la loi et en dehors de la Constitution. Comme on vient de le voir, le roi peut, par simple dahir suspendre, à tout moment, n'importe quelle institution et s'accaparer la totalité des pouvoirs (l'article 35, relatif à l'état d'exception, fut ainsi utilisé à plusieurs reprises: entre 1965 et 1970 et lors des deux coups d'Etat de 1971 et 1972). La Constitution situe le monarque au-dessus des pouvoirs exécutif, législatif ou judiciaire; sa légitimité étant supposée transcender les aléas de la confrontation politique.

Le monopole du champ religieux

Ces rappels tendent à indiquer que la monarchie a su utiliser l'histoire, la tradition et la religion pour dominer et verrouiller le champ politique. Ils signalent aussi la fragilité d'un système qui cristallise, de plus en plus, les contestations de ceux qui en sont exclus et que les islamistes, notamment, peuvent exploiter pour affermir leurs positions.
Cette prétention à l'hégémonie sur le champ politique se double d'un monopole sur le champ religieux. L'islam ainsi que la référence constante à la tradition dynastique et au système makhzénien, étant constitués en support à la fois idéologique et juridico-politique du régime. La légitimité royale s'appuie, en effet, sur l'islam en tant que religion officielle (art.6 de la nouvelle Constitution: "L'Islam est la religion de l'Etat qui garantit à tous le libre exercice des cultes") et sur l'origine chérifienne de la dynastie alaouite (art.20: "La Couronne du Maroc et ses droits constitutionnels sont héréditaires et se transmettent de père en fils aux descendants mâles en ligne directe et par ordre de primogéniture de Sa Majesté Le Roi Hassan II.").
Le régime marocain se caractérise donc par une interpénétration du champ politique et du champ religieux et par un emboîtement de registres de valeurs divers: les uns renvoyant aux catégories politico-juridiques modernes (Etat-nation, "Monarchie constitutionnelle, démocratique et sociale", selon l'article 1 de la nouvelle Constitution, institutions politiques, partisanes, syndicales ou associatives modernes, Parlement, Conseil constitutionnel, Conseil économique et social, Conseil consultatif des droits de l'homme, etc.) et les autres à des catégories traditionnelles (Bey'a ou allégeance envers le souverain; Shari'a; makhzen ou autorité centrale fonctionnant aussi bien à la tradition qu'à la modernité...)
Dans ce contexte, la mise en place d'un véritable processus d'institutionnalisation de l'islam (quadrillage des mosquées et autres lieux de culte, contrôle étroit du corps des 'Ulamâ' et des prêcheurs qui sont d'ailleurs des fonctionnaires, gestion centralisée du patrimoine Habous...) renvoie, bien au-delà de la stricte dimension religieuse, à des enjeux plus larges: à la fois politiques, sociaux et culturels.
Tout un arsenal juridique consacre la centralité de l'islam d'Etat dans la vie sociale et dans la vie privée (que l'on songe au Code de la famille - Mudawana - contesté par diverses associations féministes, malgré un certain nombre de concessions allant dans le sens de l'égalité juridique des sexes). Le monopole par la monarchie du champ religieux s'exprime également par l'utilisation de l'islam à des fins de répression ou de stigmatisation de l'opposition laïque et progressiste (c'est ainsi, par exemple, que l'atteinte à la légitimité religieuse du régime fut invoquée dès 1959 pour justifier la dissolution du PLS - Parti de la libération et du socialisme, actuel PPS - Parti du progrès et du socialisme). En outre, le pouvoir tente constamment de réactiver et de renforcer les institutions religieuses à l'intérieur. C'est ainsi qu'un Haut Conseil des 'Ulamâ' du Maroc, présidé par Hassan II lui-même, fut créé en janvier 1980 avec pour objectif de définir l'orthodoxie et de veiller à la conformité des prônes à l'idéologie politico-religieuse officielle. Plus récemment encore, la Grande Mosquée Hassan II à Casablanca, inaugurée en août 1993 est présentée comme le symbole de la dimension spirituelle du Maroc et comme l'emblème d'un islam tolérant, moderne et modéré. A l'extérieur du royaume, le pouvoir cherche à prendre le leadership du monde islamique. Ainsi par exemple, le Comité al-Qods/Jérusalem, créé en mai 1979 à l'initiative de la Conférence islamique, est présidé par le roi (Jérusalem étant le second lieu saint de l'islam après la Mecque).
Autre exemple de cette confusion entre les domaines religieux et politique: dans chaque mosquée du royaume, la prière est dite au nom du "Commandeur des croyants" (Amîr al-Mou'minîne) qui, selon la Constitution, "veille au respect de l'islam", et dispose aussi du pouvoir d'excommunication. Comme le rappelle Zakya Daoud, "c'est de l'exercice de cette prérogative que se sont vus menacés quinze parlementaires de l'Union socialiste des forces populaires (USFP) en 1981 parce qu'ils refusaient de siéger, n'étant pas d'accord avec le fait que le mandat parlementaire devrait être porté de quatre à six ans et voulant protester contre l'arrestation de leur leader Abderrahim Bouabid. Menace d'une si totale gravité qu'ils se sont inclinés".

L'irruption de l'islamisme

Mais, malgré ce contrôle étroit des discours, des pratiques et des institutions religieuses, un ensemble de confréries hétérodoxes, d'associations islamistes se réclamant de l'idéologie des Frères musulmans d'Egypte, de prédicateurs indépendants et contestataires, ont vu le jour, dès le début des années soixante-dix, particulièrement en milieu urbain et dans les banlieues défavorisées des grandes villes (Casablanca, Rabat, Fès, Marrakech). A la faveur de la crise économique, des émeutes urbaines qui ont scandé la vie sociale marocaine, et de la détresse matérielle et morale de la jeunesse, ces groupes - nombreux, hétérogènes, mal connus, difficiles à cerner -se sont progressivement orientés vers l'agitation et l'activisme. Ils furent pourtant, à l'origine, impulsés par le régime lui-même qui s'en est servi dans la répression de l'opposition de gauche et d'extrême-gauche. Aujourd'hui encore, la plupart n'osent pas franchir le pas vers la contestation ouverte de l'ordre monarchique et s'accommodent fort bien du système actuel.
Pourquoi certains de ces groupes contestent-ils, au nom de l'islam politique, un régime qui fait pourtant de la confusion religieux/politique l'une des modalités centrales de sa légitimation? Ont-ils donc une autre conception du religieux? Assurément, car, sans entrer dans les détails (le discours de l'islamisme radical et sa thématique étant largement connus, à présent), il convient de rappeler qu'à l'instar des autres mouvements islamistes arabes, l'idéologie des islamistes marocains se veut l'expression d'une double contestation: celle de l'Occident - incarnation du mal absolu, à leurs yeux - et celle des Etats et des élites, issus de la décolonisation. Signalons d'abord, que leur cible principale ce sont les intellectuels, les partis de gauche et les associations laïques ou féministes. Le pouvoir monarchique a utilisé cette détestation, par les islamistes, des valeurs de liberté et de laïcité incarnées par les courants de l'opposition, pour les combattre, dans les années soixante-dix. Ensuite, il convient de remarquer que pour certains islamistes, les plus radicaux, la monarchie marocaine, en dépit de la légitimité religieuse dont elle se pare, est perçue - à l'instar de la dynastie Pahlavi en Iran - comme l'alliée de l'Occident, ayant donc trahi la "religion vraie". De plus, par-delà la dimension strictement politique de leur combat, ce qui intéresse davantage ces islamistes, c'est d'exercer une pression constante sur la société pour l'amener à un retour chimérique à l'"ordre moral" religieux.
En réalité, dans cette concurrence pour le "monopole de la production des biens de salut" (Max Weber), il convient de distinguer trois phénomènes relativement distincts même s'ils se recoupent dans la pratique: celui des prêcheurs autonomes qui diffusent des prônes "enflammées" dans les petites mosquées privées des quartiers populaires ou diffusent, dans tout le pays, des cassettes contenant les prêches de l'Egyptien Cheikh A. Kichk, par exemple; celui des confréries rigoristes qui opèrent aussi bien en milieu urbain qu'en milieu rural, avec leurs pratiques du mysticisme et leurs nombreux réseaux communautaires et de solidarité, et dont les objectifs consistent à répondre à la demande de sacré de larges fractions de la population (surtout jeune) - déçues par une modernisation excluante et pathologique - par l'éducation religieuse, l'encadrement, l'organisation spirituelle et matérielle des adeptes, la dénonciation de la "dissolution des moeurs", etc.; enfin, le troisième phénomène est constitué par l'islamisme radical: c'est-à-dire des associations (ou simplement des leaders) inorganisées qui passent des discours et des pratiques cultuelles et culturelles à l'activisme politique, voire à la violence et à l'assassinat.

Les deux premières formes d'engagement religieux sont largement récupérées par le régime, tandis que les militants ou sympathisants de l'islamisme radical stricto sensu se posent en contestataires de l'Etat et du système politique. A l'attitude de fermeté vis-à-vis des activistes de cet islamisme, l'Administration locale ou nationale exprime de la bienveillance, voire une volonté d'intégration, à l'égard du renouveau confrérique et des prêcheurs libres.
Les rapports entre le régime marocain et les courants islamistes sont donc beaucoup plus subtils que ceux qui ont marqué la Tunisie à la fin du règne de Bourguiba; ils diffèrent de la stratégie répressive adoptée par Zine El Abidine Ben Ali, et sont à l'opposé de l'attitude contradictoire des dirigeants algériens (reconnaissance légale, sous Chadli, d'abord, répression féroce depuis l'arrêt du processus électoral en janvier 1992à).
La sacralisation de l'institution monarchique, la présence d'un islam populaire très enraciné dans la société (il convient d'ailleurs de parler de pratiques religieuses extrêmement variées et plurielles), l'existence d'un courant salafi (réformisme musulman) modéré aussi bien dans certains milieux proches du pouvoir qu'au sein de l'élite qui avait mené le mouvement de libération nationale (par exemple, au sein du principal parti de l'opposition nationaliste, le Parti de l'Istiqlal, dont la figure emblématique est celle du réformiste musulman Allal al-Fassi), ont permis au régime monarchique d'établir un modus vivendi avec différents courants politico-religieux. A cela, il faut ajouter le contrôle étroit exercé sur les réseaux confrériques et sur les multiples associations de prédication, ainsi que la récupération de la thématique islamiste et l'intégration de certains de ses leaders (exemple: Abdelilah Benkirane, de l'Association pour la Réforme et le Renouveau/al-Islâh wa-l-Tajdîd). Grâce à cette stratégie multiforme, le pouvoir a réussi à marginaliser les courants de l'islamisme les plus radicaux qui refusent de se plier à l'ordre monarchique. Ceux-ci restent donc cantonnés essentiellement dans les milieux étudiants ou sont relégués à la clandestinité. Il faut signaler aussi que la répression vise parfois les associations de prédication (Da'wa), ou les prêcheurs libres, quand le pouvoir - selon les circonstances politiques et sociales - craint que leur prosélytisme ne déborde les structures du champ religieux pour alimenter la contestation politique ouverte du régime.C'est ainsi que dès la fin 1989, les autorités ont ordonné la dissolution du principal mouvement islamiste, particulièrement actif dans les années soixante-dix et quatre-vingt, al-'Adl wal-Ihsân (Justice et Bienfaisance) ainsi que l'arrestation de nombreux militants et la mise en résidence surveillée de son leader Abdessalam Yacine à Salé. Rappelons que ce dernier est la figure de proue de l'islamisme marocain: fils de paysan berbère, professeur d'arabe puis inspecteur de l'enseignement primaire, il fut incarcéré en 1974 pour avoir violemment critiqué le régime monarchique et la personne du roi, dans une lettre ouverte à Hassan II, intitulée L'islam ou le déluge, où se mêlent remontrances et invectives, sermon religieux et admonestation du monarque, dénonciation de la corruption au sein de l'Administration et conseils amicaux au Prince… Une telle attitude, jugée impertinente, lui vaudra trois ans d'enfermement dans un hôpital psychiatrique, puis à nouveau trois ans de prison et une mise à la retraite anticipée en 1977.
Un autre exemple, plus ancien, de cette attitude d'impulsion, d'encadrement puis de répression et d'interdiction de l'islamisme radical, concerne l'Association de la jeunesse islamique (Jamâ'at al-Shabîbat al-Islâmiyyah). Créée en 1973, cette association fut à l'origine une initiative des autorités officielles qui l'utilisèrent dans la lutte contre l'opposition de gauche en milieu étudiant. Devenue progressivement un vecteur de radicalisation et de contestation du régime, elle sera dissoute en 1975 sous l'accusation de complicité d'un de ses membres dans le meurtre d'Omar Benjelloun, leader de l'Union socialiste des forces populaires (USFP, principal parti de l'opposition de gauche) le 18 décembre 1975. Et, à l'instar d'Abdelkrim Moutî' (inspecteur de l'enseignement secondaire, autre figure emblématique de l'islamisme marocain), ses militants seront tous contraints à l'exil, après un procès retentissant au début des années quatre-vingts.
Mais malgré cette attitude de fermeté, voire de répression parfois féroce, à l'égard des groupes islamistes les plus radicaux, en particulier depuis l'aggravation de la crise algérienne, le comportement du pouvoir vis-à-vis de l'ensemble de la mouvance fondamentaliste reste nuancé: celui-ci tente d'intégrer les autres courants dans une politique globale de réactivation d'une idéologie à forte connotation religieuse, mais qui reste ouverte aux exigences des temps modernes. En même temps, il maintient des liens étroits de solidarité et de clientélisme avec les réseaux denses relevant des structures traditionnelles de religiosité, en les associant à sa politique de "ré-islamisation" (dans la modernisation) de la société. Le phénomène de renouveau confrérique et celui des associations de prédication (aussi bien en milieu urbain qu'en milieu rural) sont largement tolérés, voire récupérés et même parfois impulsés par le régime. L'Administration locale tente, en effet, de nouer des relations étroites avec les représentants de ces associations, se montrant réceptive à leur langage, à leurs pratiques et à leurs revendications.

Tout ceci explique, dans une large mesure, l'état d'atomisation, d'affaiblissement, de marginalisation et le peu d'ancrage populaire (en tout cas l'absence d'une influence significative) des mouvements de l'islamisme radical stricto sensu. Les mouvements les plus activistes, qui prônent la rupture radicale avec le système et la violence pour renverser le régime, demeurent à l'état groupusculaire et clandestin. (Ces groupes, très mal connus, existent pourtant; un exemple tout récent nous est fourni par l'annonce de l'arrestation, le 19 mai 1994, de huit islamistes - six Marocains et deux Algériens - qui ont été présentés devant le procureur du tribunal militaire de Rabat sous l'accusation de port d'armes et de munitions à c'est dire que l'agitation des islamistes en Algérie ne laisse pas indifférents certains activistes de l'islamisme radical marocain.).
Certains leaders les plus représentatifs des mouvements nés dans les années soixante-dix, ont évolué vers un "islamisme de compromis" avec le régime et ont choisi la stratégie de la "pression" pour la "moralisation" de la vie politique et socio-culturelle. Mais il existe d'autres militants plus jeunes et plus actifs qui n'hésitent pas à manifester aussi bien dans les campus universitaires que dans la rue (comme en janvier-février 1979, pour protester contre la présence du Shâh d'Iran au Maroc; en mars 1979, lors des manifestations contre les accords de Camp David; en 1990 et 1991, pendant la guerre du Golfe; et à chaque émeute urbaine contre la hausse des prix et la dégradation des conditions de vie: janvier 1981, janvier 1984, décembre 1990, etc.).
Au total, si l'islamisme n'a pas réussi - comme il l'a fait en Algérie ou en Egypte - à s'imposer de manière significative sur la scène politique et dans la vie sociale et si le Maroc résiste encore aujourd'hui à l'idéologie théocratique dont l'islamisme se veut le porte-drapeau, c'est en raison du jeu habile d'une monarchie qui a su encadrer le champ religieux, éviter le piège d'une laïcisation autoritaire imposée par le haut, répondre aux diverses sollicitations grâce notamment au système makhzénien, aux multiples réseaux de clientélisme et aux stratégies de récompenses et d'alliances sans cesse renouvelées, puiser dans la tradition les moyens de préserver une relative stabilité et intégrer le changement social en acceptant aussi de se placer sur le registre de la modernité.
Mais c'est surtout en raison du pluralisme politique, syndical, associatif, culturel qui - s'il n'a pas toujours caractérisé la vie politique et sociale marocaine, loin s'en faut - a pu finalement s'imposer au régime (longtemps séduit par la tentation dictatoriale) grâce au combat audacieux et de longue haleine d'une opposition elle-même pluraliste, hostile au parti unique et marquée aussi bien par le réformisme musulman, que par le nationalisme et le socialisme arabes, le modernisme ou la laïcité. Ce multipartisme continue de jouer un rôle salutaire d'expression et de canalisation des poussées de mécontentement.
Plus profondément, l'attachement de ce pays aux traits culturels profonds hérités de son passé lointain, l'appropriation de certaines caractéristiques permanentes de son histoire, le respect de la tradition et d'une version tolérante et ouverte de l'islam, tout en lui garantissant une identité et une souveraineté sûres d'elles-mêmes, lui ont permis - grâce aussi à des règles subtiles du jeu politique - d'amorcer le processus de modernisation et d'ouverture sur le monde sans trop de contradictions qui se sont révélées ailleurs, comme on le sait, redoutables pour la stabilité politique et l'équilibre social.

Mais l'on peut se demander si les modes de régulation politique - qui ont assuré jusque-là une certaine forme de consensus - et si les modes d'intégration de forces sociales diverses dans un jeu institutionnel complexe - qui ont permis à l'Etat makhzénien et au reste de la société de nouer des rapports fondés sur la représentation des intérêts, la modulation des influences et donc sur une certaine stabilité - ne sont pas aujourd'hui en crise.
De même si l'"expérience démocratique" a fini par enraciner dans les esprits les notions de pluralisme, de compromis, d'élargissement des espaces de liberté et de respect des droits de l'homme, celle-ci souffre de graves carences: n'est-elle pas perçue comme une "démocratie octroyée et surveillée", ce qui n'est précisément pas la définition d'une authentique démocratie. Car si le Maroc garantit constitutionnellement les libertés fondamentales (art. 5 et 9) ainsi que le pluralisme politique et syndical (art. 3), la pratique montre que les compétitions électorales sont souvent entachées de nombreuses irrégularités, voire d'intimidations de la part des représentants d'un pouvoir qui n'hésite pas à intervenir directement dans l'orientation des scrutins. D'autre part, malgré une représentation pluraliste effective, quoique tardive (le "bloc de l'opposition" formé de l'USFP, de l'Istiqlal et de l'OADP, ayant manqué de peu, lors des dernières élections législatives de juin 1993, la majorité absolue, en raison notamment de la désignation du tiers des députés par les "Grands électeurs" acquis à l'Administration et à la majorité gouvernementale), le Parlement continue, de fait, à être une chambre d'enregistrement des décisions gouvernementales et à mettre sous forme législative les initiatives du Palais, sans discussion. Plus grave encore, malgré l'institution d'un Conseil consultatif des droits de l'homme (mai 1990), les organisations humanitaires (telles Amnesty International ou la Ligue marocaine des droits de l'homme) constatent sans cesse, dans leurs rapports, les violations répétées des droits de l'homme. Citons, à titre d'exemple, le rapport du Sénat américain qui a constaté, en janvier 1993, que la condition des droits de l'homme s'était dégradée et que le Conseil consultatif des droits de l'homme était manipulé par le gouvernement à des fins de propagande.
Aucun Marocain - fut-il leader politique et syndical reconnu (on pense au sort qui fut réservé, il y a peu, au dirigeant de la Confédération Démocratique du Travail, Noubir Amaoui) ou simple citoyen - n'est à l'abri d'une mesure administrative arbitraire visant à l'emprisonner, l'assigner à résidence ou l'empêcher d'exercer ses droits d'expression et de déplacement... dès que ses déclarations sont jugées irrévérencieuses à l'égard de la monarchie ou de la religion.

Dans un tel système, la représentation des courants politiques n'a de sens que dans la mesure où elle sert prioritairement le pouvoir; l'opposition est soigneusement enserrée dans le cadre d'un pacte politique qui ne saurait remettre en cause ni les principes essentiels du régime ni la reproduction des positions acquises; le pluralisme politique et syndical s'apparente moins à un système ouvert de compétition démocratique qu'à un système de cooptation-participation garantissant la fidélité au gouvernement monarchique et au souverain qui contrôlent rigoureusement les cercles de loyauté. La "démocratie hassanienne" est donc susceptible, à tout moment, d'être remise en cause par le cabinet royal lui-même (n'oublions pas que, jusqu'aux élections communales d'octobre 1992, le Maroc a vécu neuf ans sans recours aux urnes, au nom de l'union sacrée pour la récupération du Sahara).
Plus fondamentalement encore, au-delà de l'apparence de l'Etat centralisé et bureaucratique, un autre pouvoir parallèle fonctionne qui s'est constitué autour du cabinet royal et des conseillers du roi (ceux-ci ont plus d'influence que le gouvernement et les différents départements ministériels, à l'exception notable de l'immuable ministre de l'Intérieur Driss Basri). Ce pouvoir réel tranche en dernier ressort lorsqu'il s'agit de problèmes importants, laissant aux technocrates de l'Etat moderne la gestion des choses, ce système makhzénien est avant tout un "gouvernement des hommes" (contrôle des diverses sources de pouvoir et des échanges matrimoniaux, vrais arbitrages, distribution des richesses selon les réseaux familiaux, de clans ou d'origines géographiques...).
L'objectif de ce pouvoir consiste certes à satisfaire des attentes multiples, à réaliser des arbitrages efficaces entre des intérêts divergents et à assimiler les mutations sociales et politiques en maintenant un équilibre et une stabilité favorables à la paix civile. Et il faut reconnaître qu'il y a relativement réussi jusqu'à maintenant. Mais un tel système conduit immanquablement à des effets pervers. Ainsi par exemple, la subordination de l'économie à la politique et la limitation de l'autonomie de la société civile qui en découle, induisent des comportements procédant davantage de normes néo-patrimoniales que d'une culture étatique moderne; les appétits de pouvoir prennent trop souvent le pas sur les intérêts à long terme de la société; l'immobilisme politique tend à l'emporter sur un véritable changement intégrant les aspirations du plus grand nombre... A ces effets pervers, et au phénomène d'usure que connaît le mode de fonctionnement du Makhzen, il convient d'ajouter une série de déséquilibres accumulés ces dernières années à cause des politiques d'austérité génératrices d'inégalités sociales et de marginalisation des jeunes (le chômage qui frappe au moins 30% de la population active, touche 50% des 15-30 ans).

Dès lors, les risques de rupture sociale ou de changement politique brusque et radical paraissent sérieux. Les mutations rapides qui affectent le pays engendrent des demandes nouvelles, surtout de la part des couches sociales ascendantes urbaines et des classes moyennes dont le niveau de vie tend à décliner. Celles-ci ne peuvent plus se satisfaire ni d'un statu quo même rénové ni d'un régime dont la pérennisation pourrait s'avérer préjudiciable à leurs aspirations et à leurs intérêts. En outre, les défis technologiques, financiers, industriels, culturels et politiques nouveaux auxquels le Maroc - comme du reste, la plupart des jeunes nations du Sud - est confronté en cette fin de XXe siècle, ne semblent pas du tout surmontables quoiqu'en disent certains experts sur "le nouveau dragon du Maghreb"! pour la simple raison que le système éducatif et de formation est dans un état déplorable. Par ailleurs, les incertitudes pèsent sur la capacité du régime à imposer une formule efficace et durable de régulation sociale et politique face aux nouveaux enjeux et aux conflits qui peuvent surgir, et ce en dépit de l'ouverture démocratique, de la libéralisation économique et du dynamisme dont ont fait preuve investisseurs et entrepreneurs marocains.
Si - comme on a tenté de le montrer - l'agitation islamiste ne semble pas, pour le moment, représenter une véritable menace, une compétition éventuelle entre divers groupes et diverses alliances est à envisager, surtout en cas de succession monarchique. Comme le suggère Jean-Claude Santucci, on ne peut écarter ni l'hypothèse d'une recomposition autour de l'armée et de la bourgeoisie, ni d'autres coalitions intégrant militaires et élites occidentalisées, ou militaires et islamistes "modérés", ni l'hypothèse d'une dictature militaire au cas où l'islamisme, comme en Algérie, deviendrait menaçant. Cependant l'hypothèse la plus optimiste et la plus probable demeure celle d'une plus grande ouverture du champ politique permettant la réalisation d'avancées significatives en termes de démocratisation, afin de répondre de manière plus satisfaisante à la demande sociale et de préparer le pays à une sorte de transition comparable à celle qu'a connue l'Espagne de Juan Carlos.

Ainsi donc, pour que la société marocaine ne succombe ni à la tentation théocratique islamiste, ni aux sirènes populistes, ni à une confiscation militaire du pouvoir, il est indispensable d'établir à la fois un régime de liberté et un système efficace de correction des profondes inégalités sociales et d'éradication de la pauvreté. Or, contrairement à ce qu'affirment maints observateurs, les conditions pour l'instauration d'une stabilité politique durable ne semblent malheureusement pas tout à fait réunies. Cette stabilité nécessite la mise en place de l'Etat de droit et d'une démocratie représentative authentique. Ce qui suppose un certain nombre d'exigences décisives, à savoir: la garantie des libertés individuelles, l'épanouissement d'un véritable espace public démocratique, la rupture avec le système de soumission de la société civile à l'Etat makhzénien, l'indépendance du juridique et du politique vis-à-vis d'un système de normativité qui se réfère au "droit divin", la non sacralisation de l'institution monarchique, la libération de tous les prisonniers d'opinion, la liberté de l'information, la lutte contre les flagrantes injustices sociales et contre cet état de fait où des fortunes colossales sont amassées par une minorité de privilégiés dans un pays où beaucoup d'enfants sont obligés de mendier pour survivre…
La légitimité royale - qui s'appuie sur le pouvoir absolu du monarque, la religiosité d'Etat, la tradition dynastique, les liens de clientélisme et de soumission au Makhzen - peut désormais difficilement se concilier avec la légitimité démocratique, fondée, elle, sur la souveraineté de la loi, l'égalité des droits des citoyens, l'alternance véritable au pouvoir, l'indépendance de la justice, la garantie effective des libertés individuelles…
Il faut donc privilégier cette légitimité démocratique, consolider la citoyenneté et instaurer plus de justice sociale: il s'agit là de choix certes ambitieux mais décisifs pour freiner l'extension de l'extrémisme islamiste.

Abderrahim Lamchichi.