Confluences Méditerranée                                   N°12                    Automne 1994

Tremblement de terre politique en Turquie

Jean-Christophe Ploquin

 

En s'emparant, lors des élections municipales du 27 mars dernier, des deux plus grandes villes du pays, Istanbul et Ankara, le Refah Partisi (Parti du Bien-être, islamiste) a réussi un coup d'éclat au-delà de ses espérances. Sur les bords du Bosphore, alors que les sondages ne le plaçaient qu'en troisième ou quatrième position, il s'est imposé dans dix-sept des trente-trois mairies d'arrondissements.

A Ankara, le Refah Partisi a arraché la victoire avec 0,7% d'avance sur le maire sortant social-démocrate. Dans les deux cas, il ne s'est guère rallié plus d'un votant sur quatre mais le scrutin uninominal à un tour et la division de la droite et de la gauche turques lui ont permis de triompher par cette marge étroite.
Au plan national, le Refah Partisi l'a emporté dans 28 des 76 chefs-lieux de province du pays, la moitié de ses conquêtes se situant dans le sud-est, région à population kurde. Avec 19,01% des voix, il est devancé par le Parti de la juste voie (DYP, droite conservatrice) du président de la République Suleyman Demirel et du Premier ministre Tansu Ciller (21,49%) ainsi que par le Parti de la mère patrie (ANAP, droite libérale, 21,02%). Mais il précède la première formation de gauche, le Parti social-démocrate (SHP, 13,61%).
Rencontré à la sortie d'un café de Güngôren, arrondissement périphérique d'Istanbul, Mehmet, un ancien instituteur de 32 ans, a été de ceux qui ont porté le Refah Partisi à la tête de sa municipalité. Ce Kurde à la courte moustache a quitté à l'âge de dix ans sa ville natale, Mardin, un nid d'aigle surplombant la plaine à une trentaine de kilomètres de la frontière syrienne, dans le sud-est du pays. En 1989, il tente de revenir au pays mais la guerre civile y fait rage entre la guérilla séparatiste du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et l'armée. Plutôt que de devoir choisir son camp, il revient s'installer à Güngôren dont les immeubles gris s'étendent à une demi-heure d'autoroute du coeur historique d'Istanbul. Peuplé de petits fonctionnaires ou de salariés, le quartier d'une trentaine d'années illustre jusqu'à la caricature le processus de fixation dans les grandes métropoles turques des populations frappées par l'exode rural: "L'Etat laisse s'installer illégalement sur des domaines lui appartenant des vagues d'émigrants qui bâtissent à la hâte leurs cabanes, résume lapidairement le sociologue stanbouliote Aydin Ugur. Au bout d'un an, on tend les premiers fils électriques. Après trois ans apparaissent les premières routes goudronnées, l'eau et une desserte de transport en commun. Dix ans plus tard, l'Etat légalise le statut de propriété des différents lopins. Au bout de quinze ans, on détruit la cabane et on bâtit un immeuble de cinq étages".
La poussée s'effectue de façon rarement maîtrisée. A Güngôren, il manque encore une bretelle pour accéder à l'autoroute. Les transports en commun à destination du centre sont surchargés. Les règles d'urbanisme édictées à Ankara ne sont pas appliquées. Même la mairie centrale d'Istanboul (la "Grande municipalité") parait une réalité bien lointaine.
Mehmet a voté pour le Refah partisi en mars dernier. "Jusque là, j'étais un électeur solidement social-démocrate", affirme-t-il. Mais la corruption de l'establishment politique turc l'a fait changer d'avis. Nurettin Sôzen, le maire sortant d'Istanboul, membre du SHP, a été éclaboussé par une affaire de détournement de fonds effectués à la régie municipale des eaux par l'un de ses bras droits. "Tous des voleurs", fulmine l'ex-instituteur devenu chauffeur-livreur indépendant.
Le Refah partisi, qui avait emporté la mairie d'arrondissement à Gungôren lors d'une élection partielle en 1992, lui semble en revanche présenter des garanties d'efficacité. En février dernier, pour enlever un monceau d'ordures qui s'entassait à un carrefour et devant le peu d'effet des multiples coups de téléphone au service de nettoiement qui dépendent de la "Grande municipalité d'Istanbul", les élus locaux du Refah partisi avaient loué les services d'une vingtaine d'immigrants roumains. Le travail fut accompli en une journée. Attaché à la laïcité de la Turquie, Mehmet ne perçoit pas le Refah partisi comme une menace. "Ce n'est pas un parti islamique", assure-t-il, tout en admettant que cette formation a tissé des alliances dans le sud-est du pays avec le Hezbollah, un mouvement islamiste longtemps lié à la contre-gérilla luttant contre le PKK. "Il n'est pas possible de déstabiliser la laïcité, ni la démocratie, en Turquie", affirme l'ancien instituteur.

A une vingtaine de kilomètres de Güngôren, à Sisli, quartier de la vieille bourgeoisie stambouliote, l'un des cadres d'une petite société de placement réajuste le noeud d'une distinguée cravate bleue. Spontanément, il sort d'un tiroir le livret que distribuait le Refah partisi durant sa campagne électorale. Le titre: "Une nouvelle Istanbul, une nouvelle Turquie, un nouveau monde". "La conquête d'Istanbul doit être notre tremplin pour celle du parlement d'Ankara, traduit-il. Nous proposons un message valable pour le monde entier".
Ahmed est militant au Refah. La corruption de la municipalité, la pollution et les coupures d'eau et d'électricité quasi-quotidiennes à Istanbul étaient ses principaux griefs contre l'équipe sortante. "Le Refah partisi ramènera la propreté dans la ville, lance-t-il, y compris dans les esprits: c'en est fini des pots de vin. Dieu est dans nos coeurs, Dieu voit tout. Un bon musulman n'est jamais seul dans son âme, il ne peut donc pas mal faire. Nous mettrons un terme à la corruption, l'argent des impôts sera bien utilisé et Allah nous aidera".
Dans un bureau voisin s'active Tuba al-Bayrak, jeune femme voilée et diplômée de la Pembroke state university (Caroline du nord) aux Etats-Unis. Elle est, à 27 ans, directeur général d'une toute jeune société, Te-Ha, présidée par son oncle, Hasan Aksay, l'un des plus fidèles compagnons de Necmettin Erbakan, le président du Refah.
Te-Ha se propose de rassembler et de diffuser des écrits et travaux d'intellectuels du monde entier, surtout des islamistes."La communication et les transferts d'information sont les phénomènes les plus importants du monde actuel, explique Hasan Aksay dans un courrier envoyé aux quatre coins du globe, de l'Indonésie aux Etats-Unis, de l'Iran au Maroc. Pour les pays musulmans et les pays du Tiers-monde en particulier, c'est une question de vie ou de mort. (à) Notre but est de vous introduire dans le monde".
"Pour faire progresser la cause de l'Islam, il faut utiliser les média, la politique, la promotion culturelle, explique Tuba al-Bayrak. Il faut aider les musulmans à pouvoir l'être". Cette femme à la voix douce, qui a repris ses activités après la naissance d'un enfant en juin, se souvient des brimades lorsqu'elle a décidé de porter le voile au lycée à 17 ans. Elle se plonge fréquemment dans la lecture du Coran et explique que "le rôle des femmes change en même temps que la société évolue. Grâce à l'électro-ménager, nous n'avons plus rien à faire à la maison", sourit-elle. Son mari travaille à la Banque koweito-turque dont les locaux tout proche résonnent trois fois par jour des appels à la prière, grâce à un système de sonorisation interne. Quittant leurs micro-ordinateurs, une quinzaine de cadres en cravate se rendent alors chacun leur tour par petits groupes dans une salle de prière aménagée à côté de l'escalier.
"Le pouvoir dit qu'il y a la démocratie en Turquie, mais c'est faux, poursuit Tuba al-Bayrak. Si nous pouvions exercer notre choix, nous reviendrions à l'Islam, qui était à la base de la société avant la laïcité imposée dans les années 20 par Mustapha Kemal Atatürk".

Les débuts du Refah Partisi à Istanbul et Ankara ont été tonitruant dans les semaines qui ont suivi la victoire. Tayyip Erdogan, le nouveau maire d'Istanbul, a affirmé, sitôt élu, son ambition de fermer les maisons closes qui florissent notamment dans le quartier de Beyoglu, au bord de la Corne d'Or. La décision, en fait, relève de l'Etat mais certains cafetiers ont immédiatement créé une association de défense.
Deux mois après la victoire, le 29 mai, plus de 100.000 militants et sympathisants du Refah ont fêté au Stade Ali Sami Yen, le plus grand du pays, l'anniversaire de la conquête en 1453 d'Istanbul, alors Constantinople, par le sultan Mehmet. Quand vint le moment de la prière du soir, la cérémonie fut interrompue pendant quinze minutes. Lorsqu'il pénétra sur la pelouse, Necmettin Erbakan fut accueilli aux cris de "Bravo au leader du monde islamique".
Sur une autre scène, parlementaire cette fois, une polémique menace de rejaillir à l'automne après avoir éclos au printemps, autour du statut de Sainte Sophie. Cette prestigieuse église construite au VIe siècle avait été transformée en mosquée par les Ottomans et édifiée en musée par Mustafa Kemal Atatürk, père de la Turquie moderne, en 1935. Plusieurs députés du Refah, du DYP et de l'ANAP entendent profiter du nouveau contexte local à Istanbul pour obtenir le rétablissement du site en mosquée.
A Ankara, le nouveau maire, Melih Gôkcek, a fait sensation en juin en faisant retirer deux statues d'un parc public sous prétexte qu'elles étaient "obscènes". "Je crache sur ce genre d'art", a-t-il expliqué. La municipalité vend en outre du pain ou du charbon à prix cassés dans les quartiers pauvres, au grand dam des artisans locaux. "Le succès va rendre le Refah partisi plus arrogant, plus incisif à l'égard des laïcs", pronostiquait en février Aydin Ugur.
Elues dans un mouvement de rejet de la classe politique classique, les têtes d'affiche du parti s'appuient en outre sur un réseau de militants extrêmement dense. Ekrem Cama, vice-président du parti pour Istanbul, revendiquait en février dernier 527.000 adhérents répartis en 13500 cellules dans la seule mégapole du Bosphore - et deux millions d'adhérents pour toute la Turquie.

Vieux routier de la politique

Le parti est né en 1983, trois ans après le dernier des trois coups d'Etat qui portèrent, en 1960, 1971 et 1980, les militaires à la tête de la Turquie. Son président, Necmettin Erbakan, est un vieux routier de la politique. Proche à ses débuts de l'actuel président de République, Suleyman Demirel, il s'en éloigne et crée en 1970 le Milli Nizam partisi, Parti de l'Ordre national. "Nous voulions que la Turquie soit plus indépendante de l'Occident en matière de politique étrangère, et nous voulions être plus cohérent dans nos convictions en l'Islam", explique Hasan Aksay, 61 ans, plusieurs fois ministre d'Etat dans les années 70 et compagnon de lutte de Necmettin Erbakan. Nous croyions dans la dimension spirituelle et religieuse de l'Homme".
Le parti tente de capter la fraction de l'électorat conservateur turc fondamentalement opposé à la république laïque imposée quarante ans plus tôt d'une main de fer par Atatürk et ses successeurs. Il compte bientôt quatre députés mais est dissous en 1971. Hasan Aksay et quelques autres goûtent de la prison. En 1973, leur revanche est éclatante. Leur nouvelle formation, le Milli Selamet partisi, Parti du salut national, obtient 48 députés et plusieurs portefeuilles dans différents gouvernements de coalition  y compris sous la houlette du social-démocrate Bülent Ecevit. En 1977, il emporte encore 24 sièges. Mais le parti est à nouveau dissous en 1980, comme toutes les formations politiques.
Héritier de vingt ans de participation politique de haut niveau, le Refah partisi obtient, dés les élections municipales du 26 mars 1989, 9% des suffrages nationaux et emporte cinq mairies d'importance: Kahramanmaras, Sanliurfa et Van dans le sud-est kurde, Sivas et Konya, forteresse de l'Islam conservateur turc, en Anatolie centrale. Aux élections législatives de 1991, il s'allie au Parti nationaliste du travail, formation d'extrême droite, et aux fondamentalistes du Parti de la démocratie réformiste. La coalition obtient 16,88% des suffrages et 62 sièges au Parlement, dont 40 pour le seul Refah partisi. L'alliance permet à deux dirigeants des Loups gris, formation terroriste d'extrême droite très active dans les années 70, d'entrer à l'Assemblée nationale. Très vite, les coalisés reprennent toutefois leurs autonomie dans l'enceinte parlementaire. Le Refah partisi est alors encore essentiellement un parti ancré dans la petite bourgeoisie rurale et traditionnelle de l'Anatolie.

Indépendance diplomatique et réislamisation

Ses principaux objectifs sont une plus grande indépendance diplomatique et une réislamisation du pays. Le Refah partisi est opposée à la demande renouvelée par tous les gouvernements turcs depuis les années 70 d'une adhésion de leur pays à la Communauté économique européenne, devenue Union européenne. Une extrême sensibilité se manifeste à la base à l'égard du "complot" occidental contre les musulmans de Bosnie. Le 10 avril dernier, plusieurs milliers de militants et de sympathisants du parti sont brutalement descendus dans les rues après qu'une chaîne de télévision proche du Refah, la TGRT, ait diffusé des informations évoquant la mort de 6000 Musulmans bosniaques tués par de prétendus gaz de combat serbes. A Ankara, les manifestants ont assiégé le siège local des Nations unies, l'ambassade des Etats-Unis et la mission commerciale russe, arrosées de pierres. Après les événements, Necmettin Erbakan a accusé le gouvernement turc d'être le "laquais de l'Occident". "Si vous continuez, la population se soulèvera et manifestera à Istanbul et Ankara, a-t-il ajouté. Soixante millions de Turcs décideront si (la) transition sera aisée, difficile douce ou sanglante".
Les victoires successives, depuis trois ans, des Arméniens voisins contre l'Azerbaidjan turcophone, dans le conflit du Nagorny-Karabagh, ont encore exacerbé la perception d'une nouvelle croisade occidentale et chrétienne contre le monde musulman. "Nous sommes à l'égard de l'Occident comme était l'ex-Allemagne de l'Est à l'égard de l'Union soviétique", gronde un vieux militant.
Aux yeux de certains cadres, cet "alignement" diplomatique reflète le divorce profond qui se serait instauré entre les élites dirigeantes et la population. "Le fossé a commencé à se creuser il y a deux cents ans", lorsque l'Empire ottoman a entrepris des réformes inspirées de l'Europe des Lumières, affirme Bahri Zengin, membre du Comité exécutif du Refah partisi, et l'un de ses idéologues. "Depuis que l'on regarde l'Europe comme exemple, notre peuple est sous la contrainte. On lui a ôté ses règles, ses lois. Le parlement turc impose une législation inspirée de l'étranger alors que nous sommes porteurs d'une civilisation beaucoup plus grande".

Bahri Zengin ou Ali Bulaç, un intellectuel islamiste indépendant, insistent sur un nécessaire reflux de l'Etat de tous les domaines touchant à la vie privée des individus. Avant d'être des citoyens, hommes et femmes sont des "êtres humains". "L'Etat n'a pas à intervenir dans les problèmes humains", explique Bahri Zengin. En prétendant régenter des événements comme le mariage, "il viole la liberté des gens". L'Etat devrait limiter son action à assurer la défense, la sécurité intérieure et la diplomatie du pays. Tout le reste, de l'éducation à la justice, du sport à la culture ou à l'économie, relève de la sphère privée et de la religion qui institue ses croyances, sa morale, ses prières, ses lois. Dans le modèle défendu par Bahri Zengin ou Ali Bulaç, chaque communauté religieuse, y compris les "athées", peut choisir ses propres règles internes, plusieurs systèmes cohabitant ainsi dans un pluralisme authentique. Mais une fois qu'un individu a choisi sa communauté, il doit en accepter toutes ses règles.
"Une telle construction confond pluralité et pluralisme", commente Rusen €akir, journaliste au quotidien Milliyet et l'un des meilleurs observateurs de la mouvance islamiste turque. Reste que cette tentative de théorisation politique est jusqu'à ce jour la seule à émerger du Refah partisi. "Les intellectuels islamistes ont été coupés, par la laïcisation brutale du système, de toute une tradition politico-religieuse ottomane, souligne Aydin Ugur. Il va leur falloir preuve de beaucoup de créativité".
Pour durer, le Refah partisi devra aussi maintenir une cohésion entre les courants très divers qui l'animent. Lointain héritier d'un noyau dur opposé depuis les années 40-50 à la république kémaliste par conservatisme religieux ou par conflit d'intérêts - la petite bourgeoisie d'Anatolie centrale a été destabilisée par le centralisme et la modernisation autoritaire des institutions impulsés par Atatürk et ses successeurs - le parti est devenu en outre le refuge des migrants qui s'entassent dans la périphérie des grands centres urbains. "Avant, les bidonvilles étaient de gauche, résume Rusen €akir. Aujourd'hui, ils votent Refah".
Lors des élections municipales, le mouvement de Necmettin Erbakan a également bénéficié de l'union sacrée des multiples mouvances de l'islamisme turc. Les capitaines d'industries arborant une nouvelle fierté musulmane mais qui ne trouvent rien à redire au système économique occidental ont voisiné avec de farouches militants de la loi islamique qui condamnent le prêt avec intérêt. Des jeunes filles se couvrant la tête d'un voile pour obtenir de leurs parents l'autorisation de poursuivre des études qualifiantes cohabitent avec des pourfendeurs du travail des femmes. Les journaux islamistes rivaux, Turkiye, Zaman, Milli Gazete à, ont mis, le temps des élections, une sourdine à leur querelles.

Le Refah a enfin profité du durcissement des autorités sur la question kurde. Soumis à une vive pression du régime et certains de ses candidats ayant été menacés, voire dans un cas assassiné, la seule formation parlementaire pro-kurde, le Parti de la démocratie (DEP) avait décidé de boycotter le scrutin, de retirer ses candidats et d'appeler à l'abstention. Il n'a pas été suivi. Dans le sud-est comme dans les lointaines banlieues d'Istanbul et d'Ankara, "les Kurdes ont voté pour le seul parti anti-système", analyse un observateur.
"Deux facteurs conjoncturels ont fortement joué en faveur du Refah, confirme Numan Kurtumus, chercheur en économie politique à l'Université d'Istanbul. Le conflit bosniaque et la question kurde". Les références historiques du Refah partisi contrastent de fait avec le jusqu'au boutisme jacobin de l'armée et de la classe politique traditionnelle turques. L'Empire ottoman était un système o- les Turcs étaient minoritaires. Le Refah évoque une fraternité entre musulmans qui efface ou atténue fortement le clivage culturel ou nationaliste opposant de plus en plus Kurdes et Turcs. En outre, les Kurdes du sud-est ont presque toujours penché pour des partis conservateurs.
Une moustache brune, une voix qui se fait douce lorsque son fils de deux ans l'appelle au téléphone, Numan Kurtumus manifeste à l'égard du Refah la distance du scientifique bien qu'il lui ait donné sa voix. Sur la table traîne une invitation pour une conférence internationale qui s'est déroulée en février à Istanbul sur le thème "Démocratie et décentralisation". L'écran d'un micro-ordinateur portable Apple scintille. Diplômé d'une université américaine, il prépare une thèse de doctorat sur les modèles économiques capitalistes: "Y a-t-il une différence entre l'homo economicus occidental et l'homo economicus islamique?", résume-t-il en souriant.
A 33 ans, ce chercheur se présente comme un autodidacte. Son environnement familial manifestait une fidélité traditionnelle à certains rites religieux mais "les livres d'islam s'empoussiéraient sur les étagères. La religion était perçue comme anti-moderne, appartenant à l'histoire".
Quand il arrive au lycée pourtant, puis à l'université, les livres d'une poignée de penseurs indépendants islamistes circulent. Ibrahim Yazdi, Husseyn Hatemi et d'autres se réfèrent davantage à la philosophie ou à la sociologie occidentales, de Jürgen Habermas à Michel Foucault, qu'aux classiques de l'islamisme arabe, Jamal al Afghani ou Sayyed Qutb. Des passerelles sont jetées entre une intelligentsia démocratique et anti-militariste gauchiste et les islamistes. Dans les années 80, Murat Belge, un vigoureux opposant au régime militaire, crée un bi-hebdomadaire, Yeni Gundem, qui deviendra rapidement un carrefour intellectuel pour les opposants démocrates. "J'y ai invité tout le monde, et les islamistes sont arrivés, se souvient ce fondateur de la section turque de l'Assemblée des citoyens d'Helsinki. Ils voulaient démontrer que l'Islam permet une vraie société pluraliste". "Dans les années 70, un intellectuel turc ne pouvait être que de gauche, confirme l'écrivain Nedim Gursel, dont de nombreux écrits furent interdits sous la dictature. Aujourd'hui se développe une intelligentsia islamiste qui n'est pas moins vivante que l'ancienne. Elle a ses poètes, ses chercheurs, ses revues", y compris une qui se revendique de Sartre et de l'existentialisme_

La pensée kémaliste fait pâle figure

Dans ce bouillonnement, la vieille pensée kémaliste fait pâle figure. "A l'université, l'idéologie dominante ne présentait plus d'arguments actifs, explique Numan Kurtumus. Face aux pressions en faveur d'une privatisation de l'économie ou d'une démocratisation, le système ne répondait plus que par un surcroît d'Etat plus ou moins autoritaire. Le kémalisme avait perdu les caractéristiques d'une idéologie moderne et mobilisatrice".
Le succès du Refah partisi aux élections de mars apparaît ainsi aux yeux de nombreux observateurs turcs comme un avertissement à une élite politique et intellectuelle figée dans une conception ancienne de la laïcité et de l'Etat-nation. Murat Belge évoque "l'échec total du sécularisme turc", y compris dans le domaine de l'éducation. "Le système oppressif s'est insinué partout, s'indigne-t-il. Comment pouvons-nous prôner la laïcité si nous ne libérons pas la pensée? On a remplacé le dogme musulman de l'Empire ottoman par le dogme kémaliste".
"Alors que la société turque manifeste depuis quinze ans une extraordinaire vitalité, le corpus juridico-politique est figé, renchérit Aydin Ugur. Une structuration archaïque des pouvoirs assure de plus en plus mal le fonctionnement du pays". Hyper-centralisation, étatisme, opacité et éloignement des centres de décision vis-à-vis du citoyen, nationalisme uniformisateur, fermeture progressive d'un espace politique confisquée par des professionnels changeant d'étiquettes au gré des offres des partis rivaux, les dysfonctionnements du système provoquent des mécontentements que le Refah partisi semble aujourd'hui le seul à pouvoir capitaliser efficacement.
Sa montée en puissance dépendra de sa propre capacité d'adaptation au mouvement de la société turque, avide de technologie occidentale et profondément sécularisée, mais aussi de l'attitude du système militaro-politique. "La laïcité en Turquie a été mise en place par des élites autoritaires, souligne la sociologue Nilüfer Gôle. Au même titre que les sécessionnistes kurdes ou que les communistes, les islamistes ont toujours été parmi les ennemis du kémalisme, idéologie dont l'armée se prétend la garante. L'enjeu actuel, face à la montée du Refah, est de faire fonctionner ensemble démocratie et laïcité".
Le parti islamiste, pour l'instant, calme le jeu. Un de ses députés, Hasan Mezarci, a certes vu son immunité parlementaire levée, en mars, pour avoir traité Atatürk d'enfant illégitime d'une prostituée de Salonique et appelé le parlement à rétablir l'honneur de comploteurs accusés d'avoir tenté de l'assassiner à Izmir en 1926. Mais les caciques du parti comme les nouveaux élus manifestent une certaine connaissance des limites à ne pas franchir. Ils renvoient l'heure des profondes réformes au jour o- leur parti disposera d'une majorité suffisante au parlement pour modifier la Constitution. Le Refah partisi s'inscrit dans le jeu institutionnel.

Jean-Christophe Ploquin